LE COUP DE PIED
Que de fois depuis que l'âge m'a fait homme et vieillard, depuis que, dans mes années de maturité, j'ai eu le loisir de lire et d'apprendre, que de fois je me suis senti fier et comme amélioré d'avoir reçu la bénédiction de cet homme de bien! La parole que je vais prononcer est peut-être excessive, mais il me semble que les êtres comme Jacquard font œuvre de rédempteurs. En mettant des machines intelligentes au service de l'homme, ils le délivrent et enlèvent quelque matérialité à sa besogne ouvrière. Esclave du métier, l'homme est devenu le maître de la machine; il commande à la force, au lieu d'être obligé delà produire et, grâce à ces inventeurs dont trop souvent le nom reste ignoré, le cerveau plus que la main participe au travail. Du temps que la reine Berthe filait ! on aime à le dire; c'est fort joli, je le reconnais ; mais combien faudrait-il de reines Berthe pour faire en cent ans ce que la bobine des filatures fait en une journée? Quenouilles, rouets et fuseaux, c'est bon à mettre dans la vitrine des musées ; la fabrique n'en veut plus. Il ne faut point maudire et mépriser notre époque, comme les esprits médiocres y sont enclins ; notre siècle est un des plus grands, le plus grand peut-être de l'histoire. Par la vapeur, par l'électricité, il a racheté le monde et brisé les servitudes. C'est
pourquoi les grands inventeurs m'apparaissent comme les bienfaiteurs de l'humanité. J'ai lu leur biographie et je ne trouve rien de comparable à l'action qu'ils ont exercée, car toutes les nations sont admises à profiter de leurs conquêtes. J'avoue, et j'avoue sans rougir, que je les trouve supérieurs aux hommes de guerre les plus illuslres, les plus empanachés, les plus couronnés de lauriers. Les victoires de la science appliquée à Tiudustrie sont plus fécondes et plus durables que les victoires remportées sur les champs de bataille, où vainqueurs et vaincus peuvent compter leurs morts et pleurer. Que mon opinion ne vous semble pas excessive et contradictoire à ce que nous appelons nos gloires nationales ; il y a longtemps qu'elle a été exprimée par un homme, par un soldat qui s'y connaissait. Lorsque en 1806, après Austerlitz, après léna, l'empereur Napoléon, au sommet de sa gloire et de sa puissance, alla visiter à Essonne la première filature qui fut établie en France, il détacha la croix fixée à son uniforme, la remit à Oberkampf — au grand Oberkampf — et lui dit : « Personne plus que vous n'est digne de la porter; vous et moi nous faisons la guerre aux Anglais ; mais votre guerre est la meilleure. » Si je viens de proférer une hérésie, excusez-la en faveur de l'autorité que j'invoque.
Et après tout, ce n'est point une hérésie; mes mains, plus que ma tête, ont travaillé au cours de ma vie, mais il est certains faits qui n'ont pu échapper à mes réflexions. Non, les porte-glaives ne sont point les porte-flambeaux. Ils dominent, ils dirigent, ils parquent les hommes dans les limites de leur propre ambition; ils sont, pour ainsi dire, les agents inconscients des modifications qu'ils préparent sans les prévoir, et déterminent, le plus souvent, des résultats contraires aux desseins qui les ont guidés et au but qu'ils visaient. Les grandes lueurs, celles qui durent, qui éclairent, qui se propagent, ne viennent
pas d'eux. Quelle épée a jamais eu sur rémancipation humaine l'influence de cette petite lettre mobile, se multipliant d'ellemême, animée d'une impérissable vitalité, que créa le génie de Gutenberget qui, depuis qu'elle existe, a plus d'une fois renouvelé la face et le cœur du monde? Dans le panthéon des nations, le soldat longtemps encore tiendra la première place; dans le panthéon de l'humanité, ce ne sera plus lui.
Réflexions de l'expérience, qui ne me préoccupaient guère lorsque, le soir, en compagnie de Mme Pascal, je rentrai à la maison, portant un panier chargé de gâteaux, d'oranges, de sucreries pour Denise et pour le brigadier. Tout en croquant les petits fours et les babas à belles dents, le brigadier écoutait mon récit, hochait la tête en signe d'assentiment et paraissait satisfait. Dans la candeur de sa bonne foi, il prenait pour lui la moitié de mes bonnes fortunes et en faisait rejaillir l'honneur jusque sur la gendarmerie. Denise était charmée de tant de belles aventures, volontiers s'en montrait fière, s'y associait sans malice et disait : « Etions-nous mouillés le jour où nous avons retiré Bancroche du fond de la mare ! » Je n'étais guère troublé de ces compétitions, car je ne m'en faisais pas accroire, comme l'on dit ; mais je me sentais heureux lorsque Mme Pascal, me passant la main sur la joue, me disait : « Tu es un bon petit homme. » Malgré sa tendresse pour moi, je n'aurais jamais osé me familiariser avec elle, tandis que, en dépit du respect que je devais à l'uniforme, j'aurais sans façon joué au cheval fondu avec le brigadier, s'il l'eût permis.
