RESPONSE DE CLAUDE DE BECTOZ
Ne pensez ([ue par passion
Ny par vostre obstination
Vous puissiez mon cœur enflammer.
Je ne «çaurais qu'un seul aymer.
Ne vous prenez à mee yeulx doulx, Car le cœur n'en est point en vous, J*en serais par trop à biasroer.
Je ne sçaurais qu'un seul aymer.
Car mon amy est tant parfaict Q' auprès de luy nul dict, nul faict De vous je ne puis estimer.
Je ne sçaurais qu'un seul aymer.
Quant à moy, je vous dy à Dieu ; Aymer pourrez en autre lieu, Ou vous jetter dedans la mer.
Je ne sçaurais qu'un seul aymer.
Tel est Tordre naturel de ces pièces, où la galanterie et l'enjouement des deux poètes cachent peut-être un sentiment plus grave.
Faut-il nous étonner de ces vers d amour adressés à une femme que sa vocation parait devoir mettre à l'abri de tels hommages? Peut-on refuser d'admettre qu'elle y répondit? Nous ne le pensons pas. D'abord les textes parlent : le Aecti^i/cfe^ Œuvrer contient deux poésies signées, l'une de Bonaventure, l'autre de Claude, et celles que nous avons retrouvées s'y relient étroitement. Chemin faisant, nous avons souligné quelques références. Puis, nous sommes au seizième siècle; Bectoz, on le sait, est l'amie de la reine de Navarre; elle correspond avec François P'; elle est savante; ses poésies lui ont valu le surnom de Sapho. Elle
I Vol. Rothschild, p. 69.
possède tous les attraits de l'esprit et du cœur; le son même de sa voix est plein de charmes ^ Elle doit être belle et se le laisser dire pour ne pas manquer à sa devise : a Plaisir et loz. d
On sait d'ailleurs qu'il n'était pas rare alors de voir d'autres écrivains chanter Bacchus et l'Amour, a Pasquier, « dit M. Feugère'y nous présente en ce genre beaucoup ^c de passages pleins de verve et d'entrain ; il suffira d'y « avoir fait allusion. F^es convenances modernes, plus c( étroites que celles du vieux temps, interdiront de les « citer. Inconséquence bizarre sans doute que de regarder (c comme licite et même comme honorable de dire ce <r qu'on eût rougi de faire. Mais, qu'on se le rappelle, (( pour ne pas trop s'effaroucher de ces imitations clas- (c siques, nos pères redoutaient moins de parler librement (c que de mal agir »
« Quant à la source de Finspiration véritable de nos « poëtes, dit ailleurs M. Feugère', elle avait jusqu'à ce (( moment résidé presque tout entière dans l'amour. L'ace mour, au nord et au midi, avait été l'âme des littératures (( modernes; il continuait à régner sur la nôtre au milieu « du seizième siècle, malgré quelques railleries sensées a de du Bellay : de là tant de sonnets passionnés dont Pasce quier augmenta le nombre.
« Lui-même se déclare le Paranymphe , en d'autres (( termes , le champion, le panégyriste des femmes ; mais « si ses vers français justifient bien ce titre, que Ton se (( garde d'en tirer aucune induction contre ses mœurs. Nul <( plus que lui n'a respecté l'honneur et la pureté du foyer <( domestique ; il n'avait ouvert son cœur qu'à de nobles,
* Nous dit Vultéius Xénon, fol. 43, ▼• et ss.
' Œuvres choisies d'Est. Pasqiiier. Didot, Paris, 1849, 1. 1, p. cxxv.
* Op. cit,, p. cxxvi.
c( légitimes affections. Les daines qu*il encense ne vivaient « que dans son imagination. Il a pris soin de nous en aver- (( tir : ses hommages à la beauté n^étaient qu'une forme « littéraire, qu'un genre convenu auquel il se conformait. « Théodore de Bèze, ce grave sectaire, avait comme lui chanté Tamour. Nos évèqu^s-poëtes vantaient en sonnets « leurs maltresses ; nous voulons également n'y voir que a des êtres chimériques. C'était, quoi qu'il en soit, ce qui* <c faisait dire assez dédaigneusement de notre poésie au cia céronien Muret qu'avant Ronsard surtout elle n'était ii qu'une poésie de dames. Sans trop la déprécier pour « cela, s'il est vrai qu'en dépouillant l'esprit français de ce « qu'il avait de rude et d'inculte, elle lui ait imprimé ce « cachet de politesse exquise et d'élégance sociale qui est « resté un de nos privilèges, on confessera que l'imitation (( italienne avait accrédité dans les lettres un langage libre tf jusqu'à la licence. Pasquier n'a pas échappé à cette in- « fluence fâcheuse. Trop souvent la modestie manque aux a images qu'il présente et la réserve à ses expressions.
a Mais on sait qu'il pouvait dire à plus juste titre encore « qu'un ancien :
<f Lascîva est nobis pagina, viiaproba est!
