‹ Bonaparte et son temps, 1769-1799Chapitre 86 sur 190 · Mss. Archi res de la guerr^j, — 22 floréal an · texte numérisé non relu

Mss. Archi res de la guerr^j, — 22 floréal an

« dit plus tard Gonstantîni dans sa protestation, qiio « la Convention n'eût pas eu connaissance de cette dé- « pèche. » En effet, elle ne dépassa pas Bastia. Tro;> de gens avaient intérêt à pousser au conflit. Bonapailc était du nombre.

La veille même de l'envoi de la dépêche deLacombe' , les commissaires avaient destitué le directoire corser et prescrit la formation d'une commission provisoire de neuf membres. Le lendemain, ils révoquaient le colonel de gendarmerie, Leonetti, le propre neveu de Paoli. A Gortè, on répliqua par des mesures analogues. C'est de règle. Le 16, le Conseil général du département décidait que les communes nommeraient des dé pûtes, appelés à se réunir à Corté, le 26 « pour sau- « ver le pays de l'anarchie et demander le rappel du « décret du 2 avril, » Sur ces entrefaites survint la nouvelle de la fuite de Bonaparte et de son projet sur Ajaccio. L'exaspération fut extrême.

Le 22, Salicetti, Lacombe Saint-Michel et Bonaparte s'étaient, en efï'et, rendus à Saint-Florent, pour s'y embarquer. L'escadrille se composait d'une frégate, d'une corvette, de deux chaloupes canonnières et de bâtiments de transport. Elle emportait des détachements d'infanterie et de gendarmerie, un train d'artillerie et des volontaires. Salicetti, Lacombe et Bonaparte se partageaient la direction des détails de l'opération. L'ordre était d'appareiller le 23, pour aniver dans la nuit du 24 au 25 devant Ajaccio et prendre la citadelle par coup de main. Une tourmente

1. Dépêche de Lacombe. — Mss. Archives de la guerre. Par décret du même jour, le général de division Maudet était •uspendu et remplacé par le général Casabiunci.

obligea les bâtiments à prendre le large. Ce ne fut que six jours plus tard qu'on se trouva en vue d'Ajaccio. Or, Paoli et le Conseil avaient déjà pris leurs dispositions défensives. Les paysans réunis à Bocognano étaient entrés en ville pour prêter mainforte à la garnison et arrêter les complices et les parents de Bonaparte. Mais les deux officiers du deuxième bataillon de volontaires, chargés de cette mission, MM. Tartaroli et Peretti, arrivèrent trop tard. Avertis à temps, madame Bonaparte, son fils Louis, ses filles Marie-Anne et Pauline, ainsi que Tabbé Fesch, purent s'enfuir, dans la nuit du 23 au 24 mai. Jérôme et Caroline restèrent seuls cachés dans la maison de leur aïeule maternelle. Les familles des conventionnels Multedo et Casablanca avaient été moins heureuses.- Le père et le frère du premier furent mis en prison; la mère du second, maltraitée. Le surlendemain, les paysans furieux brûlaient la propriété du traître Bonaparte. Le même jour, les députés de l'île, réunis en consulte à Corté, proclamaient Paoli président et généralissime ; Leonardo, ex-provincial des Gordeliers, vice-président, et Pozzo diBorgo, secrétaire. Ils proscrivaient Salicetti, Casablanca, Multedo et Arena, et déclaraient les Bonaparte infâmes et bannis à perpétuité du territoire. Ils invitaient enfin tous les militaires de nationalité corse, attachés aux régiments français ou autres, à quitter leurs drapeaux dans les trois jours de la notification du décret, sous peine d'être arrêtés et de voir leurs biens confisqués.

Et c'était au milieu de cette eff'ervescence qu'arrivait Bonaparte. Le moment ne pouvait être plus mal choisL « On devait trouver à Ajaccio, dit celui-ci

« dans son mémoire à la Convention, un grand « nombre de patriotes, au moins, au nombre de* <i mille, puisque, hormis un petit parti dirigé par « Peraldi, loute la ville était pour la France, trois « cent cinquante Suisses, cent hommes du quarante- <( deuxième, cinquante hommes du cinquante- « deuxième, deux gabarres et l'équipage du Venif geur. » Il se trompait» Quand, le 29, les bâtiments parurent devant Ajaccio, le drapeau tricolore flottait seul sur les murs de la citadelle silencieuse. Pas un canot, pas un homme, pas une salve pour saluer l'arrivée des vaisseaux de guerre français. Au lieu d'amis, c'était une population hostiie qu'on avait devant soi. Que faire?

