Voir le plan (archives de la guerre
le commandant d'armes tenait à conserver la neutralité. Le colonel et le maire étaient, il est vrai, inféodés aux anciennes idées; mais il suffisait d'un événement imprévu pour rompre leur entente. Or, c'était sur x;es divisions possibles et sur les fêtés de Pâques que comptait Bonaparte pour mettre son projet à exécution. Il pensait que la prise de possession du couvent entraînerait la populace et le clergé dans quelques manifestations bruyantes, dont il pourrait proflter pour surprendre les postes et obliger les municipaux à se déclarer en sa faveur.
Ce qu'il avait prévu arriva. Les ultramontaîns réclamèrent à propos de l'occupation du couvent et demandèrent la réintégration des bons moines. En attendant', ils préparaient une démonstration.
Le 8 avril, jour de Pâques, en effet, les prêtres réfractaires, escortés par leurs partisans armés, se transportèrent au couvent de Saint-François et y officièrent, malgré les menaces dont ils furent l'objet de la part des gardes nationaux et des Ajacciens du parti contraire groupés sur leur passage, aux abords de la fontaine. Qui plus est, le prédicateur annonça en chaire une procession publique pour le lendemain. Le défi était porté. Le jour suivant, à cinq heures de l'après-midi, les volontaires voulurent s'opposer à la rentrée des pénitents. Assaillis par les fanatiques aux cris de : Adesso aile bavette l aile spolette! aile paesanif ils n'eurent que le temps de se sauver. Des coups de fusil furent échangés. M. Rocca délia Serra, officier du bataillon, fut tué. Bonaparte et ses amis purent à grand'peine gagner l'église Saint-Charles.
Heureusement, la nuit arrivait. Bonaparte en profita pour donner ses ordres. Le mouvement était
lancé : il s'agissait de Torganiser. Tenter une fausse attaque du côté de la maison de ville, pendant que des petits détachements s'empareraient du poste de rOlmo et de la tour du Diamant qui commandent la rue Droite ; puis , occuper les rues Fontanaccia et Doria conduisant à la citadelle, tel fut le plan. 11 réussit. Le 9, en effet, dès huit heures du matin, la lutte commençait. A l'instant .où Bonaparte dirigeait ses hommes sur la cathédrale, son lieutenant Costa se rendait maître de la porte de ville et des deux tours avoisinantes. La première partie du programme était réalisée. Ajaccio se trouvait entre les mains des volontaires. Les provisions ne pouvaient plus entrer en ville. Les Ajacciens modérés se tenaient prudemment cachés dans les maisons. Restait la citadelle. Pour la prendre, le concours de la municipalité et du maire était absolument nécessaire. Mais cette majorité, comment l'obtenir? Le maire était hostile. On voulut le déposer et le remplacer soit par M. Tartaroli, soit par M. J.-B. Bacciochi. Joseph et ses amis furent chargés de faire réussir cette combinaison. Ils n'y parvinrent pas. Au dernier moment, les membres de la petite assemblée réclamèrent la cessation des hostilités et la reddition préalable des points occupés par les volontaires. Sur le refus de ces derniers, ils se séparèrent sans avoir pris de résolution. Or, il en est de ces entreprises comme de toutes celles du mémo genre, quand elles ne réussissent pas du premier coup, elles n'ont plus guère chance de succès.
La nuit se passa en conciliabules, et le lendemain les partis se retrouvèrent en présence, plus animés que jamais. D'un côté, les montagnards des pièves vomm étaient accourus à l'appel de leurs camarades
du bataillon ; de l'autre , le$ vaincus de la veille et les autorités s'étaient réunis dans la citadelle et réclamaient le concours de la garnison. Un conflit sanglant paraissait imminent. Pour en empêcher l'explosion, la municipalité proposa l'arbitrage du commandant d'armes. Elle pria les volontaires de désigner cinq délégués. Les deux lieutenants-colonels, MM. Bonaparte et Quenza, ainsi que trois autres officiers, MM. Tavero, San Severino et Paul Antonio Mella furent désignés. Ils se rendirent auprès du colonel Maillard, chez qui les attendaient déjà les municipaux.
