JACQUARD
Je n'étais pas au bout cependant des honneurs que me valait ma dégringolade dans la mare. Quelques jours après avoir reçu ma médaille de sauvetage, je fus mandé à l'archevêché : L'archevêque qui avait entendu, lui aussi, parler de mon aventure, avait voulu me voir, et non seulement, quand je lui eus été amené, il me donna un beau louis d'or tout neuf, mais il désira connaître la femme excellente que je regardais comme ma véritable mère, et la chargea, dès l'abord, d'un service qui consistait à venir visiter une fois par semaine le linge de l'archevêché.
C'est à cette époque que je commençai à savoir exactement le chiffre des ressources dont on vivait en notre logis et sur lesquelles les bonnes actions prélevaient leur part. Certes le ménage n'était point riche, comme on l'entend aujourd'hui, mais, pour l'époque, il n'était point sans une certaine aisance. La solde de brigadier de gendarmerie à cheval, y compris les indemnités d'entretien, de boulangerie, de fourrages, de chauffage, de secours, s'élevait à la somme de 1890 fr. 70*. Le petit bien que Mme Pascal possédait près de Villeneuve, et qu'elle
i . Tarif du 10 janvier 181 6, — Bulletindes lois, premier semestre, 1816, p. 129.
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tenait d'héritage, lui rapportait, net d'impôts, 640 francs; par ses dîners, par ses travaux de couture elle gagnait, bon an mal an, environ 200 francs : c'était donc, avec le traitement de 600 francs servi par Farchevêché, un revenu assuré de plus de 3 200 francs. Non certes, ce n'était point la fortune, mais, avec l'ordre que pratiquait Mme Pascal, je suis certain que, malgré les dépenses charitables auxquelles son cœur ne se refusait guère, elle trouvait moyen de faire des économies qui plus tard augmenteraient la retraite de son brigadier.
Sans troubler la quiétude de notre existence, ces incidents nous avaient un peu agités ; on en parlait au dîner et pendant la soirée, tandis que Mme Pascal tirait l'aiguille à la clarté de la chandelle, que je donnais des leçons à Denise et que le brigadier sommeillait lorsqu'il ne préparait point ses rapports. Peu à peu l'impression s'affaiblit et c'est à peine* si, de temps à autre, on se rappelait la catastrophe de Bancroche et la bonté de Far- €hevêque. Nous pouvions, du reste, avoir d'autres sujets de conversation. En effet, par les bavardages de l'école, par les récits des gendarmes, nous participions à l'émotion qui agitait la ville tout entière, car il se passait à Paris des choses où elle s'intéressait vivement et dont une conséquence éloignée ne fut pas sans influence sur la direction de ma vie.
Une fois de plus, lorsque je me raconte ma pauvre petite histoire, humble et confinée dans de si étroites limites, une fois de plus je peux admirer combien les faits en apparence les plus insignifiants ont d'action sur la destinée des hommes. Ce fut parce que Mme Pascal eut à faire un dîner de grand gala que je suis entré dans un corps de métier auquel je n'avais jamais songé.
Une exposition industrielle s'était ouverte à Paris le 25 août 1819 et terminée le 30 septembre; le 17 novembre Fordonnance
royale énumérant les récompenses fut publiée au Moniteur, La population lyonnaise en éprouva une vive joie : un de ses enfants, un ancien ouvrier, — homme de génie du reste, — Jacquard, était promu chevalier de la Légion d'honneur.
Les (( gros bonnets » de l'industrie et du négoce décidèrent alors d'offrir, par souscription, un banquet à Jacquard, afin de célébrer la récompense honorifique qui lui avait été décernée et dont, plus que nul autre, il était digne. Un grand dîner à Lyon pour lequel Mme Pascal n'aurait point remué quelques casseroles et fabriqué certaines tourtes dont elle avait le secret, ça ne s'était jamais vu, et cela ne se vit pas. Elle fut appelée, avec d'autres chefs illustres, pour concourir à ce repas, dont il fut parlé dans le Landerneau des Brotteaux, de Perrache, de Bellecour et même de Fîle Barbe. Lorsque le jour fut venu de ces somptueuses ripailles, le matin, au moment où j'allais partir pour l'école, Mme Pascal me dit : « Après la classe tu t'habilleras et tu viendras me retrouver, j'aurai peut-être besoin de toi : mets ton costume neuf et n'oublie pas d'attacher ta médaille à ta veste. » J'ai toujours cru que ce n'était pas sans arrière-pensée qu'en cette circonstance elle m'avait attiré près d'elle, car elle ne manquait ni de finesse ni d'esprit de prévision.
