INTRODUCTION
L'œuvre de Bonaventure Des Periers est longue et complexe. Jeune encore, il avait conquis^ à càté des muttreH^ une réputation de savant, de poôte et de conteur. Poun]uoi donc n'a-t-il pas laissé un nom plus célèbre et n*a-t*on osé lui rendre justice qu'après trois siècles d*indiiïérencû? Certes, il avait le talent et ne ménagea pas sa peine. Mais il était d'un temps où, dans le combat pour la gloire, il avait à lutter contre de terribles jouteurs, a Siècle de géants, di- « sait un récent critique, grands hommes, grande» dumeni « de l'énergie et du calcul ; de la science et de Taclion ; de « la pensée et de la vie ^ n
Puis il mourut jeune, dans la force et la maluril^ de Tiri' teiligence. Malgré ses puissantes amitiés, il servait une caus<5 dangereuse, il était presque un rebelle; et, non content d'avoir contre lai le Parlement et la &riHK>rme, il %'HlUtuH encore les chefs de la Réforme par U^ railleri^^ du 6'yf/»' balum. Enfin, sa mort elle-même ne fut pas de i'Ml*^ nui
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illustrent un nom. Si Estienne Dolet, en mourant sur un bûcher, ne fut peut-être pas un martyr, sa figure reste pour nous celle d'un farouche vaincu. Innocent ou coupable, juste ou fou, cet homme, dira-t-on, est mort pour une cause qu'il croyait bonne. Mais le suicide furieux d'un désespéré comme Bonaventure couvre son nom d'un linceul et impose l'oubli.
Voyons maintenant s'il ne mérite pas mieux, et, connaissant l'homme, jugeons l'écrivain.
Nous l'avons dit, son œuvre est complexe; ce fait s'expliquera aisément pour ceux qui regarderont de près la vie et le caractère de Bonaventure Des Periers. Doué d'une rare intelligence, d'un esprit avide de savoir, instruit et dirigé dans sa jeunesse par Robert Hurault, à vingt ans il est un érudit consommé. Il sait le grec, le latin, il étudie l'hébreu, aborde les questions religieuses et philosophiques, et manie fiicilement tous les << rythmes ». C'est alors que les circonstances le rapprochent d'Olivetan. Celui-ci, pour publier sa traduction des Saintes Écritures^ a besoin d'un collaborateur actif et savant, et Bonaventure est Thomme qu'il lui faut. Un peu plus tard, Dolet l'emploie pour ses Commentaires. Il semble qu'alors la carrière de Des Periers soit tracée. Il sera un savant de profession, et la postérité joindra son nom à ceux des Budé, des Dolet, des Poslel. Mais il n'en est rien. A Lyon, dans la joyeuse société dont il fait maintenant partie, la poésie française est en honneur autant que le distique latin. A côté de Bourbon et de Youlté, Marot, Fontaine, Claude Lemaistre, et tout un essaim de charmantes Lyonnaises riment à l'envi. Des Periers suit leur exemple. La reine de Navarre apparaît, et le voilà poëte de cour. Peu après, fort de cette protection^ il lancera comme une bravade railleuse le Cymbalum
Mundi; enfin, pendant les années où il s'attache aux pas de sa royale maltresse, durant les longues soirées au château de Nérac, à Âlençon, à Fontainebleau, à Lyon, partout où est la Reine, et où devisent Osile, Parlamente et Hircan, Bonaventure, pour tenir sa place, deviendra conteur, et cette œuvre, la dernière publiée, ne sera pas son moindre titre à Testime de la postérité lettrée.
La vie même de Des Periers nous indiquait donc Tordre et la succession de ses travaux; Térudit, le satirique, le conteur et le poète ne devaient-ils pas tour à tour nous occuper, et tenir, chacun à leur rang, la place qui leur semblait due? Aussi bien, ce plan chronologique semblait-il être, à première vue, le plus rationnel à suivre dans une étude littéraire de son œuvre; mais un examen plus attentif, et surtout les judicieux conseils de l'expérience, nous y ont fait renoncer.
En effet, la part de collaboration de Bonaventure dans les travaux de Robert Olivetan et d'Estienne Dolet est trop difficile à déterminer, disons même trop secondaire, pour offrir à la critique un intérêt sérieux. Des Periers fut sans doute un humaniste éminent, sachant le grec, le latin, Thébreu même, et les hommages de ses collaborateurs en témoignent ^ Néamnoins, il ne joua auprès d'eux que le r6Ie d'un intelligent auxiliaire, et ceux qui ont parlé avant nous d'Olivetan et de Dolet ne nous ont pas laissé grand'-
> Des Periere aida Robert Olivetan dans le trayail de traduction que ce dernier avait à l'origine entrepris seul. Il fut encore chargé de dresser la table des roots : ébrieux, chaldéens, grecs et latins contenus dans l'Ancien et le Nouveau Testament, et dont l'exact commentaire devait faciliter au lecteur l'intelligence des textes sacrés. Olivetan nomme Eutychus Deperius comme ayant, dans l'œuvre de translation, adressé la plupart des sommaires.
