‹ Bonaventure Des Periers: sa vie, ses poésiesChapitre 12 sur 43 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

LE « RECUEIL DES OEUVRES ))• — GOMMENT DES PBRIERS S EST RÉVÉLÉ POETE. — CARACTÈRE GÉNÉRAL DE SES POÉSIES. — INFLUENCES QU'iL A SUBIES. DES PBRIERS ET MAROT.

Lorsque Bonaventure Des Periers se donna la mort, au printemps de Tannée 1 544, il était occupé, nous le savons, à « dresser et mettre en ordre ses poésies pour les offrir et donner^ » à la reine de Navarre, son intention étant qu'elle fût « héritière des siens petilz labeurs * » . Son œuvre resta inachevée, et ce Tut Antoine Du Moulin, secrétaire de la Reine et Tun des plus fidèles amis de notre poëte , qui se chargea de mener à bien cette tâche délicate. Plus d'une fois, tandis qu'il recueillait les poésies éparses de Bonaventure, Antoine Du Moulin sentit a les yeux de son cœur larmoyer largement ' A. Mais il y avait là plus qu'une œuvre pieuse envers le défunt, plus qu'un devoir envers la reine de Navarre, il y avait à prévenir a le larcin de l'envieuse qui encore taschoit « d'ensevelir en éteimel oubly les osuvres avec le corps ^ » .

Malheureusement, si bien intentionné que f&t Antoine Du Moulin, si grand que fût son désir de mettre en lumière les poésies de Bonaventure, il ne réussit pas à les toutes

* Recueil det OEuvres, préface d^Antoine Du Monlin. ' Ibid.

* Ibid.

* ibid.

rO£SlES« III

recooTrer, el le second volume qu'il aunonçail ^ ne vil J4i«^ mais le jour. De |dus, les pièces du Rfcueil des OEitiTe^ sont disposées dans an ordre si peu conforme à la cbrouologie^ qu'il semble que féditear ail eu le dessein d'en brouiller la succession naturelle; c'est un foit que nous avons déjà eu à regretter alors que nous cherchions à renouer le fil si sou» vent interrompu de la biographie du poète. Cest donc en marchant avec la plus grande prudence, et en revenant souvent sur nos pas, que nous avons pu retrouver quelques dates et nous fixer à nous-mêmes quelques points de repère. Jaloux de savoir à quel moment Bonaventure s'était révélé poêle, quels furent ses maîtres et la source do ses premières inspirations poétiques, nous ne sommes arrivé a ce but que par une étude minutieuse de ses œuvres, constamment rapprochées des événements connus ou vraisemblables de sa vie.

On naît poète, on ne le devient pas. Ceux que la poésie toucheau front du bout de sa plume d'or n'attendent pas leurs quinze ans pour bégayer des vers, et longtemps même avant d'avoir appris les austères secrets de la philologie et des lettres, ils aiment à imposer à leurs pensées la loi naturelle de l'harmonie. Sans doute DesPeriers fut de ceux-là. Il était encore tout jeune que déjà l'abbé Hurault lui apprenait à manier « les rythmes », et, si le Recueil des Œuvren ne semble contenir aucune pièce qui puisse être attribuée à la jeunesse du poêle bourguignon, c'est sans doute que le hasard n'a pas voulu la laisser venir jusqu'à nous. Toujourf^ est-il que les pièces conservées par Antoine Du Moulin doivent avoir été presque toutes écrites depuii» le moment où Des Periers vint à Lvon, soit vers la fin de 1 635 ou le c^im* mencement de 1 336.

1 Reeueii de» OEwfns, Voir, m r«ct»4a 4«r»kf fevilkl^ Vhnk eu k€U:t$r,

On peut aisément s*en convaincre en parcourant ces poésies. Ce sont en général des vers de circonstance : pièces officielles, épitres, épigrammes, rondeaux et dizains'. Il semble qu'on ait sous les yeux une correspondance poétique, un recueil comme ceux que nos aieux, grands amis des chansons et des sonnets, se plaisaient à faire au siècle dernier. Les dédicaces que portent ces poésies nous ont déjà fourni la longue liste des amitiés de Bonaventure. Elles nous aideront maintenant à préciser Tépoque de sa vie où il les illustrait par ses vers.

C'est entre 1 535 et 1 544, nous le répétons, que semblent avoir été composées les pièces qui forment le Recueil des Œuv^res. Quelques-unes d'ailleurs portent des dates certaines.

Ainsi VÉpilapfie de Françoys, Dauphin, premiernay du roy Françoys^; VÉpitre à Marot, à son retour de Ferrare*; la Prognostication des prognostications^; Pour Marot absent contre Sagon^ ; le Voyage à Notre-Dame de Vlsle^. Quant aux autres poésies, les noms seuls de ceux auxquels il les dédia, nous en apprennent assez. Voici d'abord tous ces Lyonnais que Bonaventure a connus lorsqu'il vint, à la fin

' Il n'est peut-être pas sans intérêt de dresser ici le sommaire de l'œuvre poétique de BonaTenture.

ht Recueil des OEuvres de 1544 contient 78 pièces, dont 39 épigrammes et 7 rondeaux. Le reste du Recueil (suit 82 pièces) est composé de la Prognostication des prognostications, de la traduction du traité des Quatre Vertus cardi^ notes, sous le titre des Quatre Princesses de vie humaine, œuvres d'assez longue haleine ; de 3 traductions de psaumes ou cantic^ues, de 4 odes et de 23 épltres ou pièces diverses.

A cela, il faut ajouter la pièce pour Marot absent contre Sagon, le cantique de Moïse et les poésies du volume de Pierre de Tours.

L'ensemble des œuvres poétiques de Bonaventure représente plus de cinq mille vers.

* 10 août 1536.

* Écrite à la fin de 1S36 pour l'an 1537.

* Fin de 1536.

de 1535*^, travailler avec Estienne Dolet aux Commentaires delà langue latine^. Ce sont : Guynet Thibault, Claude Féraud, Georges Renard, Claude Lemaistre, Pierre de Bourg, Alexis Jure, natif de Cherasco, en Piémont, Jean de Tournes, la belle Jacqueline de Stuard, Benôist Baumet, Noël Âlibert. Puis viennenl une trentaine d'épitres, épigrammes, rondeaux, pièces diverses adressées soit à la reine de Navarre', soit aux membres des maisons de France ou de Navarre, soit enfin à des gens de l'entourage de Marguerite, hauts dignitaires, grands seigneurs, dames de la cour : le lieutenant Jean du Peyrat, gouverneur de Lyon; le chancelier d'Âlençon; Jean de Frotté, contrôleur des finances d'Âlençon ; Hélias Boniface, seigneur de Fenestrelle; Antoine Du Moulin, secrétaire de la Reine; mademoiselle de Saint-Pather, madame la sénéchale de Poitou et Claude Bectone ou mieux Claude de Bectoz, cette abbesse de Sainte-Marthe, à Tarascon, dont le Roi gentilhomme estimait si fort Tesprit et le savoir. C'est donc à Lyon, dans la société lettrée qui s'y trouvait réunie, puis auprès de Marguerite d'Angoulème, à cette cour où Ton était si friand de jolis vers, que Des Periers se révéla poëte.

Entrons, nous aussi, dans le cercle brillant qui entoure la Reine, et mèlons-nous aux familiers de la a Pallas du sang des Valois», pour mieux comprendre Tinfluence qu'une telle compagnie eut sur le poëte Bonaventure Des Periers.

Auprès de Marguerite, le talent, la noblesse, le courage

1 Nous avons plus haut (pages 32 et suivantes) établi cette date avec certitude.

' Le premier volume auquel Bonaventure collabora et dont il corrigea les épreuves avec Dolet parut en mai 1536.

' Nous avons montré que Bonaventure dut lui être présenté dans le courant de l'an 1536.

et la beauté s'étaient donné rendez-vous, et partout la suivaient. Nous l'avons vue àLyon, à Saint-Cioud, à Fontainebleau. Un autre jour, c'était à Âlençon, cette bonne ville qui fut toujours chère à la Reine \ ou bien encore au château de Pau, le long de la rivière du Gave, « où les arbres sont sifœillez, que le soleil ne scaurait percer l'ombre ni eschaufierla Trescheur »; souvent, enfin, dans la pittoresque ville de Nérac, sur les bords de la Baise, sous les arbres de la Garenne ou dans les salles gothiques du château d'Albret. C'est là que nous trouvons le groupe célèbre des divisants : le roi de Navarre; François de Bourdeille*, un brillant soldat qui fut panetier du roi François I*' (1515-1530), puis de Charles, duc d'Orléans et d'Angoumois ' ; Anne de Yivonne, sa femme, fille de la sénéchale de Poitou^; le seigneur de Buries ^, compagnon d'armes du seigneur de Bourdeille ; Jean de Montpezat, seigneur de Firmacon, et sa femme Françoise de Lomagne"; Nicolas Dengu, un jeune et dévoué serviteur de la Reine, dont le caractère plein de délicatesse et de dévotion '' nous est présenté dans VHeptaméron sous les traits de Dagoucin^, et enfin Ay mée Motier de La Fayette, dite la baillive de Caen, dame de Longray *, en Normandie, où Jeanne d'Albret passa ses premières années.

Elle TOUS aimait parfaitement, d Alençonnois, et n^estoit moins soigneuse de vostre profit que du sien propre ; elle avait remis en pristtne vertu votre parlement et échiquier ; à Taide de Marguerite vous aviez recouvré la liberté qu'aviez perdue. » — Charles dk Sainte-Marthe. Oraison funèbre de la reine de Navarre.

^ Époux d'Anne de Vivonne; Simontault dans VHeptaméron. Cf. F. Frank, VHeptaméron, p. cxxxii.

* Troisième tils de François I*^

* F. Frank, Hepiaméron, p. cxxvm.

' Geburon dans VHeptaméron^ Op. cit., p. cxv.

* SAFFERDAirr ct NoMERFmE dans VHeptaméron, Op. cit.t p. cxlvii.

' Vcy. Épil, delà nouv., viii, nouv, xi. ÈpïL des Nouvelles, xxii et xliii.

* Heptaméron, Op. cit., p. clviii.

* LoNGARtNB dans VHeptaméron, Op. cit,, p. clxvi.

FOiSItS* lU

Pois, toate une pléiade de dames d'honneur» dont plu^^ir» nous sont déjà connues. Outre la sénéchale de PoUoUi qui savait tant de bons contes, et mademoiselle de Sainl-Pather» l'amie déTooée de Bonaventnre, voici mesdames deGr^iuU mont, d'Artigaloobe, du Breuil, de la Renestaye, de Clormont. Un cercle d'écrivains et de poôtes entoure Mttrguorite et Taide dans ses travaux. C*e$t, avec Des lV>riei>( et Marot, Antoine Du Moulin, Claude Gruget, qui douno en 1559 la première édition complète de VlhfUummm^i * Pierre Boaisluau, Sylvain et Jacques do Quantilly, Joun do la Haye, éditeur des Marguerites de la Margueritt^: Victor Brodeau, secrétaire et contrôleur général dos flnunoes du la Reine avant Jehan de Frotté qui lui succéda dans et^tc charge; puis Charles de Sainte-Marthe, qui eut IMioniuuu* do faire l'oraison funèbre de la Reine, le malhéinuticiun ol poëte Jacques Peletier, Nicolas Denisot, dit !o coinle d'AIsinois; Nicolas Bourbon, précepteur de Jeanne d*Alhrol, et poëte latin comme Jean Vouité.

