LE C RIGA DIE K ME DIT GRAVE M EM
friandes, mais point dans les champs : ce serait utié contravention et un berger de gendarmerie n'en doit jamais commettre. Tu seras doux avec elle, afm qu'elle Tobéissc , si tu la tarabustes,
elle te culbutera et tu serais perdu de réputation ; voici un fouet pour la défendre contre les chiens qui voudraient la mordre ; voilà une clochette que tu lui pendras au cou, afin de pouvoir la retrouver si elle s'égare dans un taillis à la recherche des chèvrefeuilles. » Après le déjeuner, le brigadier prit une pomme et me la remit : « Tu donneras cela à ta chèvre, dit-il, lorsque tu iras la détacher pour la conduire au pacage ; ça te fera bien venir d'elle. »
J'étais radieux. Aussitôt le repas terminé, je courus à l'écurie; je la connaissais bien, la grande chèvre noire dont l'odeur un peu forte se faisait sentir jusque dans la cour ; je lui offris la pomme, qu'elle accepta sans façon et qu'elle croqua en agitant sa barbiche; je lui passai une corde autour du cou, et je traversai la cour sous les regards de Mme Pascal et du brigadier, qui restaient sérieux, malgré qu'ils en eussent. Lorsque j'eus franchi la porte et que je fus sur la route, la chèvre à mon côté, — à la botte, comme on dit dans la gendarmerie, — le fouet en main, la blouse de siamoise aux épaules, la casquette au front et de bons souliers lacés aux pieds, je vous assure que le roi de France et de Navarre n'était pas mon maître.
Si ma sortie avait été joyeuse et empreinte d'une certaine dignité, ma rentrée fut triomphale. Ce n'est pas seulement une chèvre que je ramenais, c'était une amie; pendant notre promenade nous nous étions liés d'une de ces affections communes entre les enfants et certains animaux que rapprochent de mystérieuses affinités. Après l'avoir reconduite à l'écurie qu'elle habitait et l'avoir embrassée en lui recommandant d être sage, je montai au logis; au-dessus de ma couchette j'accrochai le fouet, emblème de mon autorité. Pendant le dîner, le brigadier m'interrogeait; à ses questions je répondais longuement, n'omettant aucun détail, ni la route que j'avais suivie, ni la fermeté
dont j'avais fait preuve pour empêcher Cabriole, — c'est ainsi que j'avais baptisé « ma » chèvre, — d'aller donner un coup de dents à des choux qui se pommelaient au soleil en lisière d'un champ d'avoine. Le brigadier, qui souriait sous sa moustache, me félicita; je me sentis fier.
Je demandai : « Est- elle à vous, la chèvre? » Le brigadier répondit : « Censément elle est à moi, comme qui dirait parce que je l'ai achetée avec l'autorisation du lieutenant; mais je l'ai donnée à l'écurie à cause des chevaux. — Comment, à cause des chevaux? — Oui, pour les empêcher de devenir poussifs. » Je ne comprenais pas et je restais bouche béante. Le bri.gadier, qui aimait à s'écouter, reprit avec complaisance et lenteur. « Oui, pour les empêcher d'être poussifs; c'est uij secret que j'ai rapporté d'Egypte, où il est bien connu et mis en pratique. Là, j'ai été en garnison dans la capitale, que l'on appelle le Caire et d'où l'on aperçoit les pyramides, célèbres par notre victoire. C'est une grande ville pleine de mosquées, comme on appelle les églises de ce pays-là; dans les clochers, dont j'ai oublié le nom , les cloches sont remplacées par des hommes aveugles qui chantent un petit air triste pour annoncer l'heure des prières. Nous avions notre quartier de cavalerie à proximité d'une place très vaste qui est devant la citadelle. Les gens du peuple, un tas de pauvres diables vêtus d'une simple robe en cotonnade bleue, sont très habiles à panser les chevaux ; nous les utilisions dans nos écuries ; avec une demi-ration de pain on en faisait ce que l'on voulait. Ah ! ce n'étaient pas des ivrognes ces faubouriens-là, car jamais ils ne buvaient que de l'eau. Dans tous nos quartiers, dans tous nos postes de hussards et de dragons, ils faisaient le service de palefreniers, mais ils exigeaient que partout où l'on mettait des chevaux, il y eût soit un bouc, soit une chèvre. Les animaux vivaient en bonne intelligence, et
