LE COUP DE FOUET
Je ne sais rien de mes origines; où et de qui suis-je né, quel est mon âge exact? je l'ignore; je suis le type même de Fenfanl trouvé; si mon existence, en somme fort calme, a été dénuée d'incidents dramatiques, elle n'en débute pas moins comme un roman. Mon acte de naissance est un procès-verbal : a Ce jourd'iiui, 8 juin 1810, à une heure de relevée, devant nous... a été conduit un enfant du sexe masculin, paraissant âgé de trois ans, ne pouvant fournir aucun rens'eignement intelligible sur son identité, qui a été ramassé sur le talus de la route impériale, où il était endormi. Nulle indication ne pouvant être fournie sur le susdit enfant et tout semblant démontrer qu'il a été intentionnellement délaissé, lui avons donné le nom du saint porté au calendrier de ce jour et celui du saint du 6 écoulé ; en conséquence nous l'avons inscrit sous les nom et prénom de Médard Claude; etc., etc. »
Je pourrais arguer de là que je suis le fds de quelque princesse persécutée et d'un noble étranger proscrit de son pays, comme cela se voit dans les histoires qu'on ne lit plus ; je n'ai jamais rêvé de telles calembredaines, que démentiraient du reste les conditions dans lesquelles j'ai été ramassé par des paysans qui revenaient des champs à l'heure du dîner. Sur mon
corps nul signe particulier qui plus tard pût aider h me faire reconnaître; mes vêlements étaient une sorte de souquenille dont j'étais enveloppé ; une demi-bolle de foin sur laquelle on m'avait étendu représentait mon berceau ; ma maigreur prouvait que j'avais pâti. Les bonnes gens que j'ai interrogés lorsque j'ai cherché à reconstituer mes débuts dans la vie, m'ont souvent répété que je ressemblais moins à un fils de chrétien qu'à un fils de sauvage. De tout cela, je n'ai aucun souvenir; les premières années de mon enfance sont rentrées dans une obscurité d'où jamais je n'ai pu les arracher.
A cette époque de lents charrois sur des routes mal entretenues, dès les premiers jours du mois de juin, les marchands du haut pays, de Franche-Comté, d'Alsace, de Lorraine, de Belgique et de bien d'autres contrées, prenaient la route de Beaucaire, dont la foire, qui était alors la plus célèbre de France, se tenait dans la seconde quinzaine de juillet. Avant l'inauguration des voies ferrées, qui ont singulièrement atténué l'importance des grandes assises marchandes où les gens de commerce se donnaient rendez-vous, les chemins convergeant vers le département du Gard étaient sillonnés de voitures, de charrettes, de chevaux, de mulets; négociants, saltimbanques, dentistes ambulants, bohémiens, montreurs d'ours, charlatans, colporteurs, s'en allaient à la fde, suivant les lourds chariots du roulage et semblaient le défilé de tous les corps de métier. Bien des coupeurs de bourse, des aigrefins, de faux éclopés et de vrais mendiants se mêlaient à celte procession foraine pour y vider les poches. Sur les bords duBhône, en ce temps-là, lorsqu'un mauvais sujet disparaissait, on disait volontiers : 11 est parti pour la Beaucaire.
Il est probable que, par ma naissance, j'appartiens à quelque famille qui, chaque année, à jour fixe, allait dresser boutique
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en face de Tarascon. En route, ma pauvre petite personne fut un embarras pour celui ou pour celle qui devait en prendre soin. On me déposa sous un arbre, à la grâce de Dieu! et puis, fouette cocher, les parents ont disparu et jamais je n'en ai entendu parler. Ceux qui m'ont abandonné, qui m'ont jeté nu, sans défense, bégayant à peine, aux hasards de la vie, ont peut-être eu parfois le remords de leur mauvaise action; je les tiens quitte de leurs regrets; j'imagine qu'en s'éloignant de moi sans esprit de retour, ils m'ont sauvé et ont permis que j'entrasse dans une vie régulière où je devais trouver toute satisfaction. Mais, avant de mettre le pied sur le seuil de la maison où fut mon salut, je dus traverser des misères dont le souvenir est pour moi si confus, que toute certitude m'échappe lorsque je veux le préciser.
