‹ Bons cœurs et braves gensChapitre 13 sur 29 · J AI VU TON JOSEIMI · texte numérisé non relu

J AI VU TON JOSEIMI

cinq compagnies du S" bataillon des cliasseurs d'Orléans. Dès qu'ils nous apercevront, les burnous fileront de toute la vitesse de leurs chevaux ; mais on espère bien les tourner, les envelopper et les ramener ici, où nous ferons une belle fantasia pour leur souhaiter la bienvenue. J'envie Joseph, qui parait fort heureux d'aller se promener avec ses nouveaux compagnons de gamelle ; s'il pouvait prendre ma place et me céder la sienne, je lui servirais volontiers de brosseur, tout officier que je suis. »

Cette lettre ne me troubla point ; depuis qu'il était en Algérie, Joseph avait assisté impunément à tant de combats que j'en étais arrivé à me persuader qu'il était de ceux dont « les balles ne veulent pas ». J'étais satisfait en pensant que sa vie serait plus douce lorsque bientôt il entrerait au service de mon ami le sous-lieutenant, qui était un bon garçon, de caractère facile et point dur avec les hommes. Vers la fin de la première semaine du mois d'octobre, une rumeur confuse se répandit dans Marseille; il était impossible de la contrôler, car elle ne reposait que sur des on-dit et sur des propos échangés entre les gens du port, race crédule, ne détestant pas le merveilleux, et que son ignorance même porte à l'exagération. A cette époque la poste avait des lenteurs dont nous ne nous accommoderions pas aujourd'hui, la télégraphie électrique dormait encore dans le laboratoire des savants et les gestes du télégraphe aérien, du vieux télégraphe de Chappe, restaient naturellement invisibles d'un bord de la mer Méditerranée à l'autre.

On disait que, du côté de la frontière du Maroc, nos troupes étaient tombées dans une embuscade, que nombre d'hommes avaient péri, que la plupart des officiers avaient été tués et qu'une centaine de nos fantassins, obligés de mettre bas les armes, avaient été faits prisonniers. Je n'en croyais rien : un an après la bataille de Tlslv, une défaite m marge du Maroc

me semblait impossible et je ne voyais là que le produit de l'imagination toujours en mouvement des colporteurs de nouvelles. J'avais entendu, sur la Canebière, tant de récits positifs, circonstanciés, affirmés par serment et qui étaient nés de toutes pièces dans la cervelle des oisifs ou des mystificateurs, que je n'attachais plus créance qu'aux bulletins officiels. Les journaux cependant commencèrent à parler d'une défaite qu'Abd-el-Kader nous aurait infligée ; les réticences faisaient naître le doute ; on avait été si souvent trompé sur nos succès comme sur nos échecs, que-l'on restait en méfiance. Les phrases des journalistes étaient, du reste, pleines de restrictions : « On dit : ... Un bruit court parmi les tribus cfe la province d'Oran.... Une nouvelle qui exige confirmation.... » Nulle certitude, comme vous voyez; et puis, lorsque l'on a intérêt à ne pas croire, on ne croit pas. Ma sécurité ne fut point de longue durée, car le sous-lieutenant m'écrivit. La voilà, cette lettre détestable.

SIDI-BRAFHM

Romuald fouilla dans le portefeuille; il en lira un papier fatigué aux angles, le déplia et commença la lecture. La voix lui manqua et Ion voyait qu'il se raidissait contre son émotion. Il me passa le papier : a Je ne peux pas, dit-il; lisez vousmême. » Je me mis à lire des yeux; brusquement, il reprit : « Lisez tout haut; je la sais par cœur, cette lettre, mais il est bon que je l'entende ; jamais je ne m'en pénétrerai assez profondément; cest un arrêt de condamnation. » Je lui obéis et voici ce que je lus :

« Hôpital de Djemma-Gazouat, 1" octobre 1845.

((. Je t'avais promis une victoire et c'est plus qu'une déroute que j'ai à t'apprendre : c'est un désastre, c'est un massacre. Ceux qui sont partis allègrement pour donner une leçon aux Arabes ne sont pas revenus; on n'a point entendu leurs cris d'appel, on ne s'est point porté à leur secours; ils sont tombés comme autrelois sont tombés à Roncevaux les preux de Charlemagne. Tous ne sont pas morts cependant, un petit nombre de ces héros a pu échappera la tuerie; Joseph est parmi eux, mais blessé, étendu, près de moi, sur un grabat de l'hôpital : je suis à ses côtés, je le soigne de mon mieux; mais sans grand espoir, je le confesse. 11 est vaillant de cœur et résigné ; il ne me parle guère

que de toi ; il veut que je te donne de ses nouvelles, que je te raconte son dernier combat; c'est sous sa dictée que je t'écris et, en réalité, je ne suis que son secrétaire; tu verras que sa lucidité d'esprit est restée complète; c'est, autant que possible, son propre récit que tu vas lire :

(( Nous sommes partis le 22 septembre, vers le soir, afin d'éviter la grosse chaleur de la journée ; c'est le lieutenant-colonel de Montagnac qui nous commandait ; en tête soixante cavaliers du 2' hussards; puis trois cent cinquante chasseurs d'Orléans, dont une compagnie, forte de cent hommes environ, formait l'arrièregarde. On marchait gaiement, bien groupés, sans traînards et l'on chantait. Ça dura toute la nuit, sans trop de fatigue; quelques novices aux étapes nocturnes, à demi sommeillant, se laissaient choir : Pile ou face? et l'on riait. Un peu après le lever du jour, nous arrivâmes au lieu de halte, qui était le marabout de Sidi- Brahim. On appelle ici marabout un tombeau où l'on a enterré quelque personnage qui, de son vivant, avait réputation de sainteté. Figurez-vous un petit bâtiment carré, surmonté d'une coupole et entouré, à quelque distance, par une muraille basse, mais solide ; le tout est blanchi à la chaux. Ça ressemble à un fortin carré ; l'intervalle compris entre le tombeau proprement dit et le mur d'enceinte représente, assez exactement, un chemin de ronde minuscule et pourrait, au besoin, contenir cinquante ou soixante hommes. Sidi-Brahim : retenez bien ce nom, je serais étonné qu'il n'eût pas désormais sa place dans l'histoire de l'Algérie.

