JOSEPH
Le capitaine était un homme de plus de quarante ans, solide, haut en couleur, sanglé dans son uniforme, étranglé par un col en crinoline qui ressemblait à un carcan, ponctuel, méticuleux, se moquant de l'accent marseillais parce qu'il avait l'accent de la ville de Falaise où il était né, grand amateur de domino, ne détestant pas le mot pour rire et ayant pour maxime favorite que « le service doit passer avant tout ». Souvent je m'en suis moqué, parce que j'étais jeune, intempérant et peu réfléchi ; mais depuis que j'ai âge d'homme et que la vie m'a enseigné l'expérience, je n'éprouve plus qu'un sentiment de respect affectueux lorsque je pense à lui. Il était capitaine de recrutement. Assidu dans ses écritures, incorruptible, donnant l'exemple à ses inférieurs, arrivé le premier à son bureau, en partant le dernier, il était le modèle des chefs et des subordonnés. N 'avant que sa solde pour toute fortune, marié à une commère énergique et rieuse, il élevait ses deux fils admirablement et les forgeait pour le combat de l'existence. 11 avait décidé de leur avenir et disait : « Us seront soldats comme leur père, et s'ils échouent aux examens de Saint-Cyr, ils s'engageront ; la gamelle du régiment n'est point faite pour les chiens! » Pauvre capitaine, si régulier, si commun, si simple dans ses visées et dans
son ambition ! C'était un de ces humbles héros qui passent ignorés, satisfaits de la médiocrité de leur sort, ne jalousant personne, corrects, toujours prêts à l'appel du danger, amoureux du devoir et qui, n'en déplaise aux sceptiques, sont la force et l'honneur même du pays. Que de fois, depuis les jours dont je vous parle, j'ai envié sa placidité, sa rectitude et la sécurité qu'il trouvait en lui !
Pardonnez-moi de vous entretenir de ce bonhomme, mais tout ce qui a touché aux événements qu'il me reste à vous raconter a laissé dans mon souvenir une impression si intense, que je m'y attarde malgré moi. Le lendemain, le dînèrent lieu. Peu de convives : M. Balaruc, son fils, le capitaine, mon père et moi. Joseph, dans sa tenue de gala, c'est-à-dire en veste noire et en cravate blanche, servait à table. La causerie fut très calme ; on ne s'entretint guère que de conscription ; on interrogeait le capitaine, qui, la bouche pleine, répondait en traînant ses phrases à la mode normande. M. Balaruc disait : « J'ai été bien bête de ne pas suivre le conseil que vous m'avez donné. Si je m'étais assuré à une compagnie, j'en serais quitte pour huit cents francs. » Mon père intervenait : « C'était le plus sage, et c'est ce que je ferai l'an prochain pour mon garçon. » M. Balaruc reprenait : « Et maintenant, qu'est-ce que ça me coûtera, un remplaçant? » La question s'adressait au capitaine, qui prit son temps comme s'il eût réfléchi.
fc Ça vous coûtera cher, dit-il, les corripagnies vont vous écorcher; elles vous tiennent, vous avez besoin d'elles et elles ne sont pas tendres avec les papas qui veulent éviter le service militaire à leurs petits. Votre fils est de bonne taille, il a une constitution résistante. Ça vous coûtera cher. Si vous vous en tirez pour deux mille francs, et une montre d'argent en plus, selon l'usage, il ne fuulra pas trop vous plaindre. — Va pour
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JOSEPH SERVAIT A TAl". LK.
