‹ Bons cœurs et braves gensChapitre 21 sur 29 · FILLE · texte numérisé non relu

FILLE

malade et malade à ce point que bientôt il lui fut impossible de quitter son grabat. Chaque jour Mme Pascal montait chez elle pour lui porter du lait, du bouillon, quelque nourriture légère et surtout du pain blanc dont elle était friande. Souvent, j'ai accompagné « ma tante » dans ces visites et, quoique je fusse encore bien enfant, j'avais le cœur serré en regardant ce visage amaigri et en écoutant cette voix monotone qui gémissait plutôt qu'elle ne parlait. Le brigadier disait : « Comment va la Bressane ? » et Mme Pascal répondait : « Ah ! la pauvre, je crois qu'elle va bientôt nous dire adieu. »

Ce n'est pas qu'elle manquât de secours ; les malheureux sont charitables entre eux et dès que l'on avait connu le dénuement oiielle agonisait, les locataires de la maison, les voisins s'étaient empressés de lui envoyer du linge, un peu d'argent, des vivres et du vin. Tout cela restait dans quelque coin de son galetas, superflu inutilisé par une faiblesse que rien ne pouvait relever. A la prière du brigadier, le major avait été lavoir et, après l'avoir examinée, avait dit, en haussant les épaules : « Ce n'était pas la peine de me déranger et de me faire grimper jusqu'au grenier. » La petite fille continuait à jouer dans la cour, berçant une poupée qui était faite d'un morceau de bois vêtu d'un chiffon, courant après les pigeons dans l'espoir de les attraper, souriant à tout le monde et ne se doutant pas que l'âme de sa mère allait s'envoler. Et quand même on le lui aurait appris, quelle émotion en aurait-elle pu ressentir? Souvent j'ai entendu accuser les enfants d'indifférence et même de manque de cœur ; quelle sottise ! Ne sachant rien de la vie, comment sauraient-ils quelque chose delà mort? Ignorant la marche du temps, comment pourraient-ils comprendre les cruautés de l'absence indéfinie ?

La pauvre Bressane mourut. — Le soir des funérailles, après un dîner silencieux, nous allions nous lever de table.

lorsqu'un bruit de pas qui montaient l'escalier et de sabres qui heurtaient les degrés, nous fit dresser l'oreille. On frappa à la porte ; de sa voix de commandement le brigadier cria : « Entrez ! » et nous vîmes paraître les quatre hommes de la brigade en grande tenue; ils se mirent sur deux rangs et attendirent, la main au tricorne et les yeux fixes. Le brigadier dit : « Qu'est-ce qu'il y a ?» Un des gendarmes fit un pas en avant et répondit : « Brigadier, avec la permission de Mme Pascal, nous venons vous demander respectueusement pour la discipline, parce que vous êtes notre chef, la permission de faire entre nous, comme qui dirait, une cotisation afin de pourvoir à l'équipement, à la ration et au cantonnement de la fille de la Bressane, car, n'ayant plus ni père ni mère et étant trop jeune pour subvenir à ses besoins, elle risque de dépérir dans la misère et la famine ; c'est pourquoi la brigade a résolu, avec subordination mais nonobstant à l'unanimité, de faire le nécessaire sur sa propre solde et les vivres quotidiens pour qu'un malheur soit évité avec votre autorisation et celle des supérieurs si vous voulez bien obtempérer avec prépondérance. » Immobile, le gendarme avait débité d'une seule haleine sa tirade, que j'avais comprise, ce qui prouve qu'à force de vivre avec ces braves gens je connaissais leur langage. Le brigadier restait immobile ; son regard et celui de sa femme se rencontrèrent ; ils échangèrent un de ces imperceptibles clignements d'yeux quej'avais souvent remarqués et Mme Pascal dit : « Vous avez de bons cœurs, je le sais depuis longtemps ; en qualité de femme de votre brigadier, c'est à moi qu'il appartient de recueillir la petite fille que vous voulez adopter ; j'espère qu'auprès de moi elle ne manquera de rien ; en tous cas, soyez persuadés que jamais je n'hésiterai à m'adresser à la brigade, s'il en était besoin. » Le gendarme qui avait porté la parole salua militaire-

ment et répondit en me désignant d'un signe de tête : « Sauf votre respect, nous avions présupposé que le surplus d'un nouvel orphelin supplémentaire s'interposant dans votre ménage... » Mme Pascal l'interrompit; je la regardais, je conserve encore l'impression que me fit son sourire angélique. « Ah ! dit-elle, je suis née bonne couveuse ; un poussin de plus ou de moins, ce n'est pas pour m'effrayer, n'est-ce pas, mon ami ? » Le brigadier toussa fortement, fît une grimace qui dissimula peu son émotion et me cria : « Claude, va chercher Denise ! »

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