« Là, nous avons fait la sieste, à l'ombre des lentisques sous lesquels nous nous glissions pour éviter les rayons du soleil, qui étaient durs. Les Arabes disent : Le soleil des équinoxes tue comme un coup de canon, et les Arabes n'ont point tort. Vers

le soir, a l'heure où le crépuscule descendait et nous apportait un peu de fraîcheur, nous avons rompu les faisceaux ; nous avons marché en avant, très peu, à peine un demi-kilomètre ; on a sonné la halte. Le colonel de Montagnac a pris position afin d'éviter une surprise, toujours possible avec les Arabes. Nous avons établi le bivouac. Tout allait bien et ça faisait plaisir de dormir, la nuit, en plein air. Quelques feux de cuisine qui s'éteignaient jetaient des reflets de lumière dans l'obscurité, le silence n'était interrompu que par le cri des soldats en vedette qui se répondaient de loin en loin : « Sentinelles, prenez garde à vous! »

« Couché sur le dos, la tête appuyée sur mon sac, je restais éveillé ; je contemplais les étoiles qui semblaient me regarder. Je ne sais pourquoi les souvenirs de mon enfance affluaient en moi ; je revoyais la maison de Marseille, le port où les matelots psalmodiaient une lente mélopée en virant au cabestan, et les promenades du côté de la Réserve et le petit maître fatigué au retour, qui dormait sur les genoux de maman. Tout cela me paraissait si loin, si loin, que je ne savais plus si je l'avais vécu ou rêvé. C'était d'un sentiment à la fois très doux et très triste dont j'étais attendri. Je finis cependant par m'endormir et au premier coup de clairon de la diane j'étais debout. L'aube se levait, pâle, accompagnée de la brise matinale qui glisse en faisant trembler la feuille des arbres et en agitant les plis des fanions. On eut vite fait de s'ébrouer et de prendre le café. On chargea le sac sur le dos, on empoigna le fusil et Ton se tint prêt.

« Sur un petit monticule, le colonel de Montagnac, à cheval, une lorgnette en main, interrogeait l'horizon. Il appela près de lui le chef d'escadrons de hussards et lui parla, en désignant d'un geste un point que nous no pouvions apercevoir. On se dit : « Les Arabes sont par là ! nous allons rire. » Ah ! nous n'avons

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pas ri, je vous le jure. Trente hussards partirent au galop, sous la conduite d'un capitaine. On entendit des crépitations de coups de fusil, comme si plusieurs régiments faisaient des feux de file. Un seul cavalier revint, bride abattue. Il criait : « C'est une foule, c'est une armée! » Les trente autres cavaliers — tout ce qui restait — partirent à fond de charge : de ceux-là pas un seul ne revint. Le colonel de Montagnac s'élança en reconnaissance vers l'ennemi, car il comprenait qu'il avait été trompé par les Arabes et qu'il avait pris, pour le groupe total des combattants, un détachement qui faisait de la fantasia afin de nous attirer vers la masse des forces réunies. C'était un piège, un guet-apens ; nous nous y étions laissés prendre. Tout à coup le colonel de Montagnac leva les bras, les agita, glissa de son cheval et tomba : une balle reçue au ventre l'avait renversé : il allait mourir.

(( Au même instant, les Arabes sortant de derrière un pli de terrain, qui jusqu'alors nous les avait cachés, s'avancèrent en belle ordonnance, formant un demi-cercle et cherchant à nous envelopper. On ne les pouvait compter, mais pour un œil exercé ils étaient certainement trois mille, sinon plus. Nous restâmes impassibles, mais plus d'un a dû sentir un frisson passer entre ses épaules. Un de nos caporaux, loustic et boute-en-train, s'écria : « N, i, ni, c'est fini pour les petits chasseurs d'Orléans; clairons, sonnez le De profundis\ » Notre capitaine dit: « Silence! » Le chef d'escadrons Courby de Cognord avait pris le commandement; on se forma en carré : feu de peloton, feu de file, feu à volonté. Les officiers criaient : « Ne vous pressez pas et visez bien. » On a descendu beaucoup d'Arabes, mais il n'y paraissait guère. Vraiment il y en avait trop, ce n'était pas juste. Courby de Cognord, balafré, le visage inondé de sang, blessé, pris sous son cheval qui sVibattit, ne remuait

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plus. Des Arabes accoururent vers lui et Tenlevèrent : Est-il mort? je ne sais*. Nos clairons sonnaient; quelle triste sonnerie qui ressemblait à un appel désespéré, à un adieu suprême envoyé à la France pour laquelle on allait mourir.

« Abd-el-Kader, reconnaissable à la blancheur de son burnous et au haïk qui lui recouvrait le front, dirigeait les masses de cavaliers groupés derrière lui. Tous s'ébranlèrent et, en faisant une fusillade terrible, se ruèrent sur le premier carré, qui fut démoli et s'affaissa comme un vieux mur. Une clameur de triomphe passa au-dessus de nous avec un bruit d'ouragan. Les cinq cent mille diables d'enfer n'auraient point fait un vacarme pareil. Le second carré fut détruit comme le premier, anéanti. Notre tour était venu; plus d'un remua les lèvres, comme s'il priait. Le chef de bataillon Froment Coste, qui commandait l'arrière-garde dont j'étais, fit deux pas en avant et tomba la face contre terre. Le capitaine Géreaux se jeta à notre tête : « Au pas de course, oblique à droite. » Nous avions *. compris, car le péril ouvre l'entendement. 11 s'agissait de gagner le marabout de Sidi-Brahim et de nous y retrancher. Quelle course! Nous y arrivâmes avant les Arabes.

« Nous ne fûmes pas lents à barricader la porte : la muraille était à l'épreuve de la balle; nous y pratiquâmes des trous, ce que les officiers savants nomment des barbacanes, afin de pouvoir tirer sans nous découvrir et nous fûmes presque rassurés, car les Arabes n'avaient point d'artillerie, et nous le savions.

l. Pierre-Louis Courby, dit Coiuby île Cognonl, né le 26 août 1790 à Thiers (Puy-de-Dôme). Prisonnier de j^ueire le 25 septembre 1845, rentré de captivité le 27 novembre 1846, a reçu au combat de Sidi-Biabim trois coups de feu à la tète, un coup de yatagan à la joue gauche, un autre au cou ; a été nommé général de brigade le 2 janvier 18,")2, a été placé dans la deuxième section du cadre de réserve le 27 août 1861, est décédé u Tarbes le 4 décembre 1S62. Il était entré dans l'armée le i^' mars 181;> en qualité de mousquetaire de la garde du roi (!■■* compagnie) avec rang de lieutenant de cavalerie.

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On se compta ; nous étions quatre-vingt-trois, seuls survivants de la colonne expéditionnaire qui l'avant-veille avait quitté Djemma-Gazouat, pleine d'ardeur et de gaieté ; un de nos camarades, à l'aide de son sabre-baïonnette, grava la date sur le mur : 23 septembre 1845.

