LA PROSODIE DE DES PERIERS
Bien que Tœuvre en vers de Bonaventure Des Periers soit peu considérable, elle offre une grande variété de rbythmes, les uns nouveaux, les autres déjà usités par les poètes contemporains. Examinons-les méthodiquement.
Suivant les principes et les habitudes de Marot, Des Periers se sert peu du vers alexandrin*. « Il le voit du (( même œil qu'il verrait la Joyeuse de Charlemagne ou a une vieille armure trop pesante, et ne se sent pas de « force à le porter. L'honneur d'avoir soulevé et com- (c mencé à dérouiller le vers héroïque appartient en K entier à Ronsard et à son école '. »
Le vers qu'il adopte le plus souvent est le décasyllabe, que tous les vieux poètes ont aimé, dont Marot a si bien compris et fait sentir le charme et la légèreté, et « duquel i< on pourrait dire que son irrégularité même est une espiè- « glerie de Tamour' ». Comme Marot, Des Periers évite
' On ne trouve que deu3c courtes pièces dans le Recueil des OEuvres où Des Periers ait essayé des vers alexandrins : Salut à la Reine de Navarre, Recueil des Œuvres^ p. 143; D'une mule qu'on menait vendre, ibid., 159.
» Saintc-Bcute, Op. cit,, p. 32.
3 Sainte-Beute, Op cit., p. 31.
160 BONAYENTURE DES PBRIERS.
que la césure tombe sur une syllabe muette, du moins sans qu'elle s'élide. G^est ainsi qu'il dira :
« Puisque je sais de quelle humanité « Elle est douée en tout temps et saison
a Car je t'ay veue au milieu de TÉglise « Une piteuse et griefve maladie, etc. »
II n'aurait pas dit :
« La piteuse, la griefve maladie. »
C'est à Jean Le Maire de Belges que l'on doit cette réforme dans la prosodie française. Marot avait appris de lui à observer cette règle nouvelle. Il dit dans la préface de V Adolescence Clémentine * :
(( Nous commencerons par la première églogue des « Bucoliques Yirgilianes, translatées (certes) en grande u jeunesse^, comme pourrez en plusieurs sortes congnois- « tre, mesmement par les coupes féminines que je n'obser- <c vois encore alors, dont Jean Le Maire de Belges (en les xc m'apprenant) me reprint. »
Mais, si Bouaventure a le respect de l'élision lorsque le premier hémistiche se termine par une syllabe muette, son oreille est moins sensible quand cette syllabe survient au milieu du vers. Tantôt en effet, il s'en sert comme d'une «yllabe sonore :
a Comparez puis à pluye ma doctrine
« Et mon parler à rouséecoulant^. o
Tantôt il fait l'apocope :
* Éd. Janet, t. IV, p. 1S9.
* Nous avons déjà fait observer que les traductions de psaumes et de cantiques doivent avoir été faites par Des Periers lors de son premier séjour à Lyon, soit vers 1535. Il a pu dans la suite chAtier sa poésie.
FIC'501'ÎI. 161
« Alèsre. wàmstmie ^ douiof li
« Toorj{>iii^lani£"ae£bra§^. •
Ou encore :
« Las! qiMlI^ («itiéil y ka an hoDl«iii'.
« Le plus fipfsrhaml k Toie àt sahit', eCc »
Les D^igenoes d'ailleurs sont assez rares, et le reproche ne peut en être adressé ao seul Booairentiire; les poètes de ce temps se sont tous rendus coopables de semblables licences. Conmie eox aussi, comme Marot, son maître, il se permet de fréquents enjambements qne Tallure du vers décasyllabe et le ton de la poésie où il s*emploie suffisent à légitimer^. « Toujours rempli des Grecs et des Latins, dit « la Harpe, Ronsard lui-même va sans cesse enjambant d un (c vers sur Tautre. » Citons encore deux passages où Des Periers, en voulant rechercher une rime riche et bizarre, s'est permis un enjambement forcé :
a Soient tes désirs et tes souhaitz mis en ce
a Que désirer peoz des bons en présence^
« Quand à son loz rien ne t*y cognois, en ce a Qu'il semble, à veoir, que tu veuilles tascher o La plus grand' part soubz silence cacher*. »
Ici et là, d'ailleurs, dans les œuvres de Bonaventure reparaissent même de ces enfantillages poétiques, parfois élégants^ souvent ridicules, tels que les affectionnaient les
> Recueil des Œuvres^ p. 103.
