LA MEDAILLE
Le père Médard s'arrêta; sa femme avait cessé de tricoler et son regard perdu semblait contempler des êtres invisibles, fantômes évoqués par le récit qu'elle entendait et qui faisait apparaître l'image des jours écoulés. Les temps de la petite enfance, si souvent regrettés par toutes les créatures humaines, revivaient pour les deux vieux époux et les agitaient de sensations à la fois douces et douloureuses dont je pouvais suivre la trace sur leur visage. Pendant quelques minutes nous gardâmes un silence que je n'osais rompre, car je comprenais ce qui se passait dans l'âme de mes hôtes. Ce fut le père Médard qui parla le premier :
Excusez-moi, me dit-il ; je suis long, je suis prolixe, je m'attarde à mille détails qui sont comme les étapes d'une existence que j^aurais dû résister au désir de vous raconter. Il n'est pas un de ces épisodes, si banal qu'il soit, qui ne me charme et ne fasse battre mon cœur ; soyez indulgent pour mes bavardages ; la vieillesse est une maladie que je soigne en me gargarisant de mes souvenirs et je ne suis pas seul ici à les savourer, n'est-ce pas, ma pauvre Denise?
La petite fille, celte Denise que l'allai chercher, qui fit son premier somme, en notre logis, sur un matelas emprunté à ma couchette, cette Denise un peu effarouchée et maussade comme
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un enfant brusquement arraché à ses habitudes, est celle que vous voyez là, en cheveux blancs, toujours aimable et toujours aimée. Du jour que, portée dans mes bras, elle entra chez le brigadier, je puis affirmer qu'elle eut la meilleure part de mon existence ; on eût dit qu'elle complétait la famille, ma famille providentielle. Sans les braves gens qui me recueillirent, qu'aurai-je été? un vagabond, un maraudeur, pire encore; peut-être un de ces chenapans sans scrupule que le brigadier se faisait gloire d'arrêter et que la justice n'hésite pas à punir. Denise et moi nous avons conservé un culte pour Mme Pascal et pour son mari ; ils sont les dieux lares de notre cœur.
Les temps qui suivirent l'installation de Denise en notre logement n'ont rien laissé de bien précis dans ma mémoire; je n'y retrouve qu'une impression uniforme, très douce, comme d'une sorte de sommeil dont les rêves eussent été agréables. Du reste, c'est bien souvent ainsi que se formulent les souvenirs de la première enfance; on sait que l'on a été heureux , mais on ne pourrait dire en quoi consistait le bonheur ; sans doute il y eut des incidents dont on a été troublé pendant quelques heures, des gronderies qui ont ému jusqu'aux larmes, de petites maladies qui nous ont gardé au ht et mis à la diète; mais qu'est-ce que cela? Fenfance heureuse a coulé sans obstacle, ne laissant en l'âme d'autre trace que celle des instants paisibles, insouciants et bénis que l'on ne songeait pas à savourer, mais que l'on voudrait revivre.
Le brigadier m'avait dit : « Claude, te voilà père de famille; c'est toi qui promèneras Denise, tu veilleras sur elle; il t'appartient de la protéger, parce que tu es plus âgé qu'elle, parce que tu es un homme et parce que c'est ton devoir, n 11 était emphatique quand il parlait ainsi, riiounêtc brigadier, mais comme son emphase me pénéhait de mou importance, comme elle me
relevait à mes propres yeux, comme, elle rendait plus attentive et plus efficace la protection dont j'enveloppais Denise! Berger en chef et père de famille, double fonction qui me mûrissait en développant le sentiment de ma responsabilité et que je cumulais avec joie, car si, dans mes courses dans la campagne, je laissais Cabriole marcher devant moi, je tenais Denise par la main tant que nous étions sur des routes où le heurt des voitures était à craindre. La chèvre et moi nous allions plus lentement qu'autrefois, parce que je modérais mon allure à cause des petites jambes de Denise, que je morigénais quand elle n'était pas sage et à laquelle je disais : « Fi, mademoiselle! » Tout près de notre faubourg, car la fillette ne pouvait encore faire de longue course, nous avions deux ou trois endroits de prédilection où nous allions galoper, jouer à cache-cache, nous balancer aux basses branches des arbres, pendant que Cabriole broutait en faisant sonner sa clochette. [1 me semble qu'en ces heures de ma vie l'air était plus doux, le ciel plus pur, la terre plus belle que maintenant. Erreur commune à tous les hommes, illusion de vieillard, je le sais et je n'insiste pas ; mais en réalité preuve d'une époque heureuse qu'embellit le charme des souvenirs.