Au milieu de cette société, Marguerite d*Angoul6mc lient une place à laquelle lui donnent droit non-Meulcrneiit nnu rang,maisencoreson esprit. C*C9t autour d'elle, hj proli'rlrir.f? des gens de lettres et des artistes*, que na group^uit UmU^M ' ces élégances de la littérature et du gnind rnoride* Kt unît contente de recevoir comme un hommago le» mivrf^M t\tiUm lui dédie, eUe-méme associe à fien propren travaux 4*À mtU" tient de ses ressources privées ej^n hommtfnf \m:%'\U4t Utun riches d'esprit et pauvres de Innirm.

S«rlM« t^imtm^ i'AMfm, %A*ftfmé fAf^A-nt^ ^$m/u^^^¥f ^4 p^t^^if^.

ne BONAVENTURE DES PERIERS.

Notre Bonaventure est du nombre ; il porte avec les Du Moulin, les Âliberty les Quaotilly, le titre de valet de chambre de la Reine. Qu'était-ce au juste que cet office, et quel rang assigner à ces précieux auxiliaires de Marguerite? Il convient d'abord de distinguer entre ceux qui remplissaient des fonctions inférieures tels que les tailleurs, chausse tiers, etc., et ceux qui prêtaient à Marguerite un concours plus intellectuel. Ces derniers copiaient, mettaient en ordre, remaniaient même au besoin les œuvres de la Reine, et animaient de leur verve et de leur savoir les conversations littéraires à la cour de Nérao et d'Âlençon. Charles de Sainte-Marthe nous décrit lui-même la façon dont Marguerite traitait ses secrétaires et ses artisans :

« Si la vogue, dit-il, s'appliquait ou au tapis ou à « d'autres ouvrages de l'éguille (qui lui était une très-délec- (( table occupation), elle avait auprès d'elle quelqu'un qui <c lui lisait, ou un historiographe ou un poète, ou un autre a notable et utile auteur, ou elle luy dictait quelque médii< tation qu'il mettait par escrit. Bien souvent elle entendait (( à son ouvrage et de deux côtés; autour d'elle, deux de « ses secrétaires ou aultres étaient seuls occupés, l'un à re- « cevoir des vers français qu'elle composait promptement, <( mais avec une érudition et gravité admirable, l'autre à « escrîre des lettres qu'elle envoiiait à quelc'un *. »

Telles étaient avec la reine de Navarre les relations de Bonaventure, qui fut un de ses plus intimes familiers. Que de fois n'a-t-il pas dû recevoir de ses mains pour en faire la copie, des vers mystiques ou un joyeux conte que la Reine, infatigable comme un lettré du temps de Pline, relisait pendant un voyage au bercement de sa litière ! Il nous le dit lui-même :

> Op. cU.

« Pour voslre lictière présente,

« Je n*ay rien que je vous présente

a Sinon ce vostre immortel livre,

« Lequel pour lire je vous livre.

a Par tel si que me le rendrez

« Et mes faultes y reprendrez :

Cl Mes faultes (dis-je) d'escrivain,

« Qui fais souvent maint escript vain,

« Car leans la mienne escriture

« Faict grand tort à votre facture;

o Mais du tout me corrigeray

c( Quand temps, loysir et lieu j'auray^ » ^

En recopiant les œuvres de sa royale maîtresse, le secrétaire voudrait oser faire place au poëte et risquer lui aussi quelques vers, mais la modestie le retient :

« En escrivant vos immortalitez

« Où il y ha tant de subtilitez,

« Tant de propos de baulte invention,

a Tant de thr^rs et tant d*utilitez,

(I Mes sens en sont tout rehabilitez;

< Ma plume y prent sa récréation,

« Voulant voler à ritnitation,

a Mais il n'y a aucune convenance;

« Dont puisqu'elle ha telle occupation

o Où elle peult prendre érudition,

« De plus rithmerdevroit faire abstinence^, »

Il dit ailleurs' :

« Quand me souvient de la facilité « Dont elle abonde en vers et oraison, « Mon petit sens se sent débilité « Plus que devant et sans comparaison . »

L'influence que la reine de Navarre eut sur Bonaventure est incontestable; et non-seulement ce fut auprès de Marguerite que la muse du poëte s'éveilla, mais c'est encore elle qui l'inspire à toute heure; c'est le souvenir de sa

> Recueil des Œuvres, p. 158. Cf. p. 168.

n Pour passe temps, donc de votre litière

« Regarderez cette triste matière, i»

» /Wd.,p. 157.

» Ibid., p. 139.

lia BONAVENTURE DES PERIERS.

Reine que Ton retrouve sur les plus gracieuses pages du Recueil des Œuvres. Mieux qu'aucune autre, celles-là nous font connaître cet esprit impressionnable et poétique, ce cœur dévoué si bien servi par une plume d aimable courtisan.

Nous l'avons vu réclamer une place auprès d'elle, l'obtenir et s'écrier joyeusement le jour où il l'a obtenue :

« Trop plus qu'heureux je suis par vous princesse »,

lui parler de ses travaux, lui chanter des louanges, puis, aux jours tristes, jours d'abandon et de regrets, lapitoyer sur le sort de son pauvre poète, faire à sa générosité de timides appels et jeter enfin ce cri de détresse qui sera entendu du chancelier d'Alençon :

« Pour Bonaventure malheur 1 »

Quand il parle à sa Reine, il n'a ni réticences ni fausse honte; il lui parle comme à une amie, et toujours ce sentiment de tendre dévouement qui lui inspire ses vers demeure respectueux dans sa franchise. On le retrouve partout, et c'est une chose sinon unique, au moins rare, de voir dans les œuvres d'un poëte le nom d'une femme si souvent répété sans que jamais il lui parle d'amour. Ce qu'il lui témoigne, c'est l'admiration qu'il porte à son génie, c'est le respect et la reconnaissance qu'il doit à sa protectrice ; c'est parfois aussi un sentiment plus familier et plus ému, que le mot amitié définirait mal, mais que le mot amour ne ferait pas comprendre.

Voici les vers qu'il lui écrit après que pour la première fois elle lui est apparue dans une église de Lyon :

POÉSIES. il

a En l'instant de celle veue heureuse, « Je fuz attainct de honte langoureuse, c< Qui est pour vray (puisqu'il faut que le die) « Une piteuse et griefve maladie.

c( Or si Dieu plait, mon mal se passera. »

C'est presque un timide aveu, mais nulle part il ne le répète.

U se borne à lui témoigner une douce confiance :

a Puisque je sçay de quelle humanité « Elle est douée en tout temps et saison, <c Puisque suis seur de sa bénignité

<f Devrois-je pas aller en sa maison,

« Me présenter franchement devant elle ?

Que de sincérité dans ce gracieux éloge :

« Princesse pure autant que colombellc, a Où des vertus la tourbe gente et belle « Â mis des dons sans regarder combien, « Je me confesse estre envers toy rebelle, « Je te fais tort, que ne te rendz le tien. »

Et lorsqu'elle lui offre de Targent, il lui répond :

« Mais qu'est-ce qu'il me faut ne que me faut-il? Rien.

c( Car riche autant qu'un roy me treuve en fin de compte.»

Cette fidèle affection qu'il porte à la Reine Tinspire encore lorsqu'il paile à sa nièce, Madame Marguerite, fille de François 1*'.

C'est encore la reine de Navarre qu'il reconnaît et qu'il aime dans cette enfant de seize ans, dont il se plait à louer les vertus et la précoce intelligence :

c< De nom, d'esprit, nous la représentez,

a Et ses vertus de si très près hantez,

c( Que nostre espoir ha prou cause et matière

S'il dict qu'en vous ladoictveoir tout entière;

« Car vous aimez tout ainsi qu'elle faict,

« Toute vertu, et hayez tout ilial faict. »

Elle aime la poésie, et Bonaventure lui en sait gré :

« Beaucoup prisez, tout ne plus ne moins qu'elle,

a La poésie et toute sa séquelle

« Qui est sçavoir et science anoblie,

« Qui ne permet qu'on ignore ou oublie

« Chose qui soit qu'intelligence humaine

« Dedans le cloz de l'entendement maine. »

C'est ainsi que le souvenir de la reine de Navarre se retrouve encore dans les vers que le poëte dédie à d'autres, et , d'une manière générale , dans toute son œuvre poétique.

Pour bien comprendre d'ailleurs quelle a élé cette influence sur les destinées de Bonaventure Des Periers, il faut avoir recousu un à un tous les lambeaux épars de sa vie, et, en lisant et relisant ses œuvres, s'être fait un familier et un confident de ce poëte vieux de trois siècles. La reine Marguerite n'a pas été le maître ni le modèle de Bonaventure en poésie. Ce n'est pas elle qui lui en a révélé les secrets et les lois. Son influence fut, si l'expression est permise, moins littéraire que psychologique et morale. Elle a éveillé en lui des sentiments nouveaux, et, pour les mieux exprimer, l'homme s'est souvenu qu'il était né poëte. En effet. Des Periers est un fils de la belle Bourgogne, un enfant du pays où sur le flanc des coteaux le soleil brunit les grappes lourdes; c'est un membre de la grande famille rabelaisienne, qui a écrit les joyeusetés du Cymbalum, qui entonne ici un Chant de vendange, qui, ailleurs, se réjouit d'avoir retrouvé Vappétit et le goût du vin, et qui n'a pas craint de faire, au début de ses contes, cette gauloise profession de foi :

(( J'ai bien esprouvé que pour cent francs de mélancolie « n'acquitte pas pour cent solz de dettes. Mais laissons

POtSlES. 121

« là ces beaox enseignements. Ventre d*ung petit poisson, a rions... et ponr y aider, je vous donne ces plaisans tt contes.. • ]»

Eh bien, chose singulière, ce bon vivant, ce malin satirique, ce gai conteor, devient, à la oonr de Marguerite, un poète qui charme surtout par la gracieuse mélancolie de ses vers. Il semble que ce soit dans la vie de Bonaventure une période de sincérité et de franchise, où, peu soucieux de faire rire ceux qui l'entourent, il jette le masque et se montre tel qu'il est. C'est la douce et féminine sympathie que Marguerite lui témoigne qui fait nattre en lui cette confiance et nous dévoile, en même temps qu'à lui-même, le OQeilleur de son âme, ce qu'elle renferme de sensible et de délicat.

Il est d'ailleurs, dans les œuvres en vers de Bonaventure Des Periers, un autre indice de l'action que la reine Oe Navarre a eue sur lui. C'est le sentiment religieux qui apparaît chez lui à certaines époques, surtout dans les pièces à elle destinées. Ainsi que la plupart des poètes attachés au parti de la Réforme, Des Periers a non-seulement traduit des psaumes et des cantiques', mais il aime encore à invoquer le nom de Dieu, à lui rendre en passant un pieux hommage. Ainsi dans la Prognostication des prognosiications % le poète nous emporte loin du séjour des mortels :

« Or, volons à souhait

« Par ce bel air auquel Dieu nous convoyé.

« Quelle te semble estredes cieulx la voye?

ce A ton advis, fait^il pas meilleur estre

« En ce doulx vol qu'en ce dur nid terrestre?

« Montons tousjours, ne vise jà là-bas

« Où l'on triumphe, où Ton faict maintz ëbas ;

' Voir plus bas, page 128.