« L'œil aux barbacanes, le fusil à portée, nous guettions les Arabes, qui ne se pressaient point de nous attaquer; nous étions cernés, nous n'en pouvions douter, et cependant nul cavalier ne venait, selon l'usage, caracoler devant nous en nous injuriant. Trois hommes, bien montés, apparurent; on s'apprêtait à les saluer à coups de fusil, lorsque le capitaine Géreaux, nous cria : « Ne tirez pas ! » Un de ces cavaliers, derrière lequel on portait un drapeau blanc, agitait de la main un papier : parlementaire. Abd-el-Kader nous faisait sommation de mettre fin à une résistance désormais inutile, et nous promettait de nous traiter avec humanité, selon les lois de la guerre. Le capitaine nous lut la lettre et nous dit : « Voulez-vous vous rendre? » On n'entendit pas une voix discordante; d'un seul cri, on répondit : «Non! » Un quart d'heure après nous étions attaqués avec une furie extraordinaire. On plaisantait, on disait : « En voilà des faiseurs d'embarras! » En effet, que pouvaient-ils contre nous? La muraille qui nous servait de rempart était trop élevée pour être franchie par un cheval; nul terrain, nul bouquet d'arbres ne dominaient notre position ; les balles s'aplatissaient contre les briques, qu'elles écorchaient sans les traverser. Les Arabes étaient découverts, leur nombre même les rendait vulnérables, nos hommes placés aux barbacanes tiraient à coup sûr; bien des cadavres entouraient le marabout. Notre capitaine nous recommandait de ménager nos munitions.

« Les Arabes se mirent en retraite et aussitôt les parlementaires revinrent pour renouveler leur proposition. Le capitaine

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nous consulta de nouveau et de nouveau Ion répondit : « Non ! » Ceux qui étaient là étaient de braves gens, vous pouvez m'en croire. L'attaque fut reprise contre la masure où nous étions réfugiés et aucune de nos balles ne fut perdue. Le feu fatiguait les Arabes, qui se retirèrent : ce n'était qu'un répit; nous en profitâmes pour essuyer la sueur dont nous étions inondés. Une troisième fois les parlementaires reparurent et nous eûmes un serrement de cœur en voyant avec eux un de nos officiers qui se dirigeait vers nous. C'était notre capitaine adjudantmajor : il se nommait Dutertre.

« Pale, marchant avec peine, couvert de sang, car il était blessé, mais de mine hautaine et d'attitude vaillante, il était placé entre deux cavaliers qui ne le quittaient pas des yeux et tenaient leur yatagan en main. « Que vient-il faire? » Un murmure gronda parmi nous, qu'un ordre bref fit immédiatement cesser. Nous retenions notre respiration dans la crainte de troubler le silence et de perdre une seule des paroles qui allaient être prononcées. Lorsqu'il fut près du marabout, le capitaine Dutertre fit un pas en avant et s'arrêta. Il leva la main pour commander l'attention et dit : « Je viens ici par ordre d'Abd-el-Kader. » Nous eûmes un frémissement, mais tout le monde resta muet. Forçant sa voix afin d'être mieux entendu, il ajouta : «Chasseurs! on va « me couper la tête si vous ne posez les armes à finstant; votre > « devoir est de mourir jusqu'au dernier plutôt que de vous (( rendre! » — Aussi vrai qu'il n'y a qu'un Dieu, c'est ainsi qu'il parla. — Il avait à peine fini qu'il était égorgé. Nous poussâmes un cri d'horreur et c'est à qui passerait son fusil par une barbacane pour le venger. Les Arabes détalèrent; ils en avaient assez et ne revinrent plus.

(( Un de nous, grimpé dans la coupole du tombeau qu'il avait percée d'un trou large comme la main, suivait des yeux

leurs mouvements et nous les indiquait. Le gros de la troupe s'en allait; à côté des chevaux on distinguait des uniformes bleus, ce qui indiquait des prisonniers; on en conclut qu'Abd-el- Kader partait avec la majeure partie de ses cavaliers et qu'il laissait autour de nous un nombre d'hommes suffisant pour former un blocus infranchissable. Nous ne nous étions pas trompés : plus d'attaques de vive force, plus de tentatives d'assaut infructueuses ; de temps en temps un cavalier apparaissait au galop, faisant sur son cou un geste significatif et disparaissait lorsque, par hasard, une de nos carabines ne l'avait pas fait rouler par terre.

« Nous étions harassés; c'est à peine si dans ce que j'appelle le chemin de ronde et dans le tombeau même nous trouvions place. Ceux qui n'étaient point en vedette aux meurtrières dormaient sous la coupole, à l'ombre, tassés les uns contre les autres, comme des moutons à la bergerie. La chaleur était aiguë et d'une brutalité terrible ; on ramassait de la terre et on en chargeait son képi pour se garantir la tête contre le soleil. Quelle soif! et pas une goutte d'eau à boire; en fait iJe ressource une bouteille d'absinthe à partager entre quatrevingt-trois gaillards qui, d'une lampée, auraient mis une rivière à sec; pas un morceau de pain, pas un rogaton h se glisser sous la dent, et, pour comble de misère, bientôt plus une cartouche qui vengeât notre mort par anticipation. On était silencieux, mais résolu : non, nous ne nous rendrons pas; et plus d'un, par une réminiscence naturelle, répéta la parole qui fut crachée à Waterloo, au nez des Anglais.

« La fin du jour s'écoula, la nuit se passa sans alerte ; les Arabes ne donnaient plus signe de vie; c'était nous inviter à sortir, c'est-à-dire à nous faire massacrer. Aussi l'on resta coi, on dormit et l'on ronfla comme si l'on avait bu de l'élixir de

longue vie. Au malin du 24, nous étions éveillés et Ton discutait les éventualités de la journée qui commençait. On n'avait point perdu tout espoir : « Vous verrez que de Djemma-Gazouat on « aura entendu les pétarades de la journée d'hier et qu'on va « envoyer une colonne à notre secours. » Le capitaine mouilla son doigt à sa lèvre, le dressa en l'air et dit : (( Le vent est du « nord-ouest, il ne porte pas, on n'a pu nous entendre. Nous « n'avons pas de vivres, serrez vos ceinturons d'un cran et mettez « un caillou dans votre bouche, afin de n'avoir pas trop soif; la (( journée sera rude, mais vous n'oublierez pas que vous avez « l'honneur d'appartenir aux chasseurs d'Orléans. » On répondit : « C'est bien, capitaine! »

« On n'était point démoralisé, on essayait de rire, on tachait de plaisanter. Un de nos camarades, assis par terre, les genoux entre les mains, semblait triste; on lui dit : « Qu'est-ce que tu « as ? » 11 haussa les épaules avec un geste découragé : « Je devais « être libéré dans un mois » ; ses yeux se mouillèrent, il ajouta : « Ah! baste ! ça ne fait rien, on ne bronchera pas. » En effet, il n'a pas bronché, car ces chiens de moricauds lui ont coupé la tête après l'avoir abattu d'un coup de feu. Le capitaine avait eu raison, la journée fut rude; elle se passa sans incident; les Arabes nous bloquaient à distance; pas de combat; à peine quelques coups de fusil qui ôtèrent aux burnous Icnvie de venir parader de nos côtés.