plus d'une fois, quand on allait à la parade, j'ai vu notre bouc à longues cornes recourbées marcher en tête de l'escadron. Moi aussi j'ai demandé pourquoi on parfumait nos écuries de cette odeur si acre et si tenace, qu'elle semblait pénétrer le cuir de nos poulets d'Inde ; j'ai interrogé des Égyptiens, des cavaliers Coptes, des Bédouins, des Mamelouks, tous m'ont répondu : Jamais cheval qui respire Fodeur du bouc ou de la chèvre n'a mal aux poumons. En effet, — je ne sais si le hasard y est pour quelque chose, — aucun de nos chevaux n'est tombé cornard. J'en ai parlé à un de nos vétérinaires qui est très malin, il m'a dit : Les Orientaux ont peut-être remarqué que la phtisie pulmonaire est très rare chez les chèvres. Ce que vaut cette explication, je ne saurais le dire ; mais je n'ai pas oublié nos écuries du Caire et c'est pourquoi j'ai donné à la nôtre une chèvre dont tu as été nommé le berger en chef, ce qui, à ton âge, est une position considérable. »
A ces dernières paroles, je me doutais bien que le brigadier se moquait un peu de moi, mais je n'en prenais pas moins au sérieux le rôle qui me permettait d'errer à l'aventure au long des chemins et qui, me donnant une importance dont ma petite vanité était gonflée, me forçait à surveiller ma conduite, comme il convient à un fonctionnaire délégué par la gendarmerie pour une mission de confiance. Le but entrevu par le brigadier était atteint: j'étais libre dans une sorte de vagabondage restreint, mais esclave d'un devoir — bien petit devoir — que j'accomplissais avec la ponctualité d'un soldat.
Ma tristesse, — ma langueur, ainsi que disait Mme Pascal, — avait disparu. Chaque jour je sortais avec Cabriole, que je n avais plus besoin de conduire en laisse; nous marchions côte à cote, et, si elle s'éloignait plus que de raison, il suffisait d'un certain petit coup de sifflet pour la ramener près de moi. Quelles
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bonnes parties nous avons faites ensemble sur le pâtis communal et comme elle bêlait gentiment pour m'appeler lorsqu'elle ne m'apercevait pas! Ah! nous étions bons amis, et parfois, lorsqu'elle était repue, nous nous sommes couchés, en plein air, à l'ombre d'un arbre et nous avons dormi entre les pattes Tun de l'autre. Je voulus me montrer dans toute ma gloire à mon ancien village, semblable à un parvenu qui rentre en chaise de poste au pays natal qu'il a quitté pieds nus et la besace à l'épaule . Fièrement, tout en afîectant quelque nonchalance, je marchai sur la route que bordent les maisonnettes où j'étais entré si souvent, cherchant pâture ou refuge. On me reconnut : « Eh! bonjour. Sauvageon, comme te voilà brave et requinqué; tu as donc découvert le Pérou depuis que tu nous as quittés? » Je saluais du fouet avec bienveillance et je répondais : « Je suis berger en chef de la gendarmerie. » Les hommes riaient et se gaussaient de moi ; quelque commère grinchue disait : « Ça n'a pas le sens commun de confier des troupeaux à un polisson pareil. » — Des troupeaux, entends-tu, ma pauvre Cabriole !