J'avais été abandonné près d'un village qui faisait, en quelque sorte, partie de la banlieue de Lyon; village pauvre, composé de quelques maisons occupées par des paysans employés à la culture ou par des ouvriers tisseurs de soie qui travaillaient pour les chefs d'atelier en relation avec les fabricants de la ville ; population assez douce, en somme, un peu ivrogne aux jours de fête, mais charitable, et dont je serais ingrat de me plaindre, car elle ne m'a point laissé mourir de faim.
Je devins, pour ainsi dire, l'enfant du village, dont le maire, se conformant aux prescriptions de la loi, m'avait composé un état civil approximatif : personne ne m'adopta, mais je ne fus repoussé de personne. Lorsque j'étais presque nu, il se trouvait toujours quelque femme compatissante qui me donnait une chemise sans manches, une culotte sans fond que ses enfants ne pouvaient plus porter, mais « encore bien bonnes pour moi ». Quant à mes chaussures, je n'ai pointa en parler : on n'avait pas à les ressemeler, car je marchais pieds nus.
J'errais comme un chien vague, entrant dans les maisons, sans crainte, au hasard ; on ne me maltraitait pas ; je prenais du pain, on me le laissait prendre; par-ci par-là j'attrapais une rebuffade, parfois même une torgnole, lorsque je devenais importun. Dans les ténèbres de mes souvenirs, s'il apparaît quelques lueurs, elles sont si fugitives, si indécises, qu'il m'est impossible de les réunir en un faisceau qui me donnerait un peu de lumière. Tel que je m'aperçois dans ce lointain de moi-même, il me semble que je vivais d'une existence à la fois animale et végétative. L'instinct a dû se développer de bonne heure chez moi, sous l'empire de la nécessité, car je ne me rappelle avoir souffert ni de la faim ni du froid, ce qui prouve que j'ai toujours trouvé quelque pitance et un abri. J'ai comme la vision de certains chemins ombragés où je cueillais des mûres sauvages aux ronciers, de haies que je franchissais pour aller arracher dans les jardins des navets et des carottes, d'arbres auxquels je grimpais et dont je croquais les fruits. Le dimanche, le bedeau de la petite église du village me gardait un ample morceau de pain bénit que je n'oubliais jamais d'aller chercher et qui me paraissait succulent; de temps en temps sa femme me donnait une beurrée assaisonnée de ciboulette ; quand elle me tendait la tartine et me disait : « Tiens, vaurien ! » j'en avais l'eau à la bouche.
Où n'ai-je pas couché? Pendant les nuits d'été, au milieu des blés mûrs ; à l'automne, dans des meules de paille où je faisais mon trou ; je me rappelle des aspects de lune entrevus au printemps, du fond des fossés où j'avais fait mon lit sur Therbe nouvelle. En hiver, j'étais plus sybarite et j'avais quelque discernement pour choisir mes asiles de nuit. J'allais dormir dans les greniers, dans les écuries, parfois près d'un atre encore chaud, devant lequel on me laissait me coucher en rond, comme un
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chien. Je savais les jours où l'unique boulanger de la bourgade (( cuisait » ; il était bonhomme et me permettait de m'étendre dans le fournil sur les fagots. Non, je n'ai pas à me plaindre : on fut secourable pour moi. Lorsque l'on m'apercevait, on disait : voilà Sauvageon ; je ne devais pas être malfaisant, car je ne me souviens pas d'avoir été chassé une seule fois des maisons où je me réfugiais pendant les saisons inclémentes.
J'avais des domiciles de prédilection ; j'étais heureux quand, l'obscurité venue, je pouvais pénétrer dans une étable; j'en aimais tout, la chaleur pénétrante et douce, la bonne odeur de vacherie, le tas de foin jeté dans un coin pour la provende et dans lequel je me blottissais ; il n'est pas jusqu'au beuglement des animaux qui ne me fît plaisir à entendre. Une sorte de lien mystique existait entre nous ; lorsque j'arrivais, les cordes glissaient dans les anneaux de la mangeoire, les têtes se tournaient vers moi et j'y trouvais je ne sais quelle expression de douceur do.nt j'étais encouragé ; on semblait me dire : Est-ce toi, pauvre petit? viens dormir à nos côtés, sous notre haleine qui te réchauffera.
