A PAUSILIPPE
Au mois de mai 1862, j'étais à Naples et j'y tombai malade.
Embarqué à Marseille, j'avais fait le voyage sur un paquebot appartenant à l'une des compagnies maritimes qui desservent les escales de la Méditerranée, sur les côtes d'Italie et de Sicile. Pendant les trois jours que dura la traversée, j'avais lié commerce de conversation avec un des passagers dont la cabine était voisine de la mienne au carré des premières. C'était un homme d'une quarantaine d'années, alerte, remuant, ne cherchant pas à dissimuler l'accent méridional qui dénonçait son origine, d'allures assez vulgaires, mais au demeurant fort bon homme , quoiqu'il me semblât parfois trop loquace. Il était, du reste, bavard sans être indiscret, et je savais déjà ce qu'il faisait, d'où il venait, où il allait, qu'il ne m'avait même pas demandé quel était le but de mon voyage.
11 était l'agent et l'associé d'une maison de Marseille qui faisait la commission, la banque et le négoce à l'aide de comp-
toirs installés à Naples, à Messine, à Tunis et à Beyrouth. Il dirigeait la succursale de Naples, ce qui lui donnait l'importance due à un homme dont la signature vaut argent comptant. Je ne crois pas devoir le nommer, mais, pour la clarté du récit, je dirai qu'il s'appelait Romuald.
Avec lui on n'avait pas beaucoup de paroles à dépenser; volontiers il se chargeait des questions et des réponses ; il lui suffisait d'être écouté, et je l'écoutais. Ce n'était point un lettré et l'art ne le préoccupait guère : il avait été à Pompéi, mais en « partie de plaisir » ; il s'étonnait que l'industrie n'eût point encore utilisé les étuves de Néron et la solfatare ; il était indigné que l'on n'eût pas tenté le dessèchement des marais Pontins par une vaste plantation d'eucalyptus ; des musées, où Naples a réuni les objets découverts sous les cendres et dans les laves du Vésuve, il disait : « Tout ça, c'est du bric-à-brac » ; mais lorsqu'il parlait des richesses de l'Italie méridionale que la monarchie des Bourbons avait laissées improductives faute de voies de communication intérieures, lorsqu'il expliquait ce que ce pays, resté pour ainsi dire vierge sous l'indolence du gouvernement et l'incurie des habitants, deviendrait si des routes ouvraient des débouchés vers la Méditerranée et l'Adriatique, il était éloquent.
J'admirais son entrain et son diable au corps. A la suite d'une de ces causeries, au cours de laquelle il m'avait secoué et serré les bras avec plus de vigueur que je n'aurais désiré, je lui dis : « Vous deviez être singulièrement vivant au temps de votre jeunesse? » Toute sa fougue tomba, il resta un moment silencieux, une sorte d'affaissement allongea son visage, il passa la main sur son front et me répondit : « Très vivant, en effet » ; puis, à voix basse, il ajouta : « et parfois trop vivant ». Ce soir-là, notre conversation languit et ne se ranima pas.
Quatre ou cinq fois déjà j'étais entré dans les eaux de Naples, à l'heure du soleil levant, et je pus me convaincre qu'il est des spectacles devant la splendeur desquels on ne se blase jamais. Je me sentais ému comme jadis, lorsque, à peine échappé du collège et tout frais émoulu bachelier, j'étais debout, aux bossoirs du paquebot-poste V Alexandre qui relâchait pendant quelques heures à l'antique Parthénope, avant de reprendre route vers Constantinople. Romuald souriait de mon enthousiasme et comptait de l'œil les navires ancrés dans le port.
Les formalités de la douane accomplies, nous nous séparâmes en nous disant : au revoir' Déjà sa voiture était partie au grand trot qu'il gesticulait encore et me criait : « J'irai vous relancer ! » Dès que je fus malade, il vint me voir chaque jour, en sortant du bureau, comme il disait. Sa sollicitude était extrême; il m'apportait des journaux de France, des fruits, s'ingéniait à m'être agréable et témoignait d'une délicatesse de sentiments qui contrastait avec sa turbulence extérieure. Je ne nvétais point trompé sur son compte : il était bon.
Quelle que soit la douceur des matelas, les lits d'auberge sont durs aux malades. On s'y ennuie loin de ses habitudes, de son logis, du service auquel on est accoutumé ; on s'y sent enveloppé d'indifférence et surveillé avec des démonstrations d'intérêt qui ne sont que de la défiance, car la maladie donne mauvais renom aux hôtelleries et en éloigne les voyageurs. Je traitai mon mal par des infusions de patience et des douches de résignation : c'est un bon remède; je le recommande, car je m'en suis toujours bien trouvé. Lorsque je fus quitte de la période aiguë et que je pus sortir de mon lit, malgré un reliquat de fièvre qui me sifQait sa petite fanfare aux oreilles, je passais mes journées sur un canapé, lisant parfois, sommeillant quand
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je pouvais. Je ne me souciais que de silence et je vivais au milieu du vacarme.