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deux mille francs! riposta M. Balaruc ; ces diables d'enfants nous ruinent et n'ont même pas lair de s'en apercevoir. — Ce n'est pas tout, reprit le capitaine : pendant deux ans vous êtes responsable de votre remplaçant; s'il déserte, ce qui arrive quelquefois, vous serez obligé d'en fournir un autre, ou votre iils devra prendre service au régiment. » Mon père dit au capitaine : u Est-ce que, par vos fonctions mêmes, vous ne pourriez pas procurer à Balaruc un garçon remplissant les conditions voulues et sur lequel on pourrait compter? — « Ça peut se trouver, répondit le capitaine, mais ça n'est pas facile. Sauf de rares exceptions, les gars qui viennent à mon bureau pour signer leur engagement volontaire, sont des chenapans, sans feu ni lieu, ne sachant plus où donner du front, chargés d'une réputation qui les exclut des ateliers. En désespoir de cause, ils partent pour l'armée et y font des frasques qui les mènent aux compagnies de discipline. Avec eux je suis expéditif ; ils passent à l'examen des médecins, on les toise, on les immatricule, on leur remet leur feuille, et puis en route, mauvaise troupe ! En deux jours la farce est jouée et nous avons un pousse-cailloux de plus, parfois bon, souvent détestable, ça dépend des circonstances, et surtout ça dépend des sous-ofticiers qui ne savent pas prendre ces recrues-là, les bousculent et les dégoûtent du métier, auquel ils devraient s'employer à les acclimater peu à peu, par étapes successives; car le métier, on en dit bien du mal, jo l'ai fait et j'en puis parler; je dirai même ([u'il est facile pour qui sait obéir. » Le capitaine fut tout à coup interrom|)u par mon père, qui s'écria : « Imbécile! »> Cette interjection s'adressait à Joseph, qui venait de laisser tomber une assiette, dont il ramassa les morceaux sans mot dire.
Au dessert le capitaine répéta couiplaisauiment ses explica-
lions; il les entrecoupait d'un « Ça vous coûtera cher » qui revenait à tout bout de phrase; il les entrecoupait aussi en avalant des cerises à Teau-de-vie qu'il dégustait, une à une^ avec une sorte de volupté béate dont l'expression contrastait avec son visage cramoisi. Mon père lui disait : « Modérément, capitaine, modérément; vous allez vous faire mal. » 11 répondait : « 11 n'y a pas de danger, ça me connaît ; du reste j'ai soin de ne pas avaler les noyaux. »
Pendant la soirée M. Balaruc m'avait pris à part et me contait ses doléances : « Ça me coûtera cher, ça me coûtera cher ; le capitaine me la baille belle, c'est un soudard; ça me coûtera cher, eh bien après? ça coûtera ce que ça coûtera ; ne dirait-on pas que la maison Balaruc va fermer boutique et faire banqueroute pour deux mille francs ! Deux mille francs ça n'est pas difficile à trouver ! » Oh ! si c'est difficile à trouver ! Le capitaine racontait pour la vingtième fois à mon père la retraite de Constantine pendant laquelle il était resté vingt-deux jours san& retirer ses bottes : grief terrible que jamais il n'a pardonné aux Arabes. Les Balaruc se retirèrent de bonne heure. Lorsque le capitaine s'en alla, je le reconduisis jusqu'à l'antichambre ; Joseph l'éclaira sur l'escalier et l'accompagna même dans la cour, où je les entendis causer ensemble pendant que je remontais chez moi. Je n'ai pas à vous dire que mes nuits étaient mauvaises ; à chaque instant je me réveillais en sursaut : Et l'argent?
Le lendemain matin j'entendis mon père qui grondait et semblait en colère : j'allai près de lui. « Comprends-tu cet animal de Joseph qui a décampé sans permission et qui abandonne la maison pendant que la cuisinière est au marché! Il en a été quitte pour ne point fermer la porte sur la rue : on peut entrer ici sans dire gare, comme à la halle. J'ai besoin de lui : sais-tu
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OÙ il est? » Dix minutes après Joseph arrivait; il rer^ut la bordée respectueusement : « Je demande pardon à monsieur; je ne croyais pas rester si lonj^lemps dehors, on m'a retenu. » Mon père fut médiocrement satisfait de l'explication : » Voyezvous cela, on ma retenu î Monsieur a des affaires en ville, monsieur vient de donner des ordres de Bourse à son agent de change. Si jamais je t'y reprends ! » Joseph s esquiva sans répliquer.