(c Ainsi, la reine de Navarre fut vertueuse malgré sesa CotUes. C*était le sort du siècle de Pasquier plus que celui' « de son esprit. Notre idiome ne savait pas assez rougir; ik « fallait l'épurer encore. »
On nous excusera d'avoir interrompu un instant le fil de notre biographie pour regarder de plus près la figure de labbesse de Saint-Honorat. Mais nous avions ainsi l'occasion de remettre en lumière un nom peu connu, oublié; Claudine de Beeloz a joué son rôle dans la vie de Bona^
venture. Ils furent amis. Leur correspondaDce poétique en fait preuve, et ce gracieux épisode méritait sa place dans notre récit. Retournons maintenant à Lyon, où est Des Periers, et suivons-le pendant les dernières années de sa vie.
Nous l'avons quitté en \ 539, alors qu'il assistait à la fête de risle Barbe, en compagnie du cardinal de Lorraine et d'autres amis non moins illustres. Il semble avoir à cette époque reconquis une partie de sa faveur. Mais, si la protection que Marguerite avait accordée à son poète à la suite de la publication du Cymhalum l'avait mis à l'abri des sévérités du Parlement et de la Sorbonne, si Bonaventure, réfugié à Lyon, devait s'y croire hors de la portée du bras séculier, d'autre part, le pouvoir de la reine de Navarre n'était pas assez grand pour qu'elle osât faire revenir auprès d'elle son serviteur et l'attacher à ses pas comme elle le faisait naguère.
Cette conduite de la Reine est facile à justifier. A la crainte qu'elle avait d'être compromise en protégeant ouvertement l'auteur du Cymbalum^ venait se joindre le sentiment de son autorité, à deux reprises méconnue par un de ses domestiques, Bonaventure avait lassé son indulgence, et l'on peut s'en convaincre en rapprochant les deux passages suivants tirés de l'oraison funèbre de la reine de Navarre ' :
(( Elle avoit entretenu, et supporté de son bien, son « aide, sa faveur de grâce, plusieurs pei*sonnages qui (f estaient suspectz, les uns d'avoir violé notre religion, les « autres de l'avoir méprisée. »
Sainte-Marthe semble ici désigner Bonaventure et donner à entendre que la Reine eut à se repentir de s'être compromise en prenant si vivement en main la cause de quelques-uns de ses protégés. En effet, si dévouée qu'elle fût
* Charles de Sainte-Marthe, Oraison funèbre de la reine de Navarre ^ p. 94.
à ses serviteurs, elle s'était fait néanmoins une loi d'ob-
server envers eux une juste sévérité.
« Elle leur avoit baillé, dit le même auteur, une certaine a discipline de lois et manière de vivre, laquelle quiconque a roéprisoit ou Toutrepassoit, et par une fois ou deux ad- « monesté, si Tadverty ne se corrigeoit, il estait effacé de « son estât et mis hors de sa maison. Elle voulait que tous « ceulx qui estaient et se disoient siens fissent de vie et pa- <c rôle véritable profession de christianisme. »
Notre poëteadonc mérité la défaveur de sa maîtresse, et les faits mêmes sont là pour le prouver. Il reste éloigné d'elle, et, s'il a encore quelques amis, l'argent commence à lui manquer. Aussi bien doit-il s'humilier à demander l'aumône.
« Prudent chancelier de renom.
c( Avant que faire la ciosture ^ De Testât, n'oubliez le nom <x Tant joyeux de Bonaventure K »
Pauvre poëte! 11 rappelle timidement son nom, écho des rires d'autrefois, souvenir des bonnes soirées où, sanB marchander, il donnait son esprit! Ces jours ne sont plus, et le a tant joyeux Bonaventure » doit maintenant vivre sur son passé et réclamer, comme une ancienne créance, le payement de sa gaieté prodiguée jadis, aujourd'hui perdue.
