Mémoires de la duchesse dAbrantès
3. Projet pour la défense du golfe d'Ajaecio^ de Mortella. ^ ^ Saint-Florent, — Mss. Archives de la guerre-
direction de son ancien bataillon, comme si rien de nouveau ne s'était passé. Et de quel ton? « Mon cher « Costa •, écrit-il à Tun des lieutenants,. j'ai appris avec « le plus grand plaisir, mais sans surprise, le vif désir « que vous avez de m'embrasser; je vous assure que (c le mien n'est pas moindre ; vous connaissez assez mes « sentiments pour vous. Votre capitaine m'a exposé suc- « cinctement tous les motifs de plainte que vous pouvez « avoir; j'espère qu'à l'avenir ils ne se représenteront « plus et qu'on ne fera plus d'injustice à personne* « Pour cette fois encore^ une lettre de Robaglîa an- « nonce à vos volontaires que c'est la dernière fois « que pareille chose arrive, que dorénavant je serai « là et que tout marchera comme il faut. J'aurais « voulu me rendre promptement à Bonifacio pour « mettre ordre à tout , mais le général me fait de- « mander et je suis obligé d'aller à Corté; au premier « jour, je serai à vous... Votre frère se porte bien K ainsi que toute la famille. Saluez les nôtres et « assurez-les de mon empressement à leur être « agréable *. »
L'affirmation de Bonaparte était exacte. Il avait l'ordre de se rendre à Corté chez le commandant de la vingt -troisième division militaire. L'entrevue eut lieu en présence de l'avocat Tiberi et des deux lieutenants-colonels du quatrième bataillon,
1. Costa était de Bastelica. Il était lieutenant au 3* bataillon et faisait partie du détachement de Quenza, envoyé à Bonifacio.
2. Lucien Bonaparte ajoutait sur la môme lettre : « Mille com- « pliments à mon cher lieutenant Ck)sta. Je vous envoie une rela* « tien imprimée de la Société des Amis du peuple de Corté. « Je vous renvoie comme ami, non conmie affilié, puisque voua « n'avez pis voulu en être. »
Je vous einbrag»e.
Colonna Lecca de Rocca et Grimaldi. Elle fut des plus orageuses. C'était à prévoir. La situation du capitaine d'artillerie n'était rien moins que régulière. Ses démarches, ses discours violents dans les clubs, ses courses dans la campagne, son retour inopiné à Ajaccio malgré ses engagements , avaient indisposé Paoli contre lui. Il existait d'ailleurs à sa charge un fait beaucoup plus grave. De quel droit prétendait-il exercer encore le commandement du deuxième bataillon de volontaires ? Était-il capitaine au quatrième régiment d'artillerie ou lieutenant-colonel de gardes nationaux? Son régiment faisait campagne; dès lors comment se trouvait-il en Corse? Et, s'il optait pour le service des volontaires, pourquoi était-il à Ajaccio et non à Gorté ? Pourquoi touchait-il ses appointements en qualité d'officier présent au quatrième régiment? Or, aux observations et aux reproches amicaux du général, il répondit, parait-il, d'une façon peu convenable. Il le prit de haut avec celui qui s'était montré pour lui d'une si grande indulgence et s'emporta au point que le vieillard, sortant de son caractère habituel, dut lui dire de se retirer. Et pourtant, Paoli était loin d'être un homme violent. L'âge et ses longues relations avec les hommes politiques de l'Angleterre, l'avaient rendu circonspect. Même à l'égard de ceux qu'il savait être ses ennemis les plus acharnés, il employait les formes adoucies.
Lors de l'affaire du premier bataillon de volontaires à Bastia, dans laquelle le lieutenant-colonel Joseph Arena et le capitaine Gnasco avaient joué un rôle prépondérant, il s'était contenté de les renvoyer en France, après les avoir mis aux arrêts. « J'ai jugé « à propos de leur accorder leur demande, écrit-il
« au ministre ; attendu les circonstatices et le peu « d'expérience qu'ils avaient dans le service. J'aime « à croire qu'ils effaceront leurs fautes passées par « quelque belle action contre nos ennemis ^ »
Bonaparte sembla ne pas comprendre l'attitude plus que bienveillante du général. Il ne voulut écouter ni les avis de Casablanca ni les conseils de son frère Joseph. Il se refusa à toute concession, à toute excuse et repartit brusquement pour Ajaccio. Mais ses objurgations comme ses fureurs n'étaient déjà que des actes de pure comédie. Voulait-il se préparer au triste rôle de dénonciateur envers celui qu'il avait tant de fois qualifié de héros? Comptait-il sur l'expédition de Sardaigne, dont on parlait, pour 5e rendre indépendant? Il est permis de tout supposer de la part de cet officier, unique en son espèce.
On s'occupait en effet d'une tentative de débarquement sur les côtes de l'île de Sardaigne. Le projet remontait à plus de six mois.