«La journée du 25 se leva sous un soleil imph\cable; la souffrance de la soif était telle, que plusieurs de nos hommes en criaient. Ce qu'ils purent boire pour se désaltérer, je n'oserai pas le dire ; ils n'eurent pas à s'en louer, les pauvres diables, car leur supplice redoubla. La i'aim nous travaillait aussi; on raillait encore, on composait des menus, on s'invitait à dîner; l'un commandait un gigot à lail, un autre eût préféré un canard

aux navets. Un loustic se mit à chanter une chanson un peu leste. Le capitaine le fit taire : « L'heure est grave, il faut (( remettre la gaudriole à plus tard. » Oui, l'heure était grave, nous le sentions tous; nous comprenions que cane pouvait plus durer et qu'à tout prix il fallait s'évader de ce cul-de-sac de famine où nous allions périr.

« La nuit parut longue; des hommes geignaient, en dormant, rêvaient tout haut et criaient : « A boire ! » Je tétais mon pouce, comme un petit enfant; de bon cœur, j'aurais donné un bras pour un verre d'eau. Au réveil, on était farouche et personne ne s'efforçait plus de plaisanter ; nous entrions dans la souffrance mauvaise, dans celle qui rend injuste, pousse aux querelles et produit la révolte. Du reste, pas un murmure ; on se tenait encore bien, par i|n reste de respect pour soi-même, par habitude delà discipline. C'était le 26; depuis trois jours, depuis le café pris après la diane du 23, nous n'avions ni bu ni mangé. De temps en temps, le capitaine regardait le ciel comme s'il en eût attendu quelque secours; peut-être était-ce pour se recommander à Dieu. Il nous rassembla. A voir son visage on comprenait que sa résolution restait intacte, mais on devinait qu'il était triste jusqu'à la mort, triste pour lui, triste pour ses hommes, triste pour ses parents qui ne le reverraient jamais.

« Il nous dit : « Mes enfants, pas d'eau, pas de pain, plus de « munitions; nous ne pouvons pas nous laisser crever ici comme <( des chiens ; mourir pour mourir, notre devoir est de mourir « en soldats; nous allons faire une sortie; les Arabes sont là- « bas qui nous attendent; nous les attaquerons corps à corps, « à la baïonnette, nous ferons une trouée et nous passerons. Si « nous succombons, nous n'aurons plus ni faim ni soif : ce sera « autant de gagné. Préparez-vous, dans dix minutes nous par- « tons. Vive la France! » Chacun répéta son cri et l'on assura

les glaives au bout des carabines. On fouilla les sacs et les gibernes; il nous restait une trentaine de cartouches; on les distribua aux vingt meilleurs tireurs de la compagnie, qui formèrent un peloton d avant-garde, avec ordre de ne point les éparpiller sur des Arabes isolés, mais de les garder pour ouvrir un feu d'ensemble sur la masse qui nous barrerait le passage. Nous comptions, de cette façon, y jeter le désordre, puis nous y précipiter d'un même élan, à la baïonnette. Nous sortîmes du marabout. Le capitaine nous disposa de façon à pouvoir former le carré au premier signal.

« Le capitaine dit : « Y êtes-vous, mes enfants? Au pas « accéléré, chacun à son rang, comme à un défdé de revue. c( Nous y sommes?... Marche! » Et l'on partit, crânement, mais sans dire un mot. Ça n'alla pas mal en commençantedevant nous le terrain semblait libre. Nous savions cependant à quoi nous en tenir. Nous ne pouvions arriver à Djemma- Gazouat qu'en traversant une dépression de terrain, semblable à un ravin, propre à une embuscade; or nous avions tous assez l'habitude de la guerre pour deviner que nous y étions attendus, et que le pas serait difficile à franchir. Au delà, c'était le salut, car une petite plaine, large à peine de quatre kilomètres, nous séparerait seule des murailles de la ville, dont jamais les Arabes n'oseraient affronter l'artillerie.

(( En approchant du ravin, nous aperçûmes des vedettes ennemies qui se replièrent au galop : « Attention î une seule « décharge et à la baïonnette ! » On lit halte pendant un instant, pour souffler, pour se rassembler soi-même en un dernier effort. Chacun s'assura que le glaive était solidement fixé à l'extrémité du canon ; quelques hommes enlevèrent leur tunique et la jetèrent aux broussailles, afin d'avoir les mouvements plus libres; je pensais : « Dans une heure, je ne serai

« plus de ce monde ou j'aurai bu! » On repartit au pas, posément. Quand nous fûmes arrivés à une centaine de mètres du ravin, nous en vîmes surgir un paquet d'Arabes, — de Kabyles — qui n'était pas mince, cinq à six cents au moins; ils ricanaient et nous criaient dans leur patois : « Vous serez rassasiés de « poudre ! » Ils restaient immobiles à nous attendre. Lorsque nous fûmes à vingt pas de leur première ligne, le capitaine commanda « Feu! » Ça fit une trouée.

« Le malheur, c'est qu'au fond du ravin coulait un ruisseau. Plusieurs de nos hommes ne purent résister, la vue de l'eau les affola. Ils coururent, s'agenouillèrent, vaincus par la soif, s'allongèrent à plat ventre, le visage enfoncé dans le ruisselet, pour mieux boire. De ces imprudents que nos objurgations ne purent retenir, pas un ne se releva; tous tombèrent sous les balles des Kabyles qui couronnaient la crête du terrain.

<( Les vaillants, ceux qui dominèrent leur souffrance, s'élancèrent. D'un bond, nous étions au milieu de cette foule, frappant de la pointe, de la crosse, des pieds, criant, poussant, perdus dans la multitude qui nous entourait : nous n'étions plus des hommes, nous étions des machines à meurtre. Chacun de nous tua plus d'un Arabe, nous sautions par-dessus les cadavres et nous avancions à travers cette tourbe furieuse qui n'avait qu'^^i. se refermer sur nous pour nous étouffer. On n'avait plus ni faim ni soif, on ne voulait qu'éventrer l'ennemi, éventrer l'obstacle, pour gagner la plaine qui était là, devant nous. Je tourbillonnais sur moi-même, cognant à droite, à gauche, devant, derrière, partout; mon fusil ruisselait de sang, j'en étais couvert : mon sang ou celui des autres? je ne savais.

