PENDANT LE SOMMEIL
Notre campement s'étendait en lisière de la grande route, dans un champ, à côté de trois maisons peu éloignées les unes des autres et que l'artillerie — française ou bavaroise — avait prises pour objectif, afin d'empêcher qu'elles ne servissent de point d'appui à quelque détachement de fantassins.
Ces maisons, à un seul étage, qui probablement appartenaient à une exploitation agricole, n'étaient pas seulement démolies, elles étaient pulvérisées; pas une muraille qui ne fiit éventrée, pas un meuble qui ne fût brisé ; çà et là des traces de sang, comme si leurs habitants avaient été blessés par les projectiles aveugles qui frappent, au hasard, amis et ennemis, le soldat dans les rangs, le paysan sur la glèbe, la femme au lavoir, le cheval à l'écurie. Ça aussi c'est la guerre, et il ne faut pas trop l'analyser si l'on veut lui conserver le prestige que lui ont légué les temps barbares.
Par miracle, une sorte de longue construction, moitié grange, moitié étable, élevée en contre-bas des maisons détruites, avait été respectée; un angle du toit écorné par un boulet gardait seul des traces de la bataille. Quelques cordes coupées, attenant aux mangeoires, démontraient que l'on s'était sauvé précipitamment en emmenant le bétail. La grange était bien fournie :
du foin, des sacs d'avoine, des tas de pommes de terre, un tombereau chargé de navets; quelle aubaine! nos pauvres chevaux allaient pouvoir se refaire un peu et se fortifier les jambes en remplissant leur estomac. Mes hommes étaient joyeux et chantaient. Dans la marmite un bon quartier de cheval et pêle-mêle des pommes de terre, des navets, des oignons et des carottes; on avait dans le portemanteau du pain distribué la veille : c'était un festin de Lucullus et nous en profitions. J'y fis honneur; la mère Laflèche m'apporta une tasse de café noir et un verre d'eaude-vie. J'ai fait de meilleurs repas, je n'ai jamais si bien dîné. Mes ordres étaient donnés pour le lendemain ; nous devions être en selle au lever du soleil, c'est-à-dire un peu après six heures et demie; je commandai de sonner la diane vers cinq heures, afin que les hommes eussent le temps de manger la soupe réchauffée, de visiter les fers des chevaux, de faire le pansement, de charger les musettes avec de l'avoine et de mettre aux filets les bottillons de foin. En campagne, lorsque l'on trouve des vivres et du fourrage, il est élémentaire de les recueillir et de les emporter, car l'on peut dire que la guerre est la disette en permanence. Je n'avais aucune inquiétude pour notre sécurité. La cavalerie légère était de grand'garde ; derrière elle, deux régiments d'infanterie campaient autour d'une batterie d'artillerie volante ; nous étions bien protégés et à l'abri d'un coup de main. Et puis ce bon général de Wrède avait été si bien frotté, qu'il ne devait pas avoir envie de se retourner. Donc j'étais tranquille; je fis néanmoins placer les vedettes, puis je me couchai sur un vrai lit de petite maîtresse : trois bottes (le paille répandues sur le sol de l'étable et ma selle pour oreiller. Je me traitai en sybarite, j'enlevai mon casque, ma cuirasse, mon sabre; je m'enveloppai de mon manteau et je partis pour le pays des rêves.
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Quelle nuit! comme disent les bonnes gens; je dormis à poings fermés, d'un somme; le tonnerre du bon Dieu serait tombé sur la maison qu'il ne m'eût point réveillé. Quinze jours de pluie continuelle, une journée de bataille, c'est là un remède souverain contre les insomnies. Au matin, à l'heure dite, un coup de trompette retentit : c'était la diane. Je ne dormais plus, mais je n^étais pas encore éveillé; je m'attardais au lit avec paresse, n'ayant qu'une perception confuse des objets qui semblaient se mêler à un reste de rêve dont je restais engourdi. En dormant j'avais changé de position, car je me retrouvai couché sur le dos, les jambes allongées, les bras en croix. Dans mon demi-sommeil, je m'étonnais d'avoir gardé ma cuirasse ; je sentais un poids qui oppressait ma poitrine; je me rappelais vaguement, pour ainsi dire par fractions de souvenir, que j'avais eu des cauchemars, que j'avais rêvé que l'on jetait des pelletées de terre sur moi et que j'avais peine à respirer; je me répétais : Quelle sottise de n'avoir pas retiré ma cuirasse ! Un jet de lumière me frappa au visage et j'ouvris les yeux.