La séance fut orageuse, la discussion violente. Bonaparte et ses subordonnés prétendaient avoir été assaillis les premiers et s'être trouvés en cas de légitime défense. Leurs adversaires affirmaient le contraire ; ils assuraient même qu'il y avait eu préméditation de la part des gardes nationaux. Gomme le débat pouvait se prolonger indéfiniment, le colonel se décida à renvoyer les parties dos à dos, tout en restant sur le terrain de la légalité. Il engagea les citadins au respect des lois votées par l'Assemblée à l'égard du clergé et des processions. Aux volontaires il fît observer qu'ils n'avaient pas à s'immiscer dans les affaires urbaines sans un ordre émanant dô lui et de la municipalité.
Chacun parut se rendre à ces raisons. Chacun promit son concours pour le rétablissement de la tranquillité. Gomme preuve de leurs bonnes intentions, Bonaparte et ses officiers accompagnèrent jusqu'à l'hôtel de ville les membres du conseil escortés par un piquet du quarante-deuxième.
Était-ce sincère? Il est permis d'en douter, car^
les hommes de Bonaparte n'abandonnèrent aucun des postes qu'ils occupaient. Ils se bornèrent à laisser entrer en ville les farines et les vivres destinés à alimenter le marché. Ce n'était pas ainsi qu'on l'avait compris au Conseil. Vers les cinq heures, M. Santo Tavero vint prescrire à Bonaparte de faire évacuer les positions prises par ses officiers. Celui-ci s'y refusa. C'était la guerre. Le soir, les deux partis avaient repris leur attitude hostile, et le commandant de la place faisait tirer le canon d'alarme.
La nuit du 11 au 12 avril se passa en préparatifs. Bonaparte avait fait établir une barricade à hauteur de la cathédrale, vis-à-vis de la porte d'entrée de la citadelle. Ses communications avec l'extérieur étaient assurées et ses réserves installées aux Capucins. Il comptait rester sur la défensive, pour attendre l'attaque des troupes qui , disait-il , ne tireraient pas et qu'on accueillerait aux cris de : Vive la ligne ! Tout était prêt, les dernières dispositions prises, lorsqu'arrivèrent les commissaires du département, MM. Gesari Colonna , Arrighi et Cervoni. Conduits par les volontaires à l'hôtel de ville , ils réclamèrent une nouvelle suspension d'armes. Au fond, à l'exception de Bonaparte et de quelques autres exaltés, tout le monde la désirait. Elle fut accueillie favorablement. Le renvoi des volontaires fut décidé. Cinq compagnies du deuxième bataillon furent dirigées sur Corté, les quatre autres avec Quenza sur Bonifaccio. Pour Bonaparte, il reçut un blâme officiel de la part du directoire et de Paoli. Mais quelque bienveillance que l'un des commissaires, Cervoni, lui eût montrée en cette circonstance, l'affaire ne pouvait en rester là. Ordinairement I ces sortes d'aventures se pasu. 12
Baient «n famille. Celle-ci avait fait trop de bruit. Elle eut une suite plus sérieuse.
Pour en éviter les conséquences, Bonaparte, payant d'audace, adressa, le 19 avril, un long mémoire justificatif au directoire, au ministre et à FAssemblée égislative.
Sans ordre, mal écrit, toujours déclamatoire, le plus souvent inexact, ce rapport est bien l'expression la plus parfaite du trouble des idées qui germent dans le cerveau de cet étrange officier. Au lieu de se défendre, Bonaparte attaque tout le monde, le maire, la municipalité et ses concitoyens. Il n'a de paroles flatteuses que pour les paysans et les braves soldats du quarante-deuxième régiment. Quelques passages de ce factum suffiront pour permettre d'en apprécier la valeur.
« Vous le savez. Messieurs, en fait d'administration,
« le mal qu'un corps supérieur a laissé faire lorsqu'il « pouvait l'empêcher, c'est comme s'il l'eût fait. Le corps « du Directoire s'est caché au lieu de retourner à son poste « dans la journée de lundi, et plusieurs de ses membres « se comportent depuis longtemps avec le plus grand « scandale.