Les beaux jours sont loin où il se comptait au nombre des brillants serviteurs d^une brillante reine.
...Mais il ne nous en prent ainsi, Car maistre Antoine^ est sous la tente D'heureux repos, où il s'exempte De tous soucys au cueur serrans,
* A M. le Chancelier d'Alençon, accueil des OfuiTei^p. 15.^. — Le cbancch'er d^Alençon devait être alors François Olivier, car nous savons qu'en décembre lait Marguerite renvoie en mission en Allemagne, et qu^en son absence Jacques Groslot M commis à tenir le sceau. (L4ferhière-Perct, Op, cit., p. 49.)
' Antoine Du Moulin, sans d«ute.
92 BONAVENTCJRB DES PERIERS.
Et malheur veult que je m^absente De nobles chevaliers errans *.
Ces vers doivent avoir été adressés à la reine de Navarre, en juin 1 541 . En eSet, on célèbre alors, à Toccasion du mariage de Jeanne d'Âlbret avec le duc de Glèves, de longues et pompeuses fêtes. Ce ne furent que festins, danses, courses, voltes, jeux de bague, joutes d'épée, « sonnades n, « mommeries », « perrons » de Chevaliers errans^.
Pour ce dernier jeu Clément Marot compose des devises et inscriptions en vers :
Vous chevaliers de queste adventureuse Qui de venir au séjour vous hastez Où ioyaultë tient sa cour plantureuse Et y départ ses guerdons souhaitez, Ne passez oultre, et si vous arrestez^
Vous chevaliers errans qui désirez honneur.
Voyez le mien perron où maintien loyaulté De tous parfaitz amans. . .^.
Icy est le Perron
D'amour loyalle et bonne,
Où maint coup d'esperon
Et de glaive se donne.
Un chevalier royal
Y a dressé sa tente
Et sert de cueur lovai
Un dame excellente^.
François 1*' était présent à ces fêles, ainsi que le roi et la reine de Navarre, et toute la cour. Mais Bonaventure, moin» heureux que son ami Marot, n'y eut point sa place...
<c Car malheur veult que je m*absente... »
> Recueil des Œuvres y p. 149.
* Simulacre des Chevaliers de la Table Ronde, cr. Cranique du Roy Fran^ çoy^ptemierpubliée par Georges Guiffrey. Paris, Renouard, 186O, 1 vol. in-8«, p.S75.
' Pour le perron de Monsieur de Vendôme. Œuvres de Marot, édition Janet, t. III, p. 106.
* Pour le perron de Monsieur d'Anguien dont la siueription était telle : n Pour le perron d'un chevalier qui ne se nomme point. » Ibid. — Voyez aussi: Pour le perron de M. de Nevers. Ibid. — Pour le perron de Monsieur d'Aumaie. Ibid., p. 107.
' Pour le perron de Monseigneur le Dauphin aux tournois des Chevaliert errans, ibid.^ et aussi : Pour le perron de Monseigneur d* Orléans, ibid., p. 66.
CependaDt, en septembre 1541, Marguerite passe par Lyon avec François I*% et il est probable qu'elle accueillit favorablement la demande faite par son pauvre « varlet de tt chambre » au chancelier d'Alençon, carie a dix-huitième u du mois d'octobre fut despéché un mandement adressant « au receveur d*Alençon et du Perche, mai tre Guillaume « Âlbousty pour mectre es mains de Bonaventure Des Pe- (( riers la somme à quoi se pourra monter le rachapt des (( roys et reynes de Navarre pour le décès de feu Jean a Peigne pour raison du fief, terre et seigneurie des champs (( tenue des ditz seigneur et dame à cause de leur chasteltt lenie de Belesme ^ ».
Quelques jours plus tard, il reçoit le montant de sesgages d'une année, soit cent dix livres tournois, a Le dernier « jour du dit mois d'octobre (1541) dépesché à Dijon un a mandement adressant au trésorier et receveur général a d'Alençon, maistre Mathurin Javelle pour payer des de- (i niers de sa charge de cette présente année finissant le «( dernier jour de décembre prochain venant à Bonaventure c< Des Periers la somme de cent dix livres tournoys à lui a ordonnée par la dicte dame pour ses gaiges de varlet de « chambre durant la dite année en laquelle il a été obmis ti estre couché dans Testât '. i>
C'est sans doute en réponse à cet envoi d'argent que Bonaventure écrit la pièce suivante à M. le vicomte du Perche :
a Monsieur le viconte du Perche, « Dédalus, quand volera-l-il ?
o Vous l*avez laissé sur la perche, tt Où il est dru, gay et gentil.