Les promenades avec ma chèvre noire n'étaient pas mes seules distractions : Mme Pascal m'en réservait souvent une autre qui me mettait en joie. Lorsqu'elle était appelée à faire un grand dîner « en ville », elle m'emmenait avec elle : « Viens, tu me serviras de gâte-sauce ». Nous partions ensemble à travers des rues interminables, où je voyais des boutiques qui me semblaient remplies de richesses extraordinaires. Tout en marchant, Mme Pascal me nommait les monuments devant lesquels nous passions : l'hôtel de ville, l'Hôtel-Dieu, le palais de justice, la cathédrale, l'église Saint-Nizier, le palais Saint-Pierre, l'hôpital de l'Antiquaille ; j'écarquillais les paupières, je n'avais pas assez de mes deux yeux pour tout voir et tout admirer. C'étaient là de véritables voyages de découverte ; à chaque pas je m'arrêtais et
OUELLtS noX.NES l'AIlTlES NOUS AVONS lilIES ENSEMBLE
Mme Pascal, me tirant par la main, me disait : « Dépêchonsnous, mon petit Claude, nous serons en retard «.Aussitôt arrivée dans la maison désignée, elle se mettait à l'œuvre au milieu des casseroles et des lèchefrites, le tablier blanc bien tiré sur les hanches, les bras nus, active et toute rose. Je la servais et j'en tirais vanité.
«Ah! mitron, tu as oublié le cerfeuil!» Je m'écriais : « Ah ! mon Dieu ! le cerfeuil qui est oublié ! » Et bien vite, bien vite j'en hachais sur le coin d'une table. « Bien ; maintenant, ratisse-moi deux carottes! » Et je ratissais en conscience ; cela m'amusait fort et j'étais convaincu que sans moi, sans le secours que je lui portais, Mme Pascal ne serait point parvenue à faire son dîner, car je me croyais seul capable de piquer convenablement des clous de girofle dans un oignon. Quand elle avait composé un de ces entremets sucrés auxquels elle excellait, elle mettait toujours de côté la part de son gâtesauce. Nous soupions copieusement de la desserte des maîtres et nous rapportions quelques friandises pour le brigadier. S'il y avait un fruit à couteau, je le mettais dans ma poche et, avant de me coucher, j'allais le donner à Cabriole.
Je me souviens de cette époque avec une gratitude émue ; Mme Pascal était si maternelle pour moi, qu'un jour, me pressant contre elle dans un accès de tendresse, je l'appelai « maman ». Un nuage de tristesse passa sur son visage et elle me dit : « Je t'en prie, mon petitClaude, ne répète point ce mot, que je ne dois plus entendre; si tu veux me donner un surnom, appelle-moi « ma tante » .
Le malheur ne laisse point l'âme inditîérente : il l'endurcit ou Taltendrit, selon qu'elle est de nature égoïste ou généreuse. On eût dit que la maternité, si douloureusement déçue, de Mme Pascal, se répandait instinctivement sur les débilités qu'elle
tentait de secourir et qu'elle secourait parfois au détriment de son propre bien-être. Jamais, à cet égard, je n'ai entendu' son mari lui adresser un reproche. Lui aussi il avait connu la grande misère : celle des marches forcées, des longues heures d'attente sans distribution de vivres, des nuits glaciales sur la terre nue, des lendemains de bataille troublés par le gémissement des blessés, et cela sans doute lui avait fait le cœur compatissant. Au lieu de dire : « Baste ! j'en ai vu bien d'autres ! » il disait : « Je sais ce que c'est que la souffrance ». Et il approuvait sa femme.
