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Le banquier compta « la masse » étalée devant lui et me dit : <( ïu me dois quinze cents francs. » — Quinze cents francs; deux ans et demi de ma pension, et je n'avais pas un sou.
Je me dirigeai vers la porte pour m'en aller, ne sachant trop ce que je faisais. D'une voix goguenarde le banquier me cria : « Eh ! mon bon ! tu sais, les dettes de jeu, ça se paye dans les vingt-quatre heures ! » Je me raidis et trouvai assez de sang- Iroid pour répondre, avec un sourire qui devait ressembler à une grimace : « C'est demain dimanche, ma caisse est fermée; lundi, on payera à bureau ouvert. » A cette plaisanterie, on éclata de rire. Je descendis machinalement l'escalier^ je me trouvai dans la rue, je marchai devant moi, je m'arrêtai au bout de la jetée, près du phare qui éclaire Tentrée du port et je restai à regarder la mer que moiraient les reflets de la lune. Je me sentais comme vide, sans pensée, je répétais : « Je suis perdu : eh bien! je suis perdu; qu'est-ce qu'on veut que j'y fasse ! je suis perdu, voilà tout! » Je rentrai chez moi, on était couché, personne ne m'aperçut; je me jetai sur mon lit sans me déshabiller, et je dormis, abruti, sans conscience, ainsi que doit dormir un loup qui, tout le jour, a été traqué par des chiens.
Quel réveil ! La réalité me saisit à la gorge et m étrangla. Je me trouvais dans Timpossibilité absolue de payer une dette de jeu. J'aurais pu aller trouver mon créancier, lui expliquer ma situation, lé prier de m'accorder un délai qu'il ne m'aurait pas refusé et me libérer peu à peu par fractions. On fait cela quand on a trente ou quarante ans; mais lorsque l'on en a vingt à peine, on a le ridicule du point d'honneur mal interprété et l'onmourrait plutôt que d'entendre dire : « Vous savez, le petit Honuiald (|ui fait le fendant, il a perdu au jeu quinze cents francs, une misère; il ne peut même pas les payer; il a
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demande grâce; il s'acquitte par tempérament, dix francs par mois; si ça ne fait pas pitié! » A cette pensée, je sentais mon visage s'empourprer de honte. — de fausse honte, — «et je disais : Jamais !
Je ne me faisais cependant aucune illusion et je savais que je frapperais en vain à la porte des brocanteurs qui prêtent de l'argent, Dieu sait à quel intérêt, aux jeunes gens de famille riche. J'étais le fils d'un père dont le crédit n'avait rien d'excessit et je n'avais rien à attendre à ma vingt et unième année, car, du chef de ma mère, je ne possédais aucune fortune personnelle : j'aurais eu beau prendre toute sorte d'engagements de payer au triple, au quintuple, les quinze cents francs dont j'avais besoin, personne ne me les aurait prêtés; ma signature était nulle, sans valeur, entachée de minorité et, sur une place commerciale, c'est un mal sans remède. A quoi bon retourner desprojets dans ma tête, me fatiguer en combinaisons folles? Nulle lueur n'éclairait la nuit où je me débattais et je retombais toujours sur ceci : a C'est une dette d'honneur, si tu ne la payes pas, tu seras déshonoré et tu n as pas de quoi la payer. » Je me traitais de fou, de misérable ; cela ne changeait rien à la situation qui était désespérée.
Je sortis pendant la journée, car j'étouffais dans la maison. Les bras ballants, la tête lourde, la poitrine oppressée, j'allais devant moi, comme un somnambule, enveloppé d'une sorte d'engourdissement qui rendait mes perceptions confuses et n'enlevait rien à l'acuité de l'idée fixe : — perdu, déshonoré, pas d'argent. — Çà et là je voyais passer dans leur voiture quelques-uns des richards de la ville, agents de change, banquiers, courtiers de commerce, fringants, satisfaits d'euxmêmes; ils me semblaient avoir des mines ironiques comme s'ils se fussent moqués de- moi; je les regardais avec envie, je
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les rogardiiis avec colère; je leui- en voulais de leur fortune; je me disais : « Quinze cents francs pour eux, ce n'est rien et ils ne s'appauvriraient guère en me les donnant; mais, baste! tous ces gens-là sont sans pitié. » Je déraisonnais, n'en soyez pas surpris; accuser injustement les autres, c'est le fait de tous les coupables. J'étais affolé, si bien qu'en rentrant je dis à Joseph : « As-tu de l'argent? » il me répondit : « Je crois bien que j'ai dix-sept sous: les voulez-vous? » Je haussai les épaules et je passai.
