‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799Chapitre 44 sur 190 · Voir pièces à TappuL · texte numérisé non relu

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ANNÉE 1791. m

« tribution foncière et mobilière, qui est de trois cent « mille livres, n'est pas réalisée depuis trois ans... « Les patentes sont nulles. Les douanes ne servent « qu'à payer les parents et les amis. La plupart des « administrateurs sont débiteurs du trésor. Ils se tolè- « rent tous les abus. Ils n'exercent ni répartition, ni « recouvrement, par ménagement de voix électives, « par esprit de parti et de parenté. Les appointe- « ments ne parviennent pas à leurs destinataires. « Les assignats sont changés à Toulon et à Marseille» « Tout ce qui est argent monnayé reste en Corse. Nul « compte exact des finances n'est établi. Dans celui « fourni par le procureur général syndic, on cherche « vainement la solde des cinquante gardes de son « Excellence Paoli. La justice ne se fait pas. Cent « trente assassinats se sont commis depuis deux « ans.

« La citadelle de Gorté est une Bastille, Il n'y a « pas de feuille publique. Il existe une seule impri- « merie soumise au directoire. Les lettres sont inter- « ceptées par lui.

« Les élections se font toutes en armes et toujours « avec violence. . . J'ai vu deux assemblées générales « de quatre cents personnes, dominées et menées par « dix ou douze chefs. Ces chefs forment entre eux « des ligues aristocratiques, se donnent les places et « les traitements. Ils se brouillent et se réconcilient « avec une mobilité et une inconstance incroyables; « mais la liberté de la multitude et l'argent du trésor « français paient toujours les frais de leurs que- « relies.

« ..Dans la dernière assemblée, j'ai compté plus « de quinze cents ecclésiastiques. Tous les électeurs

112 BOîC;»l^ARTE EN CORSE.

« militaires, qui pouvaient contrarier Paoli, étaient « écartés...

« L'agriculture est misérable; la campagne, inha- « bitable faute de sécurité. Les paysans portent leurs « fusils jusqu'en labourant. Les propriétés sont rava- « gées par les bestiaux vagabonds... En un mot, il « suffit qu'un parti se dise Français pour que l'autre « se montre opposant... »

Le tableau est navrant ; il est exact. A la suite des décrets de l'Assemblée, concernant l'installation du clergé constitutionnel, la résistance avait été vive. Sur quelques points même, des scènes de vraie sauvagerie avaient eu lieu.

A Bastia, la populace fanatisée prit les armes, voulut massacrer le nouvel évèque, envahit la maison de Barthélémy Arena, s'empara de lui, de son fils, du secrétaire-général Panattieri et de l'un des commis, Buonarotti , et les embarqua de force pour l'Italie. La garnison^ n'avait pas bougé. Confinée dans la citadelle, elle avait assisté impassible à l'émeute, pendant que les membres du directoire* se retiraient à La Porta d'Ampugnani.

A Paris, la nouvelle de cette échauff'ourée produisit

1. M. Camillo de Rosst, maréchal de camp, commandait les troupes à Bastia, en remplacement de M. de Gontaut-Biron , député à l'Assemblée. Les troupes étaient ainsi réparties :

Le 26" régiment (ancien Bresse), à Bastia; Vernon, colonel;

Le 42* rég. ( Limousin ) , à Ajaccio ; colonel absent ; lieutetenants - colonels MM. Maillard et Pascal. Maillard fut nommé colonel, le 5 février 1792. •

Le 52* rég. (La Fère), à Bastia ; Grazio Rossi , colonel .

Le 95« rég. (Salis Maschlin), à Corte; Salis Maschlin, colonel."

2. MM. Gentili, Pietri, Mattei, Pompei, Colonna-Lecca, Taddei, Mastogli...

an moment d'émotion. Salicetti réduisit rafiaire à ses justes proportions. « Pour moi, dit-il, je ne suis pas « alarmé de la rébellion des moines et de quelques « fanatiques de Bastia. Je sais que si le peuple des « campagnes est réduit à employer la force, il les « mettra à Tordre. Il nous délivrera de cette ver- « mine. Mon département est dans une situation parce ticulière ; il est éloigné de l'Assemblée et il avoi- « sine l'Italie. Le Saint-Père, par un effet de sa « bonté paternelle, nous a fait présent d'un bref par- « ticulier adressé à ce qu'il appelle le royaume de « Corse, comme s'il ignorait que ce n'est plus qu'une « petite partie de Tempire français. » Salicetti avait raison. Ce fanatisme, ces processions « de moines et « de femmes, allant nu-pieds et traînant des chaînes « de fer, au cri de vive la religion ! » n'existaient que dans les villes de la côte où les couvents abondaient. Dans la montagne , le paysan plus calme montrait également plus de bon sens.

