De Coston, Biographie des premlrres années de Bonaparte
« ments des drapeaux pour remplacer ceux que de» « colonels ont emportés à Goblentz. » « Dans les villes « de guerre, ajoutent les commissaires du gouverne- « ment, ils ont vu les habitants, les femmes et les K soldats travailler à la réparation des fortifications « sans vouloir accepter aucun salaire. Dans les cam- « pagnes, les laboureurs leur ont prouvé que, faute « d'armes, ils combattraient avec le fer de leurs char- « rues. Sauf le refus de quelques ci-devant gentils- « hommes, dont la défection constitue plutôt une « cause de sécurité qu'un danger, partout le nouveau « serment civique a été prêté avec empressement par « les troupes et par les gardes nationales, impa- « tientes de se mesurer avec Tennemi. » M. de Broglie, qui se trouvait à Strasbourg au moment de l'affaire de Varennes, disait également : « La fuite du roi a « opéré une réunion touchante entre les officiers et « soldats des troupes de ligne et de la garde natio- « nale. Partout, depuis Strasbourg jusqu'à Paris, « j'ai trouvé le plus grand zèle et le plus grand « calme et guère moins de cinq cent mille hommes « armés ^. »
Au milieu de cette exaltation générale, Bonaparte se distinguait par la violence de ses récriminations contre la Cour et les officiers déserteurs. « Ce pays- « ci est plein de zèle et de feu, écrivait-il à son « ami le commissaire Naudin. Dans une assemblée « composée de vingt- deux Sociétés des trois départe- « ments, l'on fit, il y a quinze jours, la pétition que le « roi fût jugé... J'ai porté un toast aux patriotes « d'Auxonne, lors du banquet du 14. Ce régiment-ci
!• Journal mtlitatre.
« est très sûr en soldats , sergents et la moitié des « officiers. » Puis, il ajoutait en post-scriptum :
« Le sang méridional coule dans mes veines avec la « rapidité du Rhône; pardonnez donc si vous éprou- « vez de la peine à lire mon griffonnage. »
Il avait raison ; il aurait voulu être partout ailleurs qu'à Valence. A ce moment, en effet, il eut Tidée d'assister aux séances du club des Jacobins auquel était affiliée la Société des Amis de la Constitution de Valence, dont il était secrétaire.
« Envoyez-moi trois cents francs, mandait-il à son « grand-oncle, cette somme me suffira pour aller à « Paris. Là, du moins, on peut se produire, surmonter K les obstacles. Tout me dit que j'y réussirai. Voulez- « vous m'en empêcher faute de cent écus? » Étrange pressentiment ! Mais quel bouillonnement de pensées dans cette tète de lieutenant ! Qu'il avait bien le droit de parler de la rapidité du Rhône ! Celle qui entraînait la France, l'Europe et lui vers des destinées inconnues, était bien plus vertigineuse encore.
Commencée par dépit, continuée par mode, l'émigration de quelques fous, exploitée par des habiles et par les ennemis de la France, était vite devenue un acte criminel. Pour expliquer leur conduite, ses promoteurs avaient cherché des imitateurs et tenté de cacher leur but égoïste sous la raison d'Etat, en compromettant et l'armée et la famille royale. Ils n'y avaient que trop réussi. La fuite du roi en fut la démonstration officielle.
Le 21 juin 1791 reste donc pour la France une date aussi fatidique que celle du 14 juillet 1789. Gomme la prise de la Bastille, cet événement constituait un de ces gros faits dont le retentissement au milieu des
masses devait être prolongé. Ces dernières, en effet » indifférentes aux nuances de la politique journalière des Assemblées, ne saisissent que les grandes lignes .
Cette fois , elles voyaient juste. La monarchie s'écroulait. Le pouvoir exécutif allait disparaître pour céder la place au législatif, à l'heure même où celuici terminait son œuvre constitutionnelle, et où l'armée, ce deuxième terme de la puissance nationale et gouvernementale n'existait plus en réalité, par suite de son recrutement illusoire et de ses cadres sans autorité.
La fuite du roi mit à nu la gravité du mal. C'était àe 20 juin que Louis XVI tentait de quitter Paris. Le même jour le comte de Provence', madame Balbi, dame d'atour de sa femme, le comte d'Avaray et quantité d'ofiiciers fuyaient la France. Le 24, le colonel de Théon écrivait de Furnes à son régiment qu'il venait d'abandonner* : « Soldats, votre roi était dans les «fers; la nouvelle de son arrestation est fausse; « aussi le premier régiment ne peut se dispenser « d'aller le joindre, pour former sa garde et le déro- « ber au fer des assassins que l'on n'a pas manqué (( d'envoyer à sa poursuite. Reprenons le symbole (( de l'honneur français et rejetons loin de nous la cou- « leur d'un prince factieux, l'opprobre d'un nom qu'il « déshonore et d'une famille qu'il déchire. Vos offi- « ciers, vos vrais amis vous attendent à Furnes, où « l'auguste frère de notre reine a fait donner des
l . Cétail ce même comte de Provence qui protestait publiquer Mt contre tout projet de départ. « Et si le roi venait à partir ? » lui (lisait-on. « Osez-vous bien le prévoir?» répondit-il.
■j. Journal militaire, 1791 (le 1*' de ligne était alors en garni* »o- i Ounkerque).