Comme les cuisines flambaient et comme les marmitons vêtus de blanc se donnaient d'importance ! Mme Pascal me mit un tablier autour du cou, afin de me sauvegarder des éclaboussures de graisse, et me retint à ses côtés ; j'avais à surveiller des coulis précieux qui mijotaient sur le fourneau et je les surveillais. Avant de pénétrer dans le sanctuaire où l'on confectionnait les ragoûts, j'avais pu jeter un coup d'œil sur la salle du festin, tapissée de drapeaux, de feuillages et de cartouches portant des inscriptions ; une vaste table en fer à cheval, surchargée de candélabres, de verres, de porcelaines, en occupait le milieu et
attendait les convives. Les commissaires de la fête s'agitaient et donnaient des ordres à une bande de domestiques que leur habit noir et leur cravate blanche faisaient ressemblera des huissiers endimanchés. L'heure du coup de feu avait sonné : « Vite ! vite ! les soupes et les potages, les petits hors-d'œuvre, le vin de Madère, voici qu'ils arrivent! » En même temps la musique de la garde nationale, attaquant à grands renforts de cuivres Vive Henri IV, nous annonça que le banquet allait commencer.
Pendant la durée du repas je restai près de Mme Pascal, lui passant le sucre à la vanille, les quartiers d'orange, les rouelles d'ananas qu'elle me demandait pour mettre la dernière main aux entremets sucrés. Lorsque le dessert fut servi et que l'on se prépara à faire sauter le bouchon des bouteilles de vin de Champagne, Mme Pascal m'enleva lestement le tablier qui me couvrait, donna un rapide coup d'œil — le coup d'oeil féminin — à ma toilette et m.e dit : « Va dans la salle, mêle-toi aux garçons de service, tu entendras les discours. » Cent cinquante convives, animés et même enluminés, entouraient la table, dont la belle ordonnance, que j'avais admirée tout à l'heure, était singulièrement compromise. Je m'étais placé entre deux portes, le dos appuyé à la muraille, et je regardais.
Presque en face de moi, à la place d'honneur, je voyais un vieillard qui me parut avoir bien près de soixante-dix ans et dont les robustes épaules n'avait point fléchi sous le poids de l'âge. Son expression était fort douce, avec quelque chose de résigné qui me frappa et qui contrastait avec l'empressement dont il était l'objet. Il y avait en lui du paysan, de l'ouvrier, du petit bourgeois ; les mains étaient d'un artisan, les yeux et le front étaient d'un penseur. Parfois le regard se perdait dans le vague, comme si l'esprit, fatigué de tant de tumulte, eût été se réfugier*dans les régions de la rêverie. Il portait un habit en gros drap grisâtre.
de forme lourde et surannée, à la boutonnière duquel brillait la croix de la Légion d'honneur suspendue à un large ruban rouge. L'homme était modeste, son attitude le démontrait, et cependant, plus d'une fois, je l'ai surpris inclinant la tête et poussant la poitrine en avant pour apercevoir sa décoration. Je ne pouvais le quitter des yeux : c'était Jacquard.
De lui je ne savais rien, sinon qu'il avait inventé un nouveau métier à tisser la soie. Que j'aurais voulu connaître son histoire ! comme j'enviais sa vie, qui avait dû être si heureuse, si active en succès ! Je me le représentais toujours accueilli par l'applaudissement universel. Je n'allais pas tarder à changer d'opinion. Le silence s'était fait dans la salle, on y était attentif. Un des convives, faisant vis-à-vis à Jacquard, s'était levé, un manuscrit à la main et attendait que la dernière rumeur des conversations se fut éteinte, pour prendre la parole. C'était un professeur qui était célèbre à Lyon par son éloquence. S'adressant directement à Jacquard, il parla. Il disait : «0 vertueux sexagénaire,... les treize lustres qui brillent surTotre front mêlent leur éclat à celui de votre gloire.... C'est en vain que les serpents de l'envie ont enlacé vos pas, ils n'ont pu arrêter votre essor et vous avez franchi les degrés du temple de Mémoire.... Honneur à vous, noble fils de l'antique cité que Trajan se plaisait à embellir. » Je trouvais ce langage admirable; je ne sais trop ce que j'en dois penser aujourd'hui ; — ce n'était qu'un exorde ; je devinai que l'orateur allait devenir moins pompeux, lorsqu'il dit : « Le meilleur moyen de vous louer, n'est-il point de passer en revue les faits essentiels de votre existence que consacre à jamais une haute renommée ? » Enfin j'allais donc savoir sur quelle voie triomphale ce grand homme avait marché depuis qu'il avait fait son immortelle découverte : ce que j'entendis ne ressemblait guère à ce que je m'étais figuré.