« J'ai vu mourir le capitaine : c'était un brave, le capitaine Géreaux. Dans la bagarre, il avait perdu son képi; il tenait un Arabe à la gorge et lui labourait le visage avec son sabre»

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LES VAILLANTS s'É L A N CK IlE N T.

lorsqu'il reçut sur la tête un coup de malraque qui Fétendit par terre. Celui qui l'a assommé a pu aller s'en vanter tout de suite au paradis de Mahomet, car je lui ai mis ma baïonnette dans le ventre, il a crié : MacK Allah l et s'est affaissé comme un vieux torchon. La furie était telle, que l'on ne se possédait plus ; on se crachait au visage avant de s'égorger. Cela dura-t-il longtemps?... Peut-être une demi-heure, peut-être deux minutes, je ne puis m'en douter; nous étions groupés en tas, peu nombreux, portant des coups si terribles, que l'on s'écartait devant nous comme devant des loups enragés; nous avancions; un de nos hommes, un petit roux que nous appelions l'Alsacien, en manches de chemise, faisait bonne besogne ; il criait : « Allons ! « les petits chasseurs ! un bon coup, pour la clôture ! »

« Le bon coup fut porté sans doute, car nous nous trouvâmes de l'autre côté du ravin, au bord même de la plaine où nous aperçûmes des soldats, des uniformes français, qui, au pas gymnastique venaient de notre côté. Nous courûmes vers eux, leurs rangs s'ouvrirent pour nous recevoir. Notre premier cri fut : <(. A boire! » Lorsque nous entrâmes dans le ravin, nous étions quatre-vingt-trois, tou3 jeunes, tous solides, tous aimant la vie ; nous en sortîmes au nombre de douze, dont quatre blessés qui ne valent guère mieux que nos soixante et onze camarades que la diane du S'' bataillon ne réveillera plus. J'avais brisé mon fusil dans une dernière lutte, corps à corps; un seul d'entre nous, le caporal Lavaissière, rapporta sa carabine. Une heure après j'étais à l'hôpital deDjemma-Gazouat. Je ne souffre pas trop de mes blessures, qui heureusement ne m'ont rien cassé! Si je me tire d'affaire, j'irai peut-être en congé de convalescence, à moins que je ne sois commandé pour une nouvelle expédition. J'ai un compte avec les Arabes et je ne serais pas fâché de le régler à bonne portée. »

« Le récit que tu viens de lire a été fait par Joseph : si ce n'est la lettre, c'est l'esprit. Ma journée s'est passée à recueillir et à rédiger son témoignage. Il est très fatigué. Je crois qu'il comprend son état; tout à l'heure il m'a dit : « Pourvu que ça ne fasse pas trop de peine à monsieur. » Monsieur, c'est toi. Ce matin, le major l'a examiné avec soin et a secoué la tête. Je l'ai interrogé, il m'a répondu : « Le sujet est vigoureux, mais il est frappé dans les œuvres vives et le dénouement peut être rapide. Cependant tant qu'il y a de la vie, il y a de l'espoir ; la nature a d'impénétrables mystères. » Je m'en doutais bien et je me serais volontiers passé de ce lieu commun. Joseph veut l'écrire, malgré sa faiblesse; je lui passe la plume. »

Au-dessous de cette dernière phrase, je lus les lignes suivantes, d'une écriture tremblée et tracée avec effort :

<( Si vous n'avez pas besoin de l'argent qui est à moi, il faut le donner à des orphelins, en souvenir de ma mère, de votre vieille bonne, qui en ramassait partout pour les nourrir. Adieu, pensez quelquefois à votre pauvre Joseph qui vous aimait tant. »

Puis, au bas de la lettre, de la main du sous-lieutenant :

<< 4 octobre 1845.

(( 11 est décédé hier paisiblement. On vient de l'inhumer ce matin; la garnison l'a escorté jusqu'à sa dernière demeure et lui a rendu les honneurs militaires. Adieu, pardonne-moi le chagrin que t'apportent ces tristes nouvelles. »

Lentement je repliai la lettre et je la tendis à Romuald qui, les coudes sur la table, le menton appuyé sur ses poings, me regardait. « Voilà! s'écria-t-il : on joue' parce que l'on est un étourneau, on vole parce que l'on préfère un crime à une blessure

d'amour-propre et le résultat est qu'un honnête homme en meurt. Je ne vous dirai pas quel fut mon désespoir en apprenant la fin de Joseph ; si vous ne le devinez pas, ce ne sont pas mes explications qui vous le feraient comprendre. Et cet imbécile qui vient me proposer une partie de lansquenet ! J'ai été un sot de me mettre en colère, mais c'a été plus fort que moi. Vous connaissez mon histoire maintenant; je me fais pitié, quand j'y pense, car je ne me suis jamais pardonné, et cependant j'ai fait tout ce que j'ai pu pour effacer ce souvenir, pour réparer l'irréparable; je n'y ai pas réussi. Les anciens sacrifiaient aux mânes des aïeux, il n'est pas de jour que je ne sacrifie aux mânes de Joseph. Il a éte^fa^ictime expiatoire de ma faute, mais je reste condamné, sans recours en grâce vis-à-vis de moi. »

Il se leva, marcha pendant quelques minutes sous la véranda, puis, semblant presque apaisé, il s'assit et parlant à voix basse, comme s'il se confessait, il reprit : « Ce que Joseph désirait .a été fait tout de suite; l'argent que j'avais à lui, je l'ai porté, en son nom, à l'orphelinat de N***, où sa mère avait coutume d'aller le dimanche distribuer quelques friandises aux enfants. Moi, j'ai travaillé, travaillé sans relâche, moins peut-être pour me créer une situation que pour oublier. On me croit heureux, parce que je suis riche. La fortune que j\ii gagnée, j'estime que je n'en suis que le dépositaire.

« Le capitaine de recrutement, qui s'entremit dans l'engagement de Joseph, est mort d'apoplexie foudroyante, tombé sur son jeu de domino, en disant : « Six partout! » Il était pauvre, je fais une pension à sa veuve, j'ai pourvu à l'instruction de ses deux fds; l'un a été élève de^.'École polytechnique, lautre est sorti en bon rang du BorM. De ma fortune, j'ai fait deux parts égales : l'une dont je jouis à ma guise, sans fracas et ne

me donnant que les aises dues aux apparences et que com-

porte ma position sociale; l'autre est à Joseph; ses revenus, ses bénéfices vont à l'orphelinat que vous savez. Sa pensée ne me quitte pas; on dirait que je vis en double, pour lui et pour moi. J'en suis arrivé parfois à me figurer qu'il est devenu mon bon génie. Je voudrais pouvoir deviner ce qu'il eût fait à ma place, afin de le faire. Bien souvent, je repousse instinctivement le mendiant qui me tend la main ; puis tout à coup je lui fais une bonne aumône en lui disant : « De la part de Joseph » . C'est une obsession, très douce lorsque je ne pense qu'à lui, atroce quand je pense à nous deux. J'ai eu et j'aurais beau faire, il y a en moi quelque chose qui jamais ne sera calmé. »