Nous rentrions à la maison, où Mme Pascal nous accueillait par un : « Eh bien, mes enfants, avez-vous été sages? » Lorsque nous étions couverts de poussière, je débarbouillais Denise, en disant : « Il faut accoutumer les enfants à être propres » ; pour être obéi, je payais d'exemple. Mme Pascal souriait, car elle savait bien à qui je devais la rigidité de ces préceptes que ma vanité se plaisait à mettre en action. Le brigadier formulait souvent des axiomes dont je faisais mon profit; il disait : « Quand le service est terminé, le soldat peut aller au bal, les chefs n'ont rien à lui reprocher ». Cela signifiait : « Fais ta besogne, ami Claude, el puis amuse-toi ». Je ne m'en donnais faute et je n'en
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étais que plus actif au travail. Quel travail? Au logis j'étais homme de ménage, comme disait Mme Pascal ; je frottais le carrelage, je battais les habits, j'époussetais les meubles, je faisais mon lit et celui de Denise, je mettais le couvert; bien phis, j'étais aussi homme de confiance et j'allais au marché acheter les provisions. Je connaissais les rubriques des marchandes et ne me laissais pas duper; je me chamaillais pour deux liards; j'offrais mon prix, on le refusait; je partais en disant : « C'est à prendre ou à laisser » ; on me rappelait et presque toujours j'obtenais gain de cauae. Il fallait voir avec quel sérieux je mettais mon nez sur le beurre pour m'assurer qu'il était frais et comme je soupesais les pommes afin de reconnaître si elles n'étaient pas creuses. Les paysannes vendeuses riaient et se moquaient de moi : « Ce petit-là, c'est pire qu'une vieille cuisinière ». Je laissais jaser et j'étais content parce que Mme Pascal, examinant les denrées que je rapportais, était satisfaite et me disait : « C'est très bien, tu es un bon petit homme ». Je me rengorgeais de me savoir utile et d'exciter l'admiration do Denise qui marchait sur mes talons, me regardait faire et semblait me considérer comme un grand personnage. Ma besogne terminée, je redevenais un mortel abordable, c'est-à-dire un simple gamin qui ne demandait qu'à jouer et à aller flâner dans les chemins creux en compagnie d'une chèvre et d'une petite fille.
Des mois, des mois passèrent dans cette atmosphère paisible qui, pour moi du moins, ne fut même pas troublée par des événements dont trembla le sol de la France. J'étais trop petit garçon pour y rien comprendre. Je voyais des tumultes et je m'en divertissais, parce que j'étais un enfant. Un jour, des gens couraient, se pressaient, agitaient des drapeaux tricolores et criaient : Vive l'Empereur ! C'était Napoléon qui, revenant de l'île d'Elbe, s'en allait vers Paris. Quelque temps après, les mêmes gens
244 BONS CœURS ET BRAVES GENS,
couraient, se pressaient, agitaient des drapeaux blancs et criaient : Vive le roi ! c'était ce que l'on appelait alors les autorités légitimes, qui rentraient en possession du département. Un autre jour, — ce jour-là j'étais triste et oppressé, parce que j'avais vu pleurer le brigadier — des soldats étrangers, vêtus pour la plupart d'uniformes blancs, défilèrent devant la maison : c'étaient les Autrichiens qui venaient prendre garnison dans la ville. Un an plus tard, on parlait à voix basse, on paraissait consterné; malgré son impassibilité ordinaire, le brigadier disait : (( Ça ne leur portera pas bonheur » ; et l'on se racontait que l'on venait de fusiller le général Mouton^Duvernet, qu'un conseil de guerre avait condamné à mort. Heureux les enfants ! ils n'ont pas à souffrir de ces discussions, de ces luttes, de ces cruautés par lesquelles les hommes semblent s'ingénier à empoisonner leur existence.