« Par le vostre moyen subtil, « Il est encor en son plumage,
> Pour tous ces détails, consulter Laperrière-Percy, Op. cit., passim. Cf. Recueil des OEuvres, p. 158.
^ Cf. plus haut, p. 91, Requête de Bonaventure au chancelier d'AUnçon,
91 fiONAVENTURE DES PERIERS.
(( Dont chantera en chant ramage :
a Vive par qui vie ha son compte !
<c A jamais, sans deuil ne dommage, « Vive du Perche le viconte' I »
En effet, il ne faut pas supposer avec M. Lacour^ que le vicomte du Perche soit le petit prince Jean, fils de Marguerite, né vers le 15 juillet 1530 et mort cinq mois et demi plus tard, à la fin de décembre. Cette hypothèse n'a rien de plausible. Le comté du Perche appartenait, il est vrai, à la reine de Navarre, mais le prince ne porta jamais d'autre titre que celui de « prince de Vianne ». Il n'y avait, sous François P', qu'une trentaine de vicomtes nofttes'; seulement, l'usage était établi que les seigneurs possédant un comté pussent en confier l'administration à un fonctionnaire qui prenait le titre de vicomte*.
^ Recueil des OEuvres, p. 149.
* Op, cit., p. XV.
^ £o voici la liste approximative :
Les vicoint(>8 de Clamecy (Montmorin-Saint-Hérem). — Polignac (Polignac). — Estoges (d*Anglare). — Montfort (Montfort), — Rode (Carmaing). — Aunay (MoDtberon). — Montbas (Berlon). — Rochechoiiart (Rochechouart). — Fronsac (Talleyrand). — Turenne (La Tour). — La Gnerche (Villequier). — Thouare (La Trémoille). — Rohan (Rohan). — Tartas (Albret). — Laulrec (Foix). — Louxvois (Sarrebrucke). — Uza (Lur). — Cliatilloa (Foix-Lescun). — Mirepoix (Lévis). — Nebozao (Clermont). — Uzès (Crossol). — La Motte an Groing (Le Groing). — Le Fou (du Fou). — Dreux (Boulainvilliers). -^ Montségur (Levis). — MontvilUer (Famican). — Lavedan (Bourbon). — Martigues (Luxembourg). — Demont (Bolliers et Cental). — Mandre» (Pallavicini). — Joyeuse (Cadenet).
Les noms entre parenthèses sont les noms de famille.
Les vicomtes sont ofTiciellement qualifiés de seigneurs et vicomtes.
Le Perche était un comté féodal, mais aussi le siège d*un vicomte administratif. Mèmeles baronnies (comme Dam ville, Elbiruf) avaient un vicomte ponr administrateur. Ainsi le baron de DamvUle, d^Elbœtiféi&\t le seigneur féodal ; le vicomte de Damville, d'Elbœuf n^était que son subordonné, son intendant en quelque sorte. (Communication de M. Francis Décrue.)
* Dès la fin du douzième siècle les grands sénéchaux ayant été supprimés à cause des dangers que leurs prérogatives excessives pouvaient faire redouter, ils furent remplacés par les baillis. Ces baillis avaient à peu près les mêmes prérogatives que le grand sénéchal, mais leur charge n*était pas héréditaire comme celle des grands sf^néchanx, et ils étaient révocables. Ces baillis ne furent pas désignés par le même terme dans les diverses provinces. Dans Pile-de-France, dans le Ceutre, le Nord-Est et le Nord, on les appellait bailUs; dans le reste de la France, ils prirent le nom de sénéchaux. Au dessous des baillis et des sénéchaux se trouvent
Le vicomte du Perche est donc le a trésorier et receveurgénéral d'Alençon et du Perche » M* Guillaume Alboust. Les remerctments du poëte au vicomte du Perche sont dès lors faciles à expliquer.
a Vive par qui vie ba son compte ! »
s'écrie gaiment Dédains.