« ordres ainsi que dans toutes les frontières pour y «y recevoir les fidèles serviteurs du malheureux
« Louis XVI, qui viindront à son secours Vive le
« roi! » Le lendemain, M. de Bouille, le vainqueur de Nancy devenu l'hôte des Autrichiens, osait menacer l'Assemblée nationale des vengeances de l'étranger \ Il faut lire ce factum pour se rendre compte du degré de folie atteint par certains esprits *.
« Messieurs, osait-il écrire aux députés, le roi vient de « faire un effort pour briser les fers dans lesquels vous « le retenez depuis longtemps, ainsi que sa famille infor- « tunée...
« Croyez-moi, messieurs, les princes de l'Europe recon- « naissent qu'ils sont, ainsi que leurs peuples, menacés f par le monstre que vous avez enfanté. Ils sont armés « pour le combattre et bientôt notre malheureuse pairie • (car je lui donne eucore ce nom) n'offrira plus qu'une « scène de déxiastation et d'horreur. Je connais mieux que « personne les moyens de défense que vous avez à opposer ; « ils sont nuls. Il n*est plus temps de vous abuser, il ne « l'est peut-être plus de dessiller les yeux du peuple que « vous avez criminellement trompé, et dont vous serez « justement et sévèrement puiiis. Votre châtiment servira « d*exemple mémorable à la postérité, qui vous reprochera « éternellement d'avoir assassiné votre patrie...
« C'est ainsi que doit vous parler un homme qui n*a « rien à craindre de vous, auquel vous avez d'abord inspiré « de la pitié et qui n'a plus pour vous, et pour le peuple « antropophage que vous avez enivré de crimes, que du « mépris, de l'indignation et de Thorreur.
«... J'ai voulu sauver le roi, sa famille ; voilà mon
L Jowmal militaire^ 1791. Mss. A. N, S. JoîM nal militaim , 1791.
« ciime. Vous répondrez de leurs jours, je ne dis pas à « moi, mais à tous les rois; et je vous annonce que si ou « leur ôte un cheveu de leur tôte, avant peu il ne resteta il pas pierre sur pierre à Paris. Je connais les chemins, fy « guiderai les armées étrangères, et vous-mêmes en serez res- « ponsables sur vos têtes» Cette lettre n'est que Vavant-cou- « reur du manifeste des souverains Ae l'Europe, qui vous a instruiront avec des caractères plus prononcés, de ce que (( vous avez à faire ou de ce que vous avez à craindre.
0 Adieu, messieurs, je finis sans compliments; mes senti- « ments vous sont assez connus* »
Cette étrange missive était suivie d'une circulaire plus étrange encore émanant des subordonnés du général, réunis à Luxembourg auprès du maréchal général prince de Broglie :
« Français, parents, amis de tout état, de tout sexe et « de tout âge, sachez que depuis deux ajis nous sommes « occupés à soumettre nos démarches à celles de notre « général et à seconder par notre conduite les efforts que « M. le M*» de Bouille faisait pour sauver la famille royale « et à briser les fers du meilleur mais du plus malheu- « rcux des rois.
« ... Or donc, nous considérons comme nul tout ce qu'a « fait et tout ce que pourra faire l'Assemblée dite na- « tionale.
« Nous déclarons ne vouloir obéir que sous un gouver-
« nement monarchique Nous voulons vivre et mourir
«t dans la religion de nos pères.
« Nous jurons donc et voici le serment qu'il faut faire « et auquel tout l'univers applaudira : « Nous jurons de « transmettre à nos enfants, à nos voisins^ à nos amis, la « haine la plus implacable contre les factieux qui se nour- « ri sent de meurtres et de rapines; oui, il faut que tout ce
« qui se dit fidèle à son roi, à la monarchie française, « que tous ceux qui veulent le bonheur des peuples, purtt gentlaterre des monstres qui désolent et qui détruisent « le plus beau de tous les royaumes, outragent le meil- « leur des princes, enivrent et aveuglent un peuple jadis « sensible et généreux.
« Officiers français,*écoutez notre serment et répétez-le « avec nous :
« Nous jurons sur Vhonneur de mourir pour délivrer notre u roiy d'élevei* nos enfants dans ces prindpes et de poursuivre « tant que nous existerons les chefs des factieux qui ont « outragé notre monarque ou qui attenteraient à la personne « de leurs Majestés , et nous regardons comme infâme tout « militaire qui refuserait ce serment *. »
De son côté, M. de Galonné faisait parvenir à tous les officiers Tavis suivant : « Monseigneur le comte a d'Artois, ayant plein pouvoir du roi qui, par défaut « de liberté, ne peut publier son vœu, est autorisé à «recevoir tous les sous -officiers et soldats, à leur « continuer leur grade et leur solde sur le pied où elle « est établie aujourd'hui dans leur corps'... » Le 5 juillet, avait lieu à Bruxelles une grande réunion à laquelle assistaient le comte de Provence, le comte d'Artois, Tévèque d'Arras et les principaux officiers déserteurs. « Messieurs, dit le comte de Provence, « j'ai cru devoir vous marquer ma reconnaissance des « sentiments que la noblesse française n'a cessé de me
1. Cette pièce était signée par MM. les officiers généraux, par leurs aides de camp et par les officiers du régiment Royal-Ailefnand, Royal-Champagne, Chasseurs de Champagne, Neustrie, Royal-Bourgogne, Condé, Hussards de Lauzuu, Dragons de Schomberg, de Nassau, etc., etc.