Je pouvais avoir environ neuf ans et Denise en avait cinq^ lorsqu'un soir, vers le milieu du mois de septembre, le brigadier me fit un discours assez embrouillé, qui peut se résumer en deux mots : « Claude, tu ne sais rien, ce qui est tout simple puisqu'on ne t'a jamais rien enseigné ; un homme qui ne sait rien est un être débile, dont tous les efforts sont paralysés par l'ignorance; te voilà grand garçon, l'heure est venue de t'instruire; au commencement d'octobre, à la rentrée des classes, tu iras chez les frères. » — Je regardai Mme Pascal d'un air désespéré. — Elle me comprit et se hâta de me dire : « Tu iras à l'école de huit heures du matin à quatre heures de relevée ; lu dîneras et tu coucheras à là maison, dans ton bon petit lit. — Et le marché, qui est-ce qui le fera? — Toi, avant d'aller à la pension. — Et Denise et Cabriole, qui les promènera? — Toi après la classe. » J'avais le cœur gros; « ma tante » m'attira vers elle, m'embrassa: <( Ne sois pas triste, cher petit, tu ne nous quitteras jamais et
c'est pour Ion bien que nous nous séparerons pendant quelques heures de la journée. En ton absence j'aurai bien soin de Denise. »
La veille de mon entrée à Técole, le brigadier me dit : « Tu feras honneur à l'uniforme de la gendarmerie, quoique tu ne le portes pas ; tu respecteras la discipline et tu travailleras, afin que Mme Pascal et moi nous n'ayons point à rougir de toi. J'ai à t'adresser une recommandation à laquelle, sous peine de forfaiture, tu ne dois pas manquer. Quelque sottise que fassent tes camarades, tu ne les dénonceras jamais ; si, par erreur, tu es puni à la place d'un autre, tu subiras ta punition sans souffler mol, comme si tu 1 avais méritée. Il en était ainsi au régiment, c'est ainsi qu'il en doit être à l'école. Si petit que tu sois encore, tu sauras te faire respecter et tu ne serais digne que de mépris, si tu étais « un cafard et un capon ». Sois franc du collier quand même: mieux vaut attraper une paire de gifles pour avoir dit la vérité que d'usurper un éloge en faisant un mensonge. »
Lorsque après ma première journée d'école je revins à la maison, il ne s'en fallait pas de beaucoup que je ne me crusse un autre homme ; je portais le poids d'une science nouvelle qui ne me paraissait pas médiocre : j'avais appris à reconnaître les lettres de Talphabet; j'avais tracé des bâtons sur une ardoise; pendant la récréation j'avais joué avec mes camarades et j'avais crié : zut, au berger! tout comme un autre ; aussi je n'y mis pas de modestie et j'adressai à Denise un: « bonjour, petite », qui dénonçait la conscience de ma supériorité. Je ne tarissais pas sur tout ce que l'on m'avait enseigné et je tachais de faire comprendre à Denise, éblouie de mon savoir, que le P venait immédiatement après rO: elle me disait: « Pourquoi? » et je lui répondais: a Je te l'expliquerai un autre jour. » Voilà de cela plus de soixante ans, elle attend toujours l'explication.
