‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799Chapitre 60 sur 190 · Lettre de Bonaparte. Communication de M. Bianqui à la · texte numérisé non relu

Lettre de Bonaparte. Communication de M. Bianqui à la

188 BONAPABTK A PARIS.

sourdine à sa violence habituelle et invite ses parents àTiniiter. « Modérez-vous en tout; en tout, enten- « dez-vous bien, » dit- il à Joseph : « J'ai lu ta pro- « clamation, ajoute-t-il à Lucien; elle ne vaut rien. « Il y a trop de mots et pas assez d'idées. Tu cours « après le pathos; ce n'est pas ainsi qu'on parle « aux peuples. Ils ont plus de tact et de sens que tu « ne crois. Ta prose fera plus de mal que de bien. » A Fesch, il recommande de ne plus faire montre de sa compromettante correspondance. « M. le vicaire « général, lui écrit-il, j'espère que vous perdrez la « mauvaise habitude que vous avez prise de mon- « trer mes lettres. Ce qui est de moi à vous n'est pas « de moi à un autre. » L'ordre était péremptoire. Mais, en attendant, qu'allait faire Bonaparte? Qu'allait-il devenir? Tout annonçait une crise prochaine. Le 28 juin, un fait d'une extrême gravité s'était passé. Un général en chef avait, sans ordre,, abandonné son poste à la frontière, pour venir exposer ses griefs à la barre de l'Assemblée. Et quel langage! « ...Les « violences commises, le 20 juin aux Tuileries, ont « excité l'indignation et les alarmes de tous les « bons citoyens, particulièrement de l'armée. Dans « celle que je commande, tous les officiers, sous-offi- « ciers et soldats ne font qu'un... J'ai pris avec mes « braves compagnons d'armes l'engagement d'cxpri- « mer seul un sentiment commun... Il est temps de « garantir la Constitution des atteintes de tous les « partis, il est temps d'assurer la liberté de l'Assem- « blée nationale, celle du roi... » Guadet répondit a,vec

séance de TAcadémie des science morales et politiques, du 14 octobre 1833.

infiniment d'esprit : « Au moment où la présence de « M. de La Fayette à Paris m'a été annoncée, une idée « bien consolante est venue s'offrir à moi : ainsi, me « suis-je dit, nous n'avons plus d'ennemis extérieurs, « ainsi les Autrichiens sont vaincus! Cette illusion « n'a pas duré. Nos ennemis sont toujours les mêmes, « notre situation extérieure n'a pas changé, et cepen- « dant M. de La Favette est à Paris ! Il se constitue « l'organe des honnêtes gens et de l'armée ! Ces hon- « nêtes gens qui sont-ils? Cette armée comment a-t- « elle pu délibérer? Mais d'abord qu'il nous montre

« son congé » Or, il ne suffisait pas d'avoir de

l'esprit, il fallait agir. Le cas était flagrant. Séance tenante, le général eût dû être arrêté et renvoyé ainsi que le ministre de la guerre, dont on bravait impunément l'autorité, devant une cour martiale. L'acte «ommis par La Fayette avait une importance exceptionnelle. C'était une réédition de l'affaire de M. de Bouille. En acceptant cette mercuriale, en admettant même le général aux honneurs de la séance, l'Assemblée manquait de sens politique. Elle se perdait dans l'opinion et donnait créance aux bruits de conspiration militaire. Les conséquences en furent immédiates. Les masses allèrent là où elles pouvaient espérer le salut ; elles acclamèrent les hommes énergiques qui réclamaient l'adoption de mesures viriles. En cela, elles avaient raison. Les masses sont un peu femmes. Elles aiment la force.

c Mars fut toujours ami de Cythérée^ »

a dit Voltaire. « La demande de La Fayette, écrit « Bonaparte à son frère, a été trouvée par l'homme « sensé nécessaire, mais bien dangereuse pour la

« liberté publique. En fait de Révolution^ un exemple « est une loi, et c'est un exemple bien dangereux que « celui que ce généi^al v^ent de donner, La faction « Jacobine marchera en avant : le peuple, c'est-à- « dire les dernières classes, sont irritées et sans doute « qu'il y aura choc.

