DENISE
Que de fois je me suis raconté, dans les plus minces détails, ces incidents auxquels je me complais et qui sont restés gravés dans mon souvenir avec une précision dont vous ne devez pas être étonné, car ils marquent l'heure de ma véritable naissance, de ma naissance à la vie régulière, à la vie correcte, à la vie des honnêtes gens ! La loterie du destin m'avait gardé un bon numéro, puisque je trouvais un abri, une famille, une direction, à l'instant où l'abandon dans lequel je vivais pouvait faire croire que je serais à jamais perdu. La malédiction qui pesait sur moi disparaissait tout à coup et j'entrais dans un repos moral et physique que je ne soupçonnais pas. Proportion gardée, j'étais comme un naufragé qui aborde à des terres fertiles où tout bienêtre lui est assuré. Je n'ai compris cela que plus tard et je me conlenîais alors de jouir de cet état nouveau qui me donnait des repas certains, un bon lit et une affection à laquelle, chaque jour, je m'attachais davantage. 0 bienheureux coup de fouet, qui me fis si mal sur le moment même, que de fois je t'ai béni, que de fois je t'ai rendu grâce, car je te dois le bonheur de mon existence !
J'aime à croire que j'étais né sans germe de perversité et que les circonstances seules m'auraient poussé sur les mauvaises
routes où sont les fondrières dont on ne peut sortir lorsque Ton s'y est laissé choir ; mais je me hâte de dire que le milieu où s'écoulait mon enfance paraissait avoir été choisi pour me pénétrer des notions du juste et du bien. Jamais, tant que j ai vécu près de Pascal et de sa femme, — et j'y ai vécu jusqu'à leur mort, — je n'ai eu que de bons exemples sous les yeux. Leur simplicité, je dirai même leur naïveté, était extrême. Avaient-ils conscience de leur vertu ? J'en doute ; ils faisaient le bien sans efforts, par instinct, comme certains arbres portent naturellement de bons fruits. J'ai grandi sous leur tutelle, sans contrainte, les aimant comme s'ils eussent été mon père et ma mère, les respectant et soumis sans peine à leur autorité, qui était faite de bonté et d'indulgence. L'indulgence, c'est le vrai mot ; grande vertu dont Pascal était pénétré plus que tout autre homme que j'ai connu. Cette qualité, qui dominait en lui, faisait un singulier contraste avec les fonctions répressives qui lui étaient confiées. Il possédait une sorte d'impassibilité que rien ne démentait ; je ne sais si, comme beaucoup de vieux soldats, il était devenu fataliste, mais je ne me souviens pas de l'avoir vu en colère. Que de fois, après des arrestations difficiles, sinon périlleuses, il est rentré au logis les vêtements lacérés, le visage écorché ; on comprenait qu'il avait lutté corps à corps pour que (( force restât à la loi », et qu'il avait été obligé de déployer toute sa vigueur, qui du reste était considérable. Il ne récriminait pas ; tout en lavant sa figure meurtrie, il disait à sa femme qui le plaignait : «Ça fait partie du métier, nous ne sommes pas gendarmes pour manger des tartelettes ; les malfaiteurs sont des gens qui sont comme cela, — c'était un de ses mots favoris, — mais il faut bien les arrêter quand on en a reçu Tordre. » Un jour, je lui ai entendu dire une grande parole que j'ai retenue. 11 avait mis la main sur une bande de vauriens qui ravageaient
les basses-cours, déracinaient les baliveaux, coupaient la corde des puits et semblaient faire le mal pour le plaisir de le faire. Mme Pascal se récriait et disait : « Pourquoi sont-ils si méchants ?» — Le brigadier répondit : « Parce qu'on ne leur a pas enseigné à être bons. »
Quoiqu'il portât haut l'orgueil de son uniforme et qu'il considérât l'honneur d'appartenir à la gendarmerie comme un privilège supérieur, il était modeste et ne parlait que rarement des grandes actions auxquelles il avait assisté et dont il avait pris sa part. Ce n'est pas que son histoire n'eût été intéressante ; mais l'obéissance passive qu'il avait toujours acceptée d'un cœur viril, l'empêchait d'attacher quelque importance aux faits qui lui étaient personnels.