D'antre part, Est. Dolet remercia celui qu'il avait associé à ses rudes labeurs et à ses généreuses ambitions en disant qu'Eutychus Des Periers lui avait apporté le fiecours de son travail assidu pour la composition du premier volume de ses Commentaires. (Cf. plus haut, p. 34.)
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chose à dire sur la Bible et sur les Commentaires de la langue latine ' .
Voilà pour l'énidit.
Quant à Fauteur du Cymbalum, il eût sans doute mérité une étude spéciale; en cherchant à retracer la vie de Bonaventure, nous avons déjà raconté l'histoire de ce petit livre, le plus discuté, sinon le plus connu de tous ses écrits. Mais le scandale que produisit Tapparition de l'ouvrage, la rigueur impitoyable avec laquelle on s'efforça d'en supprimer jusqu'au dernier exemplaire, le mystère dont l'auteur s enveloppait lui-même, enfin la hardiesse de cette satire où sous des masques allégoriques étaient mis en scène les plus célèbres personnages du temps, bien des causes sont là pour expliquer l'intérêt que la critique moderne mit à déchiffrer et à commenter ces Quatre Dialogues^ poétiques, joyeux et facétieux. Ils ont été depuis le commencement du siècle jusqu'à nos jours l'objet d'ingénieux travaux', dont le plus récent est celui de M. F. Frank'. Sa délicate perspicacité et son tact littéraire ont dit le dernier mot sur le Cymbaium Mundi.
Enfin, les Joyeux Devis, cette œuvre si gauloise de l'écrivain bourguignon, pouvaient-ils fournir la matière d'un chapitre nouveau ? Nous avons tenté l'entreprise, nous appliquant surtout à résoudre le problème confus des origines, des similitudes et des imitations. Mais comment ne pas être
' Consulter entre autres pour ce qui concerne la Bible d'OliTetan les intéressants articles de M. Ant. Reuss dans Ja Revue de théologie, 3* série, 3« vol., année t865» p. 117, et ss. et au sujet des Commentaires de Dolet le liTre déjà cité de M. fioulmier, p. 103 et ss.
' Voir Pédition de Prosper Marchand, 1711, et sa Lettre critique sous forme depréjace à M. B, P. D. et G; l'édition d* Amsterdam, 1732, avec notes de Lamonnoye, Falconnet et Lancelot; la Lettre d'Éloi Johanneau à M. de Schonen, 1833, reproduite par Paul Lacroix; l'article de Charles Nodier dans la Kevue des Deux Mondes, 9 novembre 1835 ; enfin les éditions de Paul Lacroix et de M. Louis Lacour.
* Lemerre, 1877.
OU prolixe ou aride? L'attrait littéraire d'une semblable élude résidait surtout dans la comparaison attentive de Boiiaventure avec les différents auteurs qui furent ses imita- 1 ours ou ses modèles. Or, Des Periers a écrit au moins quatrevingt-dix nouvelles sur les cent vingt-huit qu'on lui attribue à tort, et, à moins de se borner à une sèche énumération des emprunts que le conteur a pu faire à ses devanciers et des plagiats dont il a été l'objet, il aurait fallu plusieurs volumes. Le champ d'investigation était illimité; souvent une seule nouvelle nous obligeait à parcourir les littératures de plusieurs pays. Enfin, ce long et minutieux travail exigeait, pour que le lecteur en pût retirer quelque profit, d'être présenté sous forme de notes et de commentaires, et nécessitait par cela même une réédition des Joyeux Decis.
Restait le poëte. Il attira notre attention et eut bientôt fait de se gagner notre sympathie. Le recueil de ses poésies forme en effet la plus personnelle en même temps que la moins connue de ses œuvres. Bien que deux rééditions du volume publié en 1544 par Jean de Tournes aient été faites de nos jours ', peu de gens l'ont ouvert, et les critiques n'ont jamais assigné à l'auteur qu'un rang inférieur dans l'histoire de la poésie française au seizième siècle^. Nous pensons qu'il y a là une injustice, et nous chercherons avec impartialité à lui faire rendre la place honorable qu'il a dû tenir parmi les poëtes de son temps.
1 Celle de Paul Lacroix et celle de M. Louis Lacour. — Voy. Bibliographie, ' MM. Nisard, Villemain, Sainte-BeuTe ne le nomment même pas. MM. Hatzreld
et Darmesleter ne lui accordent que ce médiocre hommage : « Bonaventure De^périers, prosateur de talent, est un faible poète. Il a de son
maître Marot la facilité, la correction, la richesse de la rime; il n'en a ni la tI-
vacité, ni le trait piquant. »