L'auberge que j'habitais était située dans le quartier Saint- Joseph, en pleine ville, non loin de la place où s'élèvent le palais Royal et la Foresteria. Mon appartement, placé au piano nobile^ c'est-à-dire au premier étage, prenait jour sur la rue, dont la rumeur montait jusqu'à moi, chassant le sommeil qui flottait au-dessus de mes paupières et eût bien voulu s'y poser. En face de la maison s'ouvraient deux boutiques semblables à des hangars; dans l'une un serrurier battait le fer : tic, tic; dans l'autre, un layetier clouait des planches : toc, toc; les revendeurs ambulants passaient et repassaient sous mes fenêtres avec leurs cris, dont les notes aiguës me faisaient sursauter. Et les voitures roulant à grand fracas sur les dalles de lave, et les rires, et les vociférations, et les disputes, et le tambour des soldats de ligne, et le clairon des bersaglieri, et les cloches sonnées à chaque instant, et par-dessus tout et toujours, comme un glas à deux voix, le tic tic du serrurier et le toc toc du layetier.
Un jour que j'étais plus énervé encore que de coutume, et, je l'avoue à ma honte, énervé presque jusqu'aux larmes, Romuald vint me voir. Je lui racontai mes misères, qui en somme n'avaient rien de bien grave. Loin d'en rire, comme je m'y attendais, il y compatit : « Vous voulez du silence, me dit-il, vous avez besoin de calme; je connais mes Napolitains, ce sont là des denrées qui ne se vendent pas chez eux, mais que Ion trouve chez moi. Nous allons faire vos paquets, régler avec l'hôtelier; je vous emmène et je vous installe dans ma maison, à Pausilippe. Ce n'est point un palais, ce n est point une villa, c'est à proprement parler une « garçonnière » ; mais vous y aurez votre appartement et vous ne serez dérangé ni par le bruit
ni par les importuns; si les merles du jardin chantent trop fort, nous leur tordrons le cou. Là vous vivrez à votre guise : liberté, liber tas l A dix heures du matin il faut que je sois à Naples à mon bureau, je ne rentre qu'après six heures pour le dîner; vous aurez tout le temps devons reposer et de faire les yeux doux au Vésuve. Est-ce dit? Venez passer votre convalescence sous mon toit et je vous en serai reconnaissant. »
La proposition était tentante, et si je me défendis de
l'accepter avec autant de cordialité qu'elle m'était faite, c'est
que je me sentais retenu par un scrupule trop naturel pour
n'être pas sérieux. Avec sa finesse méridionale, Romuald
devina le motif de mon hésitation : u Question de dépense,
s'écria-t-il ; vous ne ferez pas à un compatriote le chagrin et
l'humiliation de refuser son hospitalité pour quelques sous de
plus ou de moins dans les comptes de la fin du mois. Vous ne
m'avez pas l'air d'être gros mangeur, je vous promets que l'on
ne mettra pas un radis de plus à la broche. Laissez-moi vous
enlever à ce bruit qui vous fatigue, et vous donner ce que je
peux vous offrir sans me ruiner : la tranquillité, l'air pur et
l'ombre des grands arbres. » Je ne me rendais pas encore;
Romuald eut un geste qui témoignait plutôt de la tristesse que
de l'impatience : « A la fin de votre séjour je vous remettrai le
compte de la dépense faite pour vous et nous en enverrons le
produit à un orphelinat de France auquel je porte intérêt.
Cela vous convient-il ainsi ? » Je lui tendis la main : «( Je suis
votre homme et vous êtes la bonté même. » 11 se mit à rire :
« Ne vous y fiez pas. Demain, ma voiture viendra vous prendre
pour vous conduire à la maison. Merci de votre bonne grâce et
à demain. — A demain ! »
Romuald était trop modeste : sa « garçonnière » était charmante, de larges dimensions, sans luxe ni architecture préten-
lieuse, mais munie d'amples salles, comme il conyient dans les pays chauds, précédée d'une véranda empanachée de plantes grimpantes par où l'on accédait, de plain-pied, à un jardin formé d'une pelouse qua bordaient deux rangées de vieux arbres. L'emplacement, situé presque à la pointe de Pausilippe, permettait de découvrir tout le golfe de Naples, ainsi que ses côtes verdoyantes, ses îles lumineuses et son Vésuve qui poussait vers le ciel quelques flocons de vapeur. Quel silence dont je jouissais comme d'un bienfait, après l'ouragan des cris napolitains ! quel air vivifié par la brise de mer qui semblait glisser vers moi pour m'apporter la guérison ! quelle clarté d'or et d'azur, douce aux yeux néanmoins et radieuse à contempler !
J'ai connu là des lieures exquises, heures apaisantes, voilées de cette rêverie de la .convalescence qui émousse la vivacité des impressions-, laisse intacte la joie de vivre, donne conscience du retour des forces et pénètre l'âme d'un bien-être attendri.
Nous dînions et nous passions nos soirées ensemble, mon hôte et moi, assis sous la véranda, en présence du golfe reflétant les astres dans ses eaux tranquilles où les feux des pêcheurs au trident semblaient des étoiles errantes. Nous causions; j'écoutais mon hôte qui revenait souvent à ses projets d'un voyage d'exploration dans l'Italie méridionale.