A deux heures du matin, demi-vêtu, assis sur mon lit, je ne dormais pas encore; je regardais fixement la bougie qui m'éclairait, immobile, abîmé dans mes réflexions, sentant en moi une énergie prodigieuse tourner autour de cette idée : Comment payer? Là, j'ai compris comment l'on devient criminel. J'ai vu, j'ai touché la pensée qui germait en moi, qui grandissait, qui me saisissait tout entier et ne laissait plus à mon esprit — à ma conscience — la liberté de son action. Non, je n ai pas succombé sans résistance à la conception du méfait; j ai lutté, je me suis révolté; j'ai été le siège d'un combat acharné, tour à tour terrassé et victorieux. Lâche devant une infortune dont mon inexpérience et mon amour-propre exagéraient la gravité, sans force pour accepter la résolution virile de tout dire à mon père, je tombai en défailhince morale: à ma honte perpétuelle, je fus vaincu.
Comme prescjue tous les banquiers de médiocres affaires, mon père avait rhabilude de ne faire sa caisse que le quinze et le dernier jour du mois, c'est-à-dire au moment des échéances. Je savais cela, pour mon malheur. L'argent — monnaie et billets — était contenu dans une de ces fortes armoires de fer que l'on ouvre avec toute sorte de précautions compliquées. Mon père avait, depuis deux ou trois mois, fait venir de Paris
une caisse perfectionnée qu'il admirait et dont il parlait avec complaisance. Il m'en avait montré le mécanisme, qui était ingénieux. La porte se fermait par trois verrous articulés qui se manœuvraient à l'aide de trois clefs différentes correspondant chacune à une serrure particulière. Ce n'est pas tout : le pêne glissait en reculant sous l'impression d'un mécanisme obéissant à quatre boutons de cuivre, qui portaient les vingt-quatre lettres de Falphabet dont on composait un mot par lequel l'ouverture était déterminée. Le pêne constituait donc une fermeture complète pour qui ne connaissait pas le « mot » qui le faisait mouvoir. Presque toujours mon père se contentait de pousser la porte de la caisse et de tourner successivement les quatre boutons, afin de détruire la combinaison des lettres qui constituaient le secret. De cette façon, la caisse était close, mais restait plus facile à ouvrir. Du reste, que craindre dans notre maison, que nous occupions seuls avec des gens de toute sécurité. Le « mot » était une sauvegarde suffisante, il ne se trahirait pas ; personne ne pouvait donc dire : Sézame, ouvre-toi; personne, excepté moi, car, ce mot, je le savais : Pero.
Je me disais : « C'est aujourd'hui le 17 et le mois a trente et un jours; j'en ai donc treize devant moi pour aviser, pour emprunter par petites sommes, pour remplacer ce qui va manquer, pour que l'on ne s'aperçoive de rien. Après tout, ce que je fais n'est pas si blâmable ; je ne prends pas, puisque je restituerai ; il est impossible qu'en une semaine, en moins d'une semaine, je ne trouve l'argent dont j'ai besoin ». « Allons! » je répétais : « allons ! » et je ne bougeais pas. Ah I le mal n'est pas si facile à faire qu'on se l'imagine. Mes yeux tombèrent sur ma montre, il était quatre heures du matin : dans une heure le jour paraîtra et les domestiques seront levés.
