‹ Bons cœurs et braves gensChapitre 12 sur 29 · AU RÉGIMENT · texte numérisé non relu

AU RÉGIMENT

Je ne dirai pas que, de ce moment, ma vie devint austère, ce serait excessif, car mon âge seul s'y opposait; mais elle devint correcte et mérita des éloges, dont mon père n'était cependant point prodigue. Il louait mon assiduité au travail; parfois, me voyant rester le soir au logis après une journée de besogne, il me disait : « Va t'amuser, garçon, c'est de ton âgel » Je ne bougeais, ou, si je sortais, c'était pour aller me promener dans les avenues que la nuit rendait solitaires. Ce que mon père ne savait pas, ce que je ne pouvais lui dire, c'est que tout ce qui ressemblait à un plaisir un peu vif m'était devenu odieux, parce que l'image de Joseph en était fatalement évoquée. J'avais essayé de faire quelques parties avec des camarades, je m'étais assis au théâtre pour écouter un opéra, et tout de suite j'avais à mes côtés, sous mes yeux, un compagnon invisible qui portait le pantalon rouge et le képi du soldat.

Ce n'était pas le Joseph placide qui avait côtoyé mon enfance que je revoyais; non pas; j'avais souvent regardé des recrues faire l'exercice, et c'est ainsi qu'il m'apparaissait : ruisselant de sueur, noir de poussière, brûlé par le soleil d'Afrique, recommençant vingt fois le même mouvement: une, deux; une, deux; jusqu'à tomber de lassitude. Je me répétais les « observations »

des sergents instructeurs que j'avais entendues jadis et qui, hélas! m'avaient fait rire : « Eh ! là-bas, toi, clampin, qui tiens ton fusil comme une queue de billard, veux-tu effacer tes épaules et rassembler tes genoux cagneux, sinon je te colle au bloc, histoire de t apprendre que je ne me mouche pas du pied; je te le montrerai sur ta manche, pékin ! » La vision était nette, et toute joie s'évanouissait. Encore à l'heure qu'il est, je ne puis voir un pauvre tourlourou s'essayer au maniement du fusil sans penser à Joseph et sans être attristé. On dit que le temps détruit tout, on se trompe ; il y a des peines en diamant, rien ne les use.

Ma distraction principale, celle du moins qui me plaisait le mieux, était d'aller voir le capitaine ; j'avais fini par me prendre d'amitié pour « cette vieille baderne », comme disait mon père. Je faisais sa partie de domino, je le mettais sur le sujet de la vie militaire ; il y était inépuisable. Je l'écoutais pendant qu'il me racontait avec complaisance et de gros éclats de rire les bonnes farces que l'on faisait aux nouveaux dans la chambrée, les ampoules des marches forcées, les brutalités du sergent « qui était le mari de la cantinière » et carottait les hommes : (( une vraie pratique, quoi ! » La joie du galon de caporal qu'il fallait arroser ; l'orgueil de l'épaulette d'or bien gagnée et le sentiment de supériorité lorsque pour la première fois on attachait le hausse-col. Le bonhomme ne tarissait pas, et c'était toujours la figure de Joseph que je mettais sur les personnages dont il me parlait. A tout instant il interrompait son récit pour répéter son refrain habituel, ce refrain que j'aimais à entendre : « Ce n'est pas si dur que l'on croit. »

L'économie n'était point ma qualité dominante, tant s'en faut, et je vous ai dit que ma pension, régulièrement servie le premier de chaque mois, avait bien de la peine à durer quinze

jours. Sans tomber dans l'avarice, je me refusai à toute dépense inutile. Mon père disait : « C'est le garçon le plus « rangé » que je connaisse. » Il n'avait point tort ; je mettais sou sur sou — le sou de poche — et quand j'avais amassé une petite somme, digne d'un mandat de poste, vous pensez bien qu'elle partait pour Blidah. J'avais obtenu, ça n'avait pas été facile, qu'au jour de l'an mon père envoyât quelque argent à Joseph. Il nous avait remerciés : « Me voilà le Crésus de la compagnie, j'ai régalé les camarades, ça m'a fait des amis ; au régiment l'on n'en manque jamais lorsque la bourse a le ventre rond. Monsieur est bien bon de ne pas m'oublier et de me donner des étrennes, comme si j'avais encore le bonheur d'être à son service. » Mon père avait grommelé : « Puisqu'il regrette mon service, il n'avait qu'à ne pas le quitter ! »