« Une conduite aussi étrange de la part des adminisa trateurs ne peut être dictée que parla plus condamnable «complicité. Un militaire qui laisse prendre son poste « par négligence est condamné à mort... Messieurs, Je a poste qui est confié aux administrateurs est de défendre « la vie des citoj'^ens, de se prendre de sollicitude pour la « tranquillité publique. Laissent-ils enlever la vie des « citoyens, laissent-ils troubler la tranquillité publique, c< sans s'en soucier, sans employer la force qui est dans « leurs mains, ils paralysent l'action du gouvernement,
« ils sont coupables de tout ; mais ils le sont bien autre^ « ment lorsque leur colniaite privée explique leur inac- « tion politique. Alors plus de loi... Magistrats supét rieurs, il faut un remède, ou le corps politique, attaqué t dans ses canaux vitaux, commence par des convulsions « et finit par la mort*.
t ... Le 12, à la pointe du jour, les canons sont bra- « qués, le signal de la mort, du carnage est prêt à se don- « ner, le sang des patriotes du continent allait couler. « C'était sur quoi ils fondaient leurs espérances pour se 1 mettre à l'abri de tout. Mais ils ne savent pas les insen- « ses, que nos frères du 42« régiment sont hommes d'esprit, « de cœur et animés des sentiments d'honneur. Ils ne savent « pas que lorsqu'il s* agit de combattre des frères et des 1 citoyens, il est permis aussi à des soldats de réfléchir, de « penser et de se souvenir que leurs armes destinées aux « ennemis de l'État, ne doivent être tournées que contre « les conspirateurs, et que les soldats du 42« régiment, « venant de France, avaient déjà assez d'expérience, « en fait de révolution et de complot, pour s'être aperçus « que nous étions les amis de la patrie et qu'eux en « étaient les ennemis. Il ne savent pas que si leurs aimes « eussent dû se rougir de sang, elles se seraient teintes du « Imr,
« ... Tel est, magistrats, Texposé des événements qui « ont bouleversé l'ordre et manqué de ruiner la ville « principale de Corse, la plus florissante par sa situation» « son commerce, sa position et môme par le caractère <c fortement trempé de ses habitants. Les peuples, vous le « savez, sont des vagues agitées par les vents. Sous une im- « pulsion mauvaise toutes leurs passions se déchaînent. « Abandonnés à leurspropres instincts, ils sont tranquilles^ « calmes, doux et généreux.
1. Le reste du rapport avait trait aux événe *ients dont nou» avons essayé de donner un aperçu.
l:,G BONAPARTE EN CORSE.
c Nous ne nous sommes pas trompés; nous en avons « pour garants la pureté d'intention qu'inspire l'amour de M son pays, Tabsence de toute passion, le désir de voir la « patrie tranquille; et vous qui ambitionnez sans doute « la gloire bien précieuse d'avoir ramené l'ordre et la « confiance avec la justice, avancez dans voire missioa « d'un pas ferme, de manière à être maudits et calomniés « par les méchants, plus que personne autre du départe- « ment. C'est là. Messieurs, le vœu le plus heureux que 4k puisse accepter le magistrat intrépide.
• Pour tous le« oHIders du bataillon qui ont signé l'oi
« BUONAPABTB.
■ Donné le 19 avril 1792, pour copie de rorij^tl. t
En ville, l'effet de cette bizarre justification fut énorme. Mais cette fois, le jeune officier avait été trop loin. Péraldi écrivit aussitôt à son frère, le député, pour le prier d'agir auprès du Conseil exécutif, en vue de mesures répressives à exercer. De son côté, le colonel adressa à M. de Grave, alors ministre de la guerre , un long rapport sur les faits qui venaient de se passer. Or cette dépêche partait au moment même où des événements d'une extrême gravité survenaient en France. C'était le 25 avril 1792 que Mnillard rédigeait sa plainte contre Bonaparte, et le 20, la guerre avait été déclarée à l'empereur d'Allemagne.
