Mss. Archives de la gucti-e
Salut public, il ne cessait de répéter : « Il faut voir la « Corse en France et non pas la France en Corse,,. Ce « pays malheureux ne ressemble en rien à la France. ^ Il y faut un gouvernement révolutionnaire jusquà ce « que Vtnstruction Voit rendu susceptible d'être républi- « eain français, »
Et, le 10 septembre *, il faisait de la Corse de 1793 ce tableau, le plus remarquable et le plus exact qu'il nous ait été donné de lire : « La Corse, quoique fai- « sant partie de la France, ne lui ressemble en au- « cune manière. Qu'on se figure une contrée où Tes- « prit public est inconnu, dont les habitants sont « partagés en une foule de petits partis, ennemis les « uns des autres, dont les chefs ont tous le même « but, celui de se procurer de l'argent, quels que « soient les moyens ; dont la première attention est « de s'environner de créatures entièrement à leur « disposition et de leur donner exclusivement toutes rt les places. Ces chefs encensent et trompent tour à « tour le peuple pour mieux le conduire ; celui-ci ne « conçoit pas l'idée abstraite d'un principe, il faut « qu'il l'applique à l'idée d'un être existant, et alors « il l'idolâtre sans faire usage de sa raison ; il se dit, « par exemple, Paoli a soutenu la liberté, et, dès cet « instant, il confond Paoli avec liberté, soit qu'il la (( combatte ou la défende.
^< On n'est pas Corse sans être d'une famille, et par « conséquent attaché à un parti. Celui qui n'en vou- <t drait servir aucun serait détesté de tous, encore si
1. Mss. Archives de la guen-e. — Dépêche de Lacombe Saint' Michel au ministre de la guerre, du 10 septembre 1793 (datée ^* Calvi).
« Ton ne lui faisait pas un plus mauvais parti, ou « celui-là n'aurait aucune influence dans aucune et « serait suspect à tous.
a Depuis six mois que j'habite cette île, j'ai éprouvé « tant de contradictions que j'ai vu toutes leurs pas- « siens se développer, et je suis convaincu qu'il n'est « presque pas possible à un Corse d'être juste dans « son pays, ni comme administrateur, ni comme juge, « ni comme militaire; le voulût-il, il ne le peut pas.
« D'après ces réflexions, citoyen ministre, qui ne « sont dictées ni par l'humeur ni par l'esprit épi- « grammatique, mais par la vérité la plus impartiale, « je vous laisse le soin d'en faire l'application au gé- « aérai Raphaël Casablanca. Je dois à l'impartialité « de dire que c'est un homme de bien et, sans exceph tien, le plus honnête homme que je connaisse en « Corse ; il en a donné des preuves à l'armée du Nord « et à l'armée des Alpes, mais il est homme, il est né « en Corse, et je persiste auprès de vous pour deman- « der une commission nouvelle qui l'emploie dans a l'une des armées du continent. »
De leur côté, Constantini et Ferrandi continuaient leurs démarches pour tenter d'arriver à un compromis. Ils suppliaient le Conseil de ne pas ajouter foi aux dénonciations d'Arena et de Bonaparte. Ils priaient Garât de retarder l'envoi en Corse de Buonaroti, l'ennemi personnel de Paoli. Ils réussirent même à obtenir une nouvelle audience du Comité. Celle-ci eut lieu le 23 juin. Bozi, Multedo, Andrei, Chiappe, Casablanca, Ferrandi et Constantini y assistèrent. Le* explications y furent des plus loyales. Barère * reconnut franche-
I. Barère de Vieuzac (l^srtrand), conventionnel, né à Tarbes,