« Vive du Perche le vicomte ! »
Ainsi Des Periers avait encore des protecteurs. Sans parler des Hurault et des Jean de Lorraine, M de Laferrière-Percy pense que grâce à la sénéchale de Poitou et à mademoiselle de Saint-Pather, qui servirent souvent auprès de Marguerite la cause du pauvre Bonaventure absent', il obtint encore ici ou là quelques furtifs secours. Ce serait déjà à un service de ce genre que ferait allusion un mandement antérieur (dejuini 541 ) par lequel sontalloués en remboursement à mademoiselle de Saint-Pather 80 écus d'or* « par elle employez et desboursez pour mesmes (c affaires de la dicte dame', dont elle ne veut autre niend tion estre icy faite ». Mais on le voit, c'était en tremblant que la reine de Navarre osait encore, de temps
des agents inféneara. Le nom de ces agents varie aussi suivant les provinces. Dans rile-de-France et le Centre, on trouve Fexpression àe prévôt; dans la Nor* inandîe, celle de vicomte; au Midi, c'est le viguier, le baylt; ailleurs encore, le châtelain.
Ces expressions désignent des circonscriptions domaniales, administratives, judiciaires, dans lesquelles des agents inférieurs de Padministration exercent la plupart les attributions des baillis et des sénéchaux. Les prévôts et vicomtes, et autres agents similaires, sont surtout chargés de la perception des revenus domaniaux : ils alTermeot aux enchères publiques ces revenus, ils les perçoivent et les remettent au bailli ou au sénéchal.
Un exemple bien connu de ces titres administratifs est celui du vicomte Adrlan, ainsi que du vicomte de Dieppe, dont la reine de Navarre parle à plusieurs reprises dans ses lettres.
' Cela ressort des poésies du recueil adressées à ces deux dames.
' La Ferrière-Percy. Marguerite d*Angoulême, son livre de dépense.
^ Marguerite d'AngouIème.
96 BONAYENTURE DES PERIERS.
en temps, envoyer au pauvre Bonaventure ses modestes aumônes.
D'ailleurs, de perpétuels voyages, des soucis, la maladie même empêchent la Reine de tendre la main à ses amis ^ En effet, dès le mois de novembre 1 541 , le roi de Navarre avait quitté Fontainebleau et regagné le Béarn, où Marguerite le rejoint à la fin de Tannée. Elle y passe quelques jours seulement, et revient à Fontainebleau. En février, elle retourne en Béarn, y passe le mois de mars, et en avril prend le chemin de sa résidence de Nérac. En juin, nous la retrouvons auprès du Roi son frère qu'elle suit à Saint- Germain en Laye, Rambouillet, Paris, Meudon. En septembre, nous l'avons vu, elle passa par Lyon, où elle dut recourir Bonaventure. Enfin, lasse et malade, elle se retire le 1*' octobre dans son château de Pau. Elle se croyait enceinte, et quand François T' se rend à la Rochelle pour châtier les insurgés, Marguerite lui envoie Izernay avec ces lignes : a Izernay vous en dira ce qu'il a veu. Si je n'avais n que vingtans, j'oserais dire ce que cinquante me fonttaire. » Pourtant elle se traîne jusqu'à Nérac, et le jour de la Toussaint elle fait à son frère une réception magnifique'. Le mois de novembre s'achève, et Marguerite est encore sous le charme de cette visite. Quelle humble reconnaissance elle témoigne au Roi de l'honneur qu'il vient de lui faire! Ce n'est plus la sœur du Roi qui écrit, c'est une sujette, fière de reconquérir la faveur qui lui échappait'.
Puis, le vent qui soufflait alors était contraire à tous
' En eff»*!, le ) octobre de cette même année, une sentence rendue par l'inqui- ^iteor Mathieu Ory et rofGcial Esliennne Farge déclare Dolet hérétiqne et Tabaiidonne au bras séculier.
> Son livre de dépense porte deux crédits à elle ouverts pour les frais de cette fête : un premier crédit de 700 écus d'or, un second de 1,300 livres.
' GE!<IN, t. II, p. 193, 218, 272.
ceux qui avaient protégé ta Réforme, et la reine de Navarre moins que jamais pouvait songer à subvenir aux besoins de ses anciens amis. Dès 1542, Jean de Lorraine tombait en disgrâce, et le cardinal de Tournon redoublait de sévérité contre Estienne Dolet. Marguerite elle-même, découragée, se confine dans sa cour de Nérac . Opprimée par son mari, en butte à ses mauvais traitements, « elle n'osait même plus parler devant lui ni se livrer aux conversations qui lui plaisaient sur la religion, la morale ou môme la littérature ^ » .