Au mois d'août 1820, mes études primaires furent terminées; à la distribution des prix j'avais été souvent nommé et Denise, ayant enfdé son bras dans mes couronnes de feuillage, se redressait à mes côtés, tandis que Mme Pascal, coiffée, pour la circonstance d'un bonnet neuf, car les femmes de sa condition ne
portaient point encore de chapeaux, recevait avec modestie les félicitations qu'on lui adressait sur les récompensés qui m'avaient été décernées. J'étais libre, j'en avais fini avec l'apprentissage scolaire; l'autre, celui du gagne-pain, allait bientôt commencer. Je le savais, j'avais le cœur résolu; la date était i\\ée : le 2 janvier 1821 je devais faire mon entrée dans la verrerie de M. Richelet et dans la vie ouvrière. A cet égard, de longues discussions avaient lieu entre le brigadier et (v ma tante ». Souvent j'y avais assisté, assez indifférent en somme à mon sort, écoutant sans jamais me permettre une observation, mais surpris de constater que, pour la première fois, à ma connaissance, M. et Mme Pascal n'étaient pas du même avis. Ordinairement le brigadier cédait toujours et allait même au-devant de la volonté de sa femme, qui, entre nous, portail Fépaulette dans le ménage; cette fois il n'en fut pas ainsi, et je puis affirmer que je n'eus jamais à le regretter.
Elle avait reçu une impression assez vive de la façon dont j'avais été accueilli par l'archevêque et par Jacquard ; elle s'était dit que deux personnages si considérables pouvaient facilement, en s'intéressant à moi, obtenir mon admission à quelque emploi qui ferait de moi un « monsieur » ou à peu près. Les femmes, ne leur en déplaise, ont plus de gloriole que nous; elles attachent plus d'importance aux choses extérieures, souvent elles sacrifieraient le nécessaire au superflu ; pour elles « le paraître » domine tout ; avoir le décor de la richesse, c'est presque être riche. Il vaut mieux faire envie que pitié, est un dicton qu'elles répètent volontiers. Ce petit travers, qu'elles rachètent par d'exquises qualités, Mme Pascal n'en était pas exempte. Parce que j'avais de l'orthographe et ce que l'on appelle un bon corps d'écriture, elle s'était persuadé qu'à l'aide des
hautes protections que sa pensée évoquait, je trouverais san?-
peine quelque poste de commis, soit à la préfecture, soit dans les greffes de la cour royale, soit même dans l'enregistrement ; elle me voyait déjà vêtu d'une redingote noire, portant des cravates blanches et mettant des gants en fîloselle pour aller à la messe. Plus tard je serais peut-être commis principal et qui sait? sous-chef de bureau. Ces rêves de grandeur, elle ne les avait pas dissimulés à son mari, qui avait secoué la tête.
Nettement, cette fois, et avec quelque autorité, il avait exprimé son opinion. « J'ai traversé le fer et le feu de la vie, disait-il, et je sais à quoi m'en tenir. Par fonction j'ai été en rapport avec des gens de toute condition et je sais oii le bât les blesse, quoiqu'ils ne l'avouent pas. Tu me parles de l'archevêque, tu me parles du père Jacquard : vois-tu, madame Pascal, la meilleure protection, c'est encore un bon métier qui fait vivre son homme et qui, avec un peu de conduite et d'économie, lui assure le pain des vieux jours. Tu veux faire de Claude un « écrivain de bureau », tu crois qu'il sera heureux parce qu'il sera forcé de se bien vêtir et de ne pas manger à sa faim pour porter des gilets à ramages : tu en auras fait un pauvre honteux, rien de plus. J'admets qu'il soit nommé expéditionnaire à la préfecture; il lui faudra rester deux ans surnuméraire, trois ans peut-être avant de toucher un sou ; et quelle dure besogne ! toujours assis à copier des paperasses, toujours en rivalité avec les camarades qui cherchent à vous passer sur le dos ; remercié à la moindre incartade et alors repoussé des autres administrations parce que l'on est mal noté. De toutes les existences dans lesquelles j'ai regardé, la moins enviable est celle du petit employé, de ce faux monsieur qui est obligé d'avoir de la (( tenue », ce que les chefs de bureau nomment un extérieur décent, et à qui l'on ne donne pas de quoi se le procurer.
(( Aujourd'hui leur position est plus précaire que jamais.
UN BllAVE HOMME. 275
Autrefois, avant nos malheurs, la guerre rf^clannait tous les jeunes gens; de gré ou de force, il fallait endosser le harnais militaire, et puis en route pour la gloire ou pour la mort : c'est fini, ce temps-là; s'il durait encore, Claude eût été soldat et rien d'autre; je ne suis qu'un pauvre brigadier, mais plus d'un de mes camarades de chambrée, quand nous couchions sur le sable au pied des pyramides, est général de division. Le métier avait du bon, quoi que l'on en ait dit: il menait à tout celui qui avait un peu de chance et ne regardait pas à se faire trouer la peau. Le métier oij lu voudrais fourrer Claude ne mène à rien qu'à l'envie, aux déhoires et à une misère qui, pour n'être pas en loques, n'en est peut-être que plus pénible à supporter, à cause des efforts qui la dissimulent