Je ne vous dirai rien de l'invention technique, je ne vous parlerai pas des anciens métiers, primitifs et barbares, où peinaient les ouvriers, qui n'obtenaient pas toujours le résultat désiré, malgré leur habileté et la force dépensée; je vous ferai grâce de la trame, de la chaîne, des lisses, de la suite, des ensouples, du tireur de lacs et du liseur. Vous savez que l'appareil de Jacquard, supprimant l'action de deux ouvriers qu'il remplaçait par le jeu d'une pédale, donnait à la fabrication des étoffes de soie une sécurité absolue, que ne pouvaient compromettre ni la complication du dessin ni la multiplicité des nuances. C'était à la fois une simplification du travail, la suppression des erreurs si fréquentes avant lui et une cause de prospérité pour nos fabriques. On devait donc penser qu'un homme qui avait doté son pays d'un tel bienfait fût entouré de considération. C'est là ce qu'il était légitime de croire, et c'est ce que je croyais, dans la naïveté de mon âme.
L'orateur parlait et je ne sais si ses paroles n'entrèrent pas, comme une pointe de remords, dans le cœur de plus d'un des assistants. J'appris avec stupeur que Jacquard avait traversé une existence de misère et d'angoisses ; qu'il en fut réduit à tresser des chapeaux de paille pour vivre ; que son premier métier, exposé en 1801, fut, il est vrai, récompensé par une médaille de bronze, mais qu'il resta dédaigné et fut raillé par les malins de l'industrie du tissage. Sans l'empereur Napoléon, qui comprit l'importance de la découverte, qui gratifia son auteur d'une pension de 3000 francs afin qu'il pût continuer ses travaux, Jacquard courait risque de mourir de faim ou de rester, sa vie durant, ouvrier tisseur. En vain il démontrait l'excellence de son procédé, en vain il tentait d'en vulgariser l'emploi, on lui était réfractaire. 11 ne se décourageait pas, il insistait; alors le monde de la fabrication — ouvriers et patrons — se tourna
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contre lui. Il devint l'ennemi public. Insulté, poursuivi, osant à peine se montrer, il fut abreuvé d'amertume et d'avanies. L'n jour, il ne fallut rien de moins que l'intervention de la force armée pour l'arracher aux mains des furieux qui voulaient le jeter dans le Rhône. Ce n'est pas tout : il fut traduit devant la juridiction des prud'hommes et condamné \ en vertu d'un arrêt du conseil on brisa publiquement son métier, on en vendit les ferrures comme ferraille et le châssis comme bois à brûler. Je ne suis pas un lettré, mais, en résumant ces détestables épisodes que l'orateur du banquet détaillait avec tristesse et que chacun écoutait avec une émotion qui ne se dissimulait pas, je ne puis m'empêcher de me souvenir d'un couplet de Béranger, que bien souvent déjà j'ai entendu citer :
On les persécute, on les tue, Sauf, après un long examen, A leur dresser une statue.
Pour l'honneur du genre humain.
Je ne vous apprendrai rien en vous disant que la statue de Jacquard, modelée par Foyatier, s'élève à Lyon, sur la place Sathonay.
Que de temps il fallut pour que les fabricants, éclairés par leur propre intérêt et par l'appât du lucre, consentissent à expérimenter l'invention vraiment merveilleuse qui avait provoqué d'abord leur ironie, ensuite leur colère, enfin leur admiration. Tardive mais solennelle, l'heure de la justice venait de sonner et Jacquard, célébré, encensé, recevait l'ovation de ceux-là mêmes qui jadis l'avaient honni et conspué. Sans paraître ému, tapotant machinalement la table de ses doigts, il avait écouté cette harangue si boursouflée d'éloges, qu'on aurait pu la prendre pour une oraison funèbre. Lorsque l'on avait raconté que les ouvriers avaient voulu lui mettre une pierre au cou et le noyer
comme un chien, il avait ébauché un triste sourire, et lorsque l'on rappela que le conseiJ des prud'hommes avait condamné son métier à être détruit, son visage s'était assombri, comme si cet acte d'imbécillité eût été le point particulièrement douloureux de son existence.
