‹ Bons cœurs et braves gensChapitre 16 sur 29 · JE BUS AVEC DÉLICES · texte numérisé non relu

JE BUS AVEC DÉLICES

fouet sur les reins ; la lanière, cinglée avec une force disproportionnée à mon âge, m'entoura le corps comme une ceinture de feu ; je jetai un cri de douleur et je pris ma course, très elfrayé,

car j'entendais le berger qui me poursuivait en jurant. Je galopai droit devant moi, sans savoir où j'allais; j'avisai une haie, et comme je me précipitais pour la franchir, je fus atteint une seconde fois à la tête ; le coup me frappa si rudement à l'oreille, que j'en porte encore la cicatrice. Mon élan n'en fut point interrompu ; la haie servait de bordure à un chemin creux dans lequel je roulai en me meurtrissant contre les pierres ; je me relevai et je me sauvai, tournant la tête pour voir si le fouet vengeur ne sifflait pas derrière moi.

J'allais donc de toute la vitesse de mes jambes, qui étaient fort alertes, aiguillonné par la peur, bondissant comme un chevreau, et je fus arrêté net par un obstacle contre lequel je me heurtai. En même temps une main me saisissait par les épaules et une voix sévère disait : « Halte-là ! » Je levai les yeux : l'obstacle était un gendarme. 11 me dit : « Pour t'enfuir si vite, il faut que tu aies fait un mauvais coup; tu es cependant bien jeune pour être un criminel. » Je ne comprenais guère ce qu'il me disait; au lieu de lui répondre, je me mis à pleurer, car mes reins me cuisaient comme s'ils eussent été touchés par un fer rouge. Le gendarme ne m'avait point lâché ; il me tenait par la main, il me fît tourner devant lui avec douceur et s'écria : <( Mais tu es couvert de sang; qui est-ce qui t'a mis dans cet état-là? » A travers mes sanglots, reniflant, me frottant les paupières, me tortillant, car je souffrais vraiment beaucoup, suffoquant à chaque parole, je racontai mon aventure au gendarme. Le brave homme, courbé en deux, se penchait pour mieux m'entendre ; il grommelait, il levait les épaules, il disait ; « Voilà- t-il pas une belle affaire pour arranger comme cela un si petit enfant ! » Il me dit : « Où est-il, le mauvais gars qui t'a battu? » Du doigt j'indiquai le pré situé derrière la haie, a C'est bon; viens avec moi. » J'eus un geste de frayeur. Le gen-

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darme se redressa orgueilleusement : « Viens sans crainte, les méchants rentrent sous terre quand ils aperçoivent mon tricorne. » Je ne compris pas encore très bien, mais je fus rassuré.

En deux enjambées nous fûmes dans la prairie ; le berger avait repris sa chanson. Le gendarme marcha vers lui : « Pourquoi as-tu blessé ce mioche? — Parce qu'il me volait mon lait. » Ce fut un véritable interrogatoire ; les réponses faites au gendarme confirmèrent mon récit. Le berger baissait la tête et ne semblait pas fier. Le gendarme lui parlait durement : « Je te connais, tu t'appelles Pacôme, tu es des environs de Montluel et tu t'es loué ici près, à la ferme des Cormeilles, pour garder le bétail. Ne te mets jamais en contravention ni dans les bois ni sur les routes, c'est un bon conseil que je te donne ; à la moindre infraction que tu commettras, je te pincerai et réglerai les comptes de ce petit malheureux. » Le gendarme lui arracha son fouet : « Si je te flanquais une dégelée, mauvaise pratique, qu'est-ce que tu aurais à dire? » Pacôme se recula de quelques pas et répondit : « Je dirais que c'est lâche de frapper quelqu'un qui est plus faible que vous. » Le gendarme reprit avec vivacité : « Et lui, ce pauvre morveux, est-ce qu'il est aussi fort que toi ? » Il brisa le fouet et le lança au visage du berger qui ne souffla mot. Je regardai le gendarme, qui me semblait un être surhumain. Il me dit : « Si jamais il essaye de se revancher sur toi, tu n'auras qu'à m'en prévenir : je le ferai mettre en prison, comme un malfaiteur ; — tu entends, drôle ! » Puis, se tournant vers moi, il ajouta : a Viens à la Griselette ; s'il y a de l'eau, ça te fera du bien. »

La Griselette était une source coulant goutte à goutte dans le petit bois où je m'étais arrêté avant d'apercevoir le troupeau qui avait tenj;é ma gourmandise. Mon oreille saignait; le gen-

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darme m'entoura la lète de son mouchoir qu'il avait mouille : « Comme ça, dit-il, tu paraîtras avoir été blessé à la guerre, et ça te fera honneur. » il s'était assis, m'avait fait placer près de lui et me questionnait ; je répondais en toute sincérité, mais qu'aurais-je pu lui apprendre? Je n*ai pas oublié notre dialogue : (( — Où couches-tu ? — Où je peux. — Où manges-tu ? — Où je peux. — Qui prend soin de toi? — Personne. — Qu'est-ce qu'on t'a appris ? — Rien. — Je te connais ; on m'a parlé de toi ; tu es le Sauvageon qu'on a trouvé sur la route, il y a quelques années. — Je crois qu'oui. » Il grondait sous sa- moustache, il secouait la tête d'un air mécontent et je l'entendais qui disait, se parlant à lui-même : /' Et s'il tourne mal, celui-là, qu'est-ce qu'on aura à lui reprocher ? » Je ne comprenais pas alors le sens de ces paroles; plus tard je l'ai compris. Il avait raison, le bon gendarme, et ne se doutait guère que la Providence met parfois des êtres excellents, comme lui, entre le méfait et les enfants que l'abandon semble y avoir prédestinés.