En mai 1792, c'est-à-dire quelques jours à peire après la déclaration de guerre à l'Autriche, un habitant de Sassari, électeur à Bonifacio, M. Antoine Constantini, alors en relations constantes d'affaire.avec Cagliari, avait adressé à l'Assemblée législative an mémoire en vue d'une descente dans cette île ^ Cf^ rapport, apostille par Tex-constituant Salicetti, avait été renvoyé à l'examen du comité militaire. Le
1. Lettre de Paoli à Poche, 16 novembre 1792. — Mss. Archives de la guerre.
2. Projet de M. Constantini, 14 mai 1792. — Mss. Archives d" U guerre.
7 juin, Salicelti en adressait un nouveau au ministre ^ Tous deux, pour faire accepter leur proposition, s'appuyaient sur la communauté d'origine des habitants des deux îles, et sur la possibilité de faire échec à la maison de Savoie dont les manœuvres contre îa France étaient notoires. Salicetti, Tun des homme? politiques les plus déliés que la Corse ait produits dans cette période, voyait entre autres avantages celui de donner un but à l'activité de ses concitoyens et de faire contrepoids à l'autorité de Paoli, dont il redoutait les inconvénients possibles. Il comptait sur la présence de la flotte et des troupes que nécessiterait cette entreprise,- pour donner au parti patriote français, existant dans l'île, parti dont il demeurait le représentant le plus autorisé, une utile suprématie dans la direction des affaires.
Tout cela était fort bien raisonné. Gonstantihi, de son côté, s'était rendu à Paris^. Il y rédigea un second mémoire qui fut remis, le 23 juillet, aux comités diplomatique et militaire. Garnot fut chargé d'en apprécier la valeur pratique. Il le jugea favorablement. Mais les circonstances n'étaient guère propices pour sa réalisation. La France traversait une crise terrible, pendant laquelle il était impossible de statuer sur \ine affaire de cette importance.
L'orage passé, l'expédition Sarde fut remise sur le tapis. Les députés corses, Arena et Peraldi, s'en déclarèrent les partisans convaincus.
1. Rapport de Salicetfi au ministre de la guerre sier Vexpédition de Sardaigyie. — Mss. Archives de la guerre.
2. M. Constantini logeait à Paris, rue de Grenelle-St-Germain, n" 4. Son mémoire est annoté par Carnot. — Mss. Archives de la guerre.
Peraldi, tout dévoué à Paoli, n*était pas sans voir le danger pour ce dernier d'une opération de ce genre, tentée sans sa participation. Afin de l'atténuer, il présenta un contre-projet ^ Cette fois, au lieu de Bonifacio, c'était Ajaccio qui devenait le point de départ du corps expéditionnaire. Le grand patriote devait en être le chef. « M. Paoli, disait-il, dont l'amour de la « liberté et de l'égalité l'a rendu si célèbre, pourrait « être d'une réelle utilité à notre diversion. Il a parmi « les Sardes une réputation considérable, et sa pré- « sence dans leur île contribuerait beaucoup au succès « de notre armée. » U réclamait, même en sa faveur, un nouveau témoignage de confiance, le grade de lieutenant général.
Barthélémy Arena ne partageait nullement cette manière devoir. Aussi exalté que son frère, il prêchait la défiance et prétendait qu'on avait tout à redouter de Paoli. « En augmentant son influencé, ajoutait-il, « on commettait une faute grave. » Mais le gouvernement n'en était pas encore à l'adoption des mesures excessives. Peraldi réussit dans ses démarches auprès de Servan et de Lebrun ^. Paoli fut nommé lieutenant général, commandant la vingtr-troisième division militaire®. Quant à Peraldi, il reçut l'ordre de se rendre
1. Lettre de Peraldi, septembre 1792. — Mss. Archives de la guerre.
2. Lebrun (Pierre-Henri-Hélène-Marie Tondu), né à Noyoa, en nw, mort à Paris, le 7 nivôse au II (22 décembre 1793). Abbé, astronome, soldat, compositeur, revint en France en 1791, rédigea le Jownal général de VEutope.
Accusé d'avoir appuyé, ainsi que Ciavière et Roland, la proposition de fuir au delà de la Loire avec l'Assemblée, le ministère et la famille royale.
3. Paoli fut nonuué lieutenant général, le 11 septembre 1792.
û Marseille et à Toulon pour préparer les voies et moyens de l'entreprise contre la Sardaigne *.
La réunion de la nouvelle Assemblée et la proclamation de la République ne changèrent rien aux dispositions, adoptées précédemment en vue d'une intervention. La Convention, au contraire, paraissait décidée à donner une impulsion plus vive à sa politique extérieure, particulièrement dans le bassin de la Méditerranée. Changer les agents diplomatiques douteux, réunir à Toulon uije flotte puissante» envoyer à Constantinople Sémonville en qualité d'ambassadeur, agir avec vigueur contre les Cours peu bienveillantes de Turin, de Rome, de Naples et de Florence, de manière à empêcher leur entrée dans la coalition et à mettre fin aux agissements des déserteurs français établis le long de nos frontières du Midi, telles furent les instructions préliminaires expédiées partout.
Le 10 octobre*, le contre-amiral Truguet* et te général Anselme, commandant l'armée du Var, reçurent Tordre de s'entendre, pour mener rapidement à bien l'expédition. De Paoli, comme commandant des troupes de débarquement, il ne fut plus question. Le départ de Peraldi, les insinuations du nouveau conventionnel Salicetti, les observations de Barthélémy Ârena, les rapports faits sur les démarches du chef corie) avaient modifié les intentions du Conseil
1. Lettre de Peraldi au ministre de la guerre^ datée de Mareeille, 7 octobre 1792. — Mss. Archives de la guerre.