Un soir Romuald me dit : a Pourquoi n'irions-nous pas ensemble, lorsque vous serez tout à fait rétabli ? Vous connaissez déjà le pays, puisque vous l'avez parcouru à cheval depuis Canitello jusqu'à Naples ; ça vous fera plaisir de le revoir. — Je ne dis pas non ; mais alors vous me laisserez à Cosenza. — Eh ! qu'y ferez-vous ? C'est la capitale des puces et la patrie des tas d'ordures. » Je répondis : u Je le sais, mais je voudrais y rechercher et y découvrir, s'il est possible, l'endroit précis où le
NOUS CAlSlOiXS.
Busento a été détourne pour recevoir la sépulture d'Alaric. » A la façon dont Romuald me regarda, ou pour mieux dire me dévisagea, je compris qu'il me croyait un peu fou ; il s'écria : « Mais, bonté divine ! qu'est-ce que cela peut vous faire ? » Je me mis à rire et ne répliquai pas.
Il allait insister, pour savoir quel intérêt je portais à la tombe du chef wisigoth qui saccagea Home, lorsqu'un domestique lui remit une carte de visite en disant : « Ce monsieur demande si monsieur peut le recevoir? » Romuald dit : « Certainement», et se tournant vers moi, il ajouta : « Un capitaine au long cours qui maintenant commande un paquebot de la compagnie Z*** ; un vieux camarade à moi ; un bon type, bambocheur et fricoteur, mais le cœur sur la main. » Le « bon tvpe » entra ; solide prestance de marin, favoris énormes, rire éclatant; accent de Toulon, qui est à l'accent de Marseille ce que le trombone est à la flûte. On se serra les mains, on s'embrassa, on renouvela les accolades, on s'appela « mon bon ! », on était ravi de se retrouver.
Avec une volubilité que je ne pouvais m'empêcher d'admirer, le commandant expliqua qu'un de leurs compagnons d'école, venant de Constantinople, était en relâche forcée à Naples, qu'il otTraità son bord un dîner, ah ! mais, un fin dîner, et qu'il serait heureux d'avoir Homuald pour convive, a Et tu sais, ne te gène pas, amène monsieur, on lui fera manger une bouillabaisse à se crever la panse. » Romuald paraissait fort hésitant ; le commandant reprenait : « Viens donc, ce pauvre Cartabasse, ça lui fera tant de plaisir ! Tu t'en souviens bien de Cartabasse, de Marins Cartabasse de la Ciotat, qui, à l'école, avait toujours des trous à sa culotte et qui chipait les provisions de la cuisinière ; un farceur fini ; viens donc, il y a des vins du Liban et de l'araki soigné, du véritable mastic de Chio. Ce n'est pas tout, nous
serons une douzaine de vieux copains et dès que le dessert sera avalé, nous peloterons le carton en taillant un lansquenet fignolé ; tu viendras, hein? »
Romuald s'assombrissait; son regard eut de la dureté lorsque d'une voix sèche il répondit : « Non, je n'irai pas. » Le refus fut prononcé d'un tel ton que l'on sentait qu'il n'y avait pas à insister. L'ami ne se tint pas pour battu, a Es-tu drôle ! mais puisque je te dis qu'après la boustifaille nous ferons danser les cartes. » L'expression de Romuald était devenue farouche. Je faisais au commandant signe de se taire ; peine perdue. D'une voix câline il dit : « Allons, un bon mouvement ! » Romuald saisit une chaise, d'un coup net il la brisa contre la muraille en criant à cet imbécile : « Va-t'en, toi, tes cartes et ton lansquenet, va-t'en ! » 11 se leva;, prit le commandant au collet, le secoua : « Va-t'en I ou je te jette à la porte I »
Le bon Provençal ne se décontenança pas pour si peu ; il se dégagea, rassura le nœud de sa cravate et dit : « Je vois ce que c'est : tu as mangé des fnitti di mare , c'est lourd en diable, ces bébêtes-là ; les digestions pénibles, ça monte à la tête et ça rend l'humeur mauvaise. Un jou^ que tu n'auras mangé que des haricots verts, — ça, c'est léger sur l'estomac, — je te reviendrai voir. Adieu, mon bon! » Il sortit en criant au domestique : « Donne-moi donc du feu, moussaillon de malheur! tu vois bien que mon cigare est éteint. » Romuald était assis, le visage dans ses mains, et je l'entendis qui murmurait : (( Misérable ! »
Je restais silencieux, attristé, car je devinais que cet homme, si bienveillant et si gai, ne s'était laissé emporter à un accès de fureur, en apparence inexplicable, que sous le coup de fouet d'une émotion qu'il n'avait pu dominer. Il s'essuya le front, but un verre d'eau, rapprocha sa chaise de la mienne et me
HOMIALI) SAIMI l\K CHAISE.