Mon planton, Fil d'Archal, était devant moi. Sa longueur, sa maigreur et son teint jaune lui avaient valu ce sobriquet et, en vérité, il ressemblait à une tringle de laiton. Nous nous chamaillions toujours et nous nous aimions beaucoup. Héros au combat, jocrisse à la chambrée, cuisinier, barbier, sellier, vétérinaire, il était apte à tout, raccommodait mes culottes fatiguées et jouait du flageolet quand il était de loisir. Pauvre Fil d'Archal ! en voilà encore un que je ne verrai plus. Il n'était pas loin de moi à Waterloo, un boulet le décapita. J'en ai pleuré, le lendemain, lorsque j'eus le temps de penser à lui.
Donc Fil d'Archal était debout devant moi, tenant sa lanterne en main; à ses côtés un de mes lieutenants venait à Tordre. Tous deux étaient immobiles, les yeux fixés sur ma poitrine,
le visage animé d'une expression d'étonnement excessif, le cou tendu en avant. Ils semblaient cristallisés par la stupéfaction. Fil d'Archal, la bouche ouverte, les paupières écarquillées, me fit du doigt un geste de silence et du regard m'indiqua, sur moi-même, un objet que je ne pouvais voir. Je soulevai doucement la tête et j'aperçus une petite fille, toute petite, couchée sur ma poitrine; ses deux mains posaient sur mes épaules, son visage disparaissait dans les plis de mon manteau. Elle dormait.
Avec bien des précautions je la pris par le milieu du corps, je m'assis et l'élevai jusqu'à la hauteur de mon visage. Elle s'éveilla, ne parut pas surprise, me saisit la moustache et se mit à. rire. Je l'embrassai, en lui disant : « D'où viens-tu? » Elle rit de plus belle. Je la mis par terre; elle marchait d'une façon indécise, mais elle marchait. Je lui baragouinai quelques mots d'allemand que j'avais appris pendant nos campagnes ; elle répondit je ne sais quoi, en paroles à demi formulées. Quelquesuns de nos hommes entrèrent : elle se jeta entre mes jambes; je la pris dans mes bras ; elle me tira encore la moustache et parut contente. Je voulus la confier à Fil d'Archal pour avoir mes mouvements libres, afin de boucler mon ceinturon et d'endosser ma cuirasse. Elle se serra contre moi, refusant de me quitter; on eût dit qu'elle m'adoptait pour père avant même que j'eusse pensé à l'adopter pour fille.
La mère Laflèche arriva, m'apportant une écuellée de soupe. Elle avait un langage que l'on ne comprenait pas toujours; eJlc s'écria : « Ah bien! en voilà une occasion; qu'elle est mignonne! elle est jolie comme un chou frisé! «Je lui dis : « Quel Age ça peut-il avoir? » Elle la prit. — L'enfant se laissa faire sans résistance. Elle l'examina et répondit : « Seize ou dix-huit mois, pas plus. Elle est bien formée ; elle sent bon, ça prouve
FIL d'archal était devant moi
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qu'elle a de la santé. » Pendant qiu; la mère Laflèche la tenait, j'avalais ma soupe, à grandes lampées, comme les soldats que le temps presse. La petite fille me regardait, faisait la moue et tendit ses mains vers moi. Je l'assis sur un de mes genoux, car j'avais compris qu'elle avait faim, et me voilà lui donnant la becquée, soufflant sur le bouillon pour le refroidir et souriant de ce rôle de nounou auquel je n'étais guère accoutumé.
Le bruit s'était répandu dans le campement que, pendant la nuit, une fillette toute vêtue était sortie de la cuirasse du commandant, qui faisait son métier de bonne d'enfant en conscience et que c'était à crever de rire de les voir tous les deux. Les hommes affluaient dans l'étable, s^'émerveillaient et, mis en belle humeur par ce spectacle auquel ils ne s'attendaient guère, lâchaient toute leur gaieté. C'était un carillon de quolibets et de plaisanteries dont la petite fille eut pu rougir si elle avait eu quinze ans de plus. Je ne répondais rien, je laissais dire, et je réfléchissais : D'où vient cet enfant ? La pauvrette a-t-elle été abandonnée ; a-t-elle été perdue en route dans l'efTarement de la fuite ? S'est-elle traînée instinctivement vers sa maison ? Y a-t-elle été cachée, dans la grange, derrière les bottelées de foin ou déposée sous les mangeoires de l'étable? Comment estelle venue jusqu'à moi, s'est-elle glissée sous mon manteau, s'est-elle couchée et endormie sur ma poitrine ? Je ne savais que me répondre, et en léalité je n'ai jamais répondu à ces questions que je me suis posées bien souvent.