A mesure d'ailleurs que je fis des progrès, Denise profita
de ma science ; car, sous l'inspiration du brigadier, qui avait toujours de bonnes idées, nous avions inventé un nouveau jeu auquel nous pouvions nous livrer partout, aussi bien au logis que dehors, lorsque nous promenions Cabriole. Nous jouions à (( la classe des élémentaires » ; j'étais l'instituteur et Denise représentait la classe ; classe soumise, appliquée, alerte à comprendre et qui suivait son maître de si près qu'elle le rattrapait souvent. Je prenais mon rôle au sérieux, plus même qu'il n'eût convenu ; je pus m'en convaincre un jour. Avant le dîner, j'expliquais à Denise que — « c'est différent » et « ils diffèrent » — ne se prononcent pas de la même façon, quoique s'écrivant delà même manière. Denise me disait : « Tu te moques de moi ». — Je répondais : « Je t'en donne ma parole d'honneur ». — Elle secouait la tête : « Non, non, ça n'est pas vrai » . Je voulus donner des explications; ce qui n'était point facile, vous en conviendrez^ et je m'embrouillai si bien que Denise éclata de rire. La mauvaise humeur me prit: « Tendez la main, mademoiselle!" » La pauvrette obéit sans méfiance, et je lui appliquai un bon coup de règle. Elle se mit à pleurer, j'en fis autant et nous voilà nous embrassant et confondant nos sanglots. Elle criait : « Je suis estropiée pour toute ma vie. » Je ripostai: «. Pardonne-moi, pardonne-moi. » Sur ces entrefaites le brigadier entra. 11 demanda le motif de tant d'émotion ; je me confessai sans réticence. De sa voix la plus sévère, il me dit : « L'homme qui bat une femme est un lâche ». Ah ! cette phrase-là, je l'ai eue longtemps sur le cœur. Je disais à Denise: « Je suis un lâche parce que j'ai battu une femme » ; elle me répondait : « Quelle femme? Je t'assure que tu n'es pas un lâche. » Elle me le répéta si souvent que j'ai fini par la croire, mais j'y ai mis le temps.
Depuisdeuxansetdemi je suivais régulièrement locolc; Denise grandissait et rendait quelques services à la maison qu'elle rem-
plissait de sesgazouillements. Hien n'était changé dans notreexistence, qui s'en allait doucement au fil des jours. Ce fut pourtant à cette époque que je devins célèbre; ne riez pas, quoique j'aie moi-même bonne envie de rire. La destinée a d'étranges façons de procéder et les faits les plus insignifiants en apparence sont souvent ceux qui guident la vie, lui ouvrent une route particulière et la conduisent au but qu'elle doit atteindre sans lavoir cherché. C'est parce que j'ai été un enfant maladroit que j'ai passé pour un enfant héroïque, et c'est parce que j'ai passé pour un enfant héroïque que j'ai vu s'ouvrir devant moi une carrière où j'ai pu marcher sans peine et où j'ai rencontré, non pas la fortune, mais une aisance appréciable qui assure le bien-être de nos vieux jours.
En bordure de la grande route qui continue le faubourg que nous habitions, à cent pas du casernement de notre brigade, s'élevait sur un terrain communal une sorte de butte qui avait dû être, dans le principe, un dépôt de gravois. La poussière s'y était accumulée, des graines chassées par le vent y avaient germé et les folles herbes l'avaient envahie. Elle dominait et semblait défendre les abords d'une mare assez large, peu profonde, remplie d'une eau douteuse où barbotaient quelques canes et où l'on faisait boire les' bestiaux, lorsque l'on n'avait pas le temps de les conduire à l'abreuvoir municipal. Cette butte, nous Tappellionsla Grande Redoute, probablement en souvenir delà bataille de la Moskova, dont nous avions entendu parler par des soldats échappés au désastre de Russie. Il s'y livrait de grands combats et j'en ai parfois dirigé qui ne furent point sans gloire. Mme Pascal n'aimait guère ces jeux violents, dont j'ai souvent rapporté la trace, mais le brigadier avait dit : « Laisse-le faire ; ça l'aidera à devenir un homme. »
Auxjoursde fête, les gamins du quartier et même des environs
s'y donnaient rendez-vous et l'on se défiait. On se divisait en deux camps et l'on tirait au sort les positions. D'une part il s'agissait de se raiaintenir au sommet de la butte, de l'autre il fallait en chasser les premiers occupants et les remplacer : attaque, escalade, défense, sortie vigoureuse pour rejeter les assaillants, énergique poussée de ceux-ci afin de couronner la crête de la redoute. On mettait les vestes bas, on enlevait les blouses et nous avions un frémissement en attendant le commandement : <( A l'assaut ! » Dans mon souvenir d'enfant, cette butte était restée énorme et d'accès difficile ; je Tai revue depuis queje suis homme ; en réalité elle pouvait avoir sept ou huit mètres de haut; la plate-forme qui la terminait n'était point large et descendait en pente douce jusqu'au terrain où s'arrondissait la mare que bordait un sentier tracé parle bétail.