Il se leva pour répondre ; il le fit simplement et avec une grande bonhomie. Ce qu'il dit peut se résumer en peu de mots : c( Ne vous découragez jamais et persistez toujours; tôt ou tard le bien que vous voulez faire sera fait. Toute « nouveauté » qui ne touche pas immédiatement aux choses de la mode, c'està-dire aux choses fugitives et frivoles, est lente à pénétrer dans l'esprit des hommes. En tout, à moins de circonstances exceptionnelles, ce n'est qu'à l'ancienneté que l'on parvient à sortir de la foule. » Il ajouta : « J'ai soixante-sept ans passés et ce n'est plus l'âge de s'enorgueillir ; cependant toutes les peines, toutes les déceptions de mon labeur et de ma vie trouvent leur récompense et leur compensation dans l'accueil que je reçois aujourd'hui. »
Il s'était assis de nouveau et semblait prêter une oreille distraite à une pièce de vers qu'un poète, dont je n'ai jamais su le nom, déclamait en son honneur. Ses yeux erraient çà et là, comme si sa pensée, vacillant au ronron de la poésie, eût cherché un point d'appui. Tout à. coup ils s'arrêtèrent sur moi et s'y fixèrent. Évidemment la médaille que je portais sur ma veste était pour lui un petit problème qu'il cherchait à résoudre. Il se tourna vers son voisin, qui était le plus riche maître verrier de la Guillotière, et l'interrogea. Je fus dévisagé et un simple mouvement d'épaule qui signifiait « je ne sais pas»^ répondit à sa question. D'un geste de tête il appela le maître d'hôtel, me désigna du regard et écouta avec attention les explications qui lui furent données. Ce qu'elles pouvaient être, je
m'en doutais, car le maître d'hôtel — le premier officier de bouche, s'il vous plaît — était lié avec le brigadier. Je me sentais troublé ; on l'eût été à moins.
Le poète avait terminé ses tirades, la politesse n'avait failli à l'applaudir ; on venait d'apporter sur la table le café et les liqueurs ; les convives se levaient pour se dégourdir les jambes et causer plus familièrement ; j'allais m'esquiver afin de rejoindre Mme Pascal, lorsque le premier officier -de bouche, qui en cette circonstance ne me parut pas avoir emprunté ses façons d'être à celles du grand monde qu'il prétendait avoir l'habitude de servir, me dit: a Eh! l'enflé, va-t'en trouver papa Jacquard qui désire casser une croûte de conversation avec toi. » J'eus envie de me sauver ; je jetais des yeux éperdus sur Jacquard, qui me fit de la main si doucement signe de l'approcher, que j'allai vers lui. Il me prit à bras-le-corps, me retint contre sa poitrine et me parla à voix basse : « Je sais ce que tu as fait ; tu débutes bien dans la vie, c'est bon signe. Je veux t'embrasser, mon camarade, et je veux te bénir ; ça ne te fera pas de mal, et cela te portera peut-être bonheur. Regarde souvent en haut, c'est de là que vient la lumière ; regarde souvent en bas, c'est là que l'on apprend la compassion, sans quoi il n'y a pas de cœur satisfait. Sois secourable aux faibles, aie pitié des méchants, ne lance la pierre ni aux chiens ni aux hommes qui aboient contre toi et vas au but sans te détourner de ta route. Nous sommes des êtres prévaricateurs ; nous nous rachetons par le travail et par la bonté ; donc sois bon et laborieux. » Il posa ses mains sur ma tête, puis m'attira vers lui et m'embrassa. Je suffoquais.
Son voisin, celui qu'il avait interrogé et qui avait entendu les explications du maître d'hôtel, était resté assis près de nous et n'avait rien perdu de eette scène. Il remarqua mon
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émotion et, comme s'il eût voulu la dissiper, il m'interrogea : «J'avais treize ans ; oui, je savais lire et écrire ; en arithmétique je pouvais faire la règle de trois ; je commençais le dessin linéaire; au mois d'août prochain, j'aurais terminé « mes