Un bougeoir en main, pieds nus, je descendis l'escalier, car je
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logeais au second étage. Quel bruit font les battements du cœur, dans le silence et lobscurité, lorsqu'on va commettre une mauvaise action! Je traversai la salle à manger, j'entrai dans le cabinet. Tout était bien en place : voici le bureau de mon père, voici le cartonnier qui garde la correspondance, voilà ma table, voici la caisse; les quatre boutons de cuivre brillent comme des yeux qui me regardent. Pourvu que les verrous ne soient pas fermés, pourvu que le mot n'ait pas été changé! Je m^approchai, je ne tremblais pas ; c'est d'une main ferme que, tournant les boutons, j'assemblai les lettres l'une après l'autre : I*-K-H-0. Je tirai la porte; elle vint à moi. « Sauvé! » Une voix intérieure — comme elle parla liaut ! — me répondit : « Perdu! »
Je connaissais bien les dispositions de la caisse, qui souvent restait ouverte pendant que je travaillais près de mon père. Là, sur une planchette les sacs de toile contenant les pièces de cent sous; à côté, dans un petit compartiment, les rouleaux d'or, qui à cette époque étaient rares; au-dessous, dans un tiroir en fer, le portefeuille qui contenait les billets de banque. Je le saisis, il était gonflé et devait renfermer une somme de quelque importance; je pris un billet de mille francs et un billet de cinq cents francs. Je les enfouis précipitamment dans ma poche ; je repoussai la porte, je fis jouer les boutons afin de disloquer le motet je m'éloignai. Kvidemment, à cette heure précise, à cette heure méprisable et malfaisante, je n'éprouvais plus aucun trouble, j étais bien maitre de moi, car je m'assurai que je ne pouvais être dénoncé par des gouttes de bougie tombées sur le parquet. Arrivé près de ma chambre, je m'arrêtai et je prêtai l'oreille : tout était tranquille, nul témoin ne pouvait m'accuser; du reste, n'avais-je pas une douzaine de jours pour réparer ma faute?
Je me jetai au lit et je n'y dormis pas. J'avais glissé les billets
de banque sous mon traversin; à chaque instant je les tâtais; j'avais un frémissement de joie en les sentant sous ma main, et cependant j'avais le besoin, impérieux jusqu'à la souffrance, d'aller les remettre où je les avais pris. Là encore la lutte fut très pénible. Si mon père fût entré chez moi à ce moment, je crois que je lui aurais tout avoué, non par remords, mais pour me délivrer du supplice que j'endurais. A sept heures je sautai à bas de mon lit, je m'habillai à la hâte, je courus chez le camarade contre lequel j'avais si malheureusement joué; je me hâtais, car j'avais peur de céder au mouvement qui me poussait à restituer la somme que j'avais dérobée. Lorsque j'entrai chez mon créancier, il se levait et fut surpris de me voir arriver de si bon matin. Il m'en fit l'observation ; je lui répondis : « Dette de jeu, dette d'honneur, voilà tes quinze cents francs ! » 11 ricana : « Ça n'a pas dû être facile de décrocher cela à ton père? » Je ripostai : « Il ne sait rien, j'avais de l'argent. » Il reprit : a Viens ce soir, je t'offre ta revanche. » Je m'écriai : « Ah I tu ne me reverras pas de si tôt. — Tiens ! je ne te savais pas mauvais joueur. » Je m'en allai, car je sentais la colère qui me gagnait. Rentré chez moi, je me plaçai devant ma glace, je me contemplai longuement, et je me dis à voix basse : « Tu sais, toi, tu n'es qu'un voleur! »
Le 17 et le 18 je me mis en course, à la recherche de ce trésor qu'il me semblait impossible de ne pas découvrir. Ah î ces dates-là, elles sont gravées dans ma mémoire, je vous jure; je vivrais des centaines de milliers d'années, que je ne pourrais les oublier. Partout visages refrognés et bourses closes. Quelle déconvenue. Beaucoup de regrets, encore plus de conseils; mais d'argent, point. Un seul de mes compagnons de fredaines m'offrit cinquante francs, jusqu'au mois prochain. Je refusai. Le soir, mon père étant sorti pour aller au cercle, j'étais seul