Le soir, après une journée de courses encore infructueuses, toujours infructueuses, comme je rentrais plus accablé que jamais, Joseph m'accosta : « Ne vous désespérez pas, j'ai idée que tout s'arrangera et que nous aurons eu plus de peur que de mal. » Je le regardais avec anxiété. Il reprit : « C'est une sorte de pressentiment; il me semble qu'il va arriver je ne sais quoi d'heureux qui vous tirera de peine. Nous n'avons peut-être pas bien cherché; c'est au moment où tout semble perdu que le hasard amène de bons coups de fortune. » Je répondis avec humeur : « Si tu n'as d'autre réconfort à me donner, tu ferais mieux de te taire. Qui donc me sauvera, puisque personne ne vient à mon aide? » Joseph dit : « Savoir? » et s'éloigna.
Le temps marchait, marchait avec une rapidité qui m'épouvantait; par quels moyens l'arrêter, par quels prodiges retarder le moment fatal qui semblait s'avancer vers moi comme une trombe chargée de menaces et de tonnerre. Une journée n'était pas plutôt commencée qu'elle avait déjà pris fin. Ah! les jours maudits ! Pour tout l'or du monde, pour toutes les grandeurs, pour toute la gloire, je ne voudrais pas les revivre, ces heures exécrables pendant lesquelles je comptais les minutes qui me séparaient de mon effondrement. Que de fois j'y ai pensé avec horreur! que de fois j'ai rougi en me souvenant de ma lâcheté! 11 eût été si simple d'avouer ma sottise, ma dette à mon père. Il
m'eût assommé, je le crois, il m'eût surveillé avec âpreté et m'eût rendu la vie intolérable ; qu'importe ! ne fût-ce que par vanité il eût payé ; alors l'honneur était sauf, je ne me serais pas conduit en malandrin, je n'aurais pas porté dommage à mon âme et le malheur que l'avenir me réservait eût été évité. Oui, c'est là ce qu'il eût fallu faire ; mais mon père me terrifiait, et quand même je l'eusse voulu, les paroles de l'aveu n'auraient pu sortir de mes lèvres.
J'avais éprouvé tant de déconvenues, j'avais si bien vu mes tentatives échouer les unes après les autres, que je ne cherchais plus aucune combinaison de salut; je vivais dans un songé. Je rêvais de m 'embarquer clandestinement à bord d'un navire en partance pour les Indes, d'y aborder et d'y faire fortune comme tant d'autres dont on racontait l'histoire, qui y étaient arrivés pieds nus et en étaient revenus millionnaires, nababs, roulant carrosse, jetant les roupies à poignées et encombrant le monde de leur luxe. Comme je me vengerais alors de tous ceux qui n'ont eu que des sarcasmes pour ma détresse : mauvais sentiments, produit inévitable des consciences faussées. Je ne sais comment est fait le purgatoire, mais je vous affirme que je connais l'enfer.
Le 28, — le 28 ! — après le dîner j'étais resté seul dans la salle à manger, debout, le dos appuyé contre la muraille, les yeux fichés sur le parquet, insensible à tout et misérable jusque dans mes moelles. Je levai la tête, Joseph était devant moi ; ses yeux humides me contemplaient avec une expression de pitié qui me rappela les regards de sa mère lorsqu'elle me veillait pendant mes maladies d'enfant. Il me mit la main sur l'épaule et me parlant avec la familiarité d'autrefois, il me dit : « Mon pauvre petit maître, comme tu es triste ! Laisse-moi t'embrasser. » Il se pencha vers moi, me serra contre son cœur et je sentis ses
larmes qui coulaient sur mes joues. 11 eut un sanglot et, se reculant, il dit : « C'est bête de pleurer, ça ne sert à rien ; non, tout n'est pas perdu, je vous le jure, ayez bon espoir. » 11 se sauva comme s'il eût craint d'en dire davantage; je remontai dans ma chambre, où je m'égarai au milieu d'une foule de projets dont le moins tou n'avait pas le sens commun.