* Recueil des Œuvres, p. 130.
* Recueil des Œuvres, p. 169. Caresme prenant. Dans les chansons (p. 105) nous relevons ce Yen qui nous semble avoir subi une altérafion :
R Car la oomplaincfe ne peult mon mal estaindre. >
11 y a là une véritable faute de quantité qua Bonaventure ne peut avoir commise.
* « Les poètes de ce temps font perpétuellement la même faute », dit Quicberat, et il cite à Tappui Baïf, Régnier et du Bartas. Et plus loin : « L'enjimbement est admis dani le vers de dix syllabes »
* Recueil des Œuvrts, p. 1 18, v. 17 et 1 S.
* Recueil des Œuvres, p. U5, v. 2.
«poètes du commencement du siècle et qui ont tenté parfois ^arot lui-même.
Tantôt ce sont des rimes équivoquées, oc où les dernières -« syllabes d'un vers sont reprises à la fin du vers suivanf, '(( dans un sens dilTérent, souvent avec une orthographe « tout autre ^ ». II écrira par exemple à la reine de Na- 'fivarre :
c( Servir pourray d*un bien franc aumosnier, « Car je ne sçay point l'aumosne nyer, « Ou si tu veulx que sois ton secrétaire, « Jescaurais bien le poinct du secret taire*. »
Le Recueil des Œuvres nous fournit cent exemples de -vers semblables*.
Ailleurs ce sont des rimes kyrielles, comme dans la Bal- 4ade à la Royne de Navarre ^, où chaque dizain est formé -de rimes été, son^ elle, t'en, et où ce même vers reparaît a Ja fin de chaque couplet :
a Je luy fais tort, que ne luy rendz lé sien. »
Nous en avons un autre exemple dans les chansons à •^Claude Bectone'.
Puis des rimes enchaînées, parentes de la rime annexée.
'« Ijà rime enchaînée reprend au commencement d'un vers
(c le dernier ou les derniers mots du précédent, de manière
a à produire non pas une parité de sons, mais un enchal-
« nement de sens^. »
« Par ton regard tu me fais espérer,
« En espérant, n'y coavient endurer,
a En endurant ne me fault jà complaindre, etc." »
* QuicuERAT, Op cit., p. 462.
'^ Recueil des Œuvres^ p. 140.
' Voir p. 73, 108, !36, 140, 147, 152,159, 166,etc.
* Recueii dés Œuvres, p. 139.
^ Voir p. 163, 164 et notre Appendice.
'* QUICBERAT, Op cit,^ p. 46 t.
^ Chansons, Recueil des Œuvres^ p. 16ju:
Ces qaelqoes observadoos naos prouveat ((ui» Des Perieis a osé àa vers iit*c3syQabe soivaiU les n^nes rè^» que Bbrot et ses cootempotaiBS. E a, « ouixe. à Tes.Hit'''^ d'aarifBs poètes', cherché à en ■odiâer t> coupe es bisaat tomber b césure après [3 cia jaiéfiie syllabe. II but hn ii pièce iatitolée Carame prmani en turjl'miam*. Ce »ol Ini-aène indique Li coupe du Ters ta Jeux bêflùstîcht;^ ^tn de cinq syllabes :
€ Caresme pmunC c'est pour «nv le liuii'iif.
« Le dubie li'isfer fins ioâatubie. MC- ■
R^ier-Desmarais, ea ItiTO, composa des vers sur c^ rbylbme :
■ O^K l'hocDme Kl. TiauDclrQ. niw K>it>I« cboeip.
■ li s'aime poortant, s'applaodil, s'unfijcw.B
L'abbé'poëie se fit passer pour ea ^tra l'iuvealeur, igaoraot saos doute la poésie de Des Periers. Voll«iro, uou sans raison, trouve que ce rhythme présente une ct>r(«iuo monolonie : « Ce genre de vers français, dit-il, no poii- 1 vant avoir que dos hémistiches de cinq sy)lubo3 t^gHlM, n et ces deux mesures étant trop courtes et trop ruppro* « cliées, il en résulte nécessairement coite unirurunti^ <( ennuyeuse qu'on ne peut rompre comme dans lus vers « alexandrins. »
« ..... Ces vers de cinq pieds, à deux hémistichod égaux, « pourraient se soulTrir dans tes chansons, maid ils ne
■ Vojei le tvcuveau Reeutit <te conlut, dlli fabliavx, publld (wr M iiiixti. (Il, p. 377). Il »'j trouTe une cImdmd «ur u rliythmo i
■ Amt Mt éaAe de tout bien anUailrt.- .