dans le petit salon, absorbé et regrettant d'autant plus ma faute que, maintenant, hors de la fièvre des commotions premières, les conséquences m'en paraissaient inévitables. Joseph, qui avait remarqué mon air préoccupé et mon attitude morne, entra. Il vint à moi, me regarda attentivement et me dit : « Qu'est-ce qu'il y a? » J'éclatai : « 11 y a que je suis un misérable et que j'ai volé mon père! » Joseph se laissa tomber sur un fauteuil et s'écria : « Est-il Dieu possible! un monsieur comme vous ? »
11 m'interrogea, je répondis; je me confessai sans réticence. « J'ai joué, j'ai perdu, j'ai volé; je connaissais le mot de la caisse : Pero ; si le 30 au soir, les quinze cents francs ne sont pas réintégrés dans le portefeuille, je n'ai qu'à me faire sauter la cervelle. Non, je n'affronterai pas la colère de mon père. » Joseph, pétrifié, disait : u Qu'allons-nous devenir? » Je le secouai : « As-tu un conseil à me donner, peux-tu faire quelque chose pour moi? » Son visage se décomposa, et lentement il me répondit : « Ce n'est pas là une aventure de baromètre et de coups de cravache sur les épaules; c'est une vilaine affaire qui fait des taches; non, je ne peux pas dire que c'est moi qui ai fait cela, que c'est moi qui ai volé notre maître; non, je ne le peux pas. » Je le pris, je le serrai dans mes bras : « Eh! qui te parle de cela? qui jamais pourrait songer à une infamie pareille? » Le pauvre garçon sanglotait, nous pleurions ensemble. Je répétais: « Quinze cents francs, quinze cents francs! » et il répétait : « Où les trouver, où les trouver? »
Ensemble nous repassâmes la liste à\^s piM-sonnes que je connaissais, de celles près desquelles je pouvais tenter une démarche. Il fut convenu que le lendemain, aussitôt mon travail terminé, je me remettrais en route pour frapper aux portes. Je me faisais honte, j'avais l'air d'un mendiant : u l*our un
joueur malheureux, s'il vous plaît ! » Pouah ! Plus affaissé, plus désespéré encore que moi, Joseph me quitta en me disant : «Bon courage! » Hélas! il n'avait pas autre chose à me dire. Donc, le 20, je recommençai mon métier de solliciteur éconduit; on souriait démon embarras, on me laissait m'enferrer et avec des mines compatissantes qui m'exaspéraient, on me donnait des explications équivalant à un refus. Ma tristesse, mon irritation se doublaient de l'animation joyeuse qui régnait dans la ville que parcouraient des bandes de conscrits titubants et chantants, car le matin même la « classe » avait tiré au sort à la mairie. Cela me remettait au souvenir la joie que j'avais éprouvée, deux ans auparavant, lorsque Joseph, libéré par son bon numéro, était revenu à la maison en faisant la roue. Quel bonheur alors et quel désastre aujourd'hui ! Joseph m'attejidait sur le pas de la porte; d'un coup d'œil il m'interrogea, je lui répondis d'un coup d'œil : Rien.
Pendant le repas mon père me dit : « Notre pauvre ami Balaruc n'a pas été heureux aujourd'hui : son fils a attrapé ce matin le numéro quatre ; comme le gars est bien bâti, il en aura pour ses sept ans. Balaruc n'a pas voulu me croire quand je lui disais d'assurer son garçon à une compagnie de marchands d'hommes; il m'a répondu : « J'ai toujours eu du bonheur! » Il est joli, son bonheur ; il ne sait plus maintenant à quel saint se vouer. Je l'ai invité à dîner demain avec le capitaine, qui du moins pourra lui donner quelques indications utiles, car certainement Balaruc, qui a du foin dans ses bottes, ne laissera point partir son fils. Diable d'entêté, s'il m'avait écouté, tout cela ne serait pas arrivé. — Ah ! Joseph ! le capitaine dîne demain ici, tu auras soin d'avoir des cerises à l'eau-de-vie, le bonhomme en raffole. » J'écoutais mon père et je me disais : « Qu'est-ce que cela me fait, toutes ces histoires -là ! »