Et puis, qu'allais-je faire? Cet enfant, ce pauvre petit être incapable de se pourvoir, que le hasard mettait dans mes bras, avais-je le droit de le repousser? L'étrangeté même de l'aventure ne m'imposait-elle pas un devoir qu'il serait inhumain, qu'il serait lâche de répudier? Monter à cheval, partir, laissant
derrière moi cette créature débile que le ciel semblait me donner, n'est-ce pas l'exposera une mort certaine? Qui en prendra soin? Tous les habitants du pays sont partis, dispersés je ne sais où ; nos soldats débandés remplissent la campagne; les cosaques précèdent l'armée ennemie qu'ils éclairent; que deviendra-t-elle si elle tombe entre de telles mains?
En ruminant ces idées, je regardais la fillette assise sur les genoux de la mère Laflèche qui s'était accroupie par terre ; elles étaient en grande amitié et se faisaient toute sorte de mamours. Elle m'apparaissait sociable et gaie. En outre, elle était fort jolie, accorte avec ses cheveux bruns bouclés, ses yeux d'un bleu profond, ses gestes adroits et son rire perlé. La mère Laflèche me dit : « Ce serait grand deuil de laisser ce quenaillonlà ici, — c'est un mot de terroir du Maine, — il faut l'emmener avec nous; j'ai un vieux jupon de laine dont je lui ferai une couverte pour qu'elle n'ait pas froid. » Je répondis : « Je m'en charge, je l'emporterai; à Mayence je préviendrai les autorités; si on la réclame, nous la rendrons; sinon je la garde. » Mes hommes crièrent : « Bravo ! » ce qui ne m'étonna pas, car entre tous le soldat est humain, peut-être parce qu'il a beaucoup soufîert.
Un plaisant dit : « C'est ça, nous aurons un enfant; il faut le baptiser. » On applaudit et chacun proposa un nom, pour mieux dire, un sobriquet, selon l'usage des régiments : Grenouillette, Crapaudine, Fricassée, Croquignole. J'intervins : « Silence dans les rangs ! c'est au moment où Ton sonnait le réveil que je l'ai trouvée ; on la nommera Diane et je défends qu'on lui donne aucun surnom ! » On voulut faire le simulacre d'un baptême ; je m'y opposai, parce qu'il ne faut jamais railler les cérémonies de la religion ; pour mettre fin à toute
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velléité de plaisanteries, je fis sonner le boute-selle : un quart d'heure après le régiment était à cheval, prêt à partir.
La mère Laflèche et moi nous avions échangé un coup d'œil et nous nous étions compris ; aussi la petite voiture de la vivandière était en tète de la colonne, à ma gauche; le mulet avait tant mangé d'avoine que sa bedaine faisait saillie de chaque côté des sangles, devenues trop courtes. Le soleil était levé, mais levé derrière les nuages ; la matinée était fraîche ; j'avais installé Diane sur mes arçons, je la maintenais en équilibre et j'avais ramené les pans de mon manteau sur ses petites jambes nues. Le mouvement du cheval ne tarda pas à l'assoupir; je la passai à la mère Laflèche, qui la coucha sur la paille de sa carriole après l'avoir chaudement enveloppée. Je la regardai dormir, ce qui me fut une sensation très douce, indéfinissable pour moi, car je n'avais jamais éprouvé rien de pareil. Dans la journée, à l'arrière-garde, nous n'eûmes qu'une escarmouche insignifiante, lors du combat livré par Marmont à un corps de Bavarois qui s'était reformé. Malgré moi, je me retournai souvent, non pas pour voir si mes côtes de fer me suivaient, mais pour constater que la voiture de la vivandière continuait son chemin sans encombre.
Il nous fallut cinq journées de marche pour arriver à Mayence; j'étais si bien accoutumé à la petite fille, que l'on m'eût étonné en me démontrant que je ne l'avais pas toujours connue, et j'admirais avec quelle facilité notre cœur donne satisfaction à son besoin d'aimer. Soir et matin, je lui faisais manger sa soupe; c'est un soin que je n'aurais laissé à nul autre, pas même à la mère Laflèche, qui le réclamait sous prétexte qu'elle s'y entendait mieux que moi. Diane faisait les étapes bravement, tantôt sur l'arçon de ma selle, tantôt dans la carriole, où elle prenait le fouet pour essayer de taper sur
le mulet; ça l'amusait et les deux premiers mots français qu'elle sut prononcer furent : « Hue dada ! » Lorsqu'elle était dans la voiture, elle me regardait souvent et me faisait des risettes qui me mettaient le cœur en joie. Mes cuirassiers ne m'appelaient plus que maman Pamplemousse. Du reste, elle s'était familiarisée avec les hommes du régiment : Fil d'Archal était son favori, il se mettait à quatre pattes, elle lui montait sur le dos et, pendant qu'il la promenait ainsi, elle riait en battant des mains.