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(lit : « Excusez-moi, je n'ai pas élé maître de ma colère, et ce nigaud n'a rien dû y comprendre ; j'ai eu tort ; mais, sans qu'il ait pu le soupçonner, il m'a fait mal. Il a touché à une blessure qui ne s'est jamais fermée, qui jamais ne se fermera. N'en parlons plus, et, je vous en prie de nouveau, excusez-moi. » Il me tendit la main, que je serrai non seulement avec affection, mais avec compassion, car je sentais qu'il souffrait beaucou|).
Je le regardai : il avait les yeux baissés, son visage était pâle; ses mains entre-croisées avaient encore quelques frémissements. Tout à coup il leva les épaules, comme quelqu'un qui vient de prendre son parti, et d'un ton où l'on pouvait reconnaître quelque effort de résignation, il me dit : « Après tout, ça me soulagera, et je ne vois pas pourquoi je ne confesserais pas un péché de jeunesse à un galant homme. Vous faites des livres, vous ; vous inventez un tas de fariboles pour amuser les oisifs; eh bien ! je vais vous raconter une histoire vraie, mon histoire ; vous en ferez un drame si vous voulez; mais quand vous l'aurez entendue, vous comprendrez pourquoi j'ai malmené le particulier qui sort d'ici. Ça vous intéressera peut-être, mais je vous préviens que je serai long, car il faut que je commence par le commencement. »
Je fis un geste qui signifiait : je vous écoute. Romuald se leva, passa dans une pièce voisine, d'où il revint aussitôt, tenant en main un portefeuille qu'il jeta sur la table : « Voilà les lettres », dit-il. Puis, sans s'interrompre, il me fit le récit que je vais reproduire et que je n'entendis pas sans émotion.
LE BAROMETRE
Je suis né à Marseille, vous le savez; si cela ne se voit, cela s'entend. Mon enfance fut à la fois menée avec brusquerie et peu surveillée ; je n'ai gardé aucun souvenir de ma mère, qui était, m'a-t-on dit, une femme douce et maladive : je venais d'avoir deux ans lorsqu'elle mourut. J'étais fils unique. Mon père ne se remaria pas; certes, il était bon, il m'aimait tendrement, mais il avait une humeur irrégulière dont souvent j'eus à souffrir. A son indulgence excessive, à ses gâteries succédaient, sans motif apparent, des impatiences, des irritations et parfois même des sévérités que je trouvais injustes. J'ai reçu bien des gifles que je n'avais pas méritées et j'ai laissé couler sur mon pain sec plus de larmes que je n'en aurais dû verser. Cela me donnait de l'incohérence et une sorte d'effarouchement que je ne pouvais maîtriser. Comme disent les bonnes gens, je ne savais jamais sur quel pied danser. Je quittais mon père après en avoir reçu toute sorte de càlineries; une heure après, il avait viré de bout en bout : <i Veux-tu décamper, tu es insupportable et tu m'assommes; ah! que je suis donc malheureux d'avoir un enfant pareil î »
Longtemps après, lorsque j'étais un grand garçon, je me suis rendu compte de cette mobilité de caractère dont les efTets
DKTTK DK JEU. 9ÎI
retombaient sur moi, qui n'en pouvais mais. Naturellement actif et hardi, mon père avait rcvé de faire fortune. ïly avait presque réussi, et Ton m'a dit qu'aux jours de ma première enfance, lorsque ma mère vivait encore, notre maison était montée sur un pied presque luxueux. Une spéculation, tentée en Espagne pendant la guerre de 1823, échoua, eut des conséquences onéreuses, ne fut honorablement liquidée qu'au prix de lourds sacrifices, ramena l'incertitude dans la destinée et, sans entraîner la ruine absolue, produisit du moins un amoindrissement considérable. Attristé par la mort récente de ma mère, découragé par un insuccès que rien n'avait fait prévoir, inquiet de l'avenir, mon père se remit à l'œuvre, mais avec une sourde rancune contre le sort, qu'il accusait de ses déceptions. 11 en résulta qu'il oscillait entre sa bonté natui'cUe et Thumeur acrimonieuse qu'il devait aux événements dont il avait pàti.
Son amour-propre, qui était vif, avait beaucoup souffert; il n'avait pas la philosophie d'accepter d'un cœur résigné la déconvenue qui l'avait atteint; il se sentait diminué et n'en savait prendre son parti. Le monde de la haute banque et des grandes affaires commerciales de Marseille auquel il appartenait, monde plus hautain et plus exclusif peut-être que celui de la vieille noblesse, lui avait battu froid, lui témoignant un dédain que ne justifiaient point ses excellentes qualités et qui le punissait du crime de n'avoir pas réussi. Mon père en fut mortifié, il s'éloigna de ceux dont il avait été Tégal, sinon l'ami, au temps des prospérités, et par ressentiment autant peut-être que par sagesse, il se rejeta vers le petit négoce, avec lequel il entra en relations. Il devint banquier, banquier bien humble, rendu timide par expérience, préteur d'argent à termes courts, préteur à la petite semaine, disaient même les mauvaises langues, dur avec ses clients, qui ne demandaient, le plus souvent, qu'à faire peu
d'honneur à leur signature, exigeant envers ses débiteurs afin d'être toujours en règle avec ses créanciers; gai, plein de bonhomie lorsque sa fin de mois était assurée ; atrabilaire et grondeur lorsqu'elle lui paraissait douteuse; fort correct, du reste, dans ses opérations et d'une probité imperturbable. Un mot m'a été dit qui le résume : il avait toujours peur de manquer. Ses craintes étaient excessives, mais elles furent vaines, car jamais un de ses billets ne resta en souffrance.