« Puisque personne ne t'attend, me dit-il, ton absence n'inquiétera personne ; je vais te mener à la maîtresse, elle pansera ton pauvre dos qui saigne, elle te fera manger, elle trouvera bien un coin pour te coucher. Demain tu retourneras à ton village, qui esta une petite demi-lieue de Lyon, où nous allons. » Il me prit par la main et nous marchâmes côte à côte ; je l'aurais suivi au bout du monde. Je l'admirais et je m'enhardis à lui dire : « Est-ce que vous êtes général? » Il se mit à rire et répondit : « Pas encore ; il serait subversif de te le laisser présupposer ; mais je suis déjà brigadier dans la gendarmerie, qui est une arme d'élite. » Diable d'homme qui ne me parlait que par énigmes. Nous nous arrêtâmes devant une vaste maison placée à l'entrée d'un des faubourgs. Un étage, le rez-de-chaussée et les écuries étaient réservés à la brigade ; le reste des bâtiments,

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élevés sur les côtés d'une cour assez spacieuse, était occupé par des locataires, ouvriers pour la plupart ou petits employés. C'est là que le brigadier avait son bureau et son logement. En passant par la porte charretière, il me dit : « Nous allons voir la maîtresse. — Qui est-ce, la maîtresse? — La maîtresse, petit sauvage, c'est Mme Pascal, c'est mon épouse ; c'est la femme légitime et respectée du brigadier de gendarmerie. »

Lorsque nous pénétrâmes dans la salle à manger, une femme rondelette me regarda, jeta un cri : (c Eh I mon Dieu^ qu'est-ce que tu m'amènes ? » Sans répondre à la question, Pascal enleva le bandeau qui m'entourait la tète, releva le vêtement, — disons le mot, la chemise, — qui, vaille que vaille, essayait de cacher mon dos : « Il faut le nettoyer, il faut le soigner ; ce mioche mangera la soupe avec nous, il couchera ici et puis demain nous verrons ce que l'on en peut faire. » En deux mots il mit sa femme au courant de ma mésaventure et de notre rencontre. Mme Pascal m'examinait, des exclamations lui échappaient : « Est-il Dieu possible ! Ne pouvait-on frapper moins fort, c'est àvif ; on dirait qu'on lui a enlevé un bourrelet de chair !... Ah ! tu ne t'es pas baigné souvent, mon garçon, tu es sale comme un goret. Je vais d'abord le bouchonner, on ne peut pas laisser un chrétien dans un pareil état. Il est bien bâti tout de même, il sera robuste. » Le brigadier me regarda attentivement et dit : « La constitution n'est pas défectueuse, comme on dit au conseil de revision ; dommage qu'il soit trop court de taille; il n'est pas rabougri, mais ça ne fera jamais qu'un fantassin. »

Mme Pascal n'avait pas exagéré lorsqu'elle disait : u II faut le bouchonner », car j'en avais besoin, n'ayant jamais été rincé que par la pluie du ciel, lorsqu'un nuage crevait sur moi. Heureusement, le bouchon de paille fut remplacé par une

forte éponge, que le brigadier avait été chercher à l'écurie et qu'elle trempait dans un baquet rempli d'eau tiède. Elle ne pouvait s'empêcher de rire de mes contorsions, car l'opération m'était désagréable. Je regimbais ; presque malgré moi, je pleurais. Elle me faisait virer devant elle et chantait :

La jolie marjolaine,

Le bon temps reviendra,

Le mauvais s'en ira.

Avec une délicatesse que je ne soupçonnais pas, car les rudes paysans qui m'avaient manié ne m'y avaient point accoutumé, elle lava la plaie de mon dos et entoura mon oreille d'un linge fin. Puis elle prit des ciseaux et lestement, tout en ne dissimulant pas un petit geste de dégoût, elle abattit la broussaille enchevêtrée qui me servait de chevelure. Lorsqu'elle eut fini, elle me contempla d'un air de satisfaction et dit : « Là, maintenant il a presque figure humaine. » Telle fut ma première toilette.

On m'avait enveloppé de serviettes pour me sécher et il s'agissait de me rhabiller. Mme Pascal tendit la main vers mes guenilles, fit une grimace, les repoussa du pied et dit à son mari : « Va me jeter cela au fumier ! » Elle restait assise, immobile, comme absorbée dans sa pensée, les yeux fixés sur une petite commode en noyer placée contre la muraille. Le brigadier rentra après s'être débarrassé de mes loques. 11 regarda sa femme, qui le regarda avec une singulière expression. Sans s'être adressé une parole, ils s'étaient compris ; il fit un signe de tête imperceptible pendant que sa moustache tremblait un peu. Elle se leva d'un brusque mouvement, ouvrit la commode, d'où s'échappa le parfum des lavandes desséchées ; elle en tira un pantalon, une blouse de siamoise, une chemise ; ces vêtements étaient à ma taille et semblaient faits pour moi. Pendant que Mme Pascal me les ajustait, je remarquai qu'elle

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