Lorsqu'il la voyait, chantonnant quelque romance où il était question de troubadours et de bergers, prendre au bras un panier recouvert d'une serviette et sortir, il ne l'interrogeait pas ; à quoi bon ? ne savait-il pas où elle allait. Et cependant, lorsqu'elle m'emmenait, m'associant à son pèlerinage de compassion, comme si elle eût voulu me donner, dès l'enfance, le goût de la charité, elle me disait : « Mon petit Claude, tu ne diras pas où nous avons été. » Je ne le disais pas, mais à la façon dont les locataires de la maison, dont les gendarmes de la brigade, dont les gens du quartier la saluaient, un garçon plus avisé que moi eût deviné qu'on ne l'ignorait pas. Nier la puissance de l'exemple est une folie; comme le mal, le bien est contagieux, et ne serait-ce que par esprit d'imitation, on subit des influences dont les malheureux ont le bénéfice. Plus tard, lorsque je fus un homme, si, malgré ma médiocrité sociale, j'ai accueilli de pauvres diables à bout de voie^ c'est peut-être parce qu'il me fut donné d'accompagner « ma tante » dans ses mystérieuses expéditions, qui aboutissaient toujours chez quelque malade que l'on réconfortait de toute manière, avec des aliments, avec de bonnes paroles, avec l'espérance des jours meilleurs qu'on leur promettait. La charité est un art sublime qui met en action toutes
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les délicatesses de l'âme et auquel on ne saurait être trop lot initié.
Je vous ai dit que l'exemple du bien est contagieux : j'en eus bientôt la preuve. Souvent j'avais aperçu dans la cour une petite fille d'environ trois ans qui, gravement, faisait des tas de sable et y plantait des brins de paille. Elle était si petite et je me croyais déjà si grand, que je ne m'arrêtais guère à causer avec elle ; je disais avec condescendance : a c'est un enfant », et j'allais où m'appelaient mes graves occupations, près d'un gendarme que le brigadier m'avait envoyé quérir, vers Cabriole qui m'attendait pour faire sa promenade quotidienne. Une fois cependant j'avais témoigné de quelque magnanimité, et j'avaispermis à la fillette de caresser ma chèvre, qui s'était laissée embrasser sans témoigner de mauvaise humeur. Là s'étaient arrêtées nos relations, qu'il n'eût pas été de ma dignité de rendre plus familières. Je m'étais vanté près de Mme Pascal de la correction de mon attitude envers cette « petite pauvresse ». « Ma tante » avait levé les épaules, en me disant : « Je ne te croyais pas si sot; prends garde, la sottise, c'est comme le chiendent, c'est une plante vivace qui pousse sans culture et qui envahit tout quand on ne l'arrache pas avec soin. » L'observation dépassait la portée de mon âge et resta sans effet, jusqu'au jour où tout à coup je la compris ; mais, ce jour-là, il y avait longtemps que la « petite pauvresse » était chère à mon cœur.
Sa mère, qui était veuve d'un de ces ouvriers en soie que nous nommons des canuts, habitait la maison, dans une chambre tte placée sous les toits ; on l'appelait la Bressane, parce qu'elle était de Coligny, dans le département de l'Ain. C'était une femme chétive, encore très jeune, que la misère semblait avoir épuisée ; vaillante néanmoins et ne se ménageant pas à la besogne. Tout en elle dénonçait un dénuement presque complet. Elle gagnait
sa vie, petitement, bien petitement, à cause de sa santé chancelante, en faisant par-ci par-là des journées de travail, rares aubaines qui lui donnaient à peine le pain quotidien. La meilleure
de ses ressources lui était fournie par la brigade, où elle raccommodait le linge et les vêtements des gendarmes non mariés ; on la payait de quelques sous, d'un pain de munition et d'un reste de ration ; elle avait trois ou quatre poules qui picoraient l'avoine tombée des mangeoires et qui fouillaient la litière de l'écurie : elle en vendait les œufs ; elle parvenait à payer son loyer qui était de cinquante centimes par semaine et ne mourait pas de faim. Du reste, on vivait à bon compte en ce temps où
les sous étaient plus rares qu'aujourd'hui les pièces d'or répandues à profusion dans le monde par les mines de Californie et d'Australie .
Lesmonnaiesen se multipliant onttellementdiminué de valeur, qu'il n'y a plus aucun rapport entre les prix d'autrefois et ceux de notre époque.
La Bressane serait donc parvenue à subsister sans trop de peine, à joindre les deux bouts, comme l'on dit, si elle n'eût été
SOUVENT j'avais
APERÇU UNF PETITE