En somme, mon père s'occupait peu de moi, si ce n'est pour me gâter ou me gronder selon l'humeur du jour. J'étais confié aux soins d'une servante, que j'aimais tendrement et qui me le rendait bien. Elle avait été femme de chambre de ma mère et, lorsque la ruine visita notre maison, elle était restée près de nous, bonne d'enfant, cuisinière, factotum, infatigable, respectueuse et dévouée. Je vous en parlerai, car c'est d'elle que me vient ce qu'il peut y avoir de bon en moi. Elle était « Camberlotte », comme elle disait elle-même, car elle était née près de Cambrai, au bourg d'Escaudœuvres. Elle se nommait Aimée Gardez : toujours exacte et ne se pressant jamais, elle avait un flegme naturel qui contrastait avec la turbulence méridionale au milieu de laquelle le hasard de sa vie l'avait placée. Aux emportements de mon père elle répondait : « Oui, monsieur » ; à mes exigences, à mes piétinements, elle répondait : « Oui, mon jeune monsieur » ; il n'en était que cela : elle ne se hâtait pas davantage et sa besogne était toujours faite.
Elle était « très sensible » : c'était son mot. Elle avait toujours des sous dans sa poche pour donner aux pauvres qu'elle rencontrait, et bien des orphelins, bien des enfants délaissés ont fait, dans sa cuisine, des repas réconfortants qu'elle leur servait à l'insu de mon père dont elle se cachait : « Monsieur est si près regardant », disait-eile. La première chose qu elle m apprit,
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ce fut à faire l'aumône. Si à cela vous ajoutez que le dévouement était chez elle un besoin impérieux, vous comprenez en quelles mains attentives j'avais eu le bonheur de tomber. Jamais depuis je n'ai lu le récit d'un acte de générosité, de délicatesse ou de courage accompli par un domestique, sans penser à ma vieille Aimée, qui, tant qu'elle a vécu, a veillé sur mon enfance.
Elle était veuve et avait un fds plus âgé que moi de deux années, qui vivait dans la maison, peu bruyant, toléré par mon père, qu'on lui avait enseigné à respecter jusqu'à la crainte. C'était mon inséparable compagnon; je le tyrannisais bien un peu, et il se laissait faire avec une mansuétude dont j'aurais été incapable. Pauvre Joseph, à la fois si paisible et si futé, ayant toujours quelque drôlerie en tête malgré son air tranquille, me protégeant par droit d'aînesse et m'obéissant par devoir. Nous avons fait souvent de bonnes parties de rire ensemble, surtout lorsque mon père était sorti. La cuisine et la cour étaient notre domaine. Aimée nous y laissait faire ce que nous voulions : mais si je commettais quelque sottise trop violente, elle tirait les oreilles de son fils, pas bien fort, en lui disant : « Ça t'apprendra ! )) Aussi, lorsque je méditais un coup trop audacieux, Joseph me disait : « Je t'en prie, ne fais pas cela ; maman se fâchera, et c'est moi qui attraperai les calottes! »
On peut vraiment dire d'Aimée qu'elle avait fait son llls à son image; elle l'avait pétri de sa propre substance, et l'on retrouvait en lui cet instinct de dévouement, cet esprit de sacrifice, cette résignation aux duretés de l'existence qui, malgré son infime condition, en faisaient une créature d'élite. Ainsi que sa mère, Joseph avait la bonté par excellence, celle qui s'exerce naïvement et qui s'ignore. Lorsqu'il fallut apprendre à lire et à écrire, Joseph, pour me donner l'exemple, se mit de moitié dans les leçons que je recevais. Quand je re-
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chignais au travail et que je boudais mes cahiers, il me disait : « N'est-ce pas honteux que j'en sache bientôt plus long que toi? » Aimée ne trouvait pas convenable qu'il me tutoyât, mais je lavais exigé et il avait fallu me céder.
Ce qu'il était et ce qu'il devait être plus tard, vous en jugerez par une aventure qui ne fut pas à ma gloire. Mon père possédait un baromètre « selon Torricelli », auquel il tenait beaucoup, car c'était un souvenir de famille provenant de son aïeul. Le cadre, paraît-il, était une sorte d'objet d'art, doré et sculpté de sujets mythologiques que l'on disait fort beaux. Sur la muraille de la salle à manger le baromètre figurait à la place d'honneur ; mon père le tapotait chaque matin et en réglait l'aiguille avant d'entrer dans son cabinet, qui s'ouvrait précisément sur la salle de nos repas. Un jour qu'Aimée met-tait le couvert pour déjeuner, Joseph et moi nous courions autour de la table, gambadant, nous poursuivant, comme deux gamins de dix et douze ans que nous étions. Le diable me souffla dans la cervelle une idée saugrenue ; on m'avait tant et si souvent défendu de toucher à ce baromètre, que je le considérais comme une sorte de fétiche, et cependant, tout en galopant au ras de la muraille, je le saisis parr le bas du cadre et je lui donnai une forte impulsion pour le balancer. Hélas ! non seulement il se balança, mais il quitta son clou et tomba sur le parquet. Tout était brisé, et le verre, et les aiguilles, et les rosaces, et le Temps qui tenait sa faux et Vénus qui caressait des colombes. Les gouttelettes du mercure répandu semblaient courir l'une après l'autre pour se rejoindre.