Tristes années pour la Reine ! Tristes années aussi pour Bonaventure ! Il semble qu'une fois encore la maladie Tait atteint, et la solitude lui semble plus dure.
« petit, petit appétit, et Hélas! qu'estais-tu devenu?
(X Maintenant, petit à petit * a Me seras tantôt revenu !
<c Mais tu as perdu la vaisselle a Où le noble escu navarrois « Donne lieu au devv de celle a Que disais que plus ne verrois. •
Lorsqu'il lui arrive de demander l'aumône, il en rougit et s'humilie auprès de cette reine qu*il aimait tant à servir.
« Quand premier ma rustique Muse « Pleine de grand' légèreté « Qui de nature ne s'amuse « Voluntiers qu'à joyeuselé, a Salua Vostre Majesté, a Elle avoit d'autres cas à dire a Et ne pensoit pas vous escrire a A jamais supplication^. »
Il travaille encore de temps à autre pour la Reine, mais,
> Leroox de Lincy, Heptaméron, Éd. delà Société des bibliophUes, î, 79. * Rêeuiil du OBuvres, p. 166.
98 BONAYENTURE DES PERIERS.
dans son abandon, il ne peut retenir ici ou là une parole de doute, un reproche attristé :
« Pour passe temps, donc, de votre lictière, « Regarderez ceste triste matière, a De corps de Christ seconde passion, a Dont vous prendrez grande compassion, « Quand l'aurez veue et lue tout entière.
« C'est povretë, de langueurs courratière, « Et de la croix de Christ vraye héritière, « Qui vous faict cy sa supplication, c( Pour passe temps.
/ a Elle ha espoir, la povre irrëgulière, « Considérant la bonté singulière <f Qui e9t en vous, qu'à sa profession « Ferez donner quelque perfection ; a Vous le pouvez, sœur du Roy familière, a Pour passe temps ^ »
Vous le pouvez! Le pOuvait-elIe ? Lisez la lettre qu'elle écrit à François I*' à la fin de décembre 1 541 , de son château de Nérac. Elle est malade , et se sent si délaissée, que la seule vue d'une lettre du Roi lui rend la force et la santé.
a La lettre (|u'il vous a pieu m^escrire, dit-elle, a guary « et le mary et la femme et leur a ousté leurs grands douce leurs, dont la seule occasion est la veue d'une escripture c( tant pleine d'amour qu'elle nous rent satisfaits du con- « tinuel désir que j'ay qu'il vous plese nous tenir en vostre (( bonne grâce pour plus que très-humblement recom- « mandés; respondant pour nous à vous, et nous excusant; « sentant combien nous connaissons l'obligacion que nous « voue devons et de quel cueur et amour nous rece- (c vous vos grâces^. » De même écrivant à M. d'Isernay
* Becueil du OEfurei^ p. 168.
> Lettres, t. Ily p. iM.
le 30 décembre 1 541 S elle se loue du merveilleux effet produit par ces lettres du Roy qui l'ont guérie :
« Je les porteray sur moy comme relicques, dont elles ont u aussi bien seruy au roy de Navarre comme à moy. Mais « il a prins si grant joie de ouir la lecture des dictes lettres « que jeluy ay faicte durant sa maladie, qu'il en est guary.»
Pendant les années 1 S42 et 1 543, la Reine fait encore de fréquents voyages. En juin 1542, elle se sent plus valide et quitte Nérac pour Mont-de-Marsan. Elle y séjourne deux mois, retourne à Paris en septembre, puis à Casteljaloux. Mais Tastre de sa puissance avait pâli, car elle se voit attaquée du haut de la chaire par Tévèque de Condom, Érard de Grossoles. Cette fois pourtant la cause de Marguerite était aussi celle de François!*', et le Roi sut la défendre^. En janvier 1 643, nous la retrouvons à Mont-de-Marsan, où elle apprend la naissance de François ', 61s de Catherine de Médicis et de Henri, second dauphin; et ce ne fut qu'en mars 1 544 qu'elle retourna à Fontainebleau, sur la prière de François I".
Si nous avons pas à pas suivi la reine de Navarre entre les années 1540 et 1543, c'est pour nous bien convaincre que les temps avaient changé, et que Marguerite n'avait plus le loisir ni la force nécessaires pour s'occuper de ceux que jadis elle protégeait. La santé et la jeunesse ont fui; plus de rires, plus de joyeux vers. Ses lettres sont tristes, et sa poésie est voilée de noir
« Mes cinquante ans, ma vertu aSbiblie...^. »
Éloigné de cette maîtresse désormais impuissante , Bo-
1 Lettres t. I, p. 378.
' M. Génin date par erreur cette lettre de décembre 1541, elle est de décembre
1542. Voy. LAFBRRlÈaB-PERCY, OpMt,
* Qui fut François H, né le 19 janvier 1543.