> Becveil des Œuvres, p. 1 37 ■

122 BONAVBNTURE DES PERIERS.

« Lève la teste el n'entre en phantaisie « De regarder Europe, Afrique, Asie, « Où im chascun y domine à son tour; « N'y pense point, sera pour le retour. »

Puis la rêverie fait place au dogme; le poète devient apôtre :

« Or, vois tu là, Jésus- Christ en ce lieu,

« Qui est assis à la dextre de Dieu,

« Lequel doit estre et est ton espérance,

<f Ton seul appuy et ta ferme asseurance?

a Le voy-tu là, le Vivant immortel,

« Lequel te peult rendre après la mort tel?

« Gestu y te soit pour horoscope unique,

« Dont tu prendras tout certain prognostique

u Pour Tadvenir; car Luy est vérité. »

Dans d'autres vers écrits à la Reine sous forme de prose, il dit :

« Si je vous dis icy ou toy ou tienne, ne vous soit grief ; car liberté « chrétienne si en dispense, et Dieu l'accepte aussi, quand on l'invoque « et on rappelle ainsi. Or parler veulx à toi une fois Tan, ainsi que Dieu « dict de Jérusalem, a Parlez, dict-il à elle et'en son cueur. » Ainsi veulx c( donc, sans rigueur ne rancueur, parler un peu à ton cueur gracieux, où « sont les loiz et statutz précieux du Boy des roys gravez et entaillez, bien « mieulx qu'en pierre ilz ne furent baillez >. »

Les expressions où figure le nom de Dieu' reviennent à chaque instant sous sa plume. Il dira volontiers : Âydant Dieu. De par Dieu'. Dieu me doint plustôtle mien tréspas^. A Dieu soyez*. Loué soit Dieu*. Il écrira encore :

ce Si renommée est lasche à son renom,

« Sa récompense est en Dieu et son nom\ »

On sent qu*il a lu le Miroir de Pâme pécheresse j et plus

Hecueil des OEuvres, p. 141.

/6id., p. 141.

Jbid.f p. 141.

Ibid., p 142.

Ibid., p. 148.

Jbid., p. 143.

Ibid.,p.thy

POÉSIES. U';t

tard, peut-être en manuscrit, le Triomphe de Cagneau, VOraison de Vame fidile, Y Oraison à Jésus-Christ y VAdoratim^ des trois Boys, les Chansons spirituelles, loutes ces poésies où la reine de Navarre exhale son austère et féminin mysticisme ' .

Enfin une pièce où Ton reconnaît une fois de plus Tin*fluence de la reine de Navarre est la traduction en vers français du traité attribué faussement à Sénèque et intitulé : De qiuituor virlutibus cardinalibus.

Cette traduction, précédée d^un avant-propos au lecteur, porte comme tilre : « Des quatre princesses de vie humaine, c^està sçavoir Sénecque, des quatre vertus cardinales^ » C'est un éloge de ces quatre vertus qu'on nomme Prudence, Ma^ gnanimité, Attrempance et Justice. Le caractère allégorique et philosophique de l'œuvre, cette vraie vertu, cette vertu tngoreuse dont il nous entretient à plusieurs reprises, et le nom même de Sénèque, tout cela devait plaire à Marguerite. Puis Bonaventure, en poète courtisan, ajoute aux quatre vertus une cinquième vertu cardinale. Il semble qu'il l'ait créée uniquement pour louer une fois encore la reine de Navarre*.

dil-il,

« Vive verlii, vivant en ceste vie ».

« ...vertu vigoreuse « Par qui la gent est plus que très-heureuse « Par son exemple et bénigne faveur,

« vertu née

« De nostre temps, divine et incarnée, o

^ Voir les Marguerites de la Marguerite de» primeste». fA, F. Frank, Jouaust, Paris, 1S73. Cf. Recueil des OEuvres^p. 155 : A Madame MargueiUe, fille «lu Roy, et p. 156 : A la Reyne de Navarre.

* cr. p. Fbajie, VHeptaméron de ta reine de Navarre; éd. U»eax, t. III, p. 416, 416.

Et il s'écrie :

I « Veulx-tu bien veoir telle vertu sans vice? « Assemble-moy en un corps féminin « Raison, sçavoir et le troupeau bëning, a Royal etsainct, des vertus qu'on renomme, « Et telle tiens celle que je ne nomme. »

Nous croyons que cette cinquième vertu n'est autre que la vérité nouvelle admise et prêchée sous le manteau par Marguerite et ses tenants ^ 11 faut remarquer en effet que cette vive vertu, cette vertu née et incamée en ce temps-là même, d'après Des Periers et ses camarades de doctrine, se confond pour eux avec la plus haute représentante de ladite vertu', Marguerite en personne (corps féminin, etc.)*

Telle fut sur notre poète l'action de la reine de Navarre; action puissante et douce à la fois, car Marguerite joignait aux grâces de la femme l'énergie d'un viril caractère. Elle nourrissait en elle, auprès des sentiments délicats d'un esprit lettré et fin, les sévères pensées d'un chef de parti et d'un réformateur. Mais, nous l'avons dit, Bonaventure n'a reçu d'elle que l'émotion qu'il se plut à exprimer dans ses vers, et non l'art de Texprimer. Il y a loin des poésies de la Reine à celles de Des Periers, et il suffit d ouvrir les Marguerites de la Marguerite, à côté du Recueil des Œuvres, pour s'en convaincre.

Il semble, en parcourant les premières, qu'on entre dans une sombre église où de lourdes tentures assourdissent le bruit des pas et où brûle un mystérieux parfum qui vous

> F. Frakk, Op. cit, Ibid.

* Bonaventure pourrait roéme ici ne pas s'être privé de la ressource de l'anagramme. Vertu née = ver (i) té nue, et vertu vive = ver ité vue (e est remplacé par V dans le premier thème. La règle courante de l'anagramme admet en effet une lettre subtituée ou absente sur Penseroble de la rubrique). Vérité nue, voilà pour le fond ; vérité vue^ c'est-à-dire enfln apparue, voilà pour l'événement ; vertu née, c'est-à-dire incamée dans quelques personnalités supérieures, et au premier degré dans celle de la reine Marguerite, voilà pour le côté humain, concret.

Cf. F. Frane, Op. cit., t. III, p. 396, S99, 404, 40«, 415, 416, et 496-498.

étonne'; a^ec Des Periers».j M c onlr aîpe»^ on paroourt gaiement la roote accidenlée de la vie, on salue en passani tons les TÎsages connus, tantôt d'un sourire, lantôt avec une larme; on s'arrête aux souvenirs pour y rêver, aux injustices pour les combattre, aux préjugés pour les railler, aux bien* ialts pour y rendre grâce.j Aussi bien peut-on dire que Bonaventure Des Periers, par sa tournure d'esprit, par les pensées mêmes qui lui sont familières et qu'il aime à nous exprimer, par la manière dont il les exprime, se rattache à Técole marotique plus intimement que la reine de Navarre.

Gela ne signifie pas que Marguerite ait employé des formes poétiques dilTérentes de celles que Marot et ses contemporains avaient consacrées. On retrouve dans ses œuvres les mêmes coupes de vers et de phrase que chez les poètes du temps. Cest bien encore le vers de dix syllabes avec les inversions, les rejets, les épithèles de Fécole marotique. Si, par son exemple et ses conseils, Marguerite occupe la première place dans le genre du conte et de la nouvelle, et y exerce une influence décisive, il n'en est pas de même dans le domaine poétique. Là, Tauteur des Marguerites de la Marguerite n'a rien innové, du moins pour ce qui touche à la forme. Elle demeure l'amie, la protectrice, la souveraine de tous ces poètes qui Tentouraient; mais leur maître, c'est Marot. Il sert de modèle à tous ceux qui manient à côté de lui le vers français. On adopte non-seulement sa langue et sa métrique, mais encore son genre de poésie, le plus souvent léger, badin, facile. Marguerite fait exception, et il est aisé de comprendre pourquoi.

^ Nous en excepterons certaines poésies plus familières telles que la farce de Ttopfpeu^proUy rien, certaines épttres,le poëmc de la Cœhê, etc. Mais son genre à elle» celui où elle incarne son talent et affirme son originalité, est bien le genre mystique et religieux dont nous parlons.

Elle est femme, elle est reine; elle est un des chefs du parti de la Réforme. Elle doit en même temps régner et combattre. Tout en aimant les poëtes, en accueillant leurs hommages, souvent familiers, sans y répondre', tout en protégeant les dissidents et en répandant elle-même leurs doctrines, elle ne doit pas oublier qu'elle est reine, et, lorsqu'elle tiendra la plume, elle conservera encore le sentiment (Je son rang et de sa dignité. Elle traitera des sujets que personne après elle n'abordera^. Sa poésie dominera celle de ses secrétaires et de ses courtisans de toute la hauteur de sa situation et de son religieux mysticisme, et ceux-ci la regarderont planer au-dessus d'eux sans oser la suivre dans son vol.

Tout donc empêchait que Marguerite devînt le chef de l'école poétique de son temps ; elle-même ne le désirait pas, et la vénération dont elle était entourée s'y opposait aussi. Ce n'est pas dans ses vers, nés de la philosophie et de la religion que ses respectueux protégés, la plupart joyeux rimeurs, iront chercher des modèles. La Reine reste audessus d'eux, inimitable et inimitée. Si donc elle fut la première inspiratrice du poôte Bonaventure Des Perîers, celle dont le souvenir reparaît à chaque page du Recueil des Œuvres, le premier, le vrai modèle du versificateur, fut Clément Marot.

Des Periers a dû le connaître vers 1535. Il lui écrit*, en effet, à son retour de Ferrare, quelques vers de bienvenue (1536). Nous avons vu l'amitié qui liait les deux poètes. Les bons rapports qu'ils eurent, soit à Lyon, soit à

* Que de pièces dédiées à U reine de Navarre, mais combien il est rare que la réponse soit parvenue jusqu'à nous l

' Voir dans les Marguerites de la Marguerite : le Miroir de Pâme pécheresse ; rOraison à Jésut^-CIirist ; TAdoration des trois Roys, etc., etc.

* Becueil des OEuvres, p. no.

FOtSIES. 177

la conr de Navarre , sont chose d'ailleurs facile à constater, et nous en avons la preuve dans le courage avec lequel Des Periers n'hésita pas à protéger son ami contre les traits de Sagon. Tout donc rapprochait ces deux hommes. Même culte des lettres, mêmes amitiés, même reine à servir et à célébrer dans leurs vers, et il n'est pas surprenant que Bonaventure ait subi l'influence de Marot, alors chef d'école, et glorieusement surnommé par ses disciples ic le père des poètes français ». Remarquons toutefois à ce propos que Marot ne fut pas sans avoir avec son entourage de nombreuses querelles. Sans parler de sa dispute avec Sagon qui fit lever l'un contre Tautre deux camps de poètes, on sait qu'Ëstienne Dolet eut à s'en plaindre; on retrouve dans les œuvres de l'un et de l'autre les traces de leurs colères réciproques. Des Periers lui-même ne conserva pas, croyons-nous, l'amitié de Marot pendant les dernières années de sa vie. Le scandale du Cymbalum Mundi contribua sans doute à lui aliéner la sympathie de celui qu'il appelait son père; l'épigramme intitulée: « Contre r inique^ », semble viser directement l'auteur des trop fameux dialogues. Quoi qu'il en soit, Des Periers fut, pen-

' Voici cette épigramme. Elle est dédiée à Antoine Du Moulin et à Claude Galland (1543), et porte comme titre : Contre P inique :

« FuyeZy fiiyei (ce conaeil je tous donne), « Fuyez le fol qui à tout mal s'adonne, « Et dont la mère en mal jour fut enceinte ; R Fuyez l'infâme inhumaine personne *t De qui le nom si mal q^mbale et sonne «c Qu'aborrbé est de toute oreille sainte ; R Fuyez celui qui sans lionte ne crainte « Conte tout haut son vice hori d'usance, « Et en fait gloire et y prend sa plaisance ; « Qui s'aymera ne le fréquente donc.