Ce jeu qui nous passionnait n'était point sans quelque brutalité ; on s'y gourmait, on s'y bousculait ; on dégringolait à travers les herbes et il était rare que l'on revînt de la bataille sans quelque meurtrissure dont on montrait les marques avec orgueil. De ces luttes, où nous mettions l'ardeur et la vanité de notre âge, nous avions, <( par ordre des familles » comme disait le brigadier, exclu le sexe faible. Les demoiselles pouvaient nous admirer, mais il leur était interdit d'entrer dans la mêlée et d'y faire les Clorindes. Tout au plus leur permettait-on de soigner les blessés, d'ensevelir les morts et d'invoquer le Dieu des armées en faveur des chevaliers que leur cœur protégeait. Lorsque je combattais sous les yeux de Denise et que je restais victorieux, je me sentais grandir de cent coudées.
Autant que possible et avec loyauté on égalisait les forces des parties adverses ; lorsqu'un enfant trop faible se présentait dans une des deux troupes, on le renvoyait: « Plus tard, morveux ; attends que tu puisses porter le poids des armes » ; on disait
cela sérieusement ; tant les enfants qui, sous ce rapport, sont déjà des hommes, excellent à se faire illusion Malgré notre soin de repousser les non-valeurs, nous n'étions jamais parvenus à nous délivrer d'un gamin de six ans, tout au plus, qui avait le diable au corps ; coûte que coûte il se faufilait parmi les assiégés ou parmi les assiégeants, tapait indifféremment sur les uns et sur les autres: ce qui lui valait des gourmades qui le mettaient en fureur. Comme il était bancal et marchait tout de guingois, on l'avait surnommé Bancroche. Il était grognon, il était gênant, il était un embarras ; mais nous le supportions, car sa ténacité avait vaincu nos résistances.
Un jour de grande bataille, je commandais les assaillants ; les petites filles, nombreuses et endimanchées, nous regardaient, nous encourageaient de leurs applaudissements. Denise était là : il fallait vaincre ou mourir. Quelques oisifs du faubourg assis au rebord des fossés de la grande route se divertissaient à nous voir et nous excitaient au lieu de nous modérer. Je venais de m'emparer de la plate-forme, j'en avais chassé les défenseurs et je faisais face dans la crainte d'un retour offensif, lorsque, derrière moi, j'entendis crier : Voilà Bancroche qui a déboulé dans la mare ! .Je me retournai ; mes camarades stupéfaits contemplaient l'eau sale qui semblait bouillonner. Sans réfléchir, d'un bond je fus au bas de la butte et, toujours courant, j'allais entrer dans la mare, où j'aurais eu pied, lorsque maladroitement je fis un faux pas; l'élan était donné, je fus projeté en avant et je tombai, la tête la première, dans une sorte de margouillis où je disparus tout entier. Je ne fus pas long à me relever, tenant dans mes bras Bancroche que j'avais saisi sans difficulté, car ma chute m'avait porté si près de lui, que mes mains le touchaient ; l'eau ne montait que jusqu'à mes hanches et en trois enjambées j'étais sur la terre ferme. Je regardai Bancroche ; ses yeux res-
taient clos : il ne remuait pas ; en revanche, sa bouche était ouverte et remplie de boue. Tout le monde criait : « Il est noyé, il est noyé ! » Instinctivement j e pris ma course vers notre maison qui était proche ; on se pressait derrière moi, autour de moi ; on poussait des clameurs, des gens criaient au secours ! Le brigadier, attiré par le tumulte, venait au-devant de nous à grands pas. Il m'enleva Bancroche et l'emporta en notre logis.