Nous arrivâmes à Mayence dans la soirée du 4 novembre et je reçus ordre de camper à une demi-lieue environ de la ville, près d'un village dont j'ai oublié le nom, dans des baraquements que l'on avait construits à la hâte, mais où du moins nos chevaux étaient à l'abri, ainsi que nous. Les magasins regorgeaient de vivres et d'équipements militaires. Aussi les distributions étaient faites avec régularité et mes hommes purent remplacer les pièces de leur fourniment que la campagne avait détériorées ou détruites. Malgré la tendresse que je ressentais pour Diane, je ne voulais avoir aucun reproche à m'adresser : je lis donc un mémoire détaillé sur le lieu où je l'avais rencontrée, afin que l'on pût rechercher ses parents et la leur rendre. Je portai moi-même ce rapport au préfet du département de Mont-Tonnerre, qui était Jean Bon Saint-André, dont la notoriété avait fait quelque bruit pendant la Révolution.
On a prétendu que c'est à son nom qu'il devait le poste important dont il avait été pourvu. L'empereur ne se refusait pas à certaines bouffonneries que l'on n'eût point soupçonnées dans un esprit de cette tremp(» : Victor Perrin était connu dans l'armée sous le sobriquet de Beau Soleil, c'est pourquoi il en fit le duc de Bcllune, et pour administrer la ville où résidaient jiidis les archevêques électeurs t[ui avaient le privilège de
ELLE FAISAIT DES lUSElTES.
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couronner les empereurs d'Allemagne, il choisit l'ancien conventionnel, afin que l'on pût dire Jean Bon de Mayence. C'était un grand homme sec, de visage énergique et d'attitude bienveillante; il m'écouta longuement, quoique à cette heure il fut surmené par l'empereur, qui ne lui laissait pas une minute de repos. 11 me promit de faire les recherches nécessaires, et je le quittai satisfait de son accueil, mais non point rassuré.
J'avais peur, je l'avoue, que les démarches qu'il allait prescrire n'aboutissent à un résultat qui m'eût désespéré ; car restituer Diane à sa famille, m'en séparer, ne plus être embrassé par elle, ne plus voir son sourire, en un mot ne plus me sentir père, me paraissait insupportable. Au bout de quinze jours, j'avais la réponse de Jean Bon Saint-André : Nulle trace de parents n'avait été découverte, nul individu ne s'était montré dans les maisons incendiées; mais, comme on ne trouvait point équitable de laisser à ma charge un enfant que la pitié seule m'avait engagé à recueillir, on m'offrait de l'admettre d'urgence dans un des orphelinats de la ville. Je refusai. La destinée venait de se prononcer; c'est à moi, à moi seul que Diane appartenait. J'ai eu là une bonne minute et mon cœur en fut dilaté.
Je n'avais pas attendu la lettre du préfet pour nipper la fillette ; maintenant elle était brave, comme on dit dans mon pays ; elle avait de bons bas de laine et une jolie robe, et un manteau de flanelle avec un capuce, et des souliers solides, et même un petit manchon de fourrure : le froid venait et les dernières feuilles s'éparpillaient au vent. C'est la mère Laflèche qui avait pris possession de la petite, qui la soignait, la dorlotait €t qui modérait Fil d'Archal, dont les jeux étaient parfois un peu brusques. Parmi mes hommes, c'était à qui lui fabriquerait des pantins avec de la paille ou des poupées avec des chiffons ;
la voiture de la vivandière ressemblait à un magasin de joujoux, parfaitement grossiers et tout à fait informes, mais dont la fillette se divertissait, et cela seul était important. Très éveillée, point peureuse, elle était devenue l'idole de tout le monde ; il n'est pas jusqu'aux chevaux qui ne semblassent la connaître ; quand elle courait dans l'écurie, les bonnes bêtes tournaient la tête et la regardaient comme si elles eussent pris plaisir à la voir.