Le lendemain 29, avant le déjeuner, j'étais à ma table de travail, et mon père, compulsant des paperasses, était assis à son bureau. La cuisinière entra, tortillant son tablier d'un air embarrassé. Elle se campa devant mon père, qui lui dit : « Que voulez-vous? vous savez que je n'aime pas à être dérangé. >• Elle répondit : « Faites excuse, monsieur, c'est Joseph qui m'a chargé de dire à monsieur qu'il avait été obligé d'aller à la Ciotat, qu'on ne soit pas inquiet de lui et qu'il reviendrait bientôt. » Mon père fit un bond de surprise : « Joseph est parti, quand ça? — Hier au soir, h neuf heures, par la diligence de Toulon. — Ah ! il est parti, tout bellement, sans prévenir, sans daigner me demander si ça me convenait. Ah ! je t'en donnerai, va, des promenades à la Ciotat! Ce drôle-là se croit tout permis ; et l'on ne doit pas s'inquiéter de son absence, il est trop bon en vérité. 11 a beau avoir vingt-deux ans, je l'attends au retour pour lui ilanquer la plus rude paire de souftlels que jamais museau de chrétien aura reçue! » Mon père était furieux, moi j'étais stupéfait, car jamais je n'aurais cru Joseph capable d'une telle escapade. J'eus bientôt trouvé l'explication et je me dis : <( 11 s'est sauvé pour n'être pas témoin du drame qu'il prévoit. »
La journée du 30 se leva ; c'était la dernière, celle qui devait produire le miracle ou précéder ma perte. Je n'avais donc plus qu'à me placer devant la caisse et à dire à mon père : « 11 manque quinze cents francs, c'est moi qui les ai volés. » Les
joues creuses, les yeux caves, j'avais l'air d'un moribond. Je rencontrai mon père au moment où il entrait dans son cabinet : « Es-tu malade? » me dit-il. Je répondis que j'étais fatigué parce que j'avais mal dormi. Il vit les lettres — le courrier — déposées sur son bureau et m'en jeta une : « Pour toi ! » Avant de l'ouvrir, je la regardai, selon cette sotte habitude de vouloir deviner ce que l'on peut savoir. Elle était timbrée de Toulon ; je l'ouvris sans curiosité et je la tins même, durant quelques instants, sans la lire, pendant que je répondais à une question de mon père. Deux lignes seulement : a Tout est réparé, ne vous « tourmentez plus, la somme est dans la caisse ; vous m'aviez dit « le mot sans vous en douter. Joseph. » Je courus à ma chambre, j'enfonçai ma tête dans mon oreiller et j'éclatai en sanglots.
Que s'était-il passé? comment Joseph était -il parvenu à se procurer les quinze cents francs qui m'assuraient l'impunité et me laissaient indemne vis-à-vis de mon père? D'où venait cet argent, où l'avait-il découvert, pourquoi ne m'avait-il pas révélé cette bonne fortune, pourquoi ne m'avait-il pas, d'un mot, enlevé l'inquiétude qui me torturait? Toutes ces questions se pressaient en moi et je ne savais qu'y répondre; j'avais beau fatiguer ma cervelle, je ne trouvais aucune solution. L'argent était dans la caisse, cela était certain, puisque Joseph me le disait; mais j'aurais voulu tenir le portefeuille en main, en vérifier le contenu, compter, recompter les billets pour m'assurer qu'il n'en manquait pas un. Quel enfantillage ! à quoi cela m'aurait-il servi? j'ignorais la somme totale que renfermait le portefeuille et jo ne m'étais pas attardé à la supputer.