Comme vous pouvez l'imaginer, j'étais avec Joseph en correspondance aussi régulière que le permettaient sa vie de soldat, les corvées, les exercices, les expéditions et les routes à tracer sur les territoires nouvellement annexés, car pour nos troupes d'Algérie, si le fusil était l'arme de la conquête, la pioche était l'outil de la civilisation. Toutes les lettres de ce brave garçon, je les ai là ; si je ne vous les lis pas, c'est pour ne pas vous fatiguer. En voici une cependant que je ne veux point passer sous silence ; elle vous montrera quelle philosophie supérieure peut se rencontrer dans une âme simple. « J'ai reçu votre dernier envoi et je vous en remercie. J'ai peur que vous ne vous priviez pour moi et que vous ne vous imposiez de la gêne. Ça me ferait deuil, car je suis bien accoutumé à mon nouveau genre d'existence et je vous assure que je n'ai besoin de rien. Vous semblez toujours craindre que je ne sois malheureux ; rassurez-vous, je ne suis pas à plaindre, on se fait à tout ; et puis, croyez-moi, le capitaine avait raison : ce n'est pas si dur que ça en a l'air. Au

régiment, tout est affaire d'habitude, — habitude d'être puni, habitude de ne l'être pas; — j'ai pris la seconde, sans grand effort ; je ne m'en trouve pas mal et je m'y tiens. Je sais bien que je serais mieux à la maison avec de bons fricots, un bon lit et le plaisir de ne jamais être loin de vous ; mais puisque cane se peut pas, le plus sage est de n'y point penser.

« Il y a de bons moments, je vous assure, et il serait injuste de récriminer. Lorsque le régiment se met en route pour aller bousculer les Arabes, que l'on s'en va chantant en chœur pour marquer le pas, que l'on trouve un cours d'eau pour s'y tremper la figure, pour y boire un coup qui vous rend le pied plus leste et diminue le poids du sac, ça n'est pas vilain et l'on est fier d'être avec de braves gens, résistant à la fatigue et solides au devoir. Lorsque l'on s'arrête pour s'égailler en tirailleurs, ou se masser en peloton d'attaque, le clairon vous sonne un petit air qui vous fait froid dans le dos ; on rassure le képi, on tient le fusil d'une main plus ferme, on relève les pans de la capote dans le ceinturon pour dégager la jambe et pouvoir courir en avant ; on se grandit soi-même, on comprend que l'on va faire quelque chose dont le pays profitera et l'on se sent prêt à tout, sans barguigner, même à mourir.

« Si le drapeau est en tête, on ne le quitte pas des yeux; estce drôle, c'est comme une fascination ; ce n'est cependant qu'un morceau d'étoffe attaché à un bâton ; eh bien, dès que c'est au milieu de nous, c'est sacré; lorsqu'il est troué d'une balle, on crie : Bravo ! et cependant ça fait souffrir comme une blessure personnelle. Quand la poudre se met à parler, le drapeau, voyez-vous, c'est comme si la France était là et nous guidait ; on s'imagine qu'elle nous voit, et l'on ne peut plus reculer. Je n'aurais jamais cru que ça pût produire une impression pareille. A la dernière affaire que nous avons eue, au camp des Oliviers,

OX IVE QUITTE PAS LE DRAPEAU DES ï£i;x.

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nous avons fuit de noire mieux et nous nous y sommes repris à plusieurs fois pour déloger les Arabes qui occupaient une colline boisée qu'il fallait enlever à tout prix.