ment le caractère impolîtlque du décret du 2 avril, la fatalité qui avait pesé sur tous ces événements et les conséquences déplorables de Tarrestation de Bô et d'Antiboul. « Mais, ajoutait-il, la question d'État do- « minait. La Convention se trouvait en présence d'un « fait acquis. Elle ne pouvait reculer. » En attendant l'arrivée du prochain courrier, on prit donc les mesures suivantes : suspension de tout envoi d'argent, cassation des arrêts de la Consulte, confirmation des ordres donnés par les commissaires et distribution de secours aux Corses expatriés. Malheureusement les événements eux-mêmes devenaient les complices du conflit. L'extension de la révolte du Midi et la guerre avec l'Angleterre avaient rendu les communications de plus en plus difficiles. Le 1" juillet seulement, Saint-Martin put notifier à Paoli les décrets du 23 mai et du 5 juin. Or, dans l'intervalle, bien des fautes avaient été commises. Profitant des circonstances, nombre de déserteurs et de prêtres corses, éparpillés sur les côtes italiennes , s'étaient empressés de reparaître dans l'île. Des scènes de pillage et de dévastation avaient eu lieu un peu partout. Cédant aux instances cîes exaltés, ne se rendant pas un compte suffisamment exact de la situation delà France, n'entendanl parler que de soulèvements, à Marseille, à Toulon, à Lyon, en Bretagne, Paoli s'était décidé à se mettre en rapport avec les ennemis de la République. Son agent, Masseria, venait de partir pour
le 10 septembre 1755, mort le 15 janvier 1841. Président de la Conveniiou, le 1*' décembre 1792; rapporteur du Comité de Salut public; décrété d'accusation, le 2 mars 1795; condamné à ia déportation, puis autorisé à rester en France; banni en 1B16, puis rentré eu 1830.
Gênes, afin de s'aboucher avec Témissaire anglais Drake ainsi qu'avec les déserteurs royalistes. Il paraît pourtant avoir eu un moment d'hésitation et de regret, lors de la réception des dépêches du général Saint-Martin. Sa correspondance avec cet officier en fait foi. Mais il se trouvait trop engagé pour reculer. En France, d'ailleurs, des décisions également graves avaient été prises. Salicetti et Delcher, partis le 24 juin, étaient arrivés à Paris le
10 juillet*. Le 17, sur le rapport de Barère, la Convention déclarait solennellement Pascal Paoli traître
, à la République française et le mettait hors la loi. Elle décrétait d'accusation Pozzo di Borgo, procureur général-syndic, Peretti, Negroni, Tartaroli, commissaires du département de Corse à Ajaccio, Gugli, Gallojoli, Ferrandi, Giagomoni, Ordioni, Benedetti, Badestrani, Chivelli, Manfredi, Anziani, Franceschi, Savelli, Filippi, Viggiani, Cottoni, Campane, Panattieri et Autout, membres du directoire et du conseil général du département, Colonna Lecca et Quiverra maire d'Ajaccio. Marsilli et Berthola déjà détenus devaient passer devant une cour martiale ^. Cette fois tout était fini. La Corse allait se déclarer indépendante , et faute de ressources se jeter dans les bras de l'Angleterre , pour la plus grande satisfaction des vues ambitieuses de quelques hommes , à bout d'expédients , tels que les Arena et Bonaparte. Barthélémy Arena, du moins, demeura à son poste à Calvi pendant toute la durée de la lutte.
11 y déploya, de l'aveu même de Lacombe Saint-Michel
1. Lettre de Lacombe Saint-Michel au ministre^ du 22 juin 1793. S. Séance du mercredi 17 juillet 1793,
et des officiers français, un courage à toute épreuve. Pas à pas il lutta de longs mois encore contre Paoli et les Anglais.
Pour Bonaparte, il n'avait rien eu de plus pressé que de partir. Le sol corse ne lui semblait pas suffisamment assuré. Il connaissait les lois de la vendetta et le sort qui l'attendait, s'il était pris. Il tint à mettre la mer entre lui et ses compatriotes et se rappela, fort à propos, qu'il faisait partie d*un régiment français, en campagne depuis huit mois.
Le 11 juin 1793, le cœur léger, suivi de sa famille, il quitta définitivement son pays natal, pour ne plus, le revoir qu'à son grand regret, et en passant, au iendemain d'un acte d'indiscipline autrement grave, le lâche abandon de cette armée d'Egypte, dont la France lui avait fait l'insigne honneur de lui confier te commandement.