Où est Joseph ? Ah ! que j'aurais voulu le voir pour l'interroger et lui arracher son secret. Le soir, poussé par je ne sais quelle espérance, j'allai attendre l'arrivée de la diligence desservant la Ciotat. J'en connaissais le conducteur, je lui dis : « Est-ce que
VOUS ne ramenez pas Joso[)h ? » Il répondit : « Non, avant-hier il est venu avec moi jusqu'à Toulon. 11 étîiit à mon côté, dans le cabriolet, il n'a pas dit un mot pendant la route ; je ne lai pas questionné, mais il avait lair si triste que je me suis figuré que votre père l'avait mis à la porte. Ce serait dommage, car c'est un bon sujet, point ivrogne et point coureur. » Donc Joseph est à Toulon : pourquoi faire? quand reviendra-t-il? J'étais inquiet, je me disais par moments : « Il est capable d'avoir volé pour me sauver; il s'est enfui, il se cache dans la crainte d'être arrêté. » Je chassais cette pensée qui me faisait horreur : pour moi, car elle me condamnait à la perpétuité du remords; pour Joseph, dont la probité était impeccable. Je devinais quelque complication mystérieuse, mais je ne pouvais parvenir à la démêler dans le chaos de suppositions où je me perdais.
Le 31, de bonne heure, j'étais au travail — à la simulation du travail — le cœur battant, lorsque mon père entra dans son cabinet; il était gai, sifllotait un air de chasse et me dit : « Tu es déjà à la besogne; sait-on ce qu'est devenu Joseph? » Je secouai la tète et continuai à faire semblant de lire des lettres d'affaires. Mon père reprit : « L'échéance est lourde, mais nous sommes parés. Voyons la caisse! » Il ouvrit l'armoire de fer au fond de laquelle je jetai involontairement les yeux; consultant son carnet, il compta les sacs de mille francs, il liJ. glisser sous son pouce les billets de banque. 11 mit de côté la somme nécessaire au payement des effets qui n'allaient pas tarder à être présentés. Il la compta avec soin, compta de nouveau ce qui restait dans la caisse et s'écria : « Ali right ! total égal! » Puis il poussa la porte de la caisse qui se referma sans bruit. Quel soupir de soulagements'échappa de ma poitrine!
Mon père était fort irrité contre Joso|)li, mais on voyait que l'inquiétude le dominait et qu'il était plus troublé qu'il ne lui
convenait de le paraître. Ce ne fut qu'au lendemain de la journée, dont l'attente, pour ne pas dire la menace, m'avait rendu si malheureux, que nous apprîmes, avec plus que de l'étonnement, la cause de son absence. Mon père ayant « dépouillé son courrier » tenait en main une lettre qu'il lisait en poussant des exclamations et en haussant les épaules. Lorsqu'il eut terminé sa lecture, il donna un coup de poing sur la table et s'écria : « Il est fou!... Qui jamais se serait imaginé cela? Tiens, lis, et si tu y comprends quelque chose, tu m'obligeras de me le dire; moi, je jette ma langue au chat! » Et il me passa une lettre, une lettre de Joseph, que je vais vous lire, car je l'ai là dans mon portefeuille.
(( Monsieur, quand monsieur recevra cette lettre, je serai en mer, à bord du Véloce, qui se rend à Alger pour y porter des troupes. Que monsieur me pardonne de m'être permis de le quitter sans lui en demander l'autorisation et sans lui dire adieu. Je me suis engagé dans un régiment de ligne, parce que je veux voir du pays et que je m'ennuyais à la maison ; quoique monsieur ait toujours été bon pour moi, j'avais formé ce projet depuis longtemps; la vue des conscrits du dernier tirage a renouvelé mon désir, a déterminé ma résolution, et tout de suite je l'ai mise à exécution. Si je n'ai rien dit à monsieur, c'^st que je craignais les observations de monsieur et aussi ses reproches. Je regretterai toujours monsieur et la maison, et le jeune monsieur ; mais ça a été plus fort que moi, je n'ai pas pu résister et je me suis sauvé parce que j'avais peur d'être retenu par monsieur. Je souhaite que monsieur reste en bonne santé et je lui demande de ne pas oublier son fidèle serviteur : Joseph. — P. -S, — Dans le tiroir de ma commode on trouvera dix-neuf francs; c'est pour payer quelques dettes que j'ai dans le quartier et dont j'ai joint la liste à l'argent. »
IL FIT GLISSER SOUS SON l'OlCE LES BILLETS DE BANQUE.