« Ce choc peut être de nature à accélérer la ruine K de la Constitution. »

Les événements se précipitaient en effet avec leur logique impitoyable. Le 10 juillet les ministres donnaient leur démission. Ils déclaraient que « dans un « tel état de choses ou plutôt dans un tel état de ren- « versement de tout ordre, il leur était impossible « d'entretenir la vie et le mouvement d'un vaste corps « dont tous les membres étaient paralysés, de défen- « dre le royaume de l'anarchie qui, dans cet état « d'impuissance, menaçait de tout engloutir. » Cette retraite n'était pas volontaire. Elle coïncidait avec l'entrée des alliés et celle des déserteurs français sur le territoire. En agissant ainsi, les ministres croyaient hâter la fin de la crise. Ils se trompaient. Leur influence était nulle. « Leur démission passa inaperçue, c aussi bien que la nomination de leurs successeurs, « MM. Champion, Du Bouchage, d'Abancourt, Leroux « de La Yille et Bigot de Sainte-Croix ^ » L'aftention du pays était ailleurs : il suivait avec anxiété la marche de la coalition. Le 11 juillet, Yergniaud* dé-

1. Champion de Villeneuve^ àTintérieur; Du Bouchage, à la marine; Leroux de La Ville, aux finances; d'Âba7icourt, i^^ guerre ; Bigot de Sainte-Croix, aux affaires étrangères.

2. Vergniaud (Pierre- Victurnien) , né à Limoges, le 31 ma* 1753, exécuté le 31 octobre 1793.

Il était fils d'un fournisseur des vivres.

ANNÉE l'92 191

clarait la patrie ©n danger et faisait voter une adresse aux troupes. Le dimanche 22, l'appel aux armes était proclamé, au bruit du canon, des fanfares et des tambours des légions accompagnant sur la place de Grève les membres du Conseil général de la Commune. Dans la nuit du 3 au 4 août, les Marseillais faisaient leur entrée dans Paris, en chantant les refrains patriotiques de Thymne merveilleux qui devait porter leur nom ^ au moment même où retentissait à la frontière cet autre chant, cri de menace et de rage, la fameuse déclaration de son A. S. le duc régnant de Brunswick-Lunebourg : «... La ville de Paris et tous ses habitants sans dis- « tinction seront tenus de se soumettre sur-le-champ « et sans délai au roi, de mettre ce prince en pleine et « entière liberté et de lui assurer ainsi qu'à toutes les «personnes royales, Tinviolabilité et le respect aux- K quels la nature et le droit des gens obligent les su- « jets envers les Souverains ; leurs Majestés impériale « et royale rendant personnellement responsables de « tous les événements, sur leurs têtes pour être jugés « militairement, sans espoir de pardon, tous les mem- « bres de l'Assemblée nationale, du département, du « district, de la municipalité et de la garde nationale «de Paris, juges de paix et tous autres qu'il appar- « tiendra; déclarant en outre leursdites Majestés, sur «leur foi et parole d'empereur et de roi, que si le

1. La Marseillaise, ce chant dû à rinspiration d'un officier da génie, fat composée dans la grande et noble cité française de Strasbourg, au lendemain de la déclaration de guerre (Lettre de Louise Dietrich à son frère, mai 1792); double titre pour mériter le respect et Tadmiration de tous ceux qui gardent au cœur l'amour de la patrie française.

« château des Tuileries est forcé ou insulté, que s*il « est fait la moindre violence, le moindre outrage à <( leurs Majestés, le roi, la reine et la famille royale, « s'il n'est pas pourvu immédiatement à leur sûreté, <t à leur conservation et à leur liberté, elles en tireront « une vengeance exemplaire et à jamais mémorable, « en livrant la ville de Paris à une exécution militaire « et à une subversion totale et les révoltés coupables « d'attentats, au supplice qu'ils auront mérité. . . » Son Altesse ajoutait^ :

« ... Je déclare en outre que si, contre toute attente, « par la perfidie ou la lâcheté de quelques habitants « de Paris, le roi, la reine ou toute autre personne de « la famille royale étaient enlevés de cette ville, tous « les lieux et villes quelconques qui ne se seront pas « opposés à leur passage et qui n'auront pas arrêté « leur marche, subiront le même sort que celui des « ravisseurs du roi et de la famille royale et que la « route suivie par ces ravisseurs sera marquée par une « continuité d'exemples et de châtiments dus à tous « les fauteurs ainsi qu'aux auteurs d'attentats irrémis- « sibles.