C'est la crainte de la garnison qui retient la population, disait Bonaparte. Une démonstration, ajoutait-il, suffira pour permettre au mouvement annoncé de se produire. On s'y résolut. Dans la nuit du 29 au 30, un détachement de gendarmes et de grenadiers et quatre pièces d'artillerie , placés sous les ordres de Lacombe Saint -Michel, furent débarqués à la hauteur de la tour d'Orbitello^

Bonaparte, envoyé en avant avec ses volontaires, prit terre aux îles Sanguinaires ; mais, reçu à coups de fusil, serré de près, il ne dut son salut qu'à l'arrivée de Lacombe et de ses hommes. Le début était fâcheux. Les canons qu'on mit en position et qu'on tira pour signaler la présence de troupes amies et servir de point de ralliement, ne produisirent aucun effet. La

1. Mss. Arcluves de la guerre. — Lettre de Lacombe Saint- Michel au ministre, datée de Calvi, 6 juin.

Communication du citoyen Lacroix, mem,bre du Comité de Salut public, — Mss. Archives nationales.

Ï62 BONAPARTE BN CORSE.

journée tout entière se passa dans l'attente d'une diversion qui ne vint pas. L'ennemi avait disparu ; un silence de mort régnait dans la plaine. On se décida à une attaque par terre et par mer. Or, dans la nuit, le temps fraîchit. Un seul bâtiment, le plus léger, réussit à s'approcher de la citadelle ; accueilli à coups de fusil, il dut se borner à une canonnade restée sans effet, et à rallier l'une des deux gabarres restées dans le port, la Lamproye. Mais, avec le jour, la scène avait changé d'aspect. Les bâtiments avaient été forcés de s'éloigner sous le vent pduy ne pas être jetés à la côte , laissant à terre les Commissaires et leurs hommes. La plaine et les coteaux voisins, naguère si tranquilles , s'étaient couverts d'assaillants. Et nuls moyens d'embarquement ! On dut se maintenir jusqu'à la nuit dans la tour de Capitello. Heureusement, le vent s'étant calmé, la flottille reparut et les canots purent approcher; l'obscurité aidant, on s'y jeta en hâte, avec de l'eau à mi-corps. Il n'était que temps. L'embellie avait eu peu de durée. A peine à bord, il fallut gagner la pleine mer. L'insuccès était complet,

A Galvi, Bonaparte retrouva sa famille. Grâce au dévouement de deux compatriotes , MM. Goti et Costa^, sa mère et ses sœurs, après bien des alertes, avaient pu gagner cette ville et trouver asile chez un parent, M. Giubega.

Les nouvelles étaient des plus mauvaises. L'ile entière se soulevait à l'appel de Paoli. Galvi était menacée d'une nouvelle attaque. La petite garnison,

l. Costa fut iniîcrit plus tard pour une somme de cent mille francs sur le testament de Napoléon.

laissée au fort Saint-Pierre et composée d'un détachement du cinquante-deuxième, sous les ordres du colonel Sailly, venait de se rendre aux Espagnols ^. Il fallait aviser. Un conseil de guerre eut lieu le S juin au soir, à Bastia. Il y fut décidé que Salicetti et D(4cher retourneraient en France pour rendre compte de leur mission et réclamer des secours. Lacombe Saint- Michel devait rester et prendre les mesures défensives nécessaires, de concert avec le général de division Saint-Martin, l'ancien chef d'état-major de l'armée d'Italie, arrivé tout récemment pour remplacer Casablanca *,

Et, triste coïncidence! le même jour, où, sur les instances de Gonstantini et de Barère, la Convention déclarait non avenu le fatal décret du 2 avril, où les conventionnels Bô et Antiboul recevaient l'ordre de se rendre en poste à Toulon pour aller en Corse rétablir une paix si nécessaire, partait de Bastia, à l'adresse du Comité de Salut public, un rapport des plus violents contre le général Paoli et ses compatriotes. Il faut lire ce curieux document pour se faire idée de la violence des passions soulevées alors dans cette malheureuse île.

« Toutes les personnes qui ont fait et soutenu la Revoit Intion en Corse ont désiré ardament le retour du général « Paoli dans sa patrie, elles le croyaient îamisde la liberté « pars quHl avait eu laire d'en être le martyre, mais l'on t ne tarda pas à s'apercevoir de lambition démesurée du « vieux chef qui voulait que l'on ne vît que par ses yeux et

1. Mss. Archives de la guerre. — Lacombe Saint'Mtchel, lettre datée de Calvi, du 4 juin.

Page 1