^ B. N. Supplément français 1286, fol. il 5. Cf. LAPEiiBiÈRE-PERcr, p. 70.
100 BONAVENTORE DES PERIERS.
naventure ne quitte plus Lyou. Il vit de souvenirs, il se rappelle les bons jours écoulés auprès de celte Marguerite, cette a fleur naturelle d, â la Pallas du sang des Valois », Tamie et la protectrice de toutes les intelligences. Puis il cherche dans le travail une distraction à ses misères'; c'est, croyons-nous, entre les années 1539 et 1 544 qu'il rédigea et mit en ordre ses poésies et ses contes. Pour les premières nous avons le témoignage d'Antoine Du Moulin.
(( Implacable mort, écrivait-il à la Reine, l'a surpris au « cours de sa bonne intention comme il étoit après à « dresser et à mettre en ordre ses compositions pour les c( vous ofiFrir et donner, luy vivant*. »
Quant aux Joyeux Devis, imprimés en 1 558 par le Lyonnais Robert Granjon et un collaborateur que l'on suppose être Nicolas Denisot ou Jacques Peletier, ils furent probablement écrits à des époques diverses; Des Periers semble le dire lui-même dans son sonnet à la fin du livre :
' a Ces gais devis j*ay pour vous amas9ez, . a J'ai jeune et yieux péle-mèie entassez. »
Mais ce n'est que vers 1539 ou 1540 qu'il les réunit, les rédigea, en ajouta de nouveaux, en un mot, fit le re-
' En 1543 parait le traité des quatre vertus cardinales.
2 Préface du Recueil des OEuvres. On lit à la suite de cette préface une espèce d'inscription qui doit exprimer la dernière pensée de Tauteur à celle qui fut sa bienfaitrice. Elle est ainsi conçue -
Ce naturel esprit, quel qu'il soit, que la bonté de Dieu a ottroyé a Bon AVENTURE Des Periers, soustenu de la iiotalle munificence , appent
REVEREMMENT ce petit YOeU AUX HONOKEZ PIEDZ DE LA SACRÉE IMAIGE DR
très-illustre Marguerite de Valois, royne de Nayarre, le yrat appuy et entretenehent des tertus.
cueil. Dans le sonnet dédicatoire au lecteur, l'auteur fait allusion aux chagrins et à l'isolement de ses deinières années, aux luttes religieuses où il a joué son rôle, au découragement qui l'accable :
a Homme pensifz, je ne voua donne à lire a Ces miens devis, si vous ne contraignez u Le fier maintien de vos frons rechignez :
<f Ici n'y ha seulement que pour rire.
<f Laissez à part vostre chagrin, vostre ire
« Et vos discours de trop loing desseignez
a Une autre fois vous serez enseignez.
c( Je me suis bien contrainct pour les escrire.
« J'ay oublié met tristes passiofis,
a J'ay intermis mes occupations,
« Donnons, donnons quelque lieu à folie,
a Que maugrë nous ne nous vienne saisir,
« Et en un jour plein de melancholie
c( Meslons au moins une heure de plaisir. »
Pour Bonaventure malheur! Tel est le mot du pauvre poète qui semblerait le mieux résumer les derniers mois de sa vie.
Le vide se fait autour de lui ; tour à tour ses amis sont frappés; c'est Marot, exilé en 1543, qui s'en va mourir à Turin; c'est Dolet forcé au commencement de 1544 de quitter Lyon et de se réfugier en Piémont, tandis qu'on décrète à Paris « le bruslement »> de ses livres. Abandonné, malade, hanté de sombres regrets, désespérant de l'avenir, Bonaventure ira lui-même au-devant de cette mort qui seule pourra lui donner
d A perpétuité
a Loysir et liberté ».
Car pourquoi n'ajouterait-on pas foi au témoignage de Henry Estienne ?
