‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799Chapitre 61 sur 190 · Mss. et Moniteur officiel · texte numérisé non relu

Mss. et Moniteur officiel

« de personnes prèles à se joindre aux armées des « princes, dès qu'elles se présenteront.

« Les armées combinées marcheront sur les places, « comme pour en faire le siège, mais on ne s'em- « parera que de celles qui ouvriront leurs portes. « Tandis que le duc de Brunswick contiendra les « forces patriotes, le roi de Prusse s'avancera avec « son armée grossie des contre-révolutionnaires de « rintérieur.

(c Le roi de Prusse marchera sur Paris qu'on réduira w d'abord par la famine. Alors, aucune considération, « pas môme le danger de la famille royale ne pourra « rien changer à ces dispositions. Les habitants de « Paris seront conduits en rase campagne où l'on « fera le triage. Les révolutionnaires seront suppliciés, «les autres... Peut-être suivra-t-on le système de « l'empereur de n'épargner que les femmes et les en- « fants? En cas d'inégalité de forces, on mettra le feu «aux villes; cardes déserts sont préférables à des « peuples de révoltés. » C'était en d'autres termes le développement de l'insolente adresse des princes aux députés : « Gens de l'Assemblée française se disant " nationale, la saine raison vous requiert, en vertu K du titre premier, chapitre premier, section première « des lois indescriptibles du sens commun, de rentrer « en vous-mêmes dans le délaide deux mois, à compter «de ce jour; faute de quoi, vous serez censés avoir « abdiqué votre droit à la qualité d'êtres raison- « nables et ne serez plus considérés que comme des « enragés dignes des Petites Maisons. »

Ainsi la fusillade dans la plaine Saint-Denis ou la détention dans quelque maison de fous, telle était ralternative laissée aux représentants du pays. La

réponse devait être violente. C'était dans Tordre . La force appelle la fqrce; la réaction, l'action.

Le 15 août, l'Assemblée déclarait la famille royale et celles des déserteurs, otages de la patrie. Elle décrétait d'accusation les plus compromis des conseillers de Louis XVI, Bertrand de MoUeville, de Montmorin, Tarbé, La Fayette, Barnave, Alexandre Lameth, ainsi que les ministres de la guerre Duportail, deNarbonne, de Grave et d'Abancourt.

Le 23, à la nouvelle de la reddition de Longwy, elle lançait la proclamation suivante: « Citoyens, la place « de Longwy vient d'être rendue ou livrée. Les ennemis « s'avancent. Peut-être se flattent-ils de trouver parce tout des lâches ou des traîtres? Ils se trompent. La « patrie vous appelle. Partez I » Puis elle rendait cet autre décret : « Le commandant d'une place assiégée « devra faire démolir immédiatement la maison ou « brûler publiquement les meubles de tout citoyen « qui parlera de se rendre pour éviter le bombardece ment. Les corps administratifs et les municipalités « qui feront la même proposition devront être traités « comme rebelles.

« Le commandant d'une place en état de siège ou « simplement menacée a le droit d'en faire sortir, « après les avoir désarmés , les individus suspects ou « inutiles à la défense. Les vivres et les fourrages « seront enlevés des localités exposées aux incursions « de l'étranger. Chaque ville, chaque hameau fermera « son enceinte et s'environnera de fossés. Partout encf fin, on devra élever des retranchements, encombrer « les gués des rivières, couper les ponts et intercepter « les routes par des abatis. » Elle ajoutait : « Pendant « dix ans, les habitants de Longwy seront privés de

« la jouissance des droits de citoyen , après avoir été « déclarés infâmes... »

Ces mesures étaient excellentes. Elles avaient un tort, celui d'être tardives et de paraître résulter d'un sentiment peu avouable, celui de la peur. L'Assemblée se sentait, en effet, débordée parles événements. Elle n'avait pas les bommes de fer que réclamaieni les circonstances. "^

ce La guerre est une femme aux ardentes amours, »