« O malheureux de perverse naissance ; « Bien heureux est qui fuit sa cognoissauce, N Et plus heureux qui ne le congneut onc ! »

dant plusieurs années, le camarade et en même temps le disciple de Marot. Il le prouve déjà dans ses traductions de psaumes et de cantiques, qui doivent avoir été faites durant son séjour à Lyon, où Des Periers, dans sa juvénile ardeur de prosélyte, devait tenir à se faire une place parmi les dissidents. C'est bien là qu'il se montre à la fois le serviteur d'une Marguerite de Navarre, le frère et le disciple d'un poëte fidèle aux idées de la Réforme. Côte à côte avec Marot, Bonaventure, en zélé propagateur de la nouvelle doctrine, cherche à vulgariser les prières et actions de grâces que le peuple chantait en latin dans les églises sans en comprendre le sens. Quelques-uns de ses vers sont enlevés par un souffle dont Marot n'a jamais peut-être égalé la vigueur. Voici le début du cantique de la Vierge ' :

« L'âme de moy soubz ceste chair enclose, « En nul vivant ores plus ne se fie :

(f Car elle estime, honnore et magnifie « Le Seigneur Dieu par-dessus oute chose.

« Et mon esprit, pour la bonne asseurance « De veoir la fin d'ennuyeuse tristesse»

« Seréjouyt et fonde sa liesse « En Dieu, mon bien et ma seule espérance,

a Qui ha daigné, par douceur amoureuse, « Jetter les yeux sur son humble servante, « Dont k jamais, de toute âme vivante, c( Dicte seray la plus que bienheureuse. »

Voici quelques strophes encore extraites du cantique de Moïse*;

« Escoutez, cieulx, et prestez audience « A tous les motz lesquelz je parleray « Et au propos que de bouche diray, « La terre aussi oye et face silence.

» Kecueil des OEuvres, p. 85, 86. C'est la tradaction du Magnificat, • lbid.,p, 182.

a Comparer puis à playe ma doctrine a Et mon parler à rousée coulant, a Comme pluye est sur Therbe distillant a Ou tout ainsi que sur verdure fine.

a Si le taillant de mon glaive j'aguise, « Et qu'en ma main j'aye jugement mis , « Vengeance lors à tous mes ennemis <( Retribueray et rendray à ma guise. »

Od le voit, c'est bien la coupe de vers, les inversions, le même ton solennel et grave que Mârot emploie dans les traductions de psaumes. Mais les images y sont plus colorées, les épithètes plus vigoureuses. Là le disciple est au-dessus du maître.

Rimeur du reste comme lui prompt et facile, il écrit à tout propos de courtes pièces, épigrammes, quatrains, dizains et chansons. Moins fécond peut-être, ou moins spécialement adonné au culte de la poésie, il écrit plus rarement que Marot une œuvre de longue haleine. Cependant Tépltre contre Sagon, la Prognostication des prognoslicalions et quelques autres pièces montrent que le développement d'une idée ne lui coûte pas de peine , et que sa verve ne s'épuise pas dans les^ quinze vers d'un rondeau. D'ailleurs, les qualités de style qui distinguent l'école marotique, la correction, le soin de l'épithète, la richesse de la rime, Des Periers les possède toutes. Qu'on en juge par ses chansons à Claude Bectone, par ses rondeaux, ses courtes épitres ou ses ballades à la reine de Navarre ' •

Voici un rondeau, parmi tant d'autres, qui nous semble un modèle du genre' :

1 Kecueildes (^uvre$,ip. iS9, 140, 166, 167» etc. > Ibid., p. 167.

c( Les aveugles et violeurs, <( Pour oster aux gens leurs douleurs.

<( Chantent toujours belles chansons; « Et, toutefois, par chantz et sons <( Hz ne peuvent chasser les leurs.

o Ce qu'ilz chantent en leurs malheurs, « Ils aiment mieulx que les couleurs « Ou moins qu'enfans longues leçons, « Les aveugles.

« En chantant, ilz pensent ailleurs, « Mesmement aux biens des bailleurs, (( Autrement, chantz leur sont tansons, « Et n'en prisent point les façons « Si leurs bissacz n'en sont meilleurs, c( Les aveugles. »

Bien des poêles pourraient envier à Des Periers la fine ciselure de ces vers et l'ampleur de ces rimes. Souvent même, d'après une mode encore en faveur de son temps, il pousse, ainsi que nous le verrons plus loin, le culte de la rime jusqu'au jeu de mot, et commet des vers équivoques à la façon des Crétin^ et des Meschinot. Du reste, les défauts mômes de sa poésie sont ceux de Marot et de ses contemporains. Ce sont parfois des longueurs, des enchaînements de phrases où le poëte, avare de points, oblige le lecteur à passer d'une idée à l'autre sans jamais reprendre haleine, et il faudra le talent mieux affilé de Ronsard et de ses disciples pour produire des vers d'une seule venue, francs et polis comme ces œuvres de statuaire qui semblent avoir été sorties du marbre d'un seul coup de ciseau.

Nous reviendrons sur les mérites particuliers qui doivent selon nous faire placer Bonaventure un peu en dehors du

> Le bon Crétin, au vers équivoque, ainsi qu/e rappelle Marot.

cercle de Marol el de ses amis, oo peu en avaiit même de leur groupe. 3lais nous aTons tenu à montrer d'abord quelle est sa généalogie, quelle fut son éducation poétique; nous Terrons mieux dès lors comment son originalité propre^ son tempérament personnel ont agi sur les qualités inhérentes à la race de poètes dont il est un des représentants. Il n'y a pas à en douter, dans ses veines et dans celles de Marot coule un même sang poétique. Tous deux, vivant dans le même temps, dans la même société lettrée, cherchant à plaire à la même reine, sont membres de la même famille poétique et ont conservé certains traits communs à tous leurs frères. îlais cela ne doit pas suffire à les identifier, à faire de Tun le modèle, de Fautre Fimitaleur. Il existe entre eux des différences de caractère dont la physionomie de certaines de leurs œuvres porte la vive empreinte, et que leurs vies mêmes suffisent à expliquer. Marot, fils d'un poète aimé de Louis XII, devient à vingt ans le page et Tami d'un brillant souverain, plus jeune que lui d'une année. En attendant qu'il devienne son frère d'armes, il lui offre comme un premier tribut poétique son Temple de Cupidon, et la camaraderie du prince et du poëte se trouve vite à l'aise sur ce terrain à tous deux familier : Tamour. Protégé par François P' el la famille royale, bien vu des dames, épris de la poésie, goûtant peu l'érudition et raillant la Sorbonne, insouciant dans l'adversité et joyeux dans la fortune, Marot est le type achevé du Gaulois, osons dire du Gascon; ce poêle est avant tout un homme d'esprit qui n'aurait pas honte de montrer qu'il est un homme de cœur, mais qui n'y songe pas. En écrivant ses vers, il veut que le mot soit heureux, que le trait porte juste. De nature il est plus brillant que profond. Son désir est de plaire, non d'attendrir. De temps à autre un vers

plus ému lui glisse de la plume S furtif comme une larme. Mais, comme Ta dit Sainle-Beuve, a la sensibilité n'a chez c( lui qu'un éclair, et une larme esta peine venue que le ba- « dinage recommence ». On retrouve son caractère jusque dans la prosodie de son œuvre. Ce vers de dix syllabes qu'il manie avec tant d'aisance et de sûreté, et qui « sur ses (( deux hémistiches inécraux unit dans son allure tant de « laisser-aller et tant de prestesse^ », est bien le mètre qui convient à sa muse rieuse et légère. C'est bien le vers qu'il lui fallait sinon créer, du moins assouplir à son gré pour écrire ses lestes épttres, ses épigrammes, ses satires et ses rondeaux. La poésie de Marot, comme sa vie, est caractérisée j)ar ces mots : esprit, gaieté, insouciance.

Bonaventure a eu une tout autre existence. Ses débuts furent plus rudes. Son coup d'essai ne fut pas un poëme galant dédié à un jeune et brillant souverain. Ce fut à côté «l'austères compagnons qu'il fit ses premières preuves dans la carrière des lettres, et, à vingt ans, son bagage d'érudit était certes moins fragile que celui de Marot. Il avait lu d'autres œuvres que celles d'Alain Chartier, d'autres livres que le Roman de la Rose ou Lanceloty connu de l'antiquité d'autres figures que celles de Valère-Maxime et d'Orose *.

1 K Je n'ay pas eu de voua grand avantage,

«t Un moins aimant aura peut-être mieux. »

Ht ailleurs :

« Car j'aime trop quand on me veut aimer, u * Sainte-Beuve, Op. cU., p. 31.

3 Marot en effet nous énumère lui-même quelques-uns des auteura quMl connaît. 11 semble fier d'avoir eu le courage de les lire :

H J'ai leu des saints la légende dorée ;

« J'ai leu Alain, le très-noble orateur,

h Et Lancelot, le très- plaisant menteur,

« J'ai leu aussi le romant de la rose,

« Maislre en amour et Valère et Orose,

« Contans les faits des antiques Romains. »

Cette première éducation de Booaventure fut sérieuse, complète. C'était un savant élevé à Técole des Estienne Dolet et des Olivetan. En outre, il semble qu il ait de bonne heure connu la souffrance; et, quand le travail et l'adversité se disputent la jeunesse d'un homme, sa physionomie prend un aspect plus grave et plus pensif; ses vers, s'il est poëte, doivent exprimer des sentiments plus intimes, plus profonds. C'est là ce qui distingue Des Periers de Marot et de ses contemporains.

Certes, il ne manque ni d'esprit, ni de causticité. Sa verve railleuse laisse reconnaître dans plusieurs de ses pièces l'auteur du Cymbalum. Ici le rabelaisien apparaît lorsqu'il nous dépeint ces deux, moines passant la rivière :

a Deux Gordeliers avec deux Jaccopins « En un bateau veis qui passaient la Saône, « Semblans deux sacs entre deux gros tuppins.

a Le batelier, bien dëvole personne,

n Riait, disant : « Si ces âmes diverses

« De nos conventz, professes ou converses,

a Se perdent cy en ce val terrien,

(( Hélas ! mon Dieu ! n'en avons controverses,

« Nul bien n'en vient; ne m'en demande rienl o

Il se moque ailleurs en un dizain de « Jacques-le-Gros » :

a Jacques le Gros n'ayme que les jambons «Et mesmement les jambons de Maience.

(( Jacques le Gros n'aime que du salé. »

EnQn, qu'on lise le Blason du nombril, le Compte nouveau à la Reyne de Navarre. Rien de plus gaulois comme esprit, de plus léger comme narration. Des Periers, on le voit, sait donc, aussi bien que Marot, faire rire les autres, et rire à leurs dépens.