Mais à cette agitation allait s'en ajouter une autre, celle produite par les élections. C'était chose grave en efiFet, pour des gens qui entrevoyaient dans le mandat de député la possibilité de remplacer des hommes tels que Salicetti, Buttafuoco et l'abbé Peretti et de jouer à Paris un rôle important. La lutte fut vive entre paolistes et indépendants. MM. Leonetti, Pietri, Pozzo di Borgo, Boerio , Barthélémy Arena et Peraldi^ furent nommés. Trois d'entre eux avaient une réelle valeur, Pozzo comme homme politique et

1. Pendant leur séjour à Paris tous les députés corses logèrent au même endroit, à Thôtei de Strasbourg (rue Neuve-Saint- Eustache).

lu BONAPARTE EN CORSE.

orateur, Arena pour sa valeur personnelle et ses qualités d'initiative, Peraldi pour son ambition. Tous trois étaient ippelés à exercer une influence considérable sur la. carrière de Bonaparte : Pozzo en sa qualité d'Ajaccien, Arena comme émule de gloire, Peraldi parce qu'il était le frère de Tun des futurs concurrents du jeune Napoléon, pour l'emploi de chef de l'un des quatre bataillons de volontaires nationaux dont l'Assemblée venait de décider la formation.

D'après les dispositions du décret du 4 août, lés officiers étaient nommés à l'élection. L'un des deux lieutenants-colonels pouvait avoir rang de capitaine dans l'armée régulière.

L'adjudant -major et l'adjudant étaient au choix direct de l'officier général sous les ordres de qui le bataillon se trouvait placé . L'adjudant-major devait être lieutenant dans un régiment. Une fois désigné, ce dernier avait le titre et la solde de capitaine. Cette place était la seule, à laquelle Bonaparte pût prétendre. Ce fut celle-là qu'il sollicita tout d'abord, mais comme il appartenait à un corps spécial, le maréchal de camp Camillo Rossi , tout en la lui promettant, crut devoir en référer au ministre.

Il n'y avait pas de temps perdu. Les volontaires corses n'étaient pas près d'être sous les armes. L'autorité militaire et le directoire avaient à s'entendre sur les circonscriptions de recrutement, la date des convocations et les lieux de réunion. Dans les derniers jours de l'année 1791 rien n'était encore fait, tandis qu'en France les cent cinquante-neuf bataillons se trouvaient presque tous constitués, notamment ceux de la Drôme.

A Ajaccio, Tardent officier ne restait pas inactif*

Deux clubs s'y étaient formés, l'un dans une caserne située hors de la ville, tout au haut de la place, près des Capucins; Tautre à proximité de la municipalité. Le premier était fréquenté par les Jacobins du district et les paysans ; le second par les Feuillants corses , fonctionnaires et bourgeois. Bonaparte n'allait qu'au premier. Il y préparait sa revanche de Téchec subi Tannée précédente. Sa lettre à Pozzo est un indice de ses projets. « L'on vous a beaucoup écrit, dit-il, « sur l'affaire d'Ajaccio, vous êtes très -occupé, je « ne vous dirai qu'un mot. Cette ville est remplie « de mauvais citoyens ; vous ne vous formez pas « une idée de leur folie et de leur méchanceté. Ils « avaient tellement fomenté ce pauvre peuple que « l'on voulait jeter la statue du général à la mer. « C'est la maison Ponte qui est le centre de toutes « ces menées ; l'on prouve que c'est lui qui a publié « que le lazaret devait être à Saint-Florent, pour « accroître le mécontentement. Vous vous souvenez « qu'à Orezza ils n osaient pas parler; ici ils pu- « blient des impostures. Moi, au contraire, j'exprimais « mon sentiment sans ménagement; mais ici je ne suis « occupé qu'à prouver que nous n'avons pas été lésés. « Pour revenir au fait, ce district a très-mal com- « mencé. Vous n'avez qu'un remède pour rétablir les « choses, casser de votre pleine puissance trois « membres : Leca Ondella, Filippo Folacci et Gelli; « d'en faire nommer trois autres.... en attendant de « les suspendre. Ce moyen est violent, peut-êt7*e illé- « gai, mais indispensable, parce que trois mauvais et « trois faibles et ignorants et tout est perdu. Messieurs « les administrateurs, souvenez-vous de cette belle « maxime de Montesquieu que Mirabeau combattis

« en vain : Les lois sont comme la statue de certaines di» « vinités que Ton voile en certaines occasions K »

Quelle péroraison I G*est tout un exposé de principes; tristes principes dont l'auteur ne devait que trop faire Tapplication. Combien de fois, en efiet, voilera- t-il et violera-t-il ces lois, dont il parle déjà si légèrement?

Pour l'instant, il est tout mouvement. Il s'est constitué le compagnon de voyage de M. de Volney. C'est un moyen de propagande.

« Je suis à Gorté, mande-t-il à Sucy ^ M. de Vol- « ney est ici et dans peu de jours nous partirons « pour faire un tour de l'île. M. dé Volney connu « dans la république des lettres par son voyage en « Egypte, par ses mémoires sur l'agriculture, par ses « discussions politiques et commerciales, par le « traité de 1756, par la méditation sur les ruines, « l'est également dans les annales patriotes, par sa « constance à soutenir le bon parti à l'Assemblée « constituante. Il veut s* établir chez moi et passer tran- « quillement sa vie dans le sein d'un peuple libre, d*un « sol fécond et du printemps perpétuel de nos contrées, » Mais avec toutes ces rêveries le temps passait. L'année 1791 s'était mal terminée. Le fameux concours académique de Lyon, sur lequel il comptait tant pour payer ses dettes, avait été pour lui la cause d'une amère déception.

Le 29 novembre 1791, la commission d'examen,

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