Je lui pris la main et je lui dis : « La faute n'est-elle donc pas réparée? » Violemment, il me répondit : « Réparé ? réparé quoi? qu'est-ce que j'ai réparé? Rien du tout; ne me dites donc pas de sornettes! On répare une chaise en la rempaillant, on répare un toit en y mettant des ardoises. Supposez, si bon vous semble, que je puisse réparer un préjudice matériel causé par moi, ce qui n'est pas le cas; qui réparera ma conscience? Là est l'irréparable, le définitif, l'absolu. Je n'ai point ménagé les actes de bienfaisance; qu'est-ce que cela? L'argent, c'est beaucoup pour celui qui le reçoit, ce n'est rien pour celui qui le donne. Il est facile de rédimer la misère ; mais moi, qui me rédimera? Je jouis de l'estime de ceux qui me connaissent; la belle avance! cela prouve simplement qu'ils ne me connaissent pas. Si j'ai été criminel, personne ne l'a su; mais moi je le sais; je n'ai pas eu à rougir devant le monde ; mais le miroir intérieur, le plus fidèle, le plus implacable de tous, celui où apparaissent les rides et les tares de l'âme, croyez-vous donc que je puisse m'y regarder en paix? Quoi que j'aie imaginé, je n'ai pu laver cette tache; je sais où elle est et je n'ai pas besoin d'ouvrir les yeux pour la voir. Nul raisonnement ne prévaudra contre ceci : J'ai

volé mon père et c'est parce que j'ai volé mon père que Joseph est mort. »

(( Bonsoir, me dit-il tout à coup, pardonnez-moi de vous avoir rendu témoin de mes défaillances. Cette histoire m'étouffe; je vous l'ai racontée parce qu'une sotte proposition a réveillé mes souvenirs; je vous remercie de m'avoir écouté avec intérêt, n'en parlons plus. » Et jamais plus il ne fut entre nous question de cette aventure, ni pendant les quinze jours que je passai encore à Pausilippe, ni dans les trois ou quatre visites que Romuald me fit à Paris lorsqu'il y vint pour ses affaires.

Il est mort au mois de décembre 1889 ; par son testament il avait légué sa fortune : pour la moitié (la part de Joseph), à l'orphelinat de N***; pour un quart, aux fils du capitaine de recrutement; pour le dernier quart, à un institut secourable destiné à recueillir en hospitalité les servantes vieillies ou devenues infirmes.

Ces dispositions démontrent que, jusqu'à son dernier jour, il resta convaincu qu'il avait commis ce qu'il nommait lui-même une faute irréparable.

Il ne se trompait pas.

LES NOCES d'or

Il y a quelques années, j'eus des recherches à faire dans les archives de l'ancien pays de Vivarais. Quoique la saison ne fût point propice aux déplacements et que la température du mois de février fût plus froide qu'il ne m'eût convenu, je me mis en route avec l'espérance que le baromètre se montrerait plus clément à mesure que j'avancerais vers le Midi. Après avoir été secoué pendant toute une nuit, j'arrivai à ma destination vers onze heures du matin par un petit vent frisquet qui n'était pas sans quelque lien de parenté avec le mistral. Je m'installai dans la meilleure auberge de la ville, bonne vieille maison, de réputation bien assise, célèbre pour sa façon d'accommoder les cèpes, mais où les fenêtres ne fermaient guère et où les portes n'avaient point de bourrelets; mince inconvénient lorsque Ton est jeune, mais incident peu agréable lorsque l'on vient d'entendre sonner la soixantième année à l'horloge dont le balancier ne s'arrête jamais.

Pendant qu'une servante allumait du feu dans ma chambre,

182 BONS COEURS Eï BRAVES GENS.

je m'étais assis à la cuisine devant une vaste cheminée qui dévorait une brassée de sarments que l'hôtesse y avait jetée en mon honneur. Elle me disait : « Chauffez-vous, mon bon monsieur, vous avez l'air transi; chauffez vos pauvres tibias, ça vous ravigotera. » Le conseil n'était pas à dédaigner : je chauffai mes pauvres tibias, et je fus ravigoté. La bonne femme ajouta : « Si vous n'êtes pas un monsieur trop difficile, si ça ne vous déplaît pas de manger au milieu de notre train-train, je vais vous servir votre déjeuner là, devant l'âtre, et ça n'en sera que mieux; comme dit la chanson, vous aurez le dos au feu, le ventre à table. » Une flarpme joyeuse, une écuellée de soupe mitonnée, une tranche de gigot saupoudrée de muscade, un perdreau rôti, une purée de pommes de terre, des quatre mendiants, deux verres de vin d'Ermitage, une tasse de café noir sans sucre, constituent contre la fatigue et le froid un remède que je recommande aux voyageurs. L'hôtesse s'approcha de moi : « Eh bien, ça va mieux, n'est-ce pas?... Je vais faire bassiner votre lit pour qu'il ne reste point d'humidité dans les draps; allez dormir une couple d'iieures, et vous serez rajeuni de dix ans. » Je n'en crus rien, mais j'allai me coucher.

Quand j'eus fait un bon somme, que ne put interrompre le vent qui se lamentait en passant sous ma porto, je m'habillai nûn d'aller faire un tour dans la ville, que baigne le Rhône. Je retrouvai l'hôtelière sur le seuil de sa cuisine et je lui demandai quelques indications sur les points vers lesquels je devais d'abord ^e diriger. Naturellement, au lieu de me répondre, elle m'interrogea : « Dans quoi voyagez-vous? Est-ce dans les huiles, dans les lainages, dans les machines à coudre, ou dans les cafés? Si c'est dans les cafés, nous pourrions conclure ensemble, parce que j'achète en gros, à cause de la consommation des demi-tasses, qui est considérable, surtout le dimanche. » Je lui

répondis que je n'avais point l'honneur d'être commis voyageur, mais que cependant je voyageais dans les anciens livres elles vieilles chartes. Elle parut étonnée : « Ah! vous n'êtes point dans le commerce; c'est donc pour cela que vous n'avez pas fait votre prix d'avance; tout s'explique. Les anciens livres, les vieilles chartes, je ne peux vous donner aucun renseignement : je ne sais pas ce que c'est. »

Mes explications mirent un peu de lumière dans son entendement. Elle s'écria : « J'ai votre affaire! Vous voulez lire dans les parchemins ; il faut vous adresser tout droit au bibliothécaire, — elle disait le bébéliothécaire — c'est lui que ça regarde. Il est savant comme un psautier, il a réponse à lout. C'est un monsieur très poli et très domplaisant. Si vous êtes un savant, il sera ravi de trouver quelqu'un avec qui causer; ici ça lui manque un peu, mais ça ne l'empêche pas d'être aimable avec tout le monde. Aujourd'hui il est trop tard, il n'est plus à la bibliothèque, il doit être déjà chez son père ; mais demain, dès dix heures du matin, vous le trouverez à son poste. Vous n'aurez qu'à demander M. Anselme, M. Anselme Médard. Il a encore son père et sa mère; dame! ils ne sont plus jeunes ni l'un ni l'autre, mais, il n'y a pas à dire, c'est la crème des honnêtes gens, et leur fils n'a pas fait honte au proverbe : Bon sang ne peut mentir ». Je remerciai l'hôtesse, qui n'eût pas été fâchée de prolonger la conversation, et j'allai llàner dans la ville, que je n'eus pas à admirer, car elle n'est point belle.