Il avait suivi Napoléon sur bien des champs de bataille, jusqu'au jour où, envoyé dans la gendarmerie du département du Rhône, il vint habiter Lyon et s'y maria. Sa femme, propriétaire de quelques lopins de chanjp aux environs de Villefranche, lui avait apporté une aisance relative qui, jointe à sa solde, le mettait dans une position que sa sobriété naturelle et son esprit d'ordre rendirent plus que supportable. Mme Pascal n'était pas, du reste, sans gagner quelque argent par ses travaux de couture et surtout par son talent de cuisinière, qui la faisait appeler toutes les fois qu'un repas de choix était donné dans quelque maison opulente. Le ménage eût donc été heureux, si la mort n'eût fait élection d'un fils enlevé à l'âge de six ans par une scarlatine maligne. Cet enfant était toujours regretté; vous venez de voir par suite de quelle circonstance je pris sa place au foyer maternel.
J'étais pour Mme Pascal une cause de perpétuel étonnement ; mes maladresses la mettaient en gaieté et mon ignorance de toute chose lui semblait inexplicable. Mon éducation était à
faire ; je n'y mis point de mauvais vouloir, mais il me fallut du temps pour adopter des usages à peu près civilisés. Ce n'est pas du jour au lendemain que j'appris à m'asseoir convenablement sur une chaise, au lieu de me vautrer sur le plancher; il me fallut un apprentissage minutieux pour savoir me servir d'une fourchette ; je buvais à même les carafes et j'éclatai de rire quand, pour la première fois, je vis le brigadier peler une pomme. Vous ne sauriez imaginer la difficulté que j'éprouvai à m'accoutumer aux chaussures ; j'avais une telle habitude d'aller pieds nus, que les souliers furent pour moi des instruments de supplice ; je me heurtais les chevilles jusqu'au sang, je ne pouvais marcher et parfois je m'arrêtais de dépit autant que de souffrance. On usa de patience, on procéda par exercices gradués et l'on m'encourageait au lieu de me gronder. Fort de l'expérience qu'au cours de sa vie militaire il avait acquise avec les recrues arrivant des campagnes, le brigadier disait : « Si on le force, il se rebutera. » Après plusieurs semaines de tentatives que l'on prolongeait avec prudence, je parvins enfin à marcher et même à courir avec des souliers. Si, quelques mois après ce dressage qui me fut pénible, j'avais été obligé de galoper pieds nus sur les chemins, j'en aurais été peut-être incapable et certainement fort humilié.
J'étais vaillant: plus de fièvre, plus de sensation de brûlure aux reins ; seule mon oreille, dont le bourrelet avait été déchiré, me faisait encore mal lorsque j'y touchais sans précaution ; je mangeais à ma faim, je dormais mon content : Mme Pascal me regardait de ses bons yeux satisfaits et disait : « 11 commence à se remplumer. » Etcependant je n'étais pas heureux. Que me manquait-il donc? j'aurais été bien empêché de le dire. Longtemps après, je l'ai su en y réfléchissant et en revivant par le souvenir les heures que je passais au logis, heures toujours semblables
et qui coulaient lentement. J'étais triste, car, sans m'en douter, je m'ennuyais. Certes la cage était douce, abondante et capitonnée de tendresse, mais c'était une cage, et le libre oiseau que j'avais été s'y sentait plus prisonnier qu'il n'aurait voulu. Assis à côté de Mme Pascal qui tirait l'aiguille, échangeant deci, de-là quelques paroles avec elle, n'ayant d'autre horizon, au fond de la cour, que la muraille placée en face de notre fenêtre, je tombais en rêverie et ma petite pensée s'en allait vaguant à travers les espaces. Je revoyais les champs où j'avais couru, les prés où je m'étais endormi à l'ombre des haies de prunelliers, les mares où je barbotais en essayant d'attraper les grenouilles, les bois où j'allais chercher des fraises ; quelque chose, que je ne itentais même pas de définir, s'agitait en moi et me poussait à reprendre ma vie errante : et pourtant comme j'aimais Mme Pascal et quelle peine j'aurais éprouvée à la quitter ! Ces combats intérieurs que je supportais sans en comprendre la cause trop complexe pour un enfant de mon âge, ces combats me fatiguaient beaucoup. J'étais comme un conscrit qui a le mal du pays. Mme Pascal s'aperçut que mon état moral était en défaillance ; elle en parla à son mari ; j'entendis leur conversation et, en me la rappelant, je pus, lorsque j'eus âge d'homme, apprécier la sagacité dont l'expérience avait doué l'âme candide de celui qui fut mon père adoptif.