Mais il possède une qualité plus précieuse et plus rare qui donne à ses poésies un charme que n'a pas celle de

Marot: la sensibilité. L'influence qu'eut la reine de Navarre sur la vie et les poésies de Bonaventure a sans doute développé cette sensibilité, mais le poète en portait le germe en lui. Il n'était guère insouciant de nature; saraillerie, si fine et si mordante, n'est pas sans quelque mélancolie, et sa gaieté semble parfois être forcée. Qu'on se rappelle son sonnet au lecteur en tête des Nouvelles Recréations. Triste préface pour un livre intitulé : Joyeux Devis!

c( Hommes pensifz, je ne vous donne à lire « Ces miens devis, si vous ne contraignez « Le fier maintien de vos froiis rechignez.

a Icy n*y ha seulement que pour rire.

« Laissez ailleurs vostre chagrin, vostre ire « Et vos discours de trop loin desseignez.

« Une autre fois vous serez enseignez.

a Je me suis bien contrainct peur les escrire,

« J*ai oublie mes tristes passions,

(( J'ai intermis mes occupations.

c( Donnons, donnons quelque lieu à folie,

c( Que maugrë nous ne nous vienne saisir,

(( Et en un jour plein de mëlancholie

« Meslons au moins une heure de plaisir. »

Ouvrons le Recueil des Œuvres. Nous y retrouverons à chaque page la preuve de cette sensibilité. En voici même un aveu naïf dans son Èpistre à Madame Marguerite, fille du Roy de France ' :

« Heureuse fleur, de franche fleur issante,

a Fleuron royal, Marguerite croissante,

if Qu'attendez-vous du pauvre Dëdalus ?

« Qu'attendez-vous? Voulez-vous des salutz

« Un million? Vrayment I vous en aurez.

« D'or ne seront, toutefois, ny dorez;

a Ce nonobstant qu'ilz soient prins au profond

« Du bon thrësor, où les meilleurs se font,

« Qui est le cueur, le cueur de moy, prou riche

a En tel avoir, dont jamais il n'est chiche. »

' Recueil des Œuvres, p. 72.

Pois ces Ters à Mar^erite de Navarre, où, n'osant pas demaDder le payement de ses services, il donne à sa mattresse une dooce leçon de générosité :

« Si donc, Reyne, Toulez qu'il \ ait quelque chose, « Donoez sans demander, car demander je n'ose. »

S'adressant à Claude Bectone, nous Pavons vu développer cette idée qu'il est trop sensible pour ne pas craindre l'amour :

« Si amour n'estait trop volage

(f On pourrait bien sans mal aymer.

« Si amour ne portait les (lèches

a Dont aux veux il fait maintes brèches

« On pourrait bien sans mal aymer.

« Si amour de toute coustumo, « Ne portait le nom d*amertume « Et qu'en soy n'eût un doux amer, « On pourrait bien sans mal aymer. »

Touché des bienfaits de la Reine, il lui dit, dans un élan de sincère émotion :

a Je ne craindray plus ennuy ne détresse, « Puisque Dieu m'a donné telle maîtresse, « Dont ne l'en puis jamais assez louer, « Trop plus qu'heureux. »

Et ailleurs , toujours reconnaissant et dévoué serviteur :

« Ce m'est assez, en vous très-bien servant

« Si j'acquiers nom de fidèle servant,

« Plus tôt d'effet que non pas de langage, n

EnGn, il est un poëme, le plus exquis peut-être du Recueil des Œuvres y où les qualités dont nous parlions brillent de tout leur éclat, et dont il faut transcrire ici quelques fragments. Quelle fraîcheur de sentiments on retrouve

SOUS la finesse de TexécutioD dans ces vers à Jane de Navarre! 11 écrit à une jeune fille et lui parle « des roses »; il fallait un vrai poëte pour n'être ni affecté ni banal. La pièce de Bonaventure Des Periers est un chef d'oeuvre :

« Un jour de raay, que Taube retournée <f Rafraischissait la claire matinée,

a Pour donc un peu recréer mes esprit z « Au grand verger, tout le long du pourpris, « Me pourmenais par l'herbe fresche et drue, (f Là où je vois la rosée espandue, (( Et sur les choulx ses rondelettes gouttes « Courir, couler, pour s' entrebaiser toutes; (f Puis tout soudain devenir grosselettes a De l'eau tombée à primes goutelettes « Du ciel serain. »

Comme il observe et comme il décrit! Et plus loin :

' « Le rossignol (ainsi qu'une buccine),

« Par son doulx chant faisoit au rosier signe i (( Que ses bouttons à rosée il ouvrist

« Et tous ses biens au beau jour découvrist, ^ (f L'aube duquel avoit couleur vermeille, . a Et vous estoit aux roses tant pareille,

« Qu'eussiez doublé si la belle prenoit

« Des fleurs le tainct, ou si elle donnoit ', a Le sien aux fleurs, plus beau que nulles choses. »

Mais la rose va se faner et mourir, et le poëte, plein d'une J rêveuse tristesse, dit à la jeune fille les vers suivants :

(( Tant de joyaux, tant de nouveautés belles, « Tant de presens, tant de beautés nouvelles, « Brief, tant de biens que nous voyons florir, « Un mesme jour les faict naistre et mourir!

c( Dont nous humains, à vous, dame Nature, (( Plaincte faisons de ce que si peu dure « Le port des fleurs, et que, de tous les dons « Que de vos mainz longuement attendons « Pour en gouster la jouissance deue, « A peine (lasl) en avons-nous la veue.

« Des roses l'aage est d'autant de durée

POÉSIES. f37

« Comme d'un jour la longueur mesurée,

« Dont Tault penser les heures de ce jour

c( Estre les ans de leur tant brief séjour,

ce Qu'elles sont jà de vieillesse coulées

« Ains qu'elles soient de jeunesse accolées.

m Celle qu'hyer le soleil regardoit

« De si bon cueur que son cours retardoit

« Pour la choisir parmy Tespaisse nue,

« Du soleil mesme a esté mécongnue

« A ce matin, quand plus n'a veu en elle

c< Sa grand' beauté qui semblait éternelle.

« Or, si ces fleurs, de grâces assouvyes,

« Ne peuvent pas estre de longues vies

« (Puisque le jour qui au matin les painct,

c( Quand vient le soir, leur este leur beau tainct

<( Et le midy, qui leur rit, leur ravit),

« Ce néantmoins, chascune d'elle vit

« Son aage entier. Vous donc, jeunes fillettes,

« Cueillez bientôt les roses vermeillettes

<c A la rosée, ains que le temps les vienne

« A desseicher, et tandis, vous souvienne

« Queceste vie, à la mort exposée,

« Se passe ainsi que roses ou rosée. »

N'y a-t-il pas là mieux que le talent d'un versificateur? N'y retrouve-t^n pas Témotion vraie d'un poëte ? Et quand d'aussi délicates fleurs de poésie éclosent dans la pensée humaine, n'est-on pas Tonde à dire qu'elles avaient leurs racines dans un cœur sensible et tendre ?

Sera-ce dans les vers du séduisant et joyeux Marot que nous chercherons de semblables impressions ? Sera-ce chez ses contemporains, qui le plus souvent ne sont que de mauvais imitateurs du maître ? Est-il besoin de relire les œuvres de Victor Brodeau^ les poésies de Jean Bouchet^ la Parfaite Amye d'Antoine Heroët^ VAmye de cour de la Borderie, la Contre amye et les Ruisseaux de Charles Fontaine et tant d'autres ? Dans cetle première moitié du seizième siècle, il y a presque autant de versificateurs que d'écrivains. Quiconque tient une plume s'arroge le droit d'aligner des vers et de se dire poëte. Les lois de la prosodie, encore mal fixées et trop

larges, sont impuissantes à réprimer ces prétentieuses tentatives. Les mœurSy le ton qui règne à la cour, Tesprit même de la société lettrée du temps, tout au contraire les encourage. Aussi, parmi tant de rimeurs faciles, combien de vrais poètes à signaler?

Il en est un cependant, parmi les disciples de Marot, qui doit être, sinon comparé à Bonaventure, au moins nommé près de lui, qui fut son contemporain et son ami, et dont les œuvres sont trop connues pour que nous les passions sous silence. Ce poëte, c*est Mellin de Saint-Gelays. Plus instruit que Marot, goûtant l'antiquité, épris en même temps de la littérature italienne, chacun sait que Mellin a cultivé tous les genres de poésie légère, et, l'un des premiers, introduit en France le sonnet, qui venait d'Italie. Mais sa poésie, correcte et gracieuse, n'a pas la facilité, Tabondance de celle de Marot. C'est ce qui a fait dire par Estienne Pasquier ^ :

(( Or, se rendirent Clément et Mellin recommandables par ce diverses voies, celui-là pour beaucoup et fluidement et (( cettuy-cy pour peu et gratieusement écrire... Ce dernier « produisait de petites fleurs et non fruits d'aucune durée. « C'étaient des mignardises qui couraient de fois à autres « par les mains des courtisans et dames de cour, et qui lui (c étaient une grande prudence, parce qu'après sa mort ', (( on fit imprimer un Recueil de ses œuvres, qui mourut (X. aussitôt qu'il vit le jour. »

Bonaventure, nous l'avons rappelé, connut Saint-Gelays. Il parait même que les deux poètes furent liés d'amitié. On retrouve dans les œuvres de Saint-Gelays' une pièce de

' Op. cit.

' Pasquier s'est trompé, et Terreur est restée longtemps accréditée. Mais noa» savons aujourd'hui que Hicrre de Tours imprima en 1647 à Lyon un volume des premières poésies de Saint-Gclays.

* Édition. P. Blancliemain , Bibliothèque elzevirienne, Paris, Daffis, 187^ t. Il, p. 325-326.

vers latins à loi dédiée par Des Periers. Cest ud hommage de poète à poète. 3Iellin y répond par un calembour latin sur le nom de Bonaventure.

Malgré ce témoignage de réciproqne estime littéraire, il est impossible de découvrir des traits de ressemblance entre les œuvres poétiques du valet de chambre de la reine Marguerite et celles du galant ecclésiastique. Si Saint-Gelays s'éloigne déjà de Marot, dont il n'a ni le naïf abandon, ni la franche allure, rien non plus dans ses vers raffinés ne rappelle la verve sincère, ni surtout la délicate émotion de certaines pièces de Des Periers.

Ainsi, bien qu'appartenant à Fécole gauloise dont Marot et après lui Saint-Gelays sont les deux plus illustres représentants, Bonaventure Des Periers s'en distingue par certaines qualités qui Tout en général défaut à ses contemporains. Il faut aller jusqu'à Ronsard pour retrouver, nous ne dirons pas des vers, mais un sentiment poétique aussi élevé que dans le Poëme des Roses, Il semble même que Ronsard s'en soit non pas inspiré, ce serait manquer de respect au grand poêle, mais souvenu en écrivant ses vers à Cassandre :

« Mignonne, allons voir si la rose « Qui ce malin avait desclose cr Sa robe de pourpre au soleil, « A poinct perdu ceste vesprée « Les plis de sa robe pourprée (( Et son teint au vostre pareil. »

La strophe suivante, où Ronsard dit :

« vraiment, marastre nature, « Puisqu'une telle fleur ne dure (( Que du matin jusques au soir!»

n'est-elle pas l'écho de ces vers de Des Periers, cités plus haut?

« Tant de prësens, tatit de beautés nouvelles, « Brief tant de biens que nous voyons florir, « Un mesmejour les faict naistreet mourir.