Quand le compte rendu du conflit parvint à sa destination , de Grave n'était plus au pouvoir. Son successeur Lajard, accablé de travail, ne put prendre connaissance du dossier. Le 8 juillet seulement, il répon-
dit au colonel * : « J'ai reçu, monsieur, avec la lelli c « que vous avez écrite à M. de Grave, le 25 avril, « les pièces qui raccompagnaient concernant tous <c les excès commis à Âjaccio, pendant les fêtes de « Pâques, par le bataillon des volontaires nationaux ■« corses.
« Après avoir examiné ces pièces avec la plus « sérieuse attention, je me suis convaincu qu'il n'était « pas possible de montrer plus de prudence, de modé- « ration et de zèle pour le bien public et pour le main- « tien du bon ordre, que vous ne l'avez fait dans les « circonstances désagréables et très-délicates où vous « vous êtes trouvé ; que MM. Quenza et Bonaparte « étaient infiniment répréhensibles dans la conduite « qu'ils ont tenue, et qu'on ne peut se dissimuler « qu'ils aient favorisé tous les désordres et excès de la « troupe qu'ils commandaient.
« Si les délits qui ont été commis eussent été pure- « ment militaires, je n'aurais pas hésité à prendre les « ordres du roi pour faire traduire ces deux officiers «supérieurs par devant la Cour martiale, ainsi que « tous ceux qui ont participé à ces excès ; mais la <i connaissance de ces délits étant exclusivement « réservée par les nouvelles lois aux juges ordinaires, ^< attendu qu'ils intéressent particulièrement la sûreté « publique et qu'il y a des particuliers impliqués avec « des militaires, je n'ai pu que déférer cette aff'aire au « ministre de la justice et m'en remettre à lui de « donner les ordres nécessaires pour faire punir les « auteurs de ces désordres et leurs principaux com - « plices. »
l. M8S. Archives de la guerre.
Ainsi, sans la déclaration de guerre, sans le bo\:leversement général qu'un pareU événement avait amené dans les pouvoirs publics, sans l'absence de toute action judiciaire en Corse , Bonaparte eût passé en jugement, c'est le ministre de la guerre luimême qui Taffirme. Et celui-ci avait raison, car de la part de cet officier, il y avait usurpation de fonctions, prise d'armes, refus d'obéissance, tentative à main armée contre l'autorité, embauchage, etc., c'est-àdire de quoi faire fusiller cent fois tout lieutenant qui, en temps normal, se serait permis pareille incartade dans une forteresse quelconque.
Pour le moment, la situation de Bonaparte était devenue des plus difficiles. A Ajaccio même, il était mal vu d'une partie de la population. Obligé de partir pour Corté avec cinq compagnies du bataillon, au courant des plaintes portées contre lui, convaincu d'ailleurs que, s'il restait, il avait tout à redouter de la vengeance de ses concitoyens, il se détermina à quitter encore une fois la Corse. Mais où aller? A Valence, il était sous le coup d'une accusation de désertion. Paris lui restait. Il résolut de s y rendre pour tenter de recommencer ce double jeu dont il avait si bien usé l'année précédente, lors de son retour au régiment. Pour cela il fallait l'acquiescement du maréchal de camp Rossi et du président du directoire, M. Paoli. Il l'obtint à force de sollicitations.
Paoli agit à son égard comme il avait fait pour Arena. Il lui fournit un certificat d'obligation de résidence, à la condition qu'il partirait immédiatement et qu'il reprendrait du service. Paoli était de ces politiques, qui avant tout veulent éviter les difficultés et appliquent aux individus gênants cette commode
ANNÉE 1792. 13î>
formule « d'aller se faire pendre ailleurs. » Rossi, en qualité de bon Corse et de parent complaisant, se prêta également à cette petite supercherie et lui donna les attestations demandées. Enfin, son frère Joseph et Masseria lui firent délivrer tous les témoignages de civisme voulus, par le district et le club patriotique d'Ajaccio.
Muni de ces pièces, de quelque argent emprunté ,. de lettres de recommandation pour Arena, Buonarotti et Gervoni, Bonaparte s'embarqua de nouveau à Bastia.
Ott était au 2 mai 1792.