■ Je (U l'antre Jour le ciel su* H Tendre,
■ Dlen ToUit d'Arrai iM mottelt iiiiTerdra. ■
cr. QmCBEHjiT, Op. eH„ p ITH. Uo autre exemple roolniincieiie*! : li jardin amounux, eoHlenanl loutei Ut riglrt d'amour. Ljaa, UOi. * ItieMll des Œiivrei, p. ia9.
161 BONAYENTUBE DES PERIERS.
« pourraient èlre tolérés dans des ouvrages de longue « haleine*. »
On sait que Béranger avait repris ce mètre, et que nos poêles contemporains l'ont gracieusement remis en honneur; notre langue, assouplie, s'y est plus facilement prêtée.
On ne trouve pas dans les poésies de Des Periers de vers de neuf syllabes. Mais le vers de huit lui est familier. Il remploie, comme le décasyllabe, dans les dizains, huitains, quatrains, chansons, épttres, rondeaux, et, en général, dans ses plus courtes pièces. Nous avons mentionné sa traduction d'Horace ' en vers blancs de huit syllabes, mais cette infraction à l'une des règles fondamentales de notre prosodie ne semble avoir été qu'un jeu de versiGcateur lettré. Des Periers respectait trop la rime pour songer à la détrôner.
Le vers de sept syllabes, que La Fontaine et Chaulieu ont su manier avec tant d'aisance, est fort ancien'; Bonaventure a composé sur ce mètre les deux pièces au Roi sur la mort du Dauphin ^ et l'épitaphe du jeune prince * :
« François ( que Dieu tienne en vie), « N'aves sur ton filz envie a Qu'il est possesseur des cieulx Et jà compaignon des Dieux. »
Le Cantique de Siméon^ est écrit en vers de six syllabes, ainsi qu'une petite pièce dédiée à Marguerite de
1 QUICHERÀT, p. 179.
' V. plus haut.
' Cf. QuicHERAT, p. 536. On trouvera des exemples de ce mètre dans Tiiibailt, dans le Nouveau JiecueU de M. Jubinal, dans Froissart, Alain Cbartieb, J. Ma^ ROT, etc.
* Hecuell des Œuvres, p. 107, 108.
* Ibid., p. 109.
* Ibld.,p, 87.
rïî<rKi, U3
Navarre % oà le pi]iHe CKin^ifie à la ftei»^ quo))^ i>$l $a devise :
« CeiC ton s)» ?^i£ ieïïù'^
On retroaTe encore des vers de sept et de six syllabes, ainsi qae de petits vers plus courts encore, dans des odes et chansons dont nous allons tenter d'anal vser les maires.
Noos avons dû, en parlant de Ronsard et des modèles qu'il a trouvés chez Bonaventure, citer quelques-unes de ces pièces où le poète boui^ignoD s'est élevé jusqu'à Tode, 11 n'est pas sans utilité ni sans intérêt de reprendre une à une ces diverses formes lyriques.
La première, la plus simple est composée de strophes de six vers*. En voici le type :
« Si mon style « Inutile oc Sent un coup vostre faveur, « Je ne doubte « Qu'il ne gouste « D*amyiië quelque saveur. »
Comme on le voit, la strophe est composée de six vers : savoir quatre vers de trois syllabes, à rimes féminines, rimant deux à deux, et deux vers de sept syllabes à rimes masculines, rimant ensemble, a Dans nos vieux poCl^m les a vers de trois syllabes sont fréquemment mélangés h ceux de huit et de sept sans former de stances régulière» n^ dit Quicherat*. Il cite Thibault, Christine, Marot, Du )k'llay« Mais les combinaisons qu'il indique ne sont pas celle» qua
> Recueil des oeuvre»^ p* 109*
' • QMsIe dêmyiié », «troplM a. Mecuiét de$ OguPrêÊ, p, kê. tmlU pf Ik»^
169 BONAYENTURE DES PERIERS.
nous relevons chez Des Periers, sauf un seul exemple emprunté à Michel Marot :
« Je n*ai grâce
a De l'audace a Telle que mon père avoit,
« Ni la Reine
« Souveraine « Dont si bien chanter souloit. »
Des Periers serait donc Tinventeur de cetle strophe reproduite après lui par Ronsard et par le fils du grand Marot.