(c Des roses Faage est d'autant de durée « Que d*uQ seul jour la longueur mesurée. »

La conclusion des deux poètes sera la même. Bonaventuredit:

« Vous donc, jeunes fillettes,

(c Cueillez bientôt les roses vermeillettes « A la rosée, ains que le temps les vienne « A dessécher; et tandis, vous souvienne <f Que cette vie, à la mort exposée, « Se passe ainsi que roses pu rosée. »

Et Ronsard, après Bonaventure, s'écriera :

« Donc si vous me croyez, mignonne, «'Tandis que vostreâge ileuronne « En sa plus verte nouveauté, <( Cueillez, cueillez vostre jeunesse :

« Comme à ceste fleur, la vieillesse t( Fera ternir vostre beauté. »

C'est encore Tidée du fameux Sonnet à Hélène :

a Vivez, si m'en croyez, n'attendez à demain, « Cueillez, dès aujourd'hui, les roses de la vie^ »

' Nous avons nommé plus haut Olivier de Magny. Il y a encore en efTet une réminiscence de ce Poème des roses dans les Gayetei d'Olivier de Magny (pa-* bliées pour la première fois chez Jean Dallier à Paris, 1554). Voir éd. Leroerre» p. S9 et ss. « D*une rose citeiUie au mois de mai, » On remarque chez Olivier de Magny, dont la phrase et le vers sont déjà bien plus nets et plus coulants que chez Des Periers, la trace de certains procédés que l'école gauloise affectionnait. Ainsi l'emploi de ces diminutifs chers à Bonaventure.

Magny écrit par exemple :

« Ma Mignarde Nymphelette,

R Ma Nymphe Mignardelettc », etc.

£t ailleurs :

« Puissai-je encor par terre voir n Les ciseaux de ma Nympheictte, H Et, les luy baillant, recevoir « Un baiser de sa boucheletle I »

Cela ne fait-il pas songer aux roses vermeillettes, aux gouttes grosselettes, aux

AlloBs plos loa : bien que boIk pofie^ {Wir k <mm)(^ ^ ralfaire de ses tws, se raïudie à Técole nMKitiqii^ «^'«nl toate autre, on peot BénMKMis, su» être «>c»sé d« puni pris, reooDiiailre dans oeitmes pièces du AtomY 4n iViV vres un sensible eflbrt vers nne poésie plus souple el plu» soigneusement rfaythinée qoe odle de dément Marot et i)^ ses adeptes. En ycid une preuve. On lit dans les .Aimmr.x^ de Ronsard ', une Clianson à Marie, dont nous transcrivons ici les deux premiers couplets:

« Qaand ce beau printemps je voy,

« Taperçoy « Rajeunir la terre et Tonde, « Et me semble que le jour

« ElTamour, « Comme enfans naissent au momie.

« Le jour qui plus beau se fait,

« Nous refait « Plus belle et vende la terre :

€( Et amour, orné de traits

a Et d*attraits, « En nos cœurs nous fait la guerre. »

Sainte-Beuve, dans ses Œuvres choisies de Ronsard* ^ û reproduit cette chanson. Il ajoute :

c( Ce rhythme, dont Belleau plus lard fit usage dans sa « charmante pièce d'Avril, parait être de Tinvention do « Ronsard ou de Du Bellay, car c'est dans les poésies de ces (c deux écrivains qu'il se montre pour la première fois* On « sent assez tout ce qu'il a de curieux, de vif et de près* « saut; pourtant il ne survécut guère à la Pléiade, etttfr^ •i lyriques des deux derniers siècles Tout laisf^' tomber en

> Ub reste, tiwirilw ■(înir f pTnjiif PWffifft irynrv«iir| le» ^mmiU^, l^Mf éd.

* P. 4j fl«w

« oubli. Le spirituel Hami lion essaya deTemployer dans une <( de ses chansons, mais avec peu d'intelligence et sans (( succès. L'auteur du présent commentaire a lui môme osé « remaniercerhythmedélicatdansunebagatelleintitulée: la « RimCy qu'il se permetttra de consigner ici comme un bom- (( mage oQertaugrandinventeurlyrique du seizième siècle.» L'éminent critique ne se doutait pas que cet hommage s'adressait, avant Ronsard, à Bonaventure Des Periers qui, le premier, employa ce rhylhme. En effet, la pièce intitulée: (( Le cri touchant de trouver la bonne femme » a dû servir de modèle à Ronsard.

« Qui est-ce qui trouvera

« Ousçaura a Femme bonne oa vertueuse?

(( Le guerdon qu il en aura

(( Passera « Toute perle précieuse.

tt Elle applique son désir

« Pour choysir u Et du lin et de la laine, « Et en besongne à loysir ;

c( Son désir (( Est de prendre soing et peine. »

Même Des Periers surmonte une difQculté de plus en s'astreignant à faire rimer ensemble le premier vers, le second, le quatrième et le cinquième. Ronsard a encore adopté ce rhythme dans son Ode à Monseigneur Charles duc d'Orléans \ et dans une de ses « gayelez », intitulée : les Bacchanales^.

De même la Queste d'amytié ^, de Bonaventure, pourrait bien avoir été le modèle^ de Ronsard pour son Ode sur feu Lazare de Baif{\ 550).

' Éd. Blanchbmaik, II, 190.

' Ibid.f VI, p. 358 itiss.

' Recueil des OEuvres, p. 4g.

* OEuvres de Eonsard, II. p. 404.

Des Periers dit à la reine de Navarre :

« Fleur divine,

« Muse digne, « Favorisez par pi lié

t( A la veine

« Faible el veine « Qui va quérant amylié. »

Les vers de Ronsard débutent ainsi :

(f Si les dieux

« Larmes d'yeux « Versent pour la mort d'un homme,

« A ceste heure,

(( Dieux, qu'on pleure, « Et qu'en deuil on se consomme, m

Nous reviendrons sur les dififérents rhythmes de Des Periers, sur ceux, en particulier, qu*il semble avoir inventés lui-même ou imités des anciens. Mais nous tenions à montrer qu'il avait tenté de s'élever jusqu'à l'ode, et que le grand Ronsard lui-même parait ne pas avoir dédaigné ces premiers essais du poëte bourguignon. Il nous faut citer encore parmi les pièces dignes d'être signées d'un des membres de la Pléiade, les vers à Marot, père des poêles françois\ et surtout le charmant récit du Voyage de Lyon, à Notre-Dame de Vlsle^.

Avec quelle grâce il coule sa pensée dans le moule étroit de ces petits vers :

a Distant la Saône « Du Rhône fi Une lieue ou environ « Est risle , a L'isie genlile « Dedans son moyte giron.

* Recueil des OEuvres, p. 75.

' Ihid.f p. 54 et ss.

« L*aube vermeille (f Reveille « Du vert rosier les jetions ; « Rosée d S*est jà posée a Autour des petits boutions.

<f Les Lyonnoises (( Bourgeoises « Prennent cotte et corcelet, (f Huschées « Et resveillées (c Par le doulx rossignolet.

a Oyez-vous « Ce bruyt tant doulx <f Décliquer de la gorge tte « Du geay roignot, « Dulinot « Et de la frisque alloette. »

DesPeriers conserve celte allure pendant plus de soixantedix strophes , sans jamais paraître gêné. N'y a-t-ii pas là plus que le timide essai d'un versificateur de Técole marotique? N'y voit-on. pas, au contraire, l'effort sérieux d'un poète épris de l'antiquité ^, cherchant à plier une langue, roide encore, à des mètres nouveaux? Cette alternance de vers tantôt longs, tantôt courts, n'est-elle pas un souvenir de Pindare ou d'Horace? Nous aurons à examiner cette question de plus près; mais, en parlant de Ronsard, nous devions observer que Bonavenlure, avant la Pléiade, avait senli, deviné le besoin d*une réforme poétique.

Cette aspiration à un développement de la poésie française tenait sans doute, nous le répétons, à ce qu'il n'était pas seulement un rimeurde cour, mais un érudit, un lettré.

' Guillaume Colletet, dans la vie manuscrite de Bonavenlure Des Periers, Tait ainsi Téloge de cette charmante pièce : « Guillaume Des Autels, gentilhomme cliarolois, dans sa replicque aux fameuses défrenses de Louis Maigret, avance des paroles très-considérables en faveur de ce poète, lorsqu'il advertit les Fran-

POÉSIES. 14ô

on retrouve, du resle, dans ses poésies, un autre indice de la complète éducation littéraire qu*il avait reçue et s'était lui'-môine donnée; cet indice est un nouveau trait de ressemblance entre lui et les poètes qui, dans la seconde moitié du siècle, se rallièrent à Ronsard '• Des Periers, en effel, connaît la mythologie antique et rappelle souvent à son aide. Lui-même se donne le surnom de Dédains, et, sans parler du Cymbalum S/lundi, où chaque figure est recouverte d*un voile mythologique, on le voit, à chaque instant, dans ses vers, invoquer les dieux de l'Olympe ou les gracieuses divinités des eaux et des bois. C'est ainsi que dans la courte épitre à François I'' sur la mort du Dauphin, il cherche à tempérer la douleur du Roi par le souvenir des douleurs divines^. Jupiter pleurant Sarpédon, Junon se lamentant sur la blessure de Mars; et dans Tépitaphe même du jeune prince, la botte de Pandore trouve sa place'. Ailleurs, il parlera des Champs Élysées et de l'Ârverne^, ou décrira les tristes figures de Pluton et de Proserpine, et nous montrera les trois Parques et les juges des morts*. Cérès®, Bacchus'', Phœbus*, ne lui sont point

çois que la Bourgogne leur a produit le premier celuy qui a commencé à bien user de POde : « C^est Uonaventure Des Periers, comme montre son Voyage de risle, adjoutant qa^îl ne dit pas cela pour diminuer Thonneur deu a celuy qui de son temps en avait fait un œuvre entier, selon son advis, d^estre immorteliement leu et loué ; par où il entend sans doute désigner Pierre de Ronsard, qui fut effectivement le premier qui donna le nom grec ode à la chose qui estoit desja en usage et qui, pour n^eslre pas encore si belle ny si élégante, ne laissoit pas de tendre à une mesme fin. »

] Ronsard ne fit, il est vrai, que continuer Poeuvre de Le Maire de Belges et de Pécole savante du commencement du seizième siècle, mais avec plus d^ardeur, de suite et surtout avec un art supérieur. (Hatzfeld et Dariiestetcr, La Uttérature Jrançaise au seizième siècle, p. 124.)

' Recueil des Oduvres^ p. 108.

» Ibid., p. 109.

* Ibid.t p. 74-75. Épitre à Madame Marguerite, fille du Roy.

* Caresme prenant, Recueil des OEuvres, p. t70.

* Recueil dei OEuores, p. 60.

' Jbid.

* ibid., p. 65.

146 BONAYENTURE DES PERIERS.

inconnus, et la joyeuse troupe des Dryades, Piérides, Faunes et Tritons, hante familièrement sa poésie.