Mon père était indigné : « C'est un ingrat, après ce que j'ai fait pour lui; on ne sait plus à qui se fier; pas plus de cœur qu'un caillou ; du reste, tous les domestiques sont comme cela; ah! oui, tu la regretteras la maison, et tu verras si la gamelle vaut notre pot-au-feu, imbécile ! >'> Je me taisais, mais j'étais troublé profondément, car je me doutais bien que ma misérable aventure n'était pas étrangère à ce coup de tête, auquel jamais je ne me serais attendu, car je n'ignorais pas l'aversion que Joseph avait toujours témoignée pour le métier militaire. Cette fois le rébus dépassait mon intelligence, et je renonçai à le deviner. Je ne pouvais que me dire : « Mais pourquoi s'est-il engagé? »
Huit jours après ces événements, toute révélation me fut faite. Voilà vingt ans de cela, le cœur m'en fait mal encore. Je venais de la rue du Jeune-Anacharsis, où j'avais été mettre des lettres à la poste, lorsque, en tournant l'angle de la rue Saint- Ferréol, j'aperçus le fils Balaruc qui sortait de l'hôtel des Colonies. 11 y avait certainement déjeuné, car il avait le teint animé comme s'il eût vidé quelque bonne bouteille de vin de Lamalgue. Je lui serrai la main : « Eh bien, as-tu trouvé un remplaçant? )) Il se mit à rire : « Ah! mais oui! et un fameux. — Qui ça? — C'est un secret, je ne devrais pas le dire, mais avec un ami je suis en confiance, surtout pas un mot à ton père. J'ai acheté Joseph. » Je fus obligé de m'appuyer contre le mur pour ne point tomber. Je comprenais, je venais de comprendre. Je criai : « Joseph? — Eh! oui, Joseph qui mourait d'envie d'être soldat. C'est le capitaine qui a arrangé l'affaire avec papa, le lendemain du jour où nous avons dîné chez toi. Il a fallu payer comptant, c'était à prendre ou à laisser; il a juré de ne point déserter, papa a lâché la somme, on s'est tapé dans la main, le capitaine a promis de faire tout de suite ce qu'il
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appelle : le nécessaire. Je n'ai jamais vu un homme aussi content que Joseph, il en pleurait. Mais motus l il nous a fait promettre de ne jamais raconter cette histoire. »
Je courus chez le capitaine, qui parut gêné de mes questions ; au lieu dy répondre, il disait : « Le fils Balaruc est un galopin, que diable I il avait promis de se taire ; un secret est un secret, sacrebleu : et ça ne se débite pas en pleine rue, surtout devant ceux qui auraient toujours dû Tignorer; mais puisque vous savez tout, je ne suis pas responsable de l'indiscrétion ; n'en parlez pas à votre père, car c'est certainement parce que le cher homme, qui, entre nous, est un peu vif, a eu quelque chamaillerie avec Joseph, que le pauvre garçon s'est vendu. »
Vendu, oui, vendu! c'est ainsi qu'il faut dire; vendu pour racheter ma faute, pour protéger mon honneur, pour me soustraire au châtiment paternel. J'appris tout. Ce fut bien simple. Joseph vint trouver le capitaine et lui dit qu'il était disposé à servir de remplaçant au fils Balaruc, à la conditioji qu'on lui donnerait seize cents francs comptant, que les formalités seraient abrégées le plus possible, et qu'il serait soldat avant la fin du mois. A l'observation du capitaine qu'il pouvait exiger deux mille francs, il répondit : « Je n'ai besoin que de seize cents francs; je descendrais même, s'il le faut, jusqu'à quinze cents, mais pas un centime en deçà. » Le soir même l'affaire fut conclue.