« Tous les habitants de la France en général doivent « se tenir pour avertis du danger qui les menace et « auquel ils ne sauraient échapper s'ils ne s'opposent « pas de toutes leurs forces et par tous les moyens au « passage du roi et de la famille royale, en quelque « lieu que les factieux tenteraient de les amener... »

« Vous avez reçu le manifeste, écrit de Mayence

1 Déclaration additionnelle du duc de Brunswick, aux habi« tants de la France, donnée au quartier général de Goblentz, le 27 juillet 1792. Biiinswick'Lunebourg (Charles-Guillaume-Ferdiuand, duc de), né le 9 octobre 1735, mort le 30 novembre 1806.

« le savant voyageur allemand, Georges Porster^ En « vérité, si l'on s'était proposé d'exciter les Français à i là défense, on n'aurait pas pu s'y prendre mieux.

«... Les émissaires de l'étranger font à Paris tout « ce qu'ils peuvent pour amener la déposition du '< roi ; on espère par là décider l'armée en faveur de « la coalition et se frayer le chemin de Paris. Quant « à la vie de Louis XVI, ils y attachent si peu d'im- « portance qu'ils ne lui ont pas même envoyé leur « manifeste officiellement... Quel bruit ne ferait-on « pas en Europe, si Ton pouvait dire des Français « qu'ils ont déposé, ou mieux encore, qu'ils ont tué f< leur roi I »

Ce bruit! il allait se faire, et, avec quelle puissance! Le vendredi, 10 août, éclatait la sanglante émeute qui , devait emporter la royauté. Le ministère était renversé*. L'Assemblée décrétait la déchéance et l'appel d'une nouvelle Chambre, de cette Convention, dont le nom fatidique devait retentir comme un glas sombre, au milieu de l'Europe stupéfaite.

Paris fut tout un jour à se remettre de cette terrible secousse. Boutiques et théâtres restèrent fermés. Une foule compacte envahissait les rues. On allait voir le champ de bataille. Le dimanche, tout était redevenu tranquille. L'Opéra faisait salle comble en jouant « au « bénéfice des veuves et des orphelins des braves « citoyens qui avaient péri dans la journée du « 10 août. » Les autres théâtres et lieux de plaisirs

1. FùTster (Jean-Georges- Adam), né à Wassenhof, le 27 novembre 1754, mort le 12 février 1794.

2. Le ministère se composa de : MM. Rolandj à Tintérieur; de ClavièrCy aux finances; Servait, à la guerre ; -DaTi/oTz, à la justice; ^ongcy à la marine, et Lebrun^ aux affaires étrangères.

étaient également envaliid. un s'amusait en attendant rinconnu du lendemain. Et quel lendemain !

A la frontière, La Fayette préparait son pronunciamento. Il faisait arrêter les commissaires de l'Assemblée, Kersaint, Antonelle et Peraldi, puis, se voyant abandonné, désertait à son tour, pour venir tomber dans les mains des ennemis^. Triste fin d'un général sans jugement I « C'était un niais » a dit de lui Napoléon. « Cessez de l'appeler un illustre exilé, » devait ajouter le premier ministre anglais, Burke. « dites plutôt le rebut des nations, qui, manquant « de talent pour diriger et maîtriser la tempête qu'il « avait tant contribué lui-même à exciter, s'est sous- « trait en fuyant lâchement ^w

Le 20 août, Longwy capitulait. La trahison était manifeste. Le commandant Lavergne avait livré la place. « Tu ne balanceras pas sans doute, lui avait « écrit un ancien officier déserteur, entre le parti de « de la cause du roi, ou d'être le stipendié de Pétion. « Tu sais que ta femme est désolée, qu'elle t'a écrit « plusieurs fois... Je suis chargé de la part du roi et « du duc de Brunswick de te déclarer que ton zèle « ne restera pas saas récompense^... » Le plan des envahisseurs était simple. Il se résumait dans cette note laconique de l'un des conspirateurs* : « ne point « perdre de vue que plus de deux cents chefs répar- « tis dans divers cantons de la France, ont des points « de réunion et tiennent des signatures nombreuses

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