Violemment la porte du cabinet fut ouverte et mon père parut sur le seuil. 11 pâlit en voyant le désastre et de sa voix rude, de sa voix des jours mauvais, il dit : « Qui a fait cela ? » Terrifié, je baissai la tête sans répondre. Joseph, le doux Joseph, mar-
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cha vers mon père et dit : « C'est moi ». Il n'avait point fini d<,* parler qu'il était empoigné au collet et enlevé dans le cabinet. La porte fut refermée et nous entendîmes le bruit des coups de cravache accompagnés de jurons. Je me précipitai pour crier : « C'est moi ! c'est moi ! » Aimée me devina, elle me saisit à bras-le-corps, appuya ma tête contre sa poitrine et tout bas elle me dit à l'oreille : « Taisez-vous, taisez-vous î la peau de Joseph est plus dure que la vôtre; ce ne sera rien, ne parlez pas. »
Mon père rouvrit la porte et poussa vers nous Joseph très rouge, mais impassible et sans une larme aux yeux. Aimée m'avait lâché et s'était levée ; mon père lui dit: « Vous êtes responsable des dégâts de votre garnement de fils : je retiendrai sur vos gages le prix du baromètre ». Aimée répondit : « Conime monsieur voudra. » La colère paternelle n'était point épuisée. Il tourna les yeux vers moi, je soutins son regard sans pâlir et en me redressant d'un air de défi. Il s'en aperçut et me dit : <( Est-ce que tu voudrais faire la mauvaise tète, toi ? Prends garde, la cravache n est pas loin ! » Aimée me prit entre ses bras, descendit en deux bonds l'escalier et, toujours courant, m'emporta dans sa cuisine.
Joseph nous avait rejoints : nous nous tenions embrassés tous les trois et nous pleurions. Aimée parla la première : a Monsieur est un peu vif, mais il est bon tout de même ; et puis, voyez-vous, c'est votre père et c'est notre maître ». A travers un sanglot je lui dis : « Est-ce qu'il te fera payer la machine que j'ai cassée? » Elle eut un sourire sous ses larmes et me répondit : « Ce n'est pas à craindre »^. En elîet, mon père s'en tint à la menace. Le baromètre fut raccommodé vaille que vaille et il n'en fut plus question ; mais l'incident m'était resté sur le cœur. J'en causais souvent avec .\imée ; un jour elle me dit : « Pour s'être comporté si fort, il faut que ce pauvre
monsieur ait bien des ennuis » . Son instinct de femme lui avait
révélé la vérité.
En 1832, deux ans environ après la scène que je viens de raconter, j'éprouvai mon premier grand chagrin, chagrin profond qui me désempara pour longtemps. Le choléra s'était abattu sur Marseille ; à ses cotés, aveuglément, la mort fauchait. Nous fumes épargnés, mais Aimée mourut. Quel deuil! ce n'était point une servante qui s'en allait, ce n'était point « ma bonne », c'était l'incomparable créature qui m'avait élevé, choyé, protégé, c'était le cœur d'infmie bonté qui m avait tant aimé, c'était celle qui était mon refuge, dontia tendresse ne s'étaitjamais dérobée. Derrière la voiture funèbre qui l'emportait vers sa demeure suprême, Joseph et moi nous marchâmes près l'un de l'autre, et je ne saurais dire lequel de nous deux était le plus orphelin.