« On a jugé que le régiment tout entier méritait une récompense, et le roi a donné Tordre de décorer notre drapeau. Le général qui commande la province d'Alger est venu à Blidah, on nous a réunis en carré ; nous étions en grande tenue, on a battu aux champs, nous présentions les armes, et quand on a attaché la croix de la Légion d'honneur à la cravate du drapeau, au-dessous du coq d'or qui bat des ailes, nous pleurions tous comme des enfants. Le colonel a voulu nous faire une allocution ; il s'est dressé sur ses étriers, il s'est écrié : « Soldats î » et puis voilà tout ; il s'est mis à sangloter, et cependant c'est un durà-cuire, le colonel ; mais c'a été plus fort que lui : quand il a vu que l'on décorait son drapeau, son vieux drapeau, son drapeau déchiqueté, il a senti que le cœur lui tournait, et il a tremblé comme une vieille femme.

« Je sais bien qu'il y a des farceurs, des esprits forts qui disent que tout ça c'est des bêtises ; je voudrais les y voir : pour n être pas émus comme les autres, il faudrait ne point aimer notre pauvre pays de France ou n'avoir rien dans la poitrine. Je ne sais pas pourquoi je vous dis tout cela ; ça m'est venu en vous écrivant, parce que je vois bien que vous vous inquiétez toujours de moi, et que vous vous tourmentez encore à cause de mon engagement. Ce qui est fait est fait, ne vous en chagrinez donc pas; si c'était à refaire, je le referais; je ne l'ai jamais regretté.

<( C'est comme pour les Arabes : vous craignez sans cesse qu'il ne m'arrive malheur avec eux ; n'ayez souci ; on en fait trop d'embarras dans les journaux; ils pourront nous tenir en alerte, mais ils ne nous jetteront pas à la mer ; ils se battent coura-

geusement, c'est vrai, mais ils ne savent pas se battre. Ça se voit tout de suite quand ils nous attaquent ; ils arrivent comme des enragés, criant, faisant un bruit du diable ; on leur envoie un bon feu de peloton, ils tournent bride et puis ni vu ni connu! Ils nous fatiguent, mais on n'en meurt pas. L'école de peloton, l'école de bataillon, les manœuvres d'ensemble, ça n'est pas amusant et bien des camarades en maronnent; et cependant tous ces exercices, toutes ces écoles, comme l'on dit, nous permettent de faire tête à des gens dix fois plus nombreux que nous et de les refouler sans nous laisser entamer.

(( Nous avons un lieutenant-colonel qui n'est pas bête ; il est encore jeune, il travaille beaucoup et on dit, en plaisantant, qu'il a déjà semé des graines d'épinards dans son potager. Dernièrement quelques hommes se sont plaints d'être surmenés par des manœuvres supplémentaires ; ils faisaient preuve de toupet, car ils risquaient au moins la salle de police. Le lieutenantcolonel ne s'est pas fâché, il s'est contenté de leur répondre : (( Une solide instruction militaire triple l'effectif des armées » . Les camarades ont été penauds et plus d'un n'a pas compris. Cette fois il faut que je m'arrête, parce que je n'ai plus de papier. Excusez cette longue lettre, mais vous me pardonnerez en pensant au plaisir que j'éprouve à causer avec vous.

« Adieu, mon bon petit maître ; j'espère que monsieur n'est plus fâché contre moi ; je le prie de recevoir l'hommage de mon respect. »

Je pourrais vous montrer vingt lettres semblables, toutes empreintes des mêmes sentiments et animées de cet esprit rectiligne qu'il avait reçu en naissant et que l'influence de sa mère avait développé. Il s'accoutumait au régiment, mais je ne m'accoutumais pas qu'il y fût, et je n'ouvrais pas un journal sans y chercher avec anxiété les nouvelles d'Algérie. Il avait pris part à

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plusieurs aiïaircs « j^çlorieuses [xjur nos armes », (lisaient les bullelins. Il s'en était toujours InMireusement tiré sans blessure ; il avait échappé auv lièvres endémiques, et depuis deux ans qu'il était au service, il n'avait eu que des punitions insignifiantes, qu'il est à pou près impossible d'éviter et qui, le plus souvent, sont dues à la mauvaise humeur des sous-ofticiers. Sa bonne fortune semblait donc ne se point démentir; je n'en étais pas moins inquiet et je ne pouvais penser à lui sans trouble. J'aspirais au moment où, quittant pour toujours le harnais militaire, il reviendrait vivre à mes ^ôtés.