En deux minutes, par les soins de Mme Pascal et du brigadier, Bancroche vivait, Bancroche faisait des grimaces en se débarrassant des^ordures qui lui encombraient la bouche, Bancroche gigotait, Bancroche pleurait, craignant d'être fessé pour avoir sali ses vêtements. Je ne me sentais pas très rassuré non plus, car, des pieds à la tète, je n'étais pas à ramasser avec une pelle ; en outre, la vase où je m'étais abattu ne fleurait ni la violette, ni la giroflée, et Mme Pascal ne put s'empêcher de me dire : « Mon Dieu, comme tu sens mauvais ! » Je m'excusai d'un ton pleurard : « Je t'assure, ma tante, ce n'est pas ma faute, le pied m'a manqué, c'est pourquoi je suis tombé ; je voulais seulement rattraper Bancroche qui était au fond de la mare ; ne me grondez pas, brigadier, je ne l'ai pas fait exprès. » Le brigadier avait la mine sévère ; il répondit : a Si tu es en contravention, tu seras puni ; mais, avant de prononcer, je vais faire une enquête. »
La cour était pleine de curieux qui bavardaient, poussaient des cris de surprise, commentaient l'événement et lui donnaient des proportions auxquelles, encore à Theure qu'il est, je ne puis penser sans sourire. On s'empressa autour du brigadier, chacun voulut répondre à ses questions ; les témoins ne faisaient point défaut, puisque tous les combattants de la redoute m'avaient suivi : nul ne se refusait à parler, au contraire ; et le pauvre brigadier ahuri ne savait plus auquel entendre. Il finit
par désigner cinq ou six de mes camarades et deux hommes du faubourg qui avaient assisté à l'assaut ; il les emmena dans Técurie, dont il ferma les portes, et là, en présence des chevaux et de Cabriole, qui figuraient le public, il fit son enquête. Bien souvent j'ai pensé depuis que les arrêts de la justice doivent être quelquefois un peu biscornus, s'ils sont basés sur des enquêtes semblables à celle dont, ce jour-là, je fus l'objet; j'ajouterai que les gens interrogés par le brigadier étaient probes et qu'ils n'avaient aucun intérêt à ne pas dire la vérité.
Lorsque le brigadier revint au logis, où, sans même m'adresser un reproche, Mme Pascal tentait de me désinfecter, je m'écriai en le voyant paraître : « Je vous jure que ce n'est pas ma faute, j'ai fait un faux pas. » Je n'eus pas le temps d'achever, il me prit dans ses mains, m'embrassa et, me regardant avec des yeux brillants d'émotion, il dit : « Tu t'es couvert de gloire ; madame Pascal, Claude s'est couvert de gloire. » Je me redressai avecétonnement, et certes mon visage»dut exprimer quelque stupéfaction. Il reprit : « Ne le nie pas; je le sais; j'ai recueilli les témoignages, ils sont unanimes : au péril de ta vie tu as sauvé Bancroche ; je le répète, tu t'es couvert de gloire ; je ferai mon rapport aux autorités compétentes. » — Je n'y comprenais plus rien ; au lieu d'être un peu malmené, comme je croyais l'avoir mérité, on me félicitait, on me glorifiait. C'est en écoutant le brigadier raconter mon « acte d'héroïsme » à Mme Pascal, que j'eus pour la première fois la notion de ce aue l'on nomme une réputation surfaite.
Donc le résultat de l'enquête démontrait que je me précipitai au secours de Bancroche malgré le péril auquel je m'exposais ; -— que mon courage fut au-dessus de tout éloge ; que je repoussai toute observation ; — que je plongeai plusieurs fois ; — qu'après être resté longtemps disparu sous l'eau, je parvins
enfin à saisir l'enfant, qui déjà n'était quasi qu'un cadavre ; — les témoins affirmaient qu'il ne donnait plus signe de vie ; que pour sûr il était « néyé, oui, néyé » ; tout le monde l'avait constaté ; — que sans moi c'en était fait du pauvre Bancroche ; — que jamais on n'avait vu chose pareille accomplie par un garçon de mon âge ; — et qu'il fallait écrire au préfet. J'écoutais le brigadier, et en vérité je ne savais s'il se moquait de moi, car je n'ignorais pas que, si je ne m'étais sottemeut laissé choir dans la mare, j'en eusse été quitte pour un bain de jambes. La foule, naturellement éprise de merveilleux, avait obéi à son instinct et sur une aventure des plus simples avait brodé des détails extraordinaires qui en faisaient une légende. J'eus beau protester et vouloir rétablir l'exactitude du fait ; malgré que j'en eusse, je passai héros à l'unanimité ; je vous avouerai que de cette histoire j'ai gardé un peu de scepticisme sur la célébrité de certains hommes et même sur la gloire en général.