Et puis, et puis il y avait encore quelque chose, quelque chose dont je me cachais comme d'un crime et qui me semblait la plus ineffable des jouissances. Le cœur ému, rampant sur la litière, je me glissais sous les vaches et, sans vergogne ni scrupule, je buvais le lait à la source même. Les braves bêtes s'y prêtaient avec complaisance. Il en est une que j'affectionnais, blanche et noire avec de courtes cornes ; elle semblait m'attendre ; de mes petites mains je pressais les mamelles gonflées, et je me gorgeais de l'exquise boisson. Une fois, au moment où je me relevais, elle avança son muffle tiède jusque sur moi et avec un mouvement où il y avait presque de la tendresse, elle me lécha le visage ;. j'en fus débarbouillé.
Vous voyez la vie que je menais ; j'étais retourné à l'état sauvage ou, pour parler plus exactement, j'y étais entré au jour de ma naissance et je ne l'avais jamais quitté. J'ai grandi, en mes premières années, sous la pluie, le soleil et la neige ; cela m'a fait une santé de fer et une vigueur de résistance qui plus tard, aux heures du travail, m'a permis de supporter des fatigues excessives. Lorsque, danslésmauvais joursd'hiver, j'étaistrempé par des ondées glaciales, je ne changeais pas de vêtements, j'avais de bonnes raisons pour cela, et quand le soleil me frappait d'aplomb au visage, je n'avais pas de casquette à baisser sur mes yeux. J'ai été élevé brutalement, n'ayant d'autre mère que la nature, qui n'est pas tendre, quoi qu'en aient pu dire certains philosophes, au coin de leur feu. Non seulement je ne m'en plains pas, mais souvent, pendant ma jeunesse qui fut laborieuse, dans mon âge mûr qui fut heureux, je m'en suis applaudi, car après le dénuement de ma première enfance, après les misères où je n'ai point succombé, l'existence qu'il m'a été donné de poursuivre m'a paru un bienfait ; aussi en ai-je joui avec une gratitude sans bornes pour ceux dont le bon cœur m'a introduit dans le monde civilisé.
Ici mes souvenirs sortent des limbes ; ils se précisent et forment dans ma mémoire une sorte de registre dans lequel je lis couramment, car je touche à l'heure décisive où mon sort va être brusquemeait modifié. L'incident fut banal, mais n'en marque pas moins l'instant solennel de ma destinée. Comme il y a longtemps de cela, que de jours ont passé, que d'années se sont accumulées sur ma tête ! et cependant l'impression fut si vive, elle est restée si persistante, que je crois voir encore le ciel bleu, le soleil éclatant de cette journée brûlée par une chaleur torride. J'étais sorti du village, allant devant moi sans but, sur une route poudreuse dont je m'amusais à soulever
la poussière en marchant. Le paysage qui m'entourait, incendié par la lumière, me semblait tout rouge ; j'entendais un bruissement continu qui était le chant des cigales. Je devais avoir six ans, sept ans peut-être; mes haillons étaient en lambeaux et me couvraient bien peu, car ma chair apparaissait à travers les trous.
Sans savoir pourquoi et comme si un bon génie invisible m'eût guidé, je gravisle remblai de la route et j'entrai dans les champs, filant le long des haies où je cherchais des framboises que je ne trouvais pas. Je traversai un bouquet d'arbres, où j'eus envie de m'arrêter pour dormir, et j'allais m'étendre sous une cépée d'aulnes, lorsque j'entendis résonner la grosse clochette de fer que l'on attache au cou des vaches. Je fis quelques pas et je me trouvai en lisière d'une prairie où paissait un troupeau composé de vaches, de bœufs et de quelques moutons. Un grand gars d'une vingtaine d'années le gardait; il était à l'ombre, appuyé contre le tronc d'un frêne et chantait en faisant claquer son fouet. Le front incliné, s'émouchant de leur longue queue, les animaux broutaient l'herbe grasse. Le berger était sans doute du département de l'Ain, car il braillait une chanson du pays de Dombes, que depuis lors j'ai bien des fois entendue :
Si j'étais roi de France, J'aurais un grand trésor.
J'avais chaud, j'avais faim, j'avais soif; à vingt pas de moi je voyais une belle vache rousse, forte laitière, qui me regardait de ses grands yeux mélancoliques, comme si elle m'eût appelé. Quelle tentation ! je n'eus même pas la pensée d'y résister ; marchant à quatre pattes, j'allai vers elle, et, sans me douter que je faisais mal, je bus avec délices. Une voix, qui me parut terrible, me cria : « Attends, attends, méchant crapaud, je vais
rapprendre à me voler mon lait î » D'un bond je fus sur pieds et au moment même où je me redressais, je recevais un coup de
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