Le soir j'étais dans le petit salon où nous restions après le dîner. Mon père marchait à pas réguliers, la tête baissée, comme absorbé dans des méditations que je n'avais pas envie de troubler. 11 s'arrêta devant moi et dit : « Qu'est-ce que Joseph va devenir ? » L'idée que Joseph pouvait me quitter, pouvait s'en aller de la maison, n'avait jamais effleuré mon esprit. Mes yeux se remplirent de larmes et, sans dire un mot, je regardai mon père. La mort d'Aimée l'avait affligé, il était dans un des jours de détente où son cœur parlait plus haut que son humeur irascible. Il me dit : « Tu y tiens donc bien? Après tout, il a quatorze ans, il connaît la maison, il pourra prendre le service ; c'est un bon sujet » ; puis il ajouta en souriant : « Je le garderai, s'il me promet de ne plus casser mon baromètre. » Je me jetai dans les bras de mon père en criant : « Il est innocent ! il est innocent ! » Le mot était bien gros pour la légèreté du délit, mon père ne comprenait pas. « Innocent? de quoi ? » Je lui racontai tout, ma sottise, ma maladresse, le dévouement
JOSKIMI £T.Ur EMl.OU.Nt At COLLtl
de Joseph. Mon père m'écoutait avec surprise, il voyait bien que je ne mentais pas ; il fut touché. « C'est d'un brave cœur, dit-il; n'oublie jamais, mon garçon, que la justice distributive de ce bas monde est ainsi faite. Je regrette d'avoir tapé si fort. »
Le lendemain Joseph était installé « bon à tout faire », excepté cependant la cuisine, dont on avait chargé une femme prise à la place d'Aimée, mais qui ne la remplaçait pas. Depuis qu'il était devenu domestique effectif dans la maison, Joseph ne me tutoyait plus. Je le lui avais reproché, il m'avait répondu : « Ce ne serait pas convenable. »
Il s'oubliait cependant quelquefois et revenait à nos habitudes d'enfance, lorsque nous nous attendrissions en parlant de sa mère, ou lorsque, filant sans en demander la permission, semblables à deux collégiens qui font l'école buissonnière^ nous allions jouer à saute-mouton dans les allées de Meilhan> Quand c'était à mon tour de courber le dos pour le laisser sauter par-dessus moi, et que j'allongeais trop le cou, je n'étais plus qu'un camarade auquel il criait : « Coupe ta tète ou je te plombe » : je coupais ma tête et il ne me plombait pas.
11 était leste, pondéré dans ses mouvements, d'une adresse rare, observateur et très réfléchi. Il raccommodait les serrures détraquées, réparait les meubles brisés, inventait des pièges pour prendre les souris et, quand la cuisinière était malade, savait trousser un poulet, faire sauter des crêpes et rôtir un gigot, comme un bon maitre-queux. Chaque jour, mon père s'applaudissait de l'avoir attaché à son service, car il retrouvait en lui les qualités que ma pauvre Aimée lui avait fait apprécier. Quant à moi, je l'aimais comme le plus dévoué, le plus sûr des compagnons. Il m'aidait à dissimuler mes sottises, et s'il n'était plus cravaché pour un baromètre que j'avais cassé, il était encore parfois grondé pour ([uelque mauvaise farce quo
j'avais faite. Je ne savais s'il était domestique ou non, mais je savais qu'il était le fils d'Aimée et je ne voyais en lui qu'un frère de berceau qui vivait près de moi depuis ma naissance. Nous grandissions donc côte à côte, inséparables, nous recherchant toujours et sans autres nuages dans notre affection que des bouderies sans importance, inséparables de la vie commune entre deux enfants.
Lorsque j'eus dix-huit ans et que j'eus acquis les notions d'enseignement indispensables à tout homme qui veut vivre en société, mon père me fit installer une table dans son cabinet et m'associa non pas à ses opérations, mais à son travail : copie de lettres, classement des effets à payer ou à recevoir, vérification des écritures, apurement des comptes. Je m'initiais ainsi à la triture des affaires et j'y acquis assez rapidement le tour de main qui accélère la besogne et clarifie les obscurités du détail.
Mes occupations ne me déplaisaientpaset j'aurais'eu le cœur content si je n'avais été tourmenté par une idée qui m'obsédait: l'heure de la conscription allait sonner pour Joseph. Que faire s'il tombait au sort? Par quel chef-d'œuvre de diplomatie obtenir que mon père lui achetât un remplaçant afin de le garder près de nous, c'est-à-dire près de moi. Je savais, car nous en avions souvent causé ensemble, je savais que la vie militaire ne l'attirait pas ; loin de là, elle le repoussait et plus d'une fois je l'avais entendu se lamenter à la pensée qu'il aurait peut-être sept années à passer « sous les drapeaux ». Luimême était triste et nos inquiétudes augmentaient à mesure que le moment approchait.
Il vint enfin ce jour tant redouté. Cherchant à se donner bonne contenance, mais la tête basse, malgré qu'il en eût, Joseph partit pour la mairie. J'étais à la fenêtre, penché pour guetter son retour. Je l'aperçus au bout de la rue, il marchait rapi-
dément; une énorme pancarte portant un numéro que je ne pouvais distinguer enveloppait sacasquette.il leva la tête et me vit, il s'arrêta, fit la roue deux fois de suite et se mit à courir vers la maison. D'un saut, je fus dans la cour et je le reçus dans mes bras. 11 me tutoya, car il débordait de joie : « 0 mon petit maître, je ne te quitterai pas ; quelle veine, l'avantdernier numéro 1 mais j'avais fait le signe de la croix avant de fourrer la main dans le sac à la malice. » Il s'assit on disant: « Je n'ai plus de jambes. » Il devint pensif, puis d'une voix émue il reprit : « C'est ma pauvre bonne femme de mère qui sera contente, si elle peut me voir, elle qui me disait : « Tu es fils unique de veuve, tu ne seras donc pas soldat. »
J'avais grandi, mes pantalons ne devenaient plus trop courts, et je me regardais souvent au miroir, pour contempler, sous mon nez, une ombre de moustache dont j'étais fier ; nous étions au commencement de 1842 et j'allais bientôt donner le baiser de bienvenue à ma vingtième année. Je me croyais un homme et je n'étais toujours qu'un enfant: j'en avais l'entraînement, l'étourderie, l'inexpérience et la vanité. J'aimais à faire le faraud sur la Canebière, au théâtre et dans les cafés. 11 faut que jeunesse se passe; je le sais, mais encore doit-on choisir les moyens de la passer, et ceux que j'avais adoptés n'avaient rien de trop recommandable.