« Je ne sais ce qu'a le petit Claude, on croirait qu'il tombe en langueur ; parfois son regard est si triste, que j'en suis troublée; je m'attache beaucoup à cet enfant et j'ai peur qu'il ne soit pas heureux. » Le brigadier répondit: « Madame Pascal, — c'est toujours ainsi qu'il nommait sa femme, — Claude était un chien en liberté que l'on a mis à la niche ; il tire sur sa chaîne et a bonne envie de hurler au perdu. Ici rjen ne lui manque, excepté ce qu'il avait, l'espace et l'indépendanoe. Les vagabonds,
vois-tu, je connais ça, c'est plus fort qu'eux ; quoi qu'on fasse, si on les tient trop renfermés, le vagabondage les appelle ; ils ont beau résister, il faut qu'ils obéissent, et ils repartent pour les nuits à la belle étoile. Claude est gentil et de bon naturel, mais il a été vagabond ; si nous ne le laissons pas « vagabonner » encore de temps en temps, il nous échappera et redeviendra vagabond. — Mais que faire? dit Mme Pascal; s'il retombe dans sa vie passée, il est perdu. — J'arrangerai cela, reprit le brigadier ; j'ai eu un capitaine instructeur qui n'était pas une bête et qui disait aux sergents : Étudiez bien vos hommes, et de leurs défauts sachez faire des qualités. Tu emmènes Claude avec toi quand tu vas au marché, tu le laisses jouer quelquefois dans la cour, il accompagne nos chevaux à l'abreuvoir ; ça ne lui suffit pas. Désormais je le laisserai sortir et je réglerai son vagabondage, car c'est la liberté des grands chemins qu'il lui faut et le droit d'aller où bon lui semble. — Mais il se sauvera peut-être. — Ah ! que nenni, riposta le brigadier, il sera trop fier de la fonction dont je vais le pourvoir. — Comme tu voudras, répondit Mme Pascal, je m'en fie à toi. »
Je n'avais pas très bien compris, mais je m'étonnais cependant de ce que je venais d'entendre, car il ne m'eût guère été possible de pénétrer la subtilité de tels raisonnements. Le lendemain, en revenant du palais de justice, où il avait été mandé pour affaires de service, le brigadier rentra vers midi ; il portait à la main un petit fouet et une clochette de métal. Il s'assit, après avoir ôté son tricorne, me plaça entre ses jambes et me dit gravement : « Claude, tu te portes bien maintenant, tu est grandelet et robuste ; l'heure est venue pour toi de t'occuper et de te rendre utile ; dorénavant tu seras berger en chef de la brigade ; tous les jours, pendant deux heures, pendant trois heures même, si le temps est propice et si tu le juges opportun à l'accomplisse-
ment de ton devoir, tu mèneras brouter la chèvre de l'écurie; lu la conduiras le long des haies de ronces, dont ces bêtes-là sont