Nous étions au campement, mais nous n'étions pas au repos; dès l'aube j'étais en selle et tout le jour je dirigeais de lointaines patrouilles, dont je ne revenais qu'à la nuit tombante. Par ordre supérieur je battais le pays, surveillant les routes, Taisant en quelque sorte des marches circulaires pour ramasser les traînards et les diriger sur Mayence^ où ils étaient incorporés dans les régiments que l'on formait sans relâche. En ai-je recueilli de ces pauvres diables, éclopés, boiteux, affamés, sans ar.mes, pieds nus, décharnés, ahuris par la défaite, par les étapes en pays hostile, et surtout par l'oubli du devoir et l'abandon de soi-même I
On les entassait dans Mayence; on les y entassa si bien que la contagion se mit au milieu d'eux et les faucha plus sûrement qu'une batterie chargée à mitraille. Les coups furent si durs et si pressés, que l'armée fléchit. Bien des braves qui avaient, d'un cœur ferme, affronté le feu, reculaient avec effroi devant les grabats de l'hôpital. Quelques rares survivants de la campagne d'Egypte disaient : « C'est la peste. » Les médecins raisonnaient, discutaient entre eux, levaient les épaules quand on leur parlait de la peste et répondaient : « C'est le typhus. » Typhus ou peste, peste ou typhus, blanc bonnet ou bonnet blanc ; nos pauvres soldats ne faisaient point de distinction, mais ils en mouraient.
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Je ne suis pas un malin et je n'entends rien à la médecine : les savants inventent un tas de noms qui n'expliquent pas grand'chose et ne guérissent personne. Je sais ce que je pense : la maladie qui enlevait ces pauvres gens, on pourrait l'appeler la grande misère. Elle est faite de l'excès des fatigues ramassées sur les routes où l'on a trop marché, sur la terre humide où l'on a dormi pendant qu'il pleuvait ; elle est faite des longs jeûnes, de la nourriture malsaine, des chaussures meurtrières, du poids trop lourd ; elle est faite de l'effort démesuré accompli pendant le combat, elle est faite de découragement et de la perte de toute espérance. La vigueur de l'homme s'use peu à peu, mais invinciblement, et alors il cesse d'avoir la force de vivre ; on dirait un vase fêlé qui se vide goutte à goutte. Je le sais, parce que je l'ai vu. Parmi ceux que j'ai fait arrêter vaguant à travers champs, combien enai-je remarqué qui marchaient, parlaient, mangeaient et qui cependant n'avaient plus conscience de la vie ; on peut presque dire qu'ils étaient déjà morts. Bien souvent j'ai pensé à ces compagnons qui entraient en dissolution avant l'heure suprême et je me suis dit qu'un champ de bataille couvert de cadavres et de blessés est moins lugubre à contempler qu'une salle d'hôpital remplie d'apparences d'hommes qui respirent encore et n'existent plus.
Dans Mayence ce fut terrible : Jean Bon Saint-André y mourut debout, tenant tête à la peste et la combattant face à face, comme un brave cœur qu'il était. Vois-tu, conscrit, ces hommes-là étaient des hommes ; ils n'hésitaient devant rien, ni devant le canon, ni devant la peste, ni devant la responsabilité de leurs actes; ils avaient le sentiment du devoir et l'esprit de sacrifice ; on ne doit en parler qu'avec respect, même lorsque leurs opinions nous semblent coupables.
Notre campement était établi sur un plateau assez élevé que
le vent balayait, ou, pour mieux dire, assainissait : c'est à cela, je crois, que mon régiment dut d'échapper à la contagion. Néanmoins j'étais troublé; quoique l'habitude m'eût rendu insouciant à tout danger, je ne retrouvais plus en moi ce fatalisme vigoureux qui me faisait aborder le péril sans même y songer. Quelque chose de nouveau, une sorte de sentiment d'inquiétude m'avait envahi ; je prenais Diane dans mes bras, je la regardais, j'étudiais ses traits pour y constater un témoignage de bonne santé; je cherchais, en un mot, à me rassurer, et si par hasard je la trouvais un peu moins rose, un peu plus sérieuse que de coutume, je m'imaginais que le typhus la guettait et allait la saisir. Je consultais la mère Laflèche, qui me riait au nez et m'affirmait que la fillette se portait comme « un clocher neuf »- La bonne femme avait raison, mais je ne m'en tourmentais pas moins. On a beau être cuirassier et avoir joué sa vie dans vingt batailles, on n'en est pas moins une vieille bête : tu sauras cela plus tard si jamais tu as des enfants. Et, en vérité, Diane était ma fille ; je le sentais bien lorsqu'elle courait vers moi les bras tendus, et qu'elle se jetait à mon cou en me disant : « Papa ! »