A la tin du mois d'août 1844, il m'envoya un très beau poignard marocain, de ceux que nos soldats nomment des tètes de polichinelle, qu'il avait ramassé sur le champ de bataille de l'Isly; il. y avait joint un simple billet, un billet joyeux, pour me rassurer : « Tout a bien marché ; pas une érallure. Enfoncé, l'empereur du Maroc; ça n'a pas été long; le père Bugeaud est un fier homme, et j'aurais bien voulu avoir sa casquette au lieu de mon képi. Quelle chaleur î il n'est pas permis de rôtir des chrétiens à si grand feu. Si le soleil faisait mûrir la tète des pioupious comme il fait mûrir les melons, il y a beau temps que ma coloquinte serait blette- J'oubliais de vous dire qu'il parait que nous nous sommes couverts de gloire en nous emparant d'un trophée qui est un parasol. Si seulement j'avais eu une ombrelle, mon pauvre nez ne me cuirait pas tant. Nous nous mettons en marche pour retourner à Blidah ; longues étapes et pas d'ombre sur la route ; c'est égal, tout va bien, et je ne me suis jamais mieux porté. »

Au commencement do Tannée 1845, mon père mourut. Je le regrettai sincèrement; le souvenir de ses brusqueries disparut dans le chagrin (pie sa perte me causa, et je sentis cruellement le vide qui venait de se creuser dans mon existence. La rupture

loO BONS COEURS ET BRAVES GENS.

seule des habitudes est un chagrin, et ce chagrin devient très pénible lorsque l'on ne retrouve plus auprès de soi la personne que l'on était accoutumé à y rencontrer chaque jour et que l'on aimait.

Tout en utilisant mon travail, tout en m 'associant dans une certaine mesure à ses affaires, mon père ne m'y avait pas complètement initié. J'eus donc à les étudier en détail, et cette étude, à laquelle je me consacrai assidûment, me procura une surprise qui n'eut rien de désagréable. Tout était en règle, la comptabilité irréprochable mettait « doit » et « avoir » en équilibre; de ce côté il y avait lieu d'être satisfait. J'avais cru jusqu'alors que le fonds de roulement qui servait aux opérations courantes constituait toute la fortune paternelle; je m'étais trompé. L'inventaire me révéla un fait que je ne soupçonnais pas. Chaque année, mon père avait placé ses bénéfices avec prudence et d'une façon avantageuse. Accumulés et sagement administrés, ces bénéfices représentaient un capital qui, sans me rendre riche et m'inviter à l'oisiveté, me permettait du moins de vivre dans l'aisance et de tenter les grandes entreprises vers lesquelles je me sentais entraîné par mon goût et par les aptitudes que le travail avait développées.

Une succession, même lorsqu'elle est fort simple et qu'elle n'incombe qu'à un seul héritier , ne se liquide point en vingtquatre heures. Les notaires ont la plume lente, parce qu'ils procèdent avec méthode. Ce fut donc seulerfient au mois de juillet 1845 que toutes les paperasses furent transcrites, signées, paraphées, et que « je fus envoyé en possession ». J'avais vingt-trois ans sonnés, plus d'expérience, — pnr ma faute, — que l'on n'en a ordinairement à cet Age, et je restais nuiître de disposer de ma fortune. Ai-je à vous dire que ma première pensée fut pour Joseph ?