Lorsque, le lendemain, je me présentai à la bibliothèque, M. Médard y était déjà; il m'accueillit avec courtoisie et témoigna le désir de m'aider dans mes recherches, ce qui n'élait point facile et ce qui devait être long; aussi dès le jour même nous étions au travail et ce travail dura plusieurs semaines. Après nos séances à la bibliothèque qui, dans une salle parlicu-

iSA BONS COEURS ET BRAVES GENS.

lière, contenait les archives, M. Anselme et moi nous allions nous promener ensemble. Fatigués d'avoir respiré la poussière des parchemins racornis et déchiffré des dossiers surchargés de pièces d'écritures différentes, nous sortions de la ville en bavardant, et souvent la nuit nous surprenait avant que nous fussions rentrés au logis. C'était un aimable homme que M. Médard, savant et néanmoins modeste jusqu'à l'humilité : fait digne d'éloges, car il se produit rarement. Parfois, lorsque le vent d'est faisait les horizons transparents, nous gravissions la montagne qui porte les ruines du château des ducs de Soubise, que l'on a converti en prison, .et nous embrassions d'un seul regard le panorama des Alpes, du Rhône et de l'Isère.

En contemplant ce Rhône sillonné par les bateaux à vapeur, je me souvenais qu'au printemps de 1844, lorsque je le vis pour la première fois, la remorque s'y faisait à grand renfort de chevaux. Bien souvent alors j'ai compté des attelages de vingt et vingt-cinq têtes, penchés en avant sur le chemin de halage, raidissant la c?nce?îeile, luttant contre la violence du courant qui les tirait en arrière et faisant péniblement avancer l'énorme chaland chargé de marchandises qu'ils conduisaient à Lyon. C'en est fait de ces lents moyens de transport empruntés à l'antiquité ; la vapeur franchit aujourd'hui en quelques heures des distances qui exigeaint jadis des semaines de labeur; la rapidité des communications commerciales y gagne lout ce qu'au désespoir des artistes, le pittoresque y a perdu. Regrets stériles, regrets injustes; les progrès de la science et de l'industrie ont décuplé la durée de la vie humaine en supprimant le temps inutilement perdu.

Je devisais de cela et de bien d'autres choses avec Anselme, lorsque nous marchions côte à côte sur le pont suspendu — le pont en fil de fer, comme l'on dit — que les frères Seguin ont

construit en 1825, qui, je crois, est le premier de ce genre que la France ait connu et qui réunit les deux rives du fleuve. En bon archiviste qu'il était, Anselme connaissait, depuis les origines jusqu'à nos jours, l'histoire des deux villes qui se font vis-à-vis de chaque côté du Rhône; tout en causant, il me l'enseignait, et je lui en savais gré. Il me parlait aussi de sa famille, de son frère qui dirigeait une grande verrerie à Lyon, de son père et de sa mère qui vivaient près de lui, de sa femme qui était (( du pays », de ses deux fils qu'il destinait à l'Ecole Centrale et à l'École des Chartes.

Un jour que nous avions travaillé comme de coutume, Anselme, se préparant à m'accompagner dans ma promenade quotidienne, lustrait son chapeau de la main, baissait les yeux, semblait embarrassé et hésitait à me parler. Je m'en aperçus et je lui dis : a Qu'avez-vous? » Il devint un peu rouge et me répondit avec un bon sourire : « J'ai une grâce à vous demander, je crains de vous paraître trop hardi et de vous offenser. » Je ne pus que le regarder avec étonnement, car je ne le comprenais pas. Il reprit : « L'intention est si bonne qu'elle vous fera oublier ce que ma prière peut avoir d'indiscret ; mon père et ma mère sont fort âgés, vous le savez; ils vont dans deux jours célébrer leurs noces d*or, car voilà cinquante ans que, pour leur bonheur, ils sont mariés. Je leur ai parlé de vous, ils m'ont chargé de vous inviter an repas qu'ils donneront pour la circonstance. Ce ne sera point luxueux, mais si l'accueil le plus cordial peut vous décider, vous consentirez à leur faire l'honneur qu'ils sollicitent et.... » Je l'interrompis : « Ne parlons point d'honneur; j'aurai le plus vif plaisir à aller trinquer avec vous pour fêter la cinquantaine, et au dessert, s'il le faut, je chanterai : « Hyménée ! Hyménée! » Anselme me serra la main et me dit : « Toute sa vie mon père a été ouvrier, ou à peu près : ne vous attendez donc

pas.... » De nouveau je lui coupai la parole : « Mon cher Anselme, je m'attends à dîner avec des braves gens ; c'est un plaisir qui n'est pas commun et je compte en profiter sans réserve. »

Le surlendemain, un peu avant cinq heures, Anselme vint me prendre à mon auberge et nous nous dirigeâmes vers le logis de son père. Le logis était une jolie maison à deux étages surmontés d'un toit mansardé. Située hors de la ville, elle était protégée par une barrière à hauteur d'appui et entourée d'un jardinet coupé de plates-bandes, comme un jardin de curé. La façade principale, dirigée vers le sud, était revêtue d'une vigne grimpante qui devait être magnifique en été et dont, en ces jours d'hiver, les sarments rampaient le long des murailles. « On doit être bien là pour vieillir en paix, dis-je à Anselme, au soleil, près du fleuve, loin des rues étroites de la ville. » Il me répondit : « On y est bien aussi pour grandir, en plein air et dans la liberté des champs voisins : nos enfants en savent quelque chose ; mes parents occupent le rez-de-chaussée, ma femme et moi nous habitons le premier étage : nous vivons en famille. »

Maison de province, proprette et bien tenue ; le salon avait un parquet sur lequel on eût patiné, tant il était ciré ; devant chaque siège un petit tapis était disposé, dans des vases en porcelaine dorée s'épanouissaient des fleurs et des feuillages en papier. La plupart des invités étaient déjà réunis, souriants et silencieux, vêtus de costumes que l'on n'exhibait que dans les grandes occasions. Les présentations furent régulièrement faites : successivement, et en quelque sorte d'une façon hiérarchique, je fus nommé à la mère, au père, à la femme, au frère d'Anselme, puis aux autres personnes. Cérémonie fastidieuse, accompagnée d'un sourire banal et d'un regard reconnaissant; je saluai, on me salua; je me félicitai, on se félicita, et nous passâmes dans

la salle à manger deux par deux avec la solennité qui précède la certitude d'un bon repas.