Des Periers a même compliqué cette stro|)he dans les couplets de son Chant de vendanges ^ :
a Maint satvro
« Se retire a Des vignes à la maison,
« Tant pour rire
« Que pour dire « Des sornettes à foison.
« C'est bien raison,
« Veu la saison a De vendange tant chérie, <x Qu'on meine joyeuse vie. »
Ici le couplet est de dix vers. Le poëte ajoute à la strophe de six vers, que nous avons décrite plus haut, quatre vers, soit deux vers de quatre syllabes à rimes masculines plates, rimant avec le sixième vers, et deux vers de sept syllabes, également à rimes suivies, mais féminines. Nous n*avons pas retrouvé d'autres exemples de cette strophe, qui a dû être écrite pour s'adapter à un air alors connu.
Une autre combinaison du vers de sept et du vers de trois syllabes se présente, dans le Cri touchant de trouver la bonne femme * :
a Elle, pitoyable et bonne, a Tend et donne
' Recueil des Œtivres, p. 92.
* Recueil des Œuvres, p. 103.
riOSOBIE. 167
« Sa Baim on gist ponTdlé « Et oosâole par anmosoe
« La personne « Qtti est «n Béœasité ^ »
Observons que celle strophe de axTers en oHitient quatre de sept syllabes et seolement deux de trois. Les vers 1 , 3| 4, 5, sont de même rime. Le Ters 3 naie avec le vers 6. Ceux qui, avant oo après Booaventore, ont fait usage de ce rhythme ne se sont pas aslrrâits a n'avoir que deux rimes dans toute la strophe* Chez ces poètes, les vers 1 et 2 n*0Dt pas la même rime que les vers 4 et 5*.
Des Periers a mélangé aussi le vers de sept syllabes avec le vers de quatre et le vers de denx syllabes. L'épilre à Clément Marolj père des poêles francs ', est écrite en strophes de six vers.
Les deux premiers (un yers de deux et un vers de quatre syllabes) riment ensemble. De même le quatrième et le cinquième, le troisième et le sixième :
« Mon père, c lav vea mon firere « Accoustrémignonnemenl; « Que je ai*en taise c De Taise, « Je ne pourrais bonnement. »
Enfin, le Voyage de Lyon à Notre-Dame-de-V hle * est la pièce que Bonaventure a écrite dans le rhythme le plus compliqué. En eSet, il renverse dans la seconde strophe Tordre des premier et deuxième, quatrième et cinquième vers de la strophe précédente, et cette sorte d'alternance
' Recueil des OEucret^ p. 105.
' Vuir Mescbinot, Chïabrera en Italie, Marot, ps. xxxtiii. Janet, H, p. 119. — Du Bellay ; — Ronsard, éd. Blanchemain, I, p. 220 ; II, p. 190 ; — Remy Belleau, Chanson d'Avril dans les Bergeries,
* Becueil des OBuvres, p. 75.
* Recueil des OEuvres, p 54.
168 BONAVENTDRE DES PERIERS.
se reproduit de deux en deux strophes durant toute la poésie. En outre, les vers de trois syllabes sont remplacés par des vers dissyllabes :
a Ou es tu ,
t Prince, en vertu c Tant parfaict ? Soixante mille a Seront tëmoings « (Pour le moins) « De l'honneur de ta famille.
« Mais à tant monte « Le compte, a Que de Phœbus, sans doubter, c La veue « Claire et aguë « S*ébiouyt à les compter ^ »
La première strophe, on le voit, se compose d*un vers de trois, d'un vers de quatre, d*un vers de sept. Le vers un et le vers deux riment; de même le vers quatre et le vers cinq, le vers trois et le vers six.
Dans la seconde. Tordre des petits vers est interverti. I^ premier vers, de quatre syllabes, remplace le premier vers de trois syllabes de la strophe précédente. Le second vers, de deux syllabes, remplace un vers de quatre syllabes.
Remarquons enGn que chaque strophe commence par un vers à rime de même nature que le dernier vers de la strophe précédente.
Bonaventure a, en général, observé ou plutôt deviné les règles prosodiques auxquelles doivent se plier la strophe et le couplet.
Le plus souvent, le sens est complet à la fin de chaque strophe.
Il a, dans sa Queste d'amytié^ et dans son Épistre à Clément Marot^^ respecté la loi de l'alternance des rimes;
' Beewil des Œuvres^ p. 65.