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Je lui écrivis que je poiiais eu comple iï « son avoir » la somme qui m'avait sauvé, avec les intérêts com^posés depuis le jour où il luvail reçue en écliangc de sa liberté. J'ajoutais que je m'empresserais de lui acheter un remplaçant dès (|u'il m'aurait fait savoir qu'il y consentait, afin qu'il |)ùt abandonner le service militaire et revenir auprès de moi. La question des gages ne pouvait faire doute entre nous, il la résoudrait à son gré ; j'acceptais d'avance et de grand cœur toutes ses conditions. J'espérais une explosion de joie, j'étais loin de compte. Il y avait chez ce pauvre garçon des délicatesses de sentiment dénotant une de ces natures chevaleresques qui sont peut-être moins rares qu'on ne le croit, et près desquelles nous passons souvent sans même en soupçonner la grandeur. Oue n'aurait-il pas fait si sa naissance, son instruction, quelque fortune lui eussent permis de donner de haut l'exemple de ses qualités d'élite ? Voici sa réponse, qui se fit un peu attendre :

« Je vous remercie d'avoir placé en mon nom l'argent dont vous me parlez , quoique à vrai dire, grftce à votre générosité, je n'aie besoin de rien; me voilà donc capitaliste, ça me surprend, car je n'y avais jamais songé. Je n'ose pas vous refuser, car je comprends que vous seriez humilié de ne pas me rendre la somme que j'ai 'été si heureux de mettre à votre disposition; ça m'aurait cependant fait plaisir, si vous aviez pu ne vous souvenir que de mon affection et oublier cette histoire. Je vois que vous y pensez toujours, que vous vous l'exagérez et que vous ne voyez pas que je n'ai accompli que mon devoir. Cela m'a fiiit de la peine et cela m'a donné i\ rétléchir. Ne m'achetez pas un homnit^ ; je ne le veux pas. Ne soyez pas fâché contre moi, je vais vous dire ce qu il \ a dans mon cœur.

« Vous me témoignez votre amitié et ce que vous appelez votre gratitude; j'en suis touché et plus d'une fois vos lettres

m'ont mouillé les yeux. Mais, voyez-vous, je suis loin et c'est peut-être à cause de cela que vous croyez que vous seriez content de me voir rentrer à votre service. Non, non; malgré vous, et ça ne tarderait pas, vous me prendriez en déplaisance; vous auriez beau vous raisonner, vous rappeler votre vieille bonne Aimée, vous rappeler notre enfance, je ne serais bientôt plus pour vous que le témoin d'une faute de jeune homme, commise par légèreté et qui depuis longtemps devrait être effacée de votre mémoire ; ma présence permanente à vos côtés évoquerait sans cesse un souvenir qui vous est resté pénible; vous n'auriez plus de satisfaction à me voir, et tout ce que vous pourriez faire serait de me supporter. Vous ne me le diriez pas, je le sais bien ; mais je le devinerais, tout au moins je le craindrais, et cela me rendrait malheureux. Acceptons la destinée telle qu'elle est; il ne faut pas nous en plaindre, elle nous a été clémente.

« Laissez-moi, je vous en prie, terminer mon temps comme un bon soldat que j'ai été et que je continuerai d'être. Ce ne sera pas si loag et trois années seront bien vite passées. Quand je serai libéré, vous serez devenu raisonnable envers vousmême et vous ne vous tourmenterez plus d'une sottise à laquelle votre père lui-même ne songerait plus s'il en avait eu connaissance et s'il vivait encore. A ce moment-là, si tout mauvais souvenir a disparu de votre esprit, j'occuperai près de vous la place qu'il vous plaira de me faire. Aujourd'hui il est trop tôt; vous seriez gêné vis-à-vis de moi, et j'aurais toujours peur d'être pour vous une cause de chagrin; nous serions mal à l'aise l'un près de l'autre. Plus tard il n'en sera plus ainsi et s'il vous convient alors, je resterai votre serviteur jusqu'à mon dernier jour. Et puis je vous dirai que ce ne serait pas bien à moi de quitter maintenant le service. C'est parmi les meilleurs

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soldats que l'on recrute les bataillons de chasseurs d'Orléans'. Je viens d'être désigné pour en faire partie, ce qui m'est un grand honneur. J'attends ma feuille de route pour .savoir sur quel point je dois être dirigé. Pardonnez-moi ma franchise, j ai tant de crainte de vous avoir déplu, que je n'ose pas relire ma lettre. »