J étais consterné. Le capitaine parlait, je l'entendis plutôt que je ne l'écoutai ; il disait : « Après tout, il n'est pas à plaindre ; il est jeune, il est vigoureux ; s'il comprend la discipline, ça ira tout seul; obéir, c'est si commode, ça dégage la responsabilité. Par exemple, si vous pouvez lui envoyer le sou de poche, n'y manquez pas. Ce n'est pas un paysan accoutumé
aux carottes et ^aux navets; il était bien nourri chez vous, il mangeait de la viande et buvait du vin à ses repas. L'ordinaire lui paraîtra maigre et, s'il a quelques patards en poche pour se remplir Testomac de temps en temps, ça ne lui fera pas de peine. Sans compter que, si vous êtes généreux, il pourra se payer quelques douceurs, comme des chaussettes pour mettre dans ses souliers ; il pourra aussi se faire bien venir de son sergent en lui offrant la goutte, avec délicatesse, quand Toccasion s'en présentera. J'ai passé par là et je sais ce qu'il en est. » J'interrompis ce flux de paroles et je demandai : « Où est-il? — Incorporé dans le 10' de ligne qui est à Blidah. Joli pays avec de l'eau et des bois d'orangers. J'y ai été en garnison et j'y ai commandé souvent le coup de feu contre les Hadjoutes, qui maintenant ont fait leur soumission et nous servent d'éclaireurs dans la plaine de la Mitidja. »
Dès le lendemain, j'écrivis à celui qui s'était sacrifié pour moi, qui ne jouirait même pas au régiment de la sympathie réservée aux engagés volontaires, et qui apporterait au contraire le mauvais renom dont les remplaçants achetés sont frappés; je lui disais : « 0 mon frère Joseph, qu as-tu fait? pourquoi ne m'as-tu pas prévenu? Comment pouvoir te jamais témoigner ma reconnaissance ? » Il me répondit phrase pour phrase : « Vous me dites : qu*as-tu fait? — ^ J'ai fait ce qu'il fallait faire; vous dites, pourquoi ne m'as-tu pas prévenu? : — Parce que vous m'auriez empêché de partir. — Vous me demandez comment me témoigner voVe reconnaissance? En ne jouant jamais. » Rien de plus : il n'avait pas voulu s'attendrir. Il me sembla que les paroles de cette lettre s'incrustaient en moi : de ce jour, je n'ai plus touché une carte.
Dans mon être tout entier il se fit une révolution, révolution si complète, que j'éprouvais de la difficulté à reconstituer le
polisson que j'avais été et dont rien ne subsistait. Certes les émotions dont j'avais été assailli et comme déraciné pendant ces quinze jours de supplice, avaient exercé sur moi une influence dont je pouvais être modifié et amélioré; ce n'est pas à cela cependant que je dois le changement qui s'opéra dans mes idées et dans ma conduite. Le bouleversement — c'est le vrai mot -- que je subis, fut le résultat de l'action de Joseph, de ce dévouement, de cet holocauste, si simplement conçu, si simplement accompli, sans rien de théâtral ni d'exagéré, en secret et comme en se cachant. Bien souvent je m'étais demandé en quoi consistait précisément la vertu. Je le savais maintenant; je la saisissais, je la voyais à l'œuvre, je la déterminais : c'est l'esprit de sacrifice, et je l'admirais. Je n'y avais point grand mérite, puisque j'en étais la cause première et que c'est à mon profit qu'elle se manifestait ; je crois cependant pouvoir affirmer que si j'avais été étranger à cet acte d'abnégation, je n'en serais pas moins resté touché jusqu'aux larmes. Je me comparai à Joseph, impartialement, dans cette sorte de tribunal abstrait qui siège en notre conscience et la comparaison ne fut point à mon avantage. Malgré l'infériorité de sa condition sociale, on pouvait dire de lui qu'il était bien né: aurais-je osé le dire de moi? L'action de Joseph eut de plus sérieuses conséquences qu'il n'avait pu se le figurer. 11 croyait m'avoir aidé à cacher une faute; son œuvre fut autrement considérable et persista : il éclaira mon ame et fit de moi un autre homme.