Ces quelques considérations, et les rapprochements que nous venons de faire, avec tout le respect dû au chef de la Pléiade, entre Des Periers et Ronsard, nous permettent, semble-t-il, de formuler plus nettement encore notre pensée. Bonaventure ne fut ni un grand poëte, ni un grand réformateur en littérature. La poésie fut pour lui une distraction, une consolation plus qu'un besoin génial. Son talent ne suffisait pas à le poser en maître, en modèle. D'autre part, la vie qu'il mena, le temps où il vécut, n'étaient pas propices à faire de lui un littérateur militant, avide de renouveler la langue et la poésie françaises. Il avait trop solidement pris pied à la cour de la reine de Navarre pour ne pas être un fidèle vassal de Marot, qui avait là, lui aussi, sa souveraineté; et il mourut trop jeune pour assister à la révolution qu'amena la Pléiade, et prendre parti contre elle ou pour elle. Des Periers ne prépare donc pas l'œuvre de Ronsard et de Du Bellay, mais il la fait pressentir; il ne diminue pas leur mérite, mais il é4ait digne de l'apprécier. Lui qui admirait les trésors littéraires de l'antiquité, lui, collaborateur d'Ëstienne Dolet et traducteur de Platon et d'Horace, n'aurait-il pas applaudi à « V illustration de la langue française » ; esprit remuant et chercheur, n'en aurait-il pas approuvé les réformes ? Lui qui voulait inventer des rhythmes nouveaux, n'eût-il pas, à côté de Ronsard, élevé des odes à ses amours et manié le sonnet avec autant de grâce et de finesse que le rondeau ou le dizain? En un mot, si Des Periers eût vécu jusqu'au temps de la Pléiade, ne s'y serait-il pas franchement rallié ?

On doit le croire; ce fait d'ailleurs n'eût pas été surpre-

nant. Outre les causes particulières que nous avons indiquéeSy il en est une plus générale. Toute révolution a ses avant-coureurs secrets. Tout bouleversement se fait pressentir par des indices manifestes et se prépare lentement, par un secret travail de cristallisation. La réforme que la Pléiade opéra fut sans doute l'œuvre d'un groupe d'hommes de génie, d'esprits audacieux et novateurs; mais ils comptaient parmi les poètes de l'ancienne école bien des amis qui, peu à peu, adoptaient leurs idées et se trouvent cités côte à côte avec les Ronsard, les Dorât, les Jodelle et les Du Bellay. En voici un exemple, que M. Félix Frank, avec sa sagacité habituelle, a relevé dans les œuvres d'un poète du milieu du siècle, Loys le Caron, l'un des plus fervents adeptes de la nouvelle école.

Dans le volume publié par lui en 1554, chez Gilles Robinot , sous ce titre : La poésie de Loys le Caron, Parisien, en cent sonnets, avec plusieurs odes et deux petits poèmes, le Démon d'amour et le Ciel des grâces y se trouve un passage qui atteste ses relations avec divers auteui*s appartenant à l'une et l'autre école.

« Mais quelle troupe chantante !

<( Mais quels poètes sacrez !

« La ialousie me tante

« De les veoir en telz degrez.

a Ronsard, Saint Gelais, hdelle,

a Sceue, Bellay gracieux,

a Dorât, Muret immortelz,

a Peruze, le Masconnois ^ y

tt Bai/, Panias, Alsinois^

t< Tahureau et Desautelz,

n Magny, mon de Mes/ne encore,

a Vous loutz que la France honnore,

o Vous autres que la faconde

a Fait reluire admirëment.

<f De vostre langue féconde

' Pontos de Tyard on Gratien Chandon ; mais plutôt le premier, très-connu sous le nom de Masconnois.

« Prodiguez Tor clairement.

« Quoy? mon Pasfptier amoureux, « Veux-tu embrasser ma Claire » ?

« Nul est que plus eir éclaire « Que ton Monophile * heureux ; (( Pascal^, Durban, mon Capel, « Gohorry, le Quercynois *, (( Qui ont rendu au François <c Un vaillant bruit éternel, <c Gruget et toute sa bande a Qui en mémoire se bande. »

c( Je n'insisterai pas davantage, dit M. Frank, au sujet des « relations ou des sympathies qu'atteste la citation des noms ce de ces contemporains, de ces compagnons de la Reine de « Navarre, parmi lesquels on distingue le futur éditeur de « ses ConteSy Gruget, et la nièce tendrement affectionnée de « cette a première Marguerite des princesses », patronnant (( comme elle les arts et les lettres; Muse royale et bienfaits santé aussi, pareillement saluée par les invocations des a Ronsard, des Magny, desTahureau et toute leur pléiade. »

Parlant des ressemblances qu'il observe entre Le Garon et Olivier de Magny, après avoir cilé les noms de leurs amis communs, M. Frank ajoute :

« Comme dans les pièces liminaires des Comptes du monde « advenlureux ^ y les deux écoles, l'ancienne et la moderne, « la demi-gauloise et la ronsardisante, se donnent ici la « main. »

L'une de ces pièces, signée : Une demoiselle favorable^ confirme ce fait :

« On y voit, en effet, les poëtes novateurs, Ronsard et <( Du Bellay, unis dans une louange égale avec les prosa-

1 Titre «l'un ouvrage de le Caron.

' Tilre da premier ouvrage d^Estienne Pasquier. ^ Les Gayetez de Magny lui sont dédiées.

* £n marge de cette ligne est portée dans Toriginal la mention : de Vcmassal, qui s'applique évidemment au surnom de Quercynois. ' Op. cit., I, p. 10, 88.

POÉSIES. i\9

c< tenrs A, D. S. D., Tantear des Comptes du monde advenc( tureucoy et Herberay des Essars, le traductear des Amadis, a appartenant tous deux au mouvement littéraire des années « antérieures, au groupe intermédiaire de la reine de Nace varre, de Clément Marot, de Bonaventure Des Periers et a de leurs émules: Saintr-Gelais, Maurice Scève ', Hugues (( Salel, Claude Gruget, Denisot, cités dans la note précécc dente. Jacques Peletier affirmait cette alliance , lorsqu'il (c souhaitait, vers 1 554, la bienvenue au poète Olivier de « Magny, passant par Lyon pour gagner Tltalie.

(( Un instant compromise par les hostilités réciproques (( de Mellin de Saint-Gelais et de Ronsard, elle était vite (( scellée par la réconciliation qu'amena Des Autels entre a les deux partis. »

Ce que nous disions à propos de Bonaventure se trouve donc ainsi renforcé par une observation générale émanant d'un chercheur, d'un érudit passionné du seizième siècle. Certes, les deux écoles, celle de Marot et celle de Ronsard, sont bien distantes l'une de l'autre ; mais les textes que nous avons cités laissent croire que, si Bonaventure ne fût pas mort en 1544, il aurait, lui aussi, pris sa place dans ce cercle de talents si variés, que la Pléiade unifia peu à peu, après s'être entièrement dégagée, « par le temps écoulé et (( par les morts survenues, de toute influence étrangère à <c ses propres tendances».

Nous ne saurions terminer ce chapitre, où nous avons particulièrement insisté sur le goût de Des Periers pour les classiques anciens, sans dire quelques mots de ses essais de

> « Ce fust, dit Pasquier en parlant de la Pléiade, une belle guerre que Ton entreprint contre l'ignorance, dont j'attribue Tavant-garde à Sève, Bèze et Pelletier. » Recherches sur la France, Vif, ch.vii, p. 610. Cf. £d. Feucèhe, 11, p. 21.

150 BONAVEMTURE DES PERIERS.

traductions en vers. 11 nous en est parvenu deux. L'une est tirée d'Horace; Tautre, soi-disant de Sénèque, et intitulée: Traité des quatre priticesses de vie humaine * .

La traduction d'Horace est la paraphrase en vers blancs de la première salire ^. Est-ce le seul essai que fit Bonaventure de traduire en vers les mailres de Tanliquité ? Prosper Marchand ^ a l'air de croire qu'il est resté « quelques traductions d'Horace, par Des Periers, dans certains mémoires manuscrits qu'on lui attribue », et dont nous n'avons pu retrouver la trace. Paul Lacroix a même avancé qu'il pourrait bien être l'auteur d'une traduction de toutes les epttres, imprimée à Lyon en 1537*. M. Lacour pense que cette tentative de traduction dut être conseillée à Bonaventure par son ami Jacques Peletier, Tun des premiers traducteurs en vers des œuvres d'Horace.

La pièce de Bonaventure qui fut insérée par Antoine Du Moulin dans le recueil de ses poésies est en vers blancs. L'auteur, en supprimant la rime, a éludé ainsi l'une des plus graves difficultés de notre prosodie. Néanmoins, cette prose, scandée en vers de huit syllabes, offre encore une certaine harmonie. En général, Des Periers serre le sens d'assez près, et plus d'un passage est adroitement rendu :

ce D'ont vient cela, mon amy Pierre, que jamais^ nul ne se contente de son estât, soit que Fortune le luy ayt offert et donné, ou que luy-mesme l'ay t choisy pour certaine cause

1 Voir plus haut, p. 123.

^ Des mal contens. Recueil des OEuvres, p. 97.

3 Dict. histor., Il, 79, A.

* Nous n^avoDs pu nous procurer ce rarissime volume. Voir la notice en tête de rÉdit. du Cymbalum Mttndi^ Paris, Dflahays, 1858, p. xxxii et note 2.

^ « Qui fit, Mœreaas, ut iieino, quam sibi sorlcm

n Seu ratio diderit, seu (ors objcc^nt, illa « Conteotus \ivfct, laudet diversa sequentes? « O fortiinati iiierca tores ! gravis an ois « Miles ait, mullo jam fraclus membra labore.

?«itSlES. Ut

et laisoB ? Qme les aMtèaMb sost Imwcox! dict le ti^I soakbid qui se seal KMit rospo àt peine el de coups. ^

Pais, coBBe cette bagae rapide el hrosqiie dii seiiièaie siècle raid hien b phrase Tire el ealreeoQpée du po^te latin':

« Si quelque Dieu disait ainsi à Idie manière de gens : a Çà qoe je donne à nn chaciin de tous ce que plus il détt sire; toy qui estob sonMart nagnères, à ce coup marcc chant deviendras; et tous. Monsieur le conseiller, serez a bon homme de village. Or poisqu'avez changé d'estatz, cr vuydez d'icy, allez-vous en, sus, haye, avant, qu'allen- (c dez-vous? »

Quelle jolie hardiesse d'expression, lorsqu'il parle de la fourmi qui n*est pas « nonchalante de Tavenir » ! Quelle heureuse inversion il sait trouver pour traduire mot à mot

le vers latio^ « Comme faict le petit formy, de grand

« labeur parfaict exempte, qui porte et traîne à tout sa (c bouche, tout cela qu'il peut au monceau qu'il faict, luy « qui n'est ignorant, ny nonchalant de l'advenir. »

Citons encore un passage où le traducteur a su conserver en français la malicieuse intention et le pittoresque langage du satirique latin. Comparant le riche à Tantale, il s'écrie :

« Pourquoy ris-tu ? C'est de toy même que, le nom seu- « lement changé, la fable est feincte et racomptée. Tu dors a dessus tes sacz d'écus en souhaitant davantage, et, « comme si c'estoit relique, es contrainct de t'en abstenir

' « Si quis deus : En ego, dicat,

n Jam faciam, quod vultis : en s tu, qui modo inilea, «I Mercator ; tu conaultus modo, rusticus : hinc vos» » Vos hinc mutatis dUcedite partibus... Eia, 'c Quid statis?... »

« aicttt

. ' « Parvula (nam exeroplo est) roagni formica laboris

« Ore trahit quodcumque potest, atque addit acervo » Quem struit, haud îgnara ac non incauta futur!. "

152 BONAYENTURB DES PERIERS.

c( et n'en prendre que le regard, tout ainsi que d'un tableau (( peinct^ » Ces exemples suffisent à montrer comment Bonaventure pénétrait la pensée des maîtres anciens et l'adresse avec laquelle îl savait les traduire.

