MADAME PASCAL S'ÉTAIT ASSISE A MON CHEVET
que rien jamais ne cicatrise, ni le temps, ni la résignation. Ils avaient perdu un fils que nul nouveau-né n'avait remplacé, et qui avait laissé à leur foyer une place cruellement vide. Les objets qui avaient appartenu à cet enfanf toujours regretté, les vêtements qu'il portait, le petit lit où il dormait près de ses parents, toutes ces chères reliques avaient été conservées avec dévotion, et voilà que, mus de pitié pour ma misère, ces braves gens me les avaient prodiguées avec l'élan des grandes âmes, se disant peut-être : La part du pauvre, c'est la part de Dieu. En
voyant reparaître le costume, en voyant occuper la couchette de l'être adoré qui si promptement s'en était allé, leur cœur avait dégonflé son trop-plein et j'avais, sans la comorendre, été témoin de leur douleur.
Le lendemain matin, lorsque je me réveillai, tout surpris de ne point me trouver dans un fossé, dans un grenier ou dans une meule de foin, -je me sentis la tête lourde et la gorge sèche; j'avais la fièvre. Le brigadier dit : « C'est le jour de la tournée du major qui vient voir mes hommes; je le prierai de monter donner un coup d'œil au mioche. » Un médecin militaire vint en efTet; il me tâta le pouls, m'examina, me retourna, pesta contre l'imbécile qui m'avait si mal accommodé, déclara que ce ne serait ni long ni grave, qu'il ne fallait que du repos, de la tisane » et que dans une semaine je serais sur pied; il recommanda l'usage des cataplasmes si les plaies s'enflammaient et partit en disant : « Saperlotte! j'allais oublier que je déjeune en ville; malheureusement, madame la brigadière, ce n'est pas vous qui avez fait le repas, car on sait que vous êtes un cordon bleu supérieur. »
Toute la journée, Mme Pascal travailla dans la chambre où j'étais couché, alourdi, somnolent, ne me réveillant guère que pour boire une tisane qui me plaisait fort, car elle était sucrée. Le soir, le brigadier rentra après avoir fait sa tournée quotidienne ; il disait à sa femme : « Tout ce que ce pauvre petit diable m'a raconté est vrai ; il n'est donc pas menteur ; dans ma randonnée j'ai passé par son village, j'ai été en causer avec le garde champêtre qui le connaît bien et qui ne l'a jamais pris en faute ; il n'est même point maraudeur ; par-ci par-là il prendra de quoi manger dans un jardin ou dans un verger; le cas n'est pas pendable. S'il a été roulé h coups de fouet, c'est parce que le berger n'était point de la commune et ne le connaissait pas;
jamais un homme du village ne l'eût battu pour une si mince peccadille. C'est grand'pitié que personne ne se soit chargé de lui, car il n'a pas de mauvais instincts et paraît avisé. On ne sait rien de lui que ce que l'on a écrit sur le procès-verbal : on Ta ramassé, on l'a porté à la mairie, et c'est tout. »
Le major ne s'était point trompé : au bout d'une semaine j'étais rétabli ou à peu prè^; les jambes n'étaient pas encore très solides, mais les plaies commençaient à se cicatriser et, sous la direction de Mme Pascal, j avais appris à me débarbouiller. Pour me désennuyer pendant que j'étais malade, elle me racontait les aventures merveilleuses des princesses, des fées, des chevaliers, des bons génies Elle en parlait comme si elle les avait fréquentés. J'écoutais, j'écoutais; quand elle avait fini, je disais : Encore. L'histoire du grand chambellan du roi qui tombe dans un précipice en cherchant la puce favorite de la princesse, me ravissait et je ne pouvais me lasser de l'entendre. Quelle femme excellente et comme elle avait dû aimer l'enfant qu'elle avait perdu ! Elle était très douce et ne se fatiguait pas de mes questions, qui étaient fréquentes, car tout m'était nouveau, tout m'était inconnu.
lime serait difficile, même aujourd'hui, de définir ce qui se passait dans ma petite cervelle. Des sentiments que j'avais toujours ignorés attendrissaient mon cœur et m'amollissaient. La bonté de Mme Pascal me pénétrait insensiblement ; j 'éprouvais pour elle une affection que j'aurais appelée filiale, si j'avais pu me rendre compte alors de la valeur de ce mot : un signe de sa main, un regard de ses yeux était un ordre auquel j'obéissais. Elle répandait autour d'elle une sorte d'atmosphère rassurante où je vivais plus à l'aise que dans la liberté de mon existence sauvage ; ilmesemblaitqu'àsescôtés rien ne pouvait m'atteindre, ni le froid, ni la faim, ni la soif, ni les coups de fouet des bergers.
Elle était un refuge et près d'elle je me sentais enveloppé de protection.
Depuis une dizaine de jours j'étais l'hôte, l'hôte dorloté de la maison; un soir je venais de me coucher, la porte de la chambre était restée ouverte sur « la salle » ; j'entendis Mme Pascal qui disait à son mari : « Si nous le gardions? » Le brigadier répondit : « J'allais te le proposer ! »