M. et Mme Médard s'assirent l'un près de l'autre, comme il y avait cinquante ans, au jour de leur mariage ; en face d'eux leurs fils, leur bru, leurs deux petits-enfants prirent place; le poste d'honneur m'avait été réservé et je fus le voisin de la vieille épousée. Malgré ses soixante-neuf ou dix ans, elle était alerte, charmante, fort à l'aise, et d'un coup d'œil donnait des ordres aux bonnes, à la fois empressées et familières, qui apportaient des filets de bœuf plantureux, des fricassées habiles, des petits pots de crème dressés sur piédestal, des fortifications savantes construites en nougat et versaient à plein bord les vins du cru, les vins exquis de Côte-Rôtie, d'Ermitage et de Beaujolais. Lorsque le dessert fut mis sur table, un cri d'admiration accueillit un Panthéon en pâtisserie, chef-d'œuvre opaque et résistant que Mme Médard mère avait pris plaisir à composer elle-même, que par politesse on trouva « d'une délicatesse incomparable », et qui faillit étouffer quelques convives. La déglutition de ce morceau d'architecture fut facilitée par le vin de Saint-Péray, qui s'échappa bruyamment des bouteilles, lança ses bouchons jusqu'au plafond et moussa dans les verres, pendant que les femmes, mettant la main sur leurs oreilles, démontraient leur sensibilité nerveuse et faisaient semblant d'avoir peur.

On porta bien des toasts. On me demanda à moi-même de parler, je m'en défendis ; on insista ; je craignis de paraître agir de mauvaise grâce et j'exécutai, sur le thème de Philémon et de Baucis, quelques variations qui ne rajeunirent point le sujet. Il en fut de ma harangue comme de la pâtisserie de Mme Médard, on l'avala par politesse. L'heure des couplets avait sonné ; romances, chansons patriotiques, chansonnettes : les convives

J88 BONS CœURS ET BRAVES GENS.

ne se faisaient pas prier et l'applaudissement unanime les récompensait de leur bon vouloir.

Après le dîner les hommes n'allèrent point fumer, ce qui me prouva que les mauvais usages parisiens n'avaient pas encore pénétré chez, ces gens simples, restés assez respectueux des femmes pour éviter de leur imposer le relent des cigares. On passa dans le salon ; la femme d'Anselme se mit à un piano qui chevrotait à voix basse et l'on improvisa ce que les mères de famille nomment une « petite sauterie ». M. et Mme Médard ouvrirent le bal, et ne se refusèrent point, malgré leur grand âge, à quelques entrechats qui rappelaient les gavottes d'autrefois. C'est le cas de répéter la phrase stéréotypée qui accompagne invariablement le compte rendu des repas d'association : « La plus aimable gaieté ne cessa de régner parmi les convives. » On était joyeux; les deux vieux époux rayonnaient de bonheur et Mme Médard avait les yeux humides en embrassant ses deux petits-fils chez qui le vin de Saint-Péray avait déterminé un excès de tendresse. Dois-je faire un aveu? j'en aurai le courage : Et moi aussi je dansai ! 0 lecteur, gardez-moi le secret.

Je m'étais assis et le père Médard avait pris place à mes côtés : nous causions ; il me disait : « Dieu m'a béni dans ma femme et dans mes enfants ; si Denise et moi nous pouvions nous en aller ensemble, mourir le même jour, à la même minute, mon vœu le plus ardent serait exaucé; je ne puis me faire à l'idée de n'être plus auprès d'elle, voilà si longtemps que je la connais ! » .le crus devoir répondre d'un air profond : « Cinquante ans, un demi-siècle, ça compte dans la vie ». Le père Médard ne releva pas la niaiserie de ce lieu commun, il se contenta de sourire en ajoutant: « Un demi-siècle et plus encore; elle avait trois ans à peine, lorsque je courus la chercher sur Tordre du brigadier. » .Vallais l'interroger ; il ne m'en laissa pas le temps et, semblant

changer, brusquement de conversation, il me montra deux tableaux pendus à la muraille et me dit : « Avez-vous entendu parler de ClaudiusJacquand ? » Je répondis : « Certes î c'était un peintre respectable qui fait honneur à l'école de Lyon ; bien souvent, au temps de ma jeunesse, j'ai remarqué ses toiles à nos expositions annuelles. — Eh bien, reprit le père Médard, il a été notre ami; c'est lui qui a fait ces deux tableaux-là; ce sont nos portraits de famille. »

Je regardai les tableaux, que la lueur des bougies et des lampes mettait en bonne lumière. L'un représentait le père Médard, plus jeune au moins d'une vingtaine d'années, mais très reconnaissable ; c'était bien sa staturesolide et râblée, son épaule droite affaissée et plus courte que l'autre, son visage d'expression résolue, malgré l'extrême mansuétude du regard; à ses côtés se tenait debout un garçonnet d'environ cinq ou six ans, inculte, à la tignasse en désordre, pied nus, vêtu à la diable d'une chemise en loques, d'un pantalon déchiqueté que retenait une lisière de drap faisant baudrier sur la poitrine; il me rappelait ces petits vagabonds de campagne qui jadis couraient sur les routes en faisant la roue à côté des diligences pour obtenir quelques sous des voyageurs. L'autre portrait était celui de Denise encore jolie, tirée à quatre épingles, semblant l'image symbolique de ce que les vertus de la femme bourgeoise ont de plus doux et de meilleur : elle tenait parla main une petite fdle toute petite, rose, blonde et misérablement vêtue. « Je vous reconnais facilement, vous et Mme Médard ; mais quels sont ces deux enfants ? — Le gamin, c'est moi ; la fillette c'est ma femme. Ah ! les commencements ont été rudes. Parlez-en à mon fils Anselme, je ne lui ai rien caché de notre existence. Ces deux portraits resteront toujours dans notre famille; c'est le plus fertile enseignement que je puisse léguer à ceux qui descendront de nous. »

192 BOiNS COEURS ET BRAVES GENS.

Il était près de minuit, ce qui est une heure indue dans les petites villes de province ; je pris congé de mes hôtes en leur demandant l'autorisation de venir bientôt les remercier de leur accueil. En réalité, je devinais quelque histoire intéressante,

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