Quant à la traduction du traité : De quatuor virtutibus cardinalihus^ j Tœuvre de Des Periers, que nous avons comparée avec l'original, est une imitation assez fidèle du texte latin. Les vers n'offrent rien de saillant, et, comme la pensée qu'ils expriment est souvent fort abstraite, ils manquent en général de souplesse et de facilité. Cependant, quelques-uns de ces vers sont plus facilement tournés, et le poëte gaulois reparaît sous le masque d'emprunt du traducteur :

« Le ris, vrayment, doit bien estre reprins, c( Qui sans mesure en la bouche est comprins, (( Ou esclaffé tant que la gorge en fend, <( Tel que le faict ou la femme ou Tenfant.

« Le ris maling, foi, hault et desdaingneux, a Ou de meschef d*autruv, est ris havneux.

« Si aux propos joyeux es invité, a Traiter les dois avecques dignité, o Si sagement que quelcun ne s'en fasche ; « De les ouvr on ne t'en tienne lasche.

c( En toy ne soit donc flatteuse risée,

(( Maintiens plus tost civilité prisée.

m Tes plaisans dictz soient faictz sans mosquerie,

« Tes mots joyeux soient dictz sans resverie,

<f Ton ris sans moue, et sans cry ton parler ;

c( Sans bruvt aussi doit estre ton aller. »

Pour terminer ce qui a trait aux traductions du poëte Des Periers, nous devons trancher ici une question d'au-

I « Qaid rides? motato nomine, de te

<c Fabula narratar. Congestis ondique sccis R Indormis inhiaos et tanqitam parcere sacris « Cogeris, aut pictis tanquam gaudere tabeilis. » ' On a souvent imprimé à part cet opuscule. Hain décrit sous les numéros 14614 à^ 14632 dix-DCuf éditions différentes du Traité de quatuor virtutibus cardinalîbus imprimé dans le quinzième siècle avec ou sms date. La traduction de Des Periers parut avec VAndrie.

thenticité souvent débattue au sujet deVAndrie de Térence.

Des Periers est-il l'auteur de cette traduction en vers ? Ni Charles Nodier, ni Paul Lacroix ne le mettaient en doute. M. Lacour n'admet pas que cette œuvre soit de la plume de Bonaventure; il ne Ta ajoutée au Recueil des Œuvres édité par Du Moulin que par une sorte de condescendance envers une erreur quelquefois admise. La bibliographie doit nous venir en aide pour trancher cette question. La première édition, que personne n'a vue, et que citent seuls l'abbé Goujet etleP.Niceron, parut en 1 537, à Lyon, chezThibaud Payan\ L'édition suivante, de 1555, fut aussi donnée par Thibaud Payan. C'est probablement une reproduction de celle de 1 537* En voici le titre exact :

Premiérecomédiede Térence^ VAndrie, nouvellement traduite et mise en ryme françoyse. Plus un Traité des quatre vertuscardinales^ selon Serièque. A Lyon y par Thibaud Payan^ 1 035-.

Il faut observer que le nom de Des Periers ne se trouve que sur le titre spécial de la partie du volume renfermant la traduction du Traité des quatre princesses de vie humaine. En tout cas, ni dans Tune ni dans l'autre de ces deux éditions, VAndrie ne porte le nom du traducteur. Paul Lacroix explique la disparition de tous les exemplaires de l'édition de 1537, par la défaveur qui s'était alors attachéeà l'auteur du Cymbalum Mundi.

> Beacch\mp (Recherches sur le théâtre de France, 1. 1, p. 329) ne met pas son^ existence en doute, et C. Nodier dit « qu'elle lui est démontrée ». Saint-Léger prétend quelMmfrie fut imprimée en 1537 chez Tliibauld Paysan (sic), in-8, puis, en 1544, chez de Tournes, in-8 (il confond avec le fiecue'U des OEuvres), Papillon {Bihl. des auteurs de Bourgogne) indique une édition de lô44 aussi inlrouTable que celle de 1537.

On Toit que les bibliographes avaient livré carrière à leur fantaisie an sujet de Pœuvre qui nous occupe. (Cf. Lacodr, Op. cit., p. xxxiv et 188.)

Le plus sincère témoignage nous semble être fourni par Do Vbrdier, Op. cit.,

III, p. 374. Il coUationne ainsi le volume : Première comédie de Térence intitulée VAndrie, mise en rime françoise par traducteur inconnu, à Lyon, in-8, pa* Thibaud Payan.

Cet argument ne nous semble pas péremptoire; en 1538, Des Periers rééditait à Lyon le Cymhalum Mundi; et le Voyage à Vhle Barbe^ en mai 1 539, prouve, ainsi que nous Tavons constaté, que le valet de chambre de la reine de Navarre était encore fort bien accueilli et considéré '.

(( Il est impossible, ajoute Paul Lacroix, qu*on ait d songé à réunir, en 1555, deux ouvrages aussi disparates (( que cette comédie de Térence et le Traité de Senèque, (( si Bonaventure n'avait pas été le traducteur de Tun et de (( l'autre , d'autant plus que le Traité des quatre prin- « cesses de vie humaine avait déjà paru dans les œuvres de (( 1 544. »

Cela encore ne nous semble pas une preuve de l'authenticité de la traduction. 11 se peut fort bien qu'on ait réuni en un volume ces deux œuvres, l'une d'un auteur connu, l'autre anonyme, alors que l'une et l'autre étaient des traductions du latin en vers français; il n'était pas rare de voir réunir ainsi les écrits de différents auteurs sous la même couverture. Nous en avons un exemple dans le volume retrouvé par feu M. le baron James de Rothschild. Les vers de Saint-Gelais occupent une moitié du volume, et les poésies « tant de Bonaventure Des Periers que d'autres /

poètes françois d, sont contenues dans la seconde moitié^. Il est enfin à supposer que, si cette traduction de VAndrie 1 avait passé à l'époque pour être l'œuvre de Des Periers, J l'éditeur Thibaud Payan eût mis son nom en tète du volume, j et non sur le titre particulier du Traité des quatre princesses f de vie humaine. Ainsi tous les indices fournis par la biblio- f

' Nous en dirons autant de Pédition de 1555. Pourquoi aurait-on hésité à mettre le nom de Des Periers en tète du volume contenant VAndrie et les Qttalre Prin^ cesses, alors que de Tournes, en 1544, avait publié \e J^ecueil des OExivres, et qu'en 1558 Robert Granjon éditait les Joyetix Devis?

3 Voir bibliographie.

graphie doivent nous empêcher d'accorder à Bonaveoture la paternité de cette iraduction.

D'autre pari, la dédicace » aux lecteurs », placée en tête <3e la traductioD, semble conârmer notre point de vue.

■ Je commençai cette traduction,

«Jit l'auteur,

H Quelque temps ha

Comme par passe temps, a J'ï employais quelque peu do mon temps fl Après avoir longuement travaillé fl En un autre art où Je suis appelé, B Qui ne permet qu'ailleurs le cœur s'addoniie, n N\ que grand temps à mon plaisir je donne.

« Aussij'ay bien esté aucunes fo^ s

■ Sans y toucher plus de cinq à st\ mois. »

Ces vers sont-ils de Des Periers?

' Si cette traduction a été éditée en i 537, qtiel serait l'autre art auquel notre poêle aurait été appelé et qui l'aurait obligé à laisser quelquefois son travail, sans y loucher plus de cinq à six mois ?

Est-ce bien ainsi que devait parler un homme qui avait cousacré toute sa vie aux lettres et qui n'avait jamais songé à un autre art? Ne doit-on pas supposer plutôt que ces vers sont d'un homme très-occupé tTun métier, littérateur par goàt, rimeur par occasion et à moments perdus ? Ainsi ne pourrait-on pas chercher l'auteur de ces vers parmi les nombreux typc^raphes lyonnais du temps, amis des Lettres autant que de leur art, qui passaient leurs loisirs la plume à la main?

L'auteur dit plus loin qu'il ne songeait pas d'abord à publier son œuvre, nuls qu'il se plaisait à la lire

■ Avec aucung am> prnez

■ Ou. en lisant, ain^i que tous Mvez < On repolliiet on lime iiiujuur&.

• De bici autsi. île U à quL'l<|ues j'iurx.

156 BONAYENTURE DES PERIERS.

« Je le trouvai un peu plus gracieux a Que de coutume, et qu'il contentait mieux c( Les escoutants ; tant que je Jeur promis c( Le publier. »

Nous ne pouvons nous figurer Bonaventure entre les années 1535-1537 \ menant une vie telle que nous la dépeint le traducteur dans sa dédicace. Cette période de l'existence de Bonaventure fut très-probablement, partagée entre ses voyages à Avignon, à Montpellier, dans les vallées vaudoises, et ses travaux avec Olivetan et Dolet. Or, l'homme qui a écrit les vers ci-dessus devait mener une vie sédentaire, uniformément remplie par la besogne quotidienne; il consacrait ses rares loisirs à converser avec des amis lettrés ou à repolir et limer comme par passe-temps une œuvre de

longue haleine.

Enfin, il dit en terminant : « Excusez que cecy n'est que

mon apprentissage y qui vous promet quelques cas davantage. » Des Periers, en 1537, portait déjà le titre de valet de chambre de la reine de Navarre. Il était un érudit, un poëte aimé des Lyonnais, et cette trop grande modestie eût été, de sa part, de Taffeclation.

Quant à la valeur de la traduction elle-même, deux critiques Tout appréciée, et cela très-difiéremment. Madame Dacier, qui Tavait parcourue, dit :

(( J'en ai assés veu pour plaindre le sort de Térence d'ace voir à ses côtés des compagnons si indignes de lui. »

Gouget, bien moins sévère, s'exprime comme suit :

(( J'y trouve ce naïf et ce naturel qui ont fait tant de « plaisir dans cette traduction de Y Eunuque (de Baïfj, et je ce puis dire même qu'à l'exception d'un petit nombre de « passages, la version est exacte et fidèle. Il y a des en-

1 Ce travail, que Pauteur dit avo'r interrompu aucunes foy s plus de cinq ou six moySf doit bien avoir duré plusieurs années.

(( droits un peu paraphrasés, mais il y en a aussi qui sont « rendus avec une précision dont madame Dacier elle- « même s'est quelquefois écartée. »

II blâme ensuite Des Periers d'avoir employé trop de proverbes et de n'avoir « pas su trouver, en bien des endroits, a des termes convenables à la délicatesse de nos mœurs ».

A notre avis, au cas même où les motifs allégués plus haut ne nous auraient déjà fait rayer VAndrie du Recueil des Œuvres, l'étude seule de la versification nous y autoriserait. Certes, Bonaventure a commis des vers qui nous paraissent faibles. Mais il n'a jamais laissé passer des négligences comme celles qu'on peut relever dans cette traduction.

Ainsi, dans le prologue, l'auteur dit:

c( Ce nëantrnoins, il est là demouré

« En attendant quelque faveur meilleure

« Des temps, quel n'est en règne pour celte heure'. »

Cette phrase coupée en deux, cette élision facile à éviter à qui sait manier les vers, tout indique un versificateur bien novice. Or, en 1537, Bonaventure ne se fût pas permis de semblables licences. Plus loin, dans le prologue, le traducteur fait rimer mieiLx et Gruinus, ce qui donne, observe M. Lacour, une idée singulière de la prononciation de l'auteur. Nous aurions à fournir bien d*autres exemples de semblables négligences, mais il nous parait que l'ensemble des objections déjà mentionnées suffit, et que l'on ne peut, sans être accusé d*entêtement, ajoixier V Andrie au bagage littéraire du poëte bourguignon.

^ Becueil des OEuvres, p. 189 (de Védition Lacour).

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