J'avais fait ce qu'il y a de plus sot et de plus périlleux pour un garçon de vingt ans ; je m'étais laissé aller, non sans une pitoyable satisfaction d'amour-propre, à fréquenter des jeunes gens plus riches que moi dont je singeais les façons d'être, quoique ma bourse, ordinairement fort mal pourvue, eût à en souffrir. Je recevais régulièrement .une pension de cinquante francs par moi: — deux cents petits écus bon an, mal an, disait mon père. — J'étais, il est vrai, débarrassé du plus gros souci
de la vie, puisque je trouvais à la maison la table, le logement, l'éclairage, le blanchissage, tout enfin ce qui constitue les dépenses obligatoires. Il ne me restait qu'à pourvoir à mon entretien et à mes plaisirs; ceux-ci coûtaient cher, car je ne me les ménageais pas, et les notes de mes fournisseurs s'accumulaient dans un de mes tiroirs, en attendant l'acquit que je ne me pressais pas de leur faire octroyer. Néanmoins je trouvais mon subside trop maigre, et il était rare que la première quinzaine du mois n'en vît pas la fin. Je geignais, je me dépitais et j'enviais « les fils de famille » qui jetaient l'argent par les fenêtres parce qu'ils avaient crédit chez l'usurier du coin.
Joseph était mon confident, il m'écoutait, hochait la tête et me disait : « Ça ne me plaît pas; tout cela finira mal : si monsieur vient à le savoir, ça sera terrible. Vous rentrez tard, c'est mauvais signe : je vous connais, vous avez le cœur sur la main, mais point de résistance à vous-même ; une fois parti, vous allez, vous allez, et Dieu sait où vous irez peut-être. Je n ai pas le droit de vous morigéner, et ce que je vous dis, ce n'est pas pour vous faire des reproches; mais, prenez garde, vos parties de plaisir et tout ce qui s'ensuit, c'est comme l'engrenage des machines à vapeur : quand le petit doigt y est pris, il faut que tout le corps y passe. Il peut se présenter telles circonstances où, pour ne pas avoir l'air de reculer, vous ferez une si grosse sottise qu'il y aura un malheur dans la maison. >» Je haussais les épaules, je souriais, je répondais : « Après tout, je ne fciis tort à personne », et je ne devenais point plus raisonnable. Hélas! c'est Joseph qui avait raison et « la grosse sottise » que son bon sens prévoyait, je n'allais pas tarder à la commettre.
11 ne se trompe pas le proverbe qui dit : u II n'y a que le premier pas qui coûte ». Ce premier pas, je le franchis, et peu s'en fallut qu'il ne précipitât ma perte à toujours. Vous vous souvenez
H-2 BONS CCEITRS ET lUIAVES GENS.
sans doute que de 1810 ii 18i8 une éi)idémie de lansquenet un des jeux les plus bètes qui existent, — se ré])andit sur 1; France, épidémie dont plus d'un lut victime, cor il y eut de scandales, même dans les maisons souveraines. La mode ei venait de Paris, Marseille se mit à Tunisson. On jouait dans le^ salons, dans les cafés, dans le cabinet particulier des restau rants, dans la chambre des jeunes gens; on jouait partout, tou le monde jouait; je jouai comme les autres. Je n'aventurais que de petites sommes, et pour cause : tantôt perdant, tantô gagnant, j'arrivais à me maintenir dans une sorte d'équilibn qui me laissait le plaisir du jeu et ne m'entraînait pas ai delà de ce que je pouvais risquer, quitte à snl)ir une gên< momentanée.
Que n'ai-je été toujours aussi prudent? Un soir, chez un d» mes amis de rencontre, on taillait un lansquenet. Sans êtn trop grosse, la partie dépassait mes ressources, d'autant plus que j'avais perdu, en deux coups, ce que j'avais en poche, c'està-dire une vingtaine de francs qui, par miracle, me restaient de ma pension, car nous étions au 10 du mois. Le banquier était un de mes camarades, avide au gain, hardi et poussant la veine jusqu'à l'épuisement. Il avait passé plusieurs fois de suite un homme modéré se serait retiré, il persista et cria en riant : « Allons, messieurs les pontes, faites votre jeu ! » A mon côté quelqu'un dit : « Il a tort, la chance va tourner. » Est-ce cette parole qui détermina ma résolution — ma folie? — Est-ce une de ces lubies qui s'emparent subitement des jeunes cerveaux'. Je ne sais, mais presque involontairement, et comme obéissant à une impulsion irrésistible, je dis : « Banco ! » On me regarda avec surprise, car on savait que je ne me débarbouillais pas souvent dans les eaux du Pactole. Le banquier tira les cartes; ahl ce ne fut pas long; un refait : deux rois. J'avais perdu.