« Je n'oublieray pas, dit-il, Bonaventure Des Periers,
102 BONAYENTURE DES PERIBRS
I « Fauteur du détestable livre Cym6a/um Mundi, qui nonobi ce stant la peine qu'on prenoit à le garder (à cause qu'on le M voyait eslre désespéré et en délibération de se deffaire) fut « trouvé s' estant tellement enferré de son espée, sur ' « laquelle il s'estoit jette, l'ayant appuyée le pommeau ,' « contre terre, que la pointe sortoit par Feschine ' . » i Rien ne nous empêche d'admettre la tradition. La Croix
I du Maine Ta conservée en la modifiant quelque peu. Il dit que Des Periers était devenu furieux et insensé, et non « désespéré et en délibération de se deffaire », comme le rapporte Henry Estienne. Mais que Bonaventure ait agi j dans un accès de fièvre chaude, ou que, las de souffrir, il se
soit volontairement, froidement donné la mort, peu importe : il semble certain qu'il s'est tué.
D'abord, parce que son suicide même n'a rien d'extraordinaire; ses dernières années furent un temps de misère physique et morale , de luttes et de défaites. Puis, le témoignage de Henry Estienne en 1 566, dans son Apologie pour Hérodote, n'a jamais été démenti par ses contemporains. Qu'Antoine Du Moulin n'ait pas rappelé ce funeste événement dans son épltre à la reine de Navarre en tète du Recueil des Œuvres de 1544, cela se conçoit. Une allusion eût semblé un reproche fait à cette Marguerite en qui le poëte avait mi& toute sa confiance, et à laquelle, aux heures tristes et désespérées de la fin de sa vie , il désirait rendre un touchant, un suprême hommage, en lui offrant ses compositions.
« Mort implacable Ta surpris au cours de sa bonne intention )), se contente de dire Antoine Du Moulin; ce mot seul doit suffire à éveiller dans le cœur de Marguerite de pieux
' Apologie pour Hérodote, cbap. xtiii.
remords. D'ailleurs, le témoignage de Henry Estienne est confirmé non-seulement par La Croix du Maine, mais encore par une note manuscrite que Ton croit de Pierre deTEstoile, ainsi conçue : « L'aucteur Bonaventure Des Periers, homme « méchant et athée , comme il apparaist par ce détestable « livre.
a Telle vie, telle fin ; avéré par la mort de ce misérable (( indigne de porter le nom d'homme ^ »
Le Duchat, dans ses commentaires, doute du témoignage unique de Henry Estienne. D'après lui, si Des Periers s'était tué en se jetant sur son épée , l'éditeur des Joyeux Devis eût évité d'insérer dans le recueil l'histoire du comte de Vaudrey : « Le seigneur de Yaudrey fît planter une épée (c toute nue le long de la muraille, la pointe devers lui, et c( se print à courir contre l'épée d'une telle roideur qu'il se « perga d'outre en outre. » Charles Nodier partage l'avis de Le Duchat et trouve cette coïncidence trop singulière pour ne pas démentir le récit de Henry Estienne. Paul Lacroix et M. Lacour, tout en admettant le suicide de Des Periers, pensent qu'il y a lieu de faire certaines réserves sur les circonstances dans lesquelles il eut lieu. « Peut-être Henry « Estienne, dit M. Lacour, ayant ouï dans sa jeunesse « parler de la funeste fin du valet de chambre de Margue- « rite, et cherchant à s'en rappeler les circonstances, aura- « t-il confondu avec le suicide de Vaudrey raconté par Des « Periers dans son LV* conte'. »
Mais cette confusion n'est guère le fait d'un homme tel qu'Estienne; il n'y avait pas vingt-cinq ans que Bonaventure était mort quand parut la première édition de V Apologie pour Hérodote, et la fin du serviteur de la reine de Navarre
> Sur um eiea^re de rHtUoo du CymJbalum àt \%%% étiez Beaoiit Bosya à LyoB. cr. De Bore. BiUiottièqiie inilracUve, BelUi ^Ullres, p. W3. * Ùp. eti., p LYif.
n'était pas encore du domaine de la légende; Estienne, qui tenait sans doute le récit d'un contemporain du poëte, devait être exactement renseigné ; d'ailleurs, Des Periers, en proie à un sombre délire, évoquait peut-être, lorsqu'il songeait à la mort, le nom du seigneur de Vaudrey, dont il avait lui-même autrefois, à la cour de Marguerite, conté la tragique histoire.
Les tristesses des dernières années de Bonaventure Des Periers confirment donc le témoignage d'Ëstienne, et le suicide du valet de chambre de Marguerite semble un fait acquis à l'histoire.