Le brigadier était radieux ; il prenait sa part de mon illustration momentanée et je crois bien qu'il se pavanait, en disant : <( Voilà comme nous sommes dans la gendarmerie ! » Mme Pascal, calme, pondérée selon son habitude, écoutait mes explications, souriait et me disait : « Tu as raison, mon petit Claude, tout ce que l'on raconte est exagéré, j'en conviens ; mais ça n'empêche pas que sans toi le pauvre Bancroche risquait de boire un si grand coup, qu'il en aurait perdu le goût du pain. Donc ne regimbe pas trop ; nous enverrons tes habits chez le dégraisseur pour les remettre en bon état, mais ça ne sera pas facile. »
Quelque temps après cette petite aventure, un jour que je revenais à la maison, je vis entrer une estafette dans la cour; c'était un dragon ; il apportait pour Monsieur Claude Médard une lettre dont il demandait le reçu. Large enveloppe, cachet rouge qui me parut démesuré : Préfecture du département du
Rhône, cabinet du préfet; je regardais sans l'ouvrir cette dépêche imposante; Mme Pascal, presque aussi interdite que moi, n'osait la décacheter. Elle dit : « Attendons le brigadier. » Ah î qu'il fut lent à revenir! Enfin il arriva. En lisant la lettre des yeux, il devint écarlate; puis il dit : « Je vois que mon rapport a été transmis et qu'on lui a donné suite. Lis à haute voix, mon camarade, cela te concerne. » Le préfet m'écrivait qu'en récompense de l'acte de courage que j'avais accompli sous les yeux de nombreux assistants qui en avaient témoigné. Son Excellence monsieur le ministre de l'intérieur avait, sur sa proposition, daigné m'accorder une médaille de sauvetage de seconde classe, ou, à mon choix, la somme de quinze francs. — Le brigadier, tout en débouclant son ceinturon, dit : « Dans la gendarmerie nous n'admettons pas l'alternative et nous n'acceptons jamais d'argent » Mme Pascal m'attira vers elle et m'embrassa; elle pleurait. Je me figure aujourd'hui que le souvenir de son fils, de l'enfant tant regretté, lui était monté au cœur et qu'elle s'était dit : a S'il ne m'avait pas été enlevé, c'est peut-être lui qui aurait mérité ces louanges et cette récompense. »
Le brigadier me disait : « Je t'attacherai moi-même la médaille à la boutonnière, en présence de toute la brigade, et nous te donnerons l'accolade comme à un brave que tu es. Un bonheur ne vient jamais seul. J'ai rencontré aujourd'hui le marguillier de la paroisse ; il m'a officiellement avisé que le conseil de fabrique avait décidé de t'offrir un costume complet, en remplacement de celui que ton courage a sacrifié. Pour mieux témoigner de l'estime dont tu es digne, ce costume, en drap bleu d'Elbeuf, accompagné de linge en toile de Fresnay, te sera remis la veille de ta première communion, afin que tu puisses l'inaugurer en ce jour solennel. Que dis-tu de cela, la maîtresse? ajouta le brigadier, en s'adressant à sa femme, qui riposta : « Je
dis qu'il faudra recommander au tailleur de faire le vêlement ample, avec de bonnes rentrées à l'intérieur, afin qu'on puisse l'agrandir, car l'enfant prendra de la taille et, si son costume est trop ajusté, il ne lui fera aucun profit. » Vêtu de neuf, décoré d'une médaille! ô pauvre Sauvageon, te souviens-tu des nuits passées dans les meules de paille? te souviens-tu des carottes volées dans les jardins? te souviens-tu de tes guenilles?
Le brigadier avait sonné la grande nouvelle à tous les échos d'alentour. Que de félicitations ! songez donc, une belle médaille d'argent soutenue par un ruban en moire blanche! Le dimanche suivant, je sortais de la grand'messe à côté de Mme Pascal, en tenant Denise par la main, lorsque Bancroche vint vers moi, claudicant et l'air furieux. Il me mit le poing sous le nez et me cria : « Voleur ! tu m'as volé ma médaille ! » Je restai stupéfait : « Moi, je t'ai volé ta médaille? » — Il reprit : « Oui, tu me l'as volée; c'est moi qui devais l'avoir, puisque j'étais le noyé. »