J'insistai; Joseph fut inflexible. IVut-étre ne se trompait-il pas ; que de fois j'ai agité cette question sans la pouvoir résoudre! Il avait tant de bon sens, un jugement si droit, qu'il a dû voir clair et deviner ce que je ne croyais guère alors et ce que l'expérience m'a souvent démontré depuis, à savoir qu'il est pénible à nos natures incomplètes et égoïstes de nous sentir dominés par le bienfait d'un inférieur. Dans sa réponse négative à une lettre très pressante, il m'apprenait qu'il venait d'être incorporé dans le 8" bataillon des chasseurs d'Orléans, en garnison h Djomma-Gazouat, sur la frontière du Maroc. Je le félicitai, tout en ne lui cachant pas le chagrin que me causait la persistance de son refus. 11 était joyeux cependant, il m'écrivait : « Me voici dans une arme d'élite ; vous verrez que je deviendrai maréchal de France dans quelques années; plaisanterie à part, je suis très content, quoique la caiabine soit plus lourde (jne le fusil des lignards; mais quelle portée î j'ai déjà tiré plusieurs fois à la cible et j'ai gagné lepinglette d'argent; jugez si je suis fier. »

Moi aussi j'étais content de savoir Joseph devenu tirailleur au 8' bataillon, car un de mes amis, récemment sorti de l'École

1. C'est ainsi que l'on nommait alors les chasseurs à pied, parce que la création on (Hait due à rinitiative «lu duc d'Oiiôans. Le bataillon provisoire des «( tirailleurs de Vincennes » a été formé en vertu des ordonnances i-oyales du ii novembre 1838 et du 28 août 1839. Les dix bataillons des » chasseurs d'Orléans » furent organisés à la suite de l'ordonnance royale du 23 septembre 1840. Le nombre des bataillons de chasseurs à pied est aujourd'hui de trente.

militaire de Saint-Cyr, y avait été nommé sous-lieutenant. Il était venu me voir à Marseille, avant d'aller s'embarquer à Toulon; nous avions dîné ensemble et je lui avais longuement parlé de Joseph. Dès que mon ami fut rendu à son poste, il m'écrivit ; sa lettre est du 20 septembre 1845: cette date-là, non plus, je ne l'ai pas oubliée. Il me disait: «. Je suis à l'hôpital ; la fièvre est bonne personne: pour m'acclimater tout de suite, elle m'a embrassé dès le lendemain de mon arrivée; j'en suis furieux, et ce n'est ni le sulfate de quinine dont je me bourre ni l'huile de ricin que j'avale qui me remettront de belle humeur. J'ai vu ton Joseph, il a de la prestance dans l'uniforme. On m'en a parlé d'ailleurs ; tu ne m'avais point trompé : c'est une sorte de soldat modèle, il doit justement prendre part à une petite expédition que le bataillon va entreprendre demain et que j'enrage de ne point faire, car ce serait un joli début pour mon unique épaulette. Simple promenade militaire, rien de plus ; nous sommes certains de la victoire et cette victoir-e peut avoir pour nous les conséquences les plus heureuses. Que le diable emporte la fièvre !

(( Figure-toi que le lieutenant-colonel de Montagnac, qui commande les troupes réunies ici, a été averti en secret, mais avec certitude, qu'Abd-el-Kader, à la tête de deux cents cavaliers^ marchait sur la tribu des Souhalia qui nous est ralliée, dévouée même et qui, l'an dernier, s'est bravement battue près de nous et pour nous. Comprends-tu mon dépit ? Avoir peut-être la bonne fortune d'assister à la capture de l'Émir, et rester cloué sur un lit d'hôpital, la tête dans un bonnet de coton et un pot de tisane sous la main, pendant que les camarades vont aller ramasser de la gloire et de l'avancement. Deux cents Arabes ! Le colonel de Montagnac n'en fera qu'une bouchée, car il a formé sa colonne de soixante cavaliers du 2° hussards et de

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