Ses serviteurs doivent être dignes d'elle. Ce qu'il lui faut, ce sont des hommes simples et bons, au regard net et franc, à la poitrine large et puissante, où le cœur puisse battre à l'aise. Ces hommes étaient peu nombreux dans la Chambre. Quelques députés pourtant semblent avoir eu conscience de la gravité de la crise. Yergniaud émit la proposition de se former en Convention et de réunir tous les pouvoirs. Il fut combattu avec une violence extrême par ses collègues de la droite. Ces mêmes royalistes, qui s'étaient montrés si persuasifs pour pousser à la guerre, répugnaient à toute mesure de salut public. Ce qu'ils demandaient, c'était Téloignement de l'Assemblée, sa retraite dans quelque bonne ville de province, à la merci du premier soulèvement militaire venu. L'insinuation était habile. Elle avait contre elle le sens commun. « Vous n'ignorez pas que « la France est dans Paris, s'écria Danton. Si vous « abandonnez la capitale à l'étranger, vous vous « livrez et vous livrez la France... » La réponse était précise. Elle produisit un effet considérable. Le projet fut repoussé ; mais la possibilité même de sa présentation démontrait Timpuissance de la Chambre.

La force et Fautorité morales s'étaient déplacées ; elles étaient là oti l'énergie se traduisait en actions violentes, trop violentes sans doute, mais énergiques et en accord avec la situation. «Qu'ils viennent, s'écriait « Gonchon aux Jacobins I Qu'ils viennent relever les « murs de la Bastille, ces brigands du Nord, ces « anthropophages couronnés ! Ils ont promis à leurs « soldats le sang et le bien des Français. Qu'ils (« entrent dans les sections de la capitale I Si la vic- « toire trahit notre cause, les torches sont prêtes. Ils « ne trouveront que des cendres à recueillir et des « ossements à dévorer. » Et le 2 septembre 1792, la Commune de Paris votait l'appel aux armes.

Pendant ce temps, le drapeau noir flottait au sommet des tours de Notre-Dame ; . le canon tonnait ; les tambours, revêtus de crêpes, faisaient entendre leurs roulements douloureux. A la Chambre, Danton ^ prononçait ces mémorables paroles : « ... Tout s'émeut, « tout s'ébranle, tout brûle de combattre. Vous savez « que Verdun n'est pas encore au pouvoir de l'en- « nemi ; vous savez que la garnison a juré d'immoler « le premier qui proposerait de se rendre. Une partie « du peuple va courir aux frontières, une autre va « creuser des retranchements, et la troisième, avec (( des piques, défendra l'intérieur de nos villes. Paris « va seconder ces grands efforts. Nous demandons « que vous concouriez avec nous à diriger ce mouve- « ment sublime du peuple. Que quiconque refusera K de servir de sa personne ou de remettre ses armes « soit puni de mort. Le tocsin qu'on va sonner n'est

1. Danton (Georges-Jacques), né à Arcis-sur-Aube, le 28 oo» lobre 1759, mort le 5 avril 1794.

« point un signe d'alarme, c'est la charge sur les « ennemis de la patrie. Pour les vaincre, il nous faut « de laudace, encore de l'audace, toujours de Tau- « dace, et la France est sauvée. »

Ala même heure, étrange coïncidence! Beaurepaire, le commandant de Verdun, répondait à ceux qui lui faisaient part de la reddition de la place : « Messieurs, « j'ai juré de ne me rendre que mort. Survivez à votre « honte, puisque vous le pouvez ; moi, fidèle à mes « serments, je meurs libre. » Et il se faisait sauter la cen^elle.

Or, comme si tout devait être horrible de grandeur et de crimes dans cette épouvantable journée du 2 septembre, aux cris joyeux des déserteurs triomphants de cette trahison, répondaient au loin, dans les prisons de Paris, d'autres cris, ceux de leurs parents et de leurs amis qu'ils avaient abandonnés et qui tombaient sous le fer de fanatiques et d'assassins.

La comédie était finie. Le drame commençait; drame, sans merci, que Barras un an plus tard devait résumer, devant Toulon livrée aux Anglais, par cette phrase effroyablement vraie : « // faut guillotiner ou « n'attendre à fêtre. »

Au milieu de ces scènes émouvantes qu'était devenu Bonaparte? En contact journalier avec cet enthousiasme fiévreux, à la vue de ces femmes et de ces enfants venant déposer leurs bijoux et leur argent sur les bureaux de l'Assemblée, éprouvait-il des regrets de ne pouvoir se trouver à la frontière avec ses anciens camarades? Songeait-il aies rejoindre? Nullement. Il ne pensait qu'à la Corse et aux moyens d'y retourner.

Il doutait alors du succès de la Révolution. Il voyait Torage grandir et n'en apercevait pas la fin. Grâce à la guerre, il croyait à la possibilité de l'émancipation de sa patrie. Il serait même probablement parti, dès le mois de juillet, si des raisons de famille ne Savaient obligé à rester. Les journauk parlaient de la suppression des maisons royales d'éducation, et particulièrement de celle des demoiselles de Saint-Louis. Sa sœur Marie-Anne s'y trouvait encore. Que deviendraitelle? Il fallait tout prévoir. Il attendit. Le 7 août parut, en effet, le décret sur les écoles , et le 16 fut voté l'article additionnel spécial à la maison de Saint- Louis. Mais, dans l'intervalle, la tempête du 10 août éclatait. Pour Bonaparte, ce devait être un coup de fortune.

tt Le Destin Vavait pris sous son aile puissante. »

Ce jeune corse que la royauté avait fait officier et que la déclaration de guerre avait sauvé des jugements d'une cour martiale, la chute de cette même royauté allait le faire rentrer dans les rangs de l'armée.

Dès le lendemain du 10 août, il reprenait son ancienne assurance et écrivait à son oncle Paravicini : « ... Ne soyez pas inquiet de vos neveux ; ils sauront <( se faire place. » Dès le lendemain, il reparaissait dans les bureaux du ministère ; mais, cette fois, ce n'était plus l'obséquieux solliciteur des mois précédents, c'était en homme sûr de son prétendu droit qu'il renouvelait sa réclamation. D'ailleurs, tout le favorisait. Le gouvernement manquait d'officiers, et le député Peraldi, le seul qui pût donner des rensei-

gncments sur son compte, venait d'être arrêté sur l'ordre de La Fayette, en même temps que ses collègues Kersaint et Antonelle.

Le 20, Vauchelle remettait au ministre un nouveau mémoire en sa faveur. Le 30^, Servan contresignait la lettre de service qui le rétablissait dans son emploi. Et, chance extrême 1 Bonaparte rentrait avec le rang de capitaine et un brevet antidaté du 6 février 1792, époque où, légalement, il aurait dû être nommé à ce grade, s'il n'avait pas déserté. Il y gagnait, en outre, un rappel d'une année presque entière d'appointements. Mais cette solution inespérée, paraît-il, ne le satisfaisait pas encore^ car, à cette même date du 30 août, il demandait à passer dans l'artillerie de marine. L'arrivée de Monge, son ancien maître de l'École militaire de Paris, au ministère de la marine, lui suggéra probablement cette idée. Plusieurs raisons l'incitaient d'ailleurs à prendre cette décision. L'obligation de revenir dans son ancien régiment, sous les ordres de M. de Campagnol qui l'avait si mal noté, lui était particulièrement déplaisante. D'autre part, grâce à cette mutation, il espérait sauter un échelon. Il sollicitait , en effet , le grade de lieutenant-colonel ; à l'appui de sa requête , il invoquait les notes de son ancien inspecteur, M. de Keralio, et son titre de lieutenant-colonel, du deuxième bataillon de gardes nationaux volontaires Corses. L'affaire n'eut pas de suite. La demande fat simplement jugée ridicule et classée avec cette mention : S. R. {sans réponse). C'était ce qu'elle méritait.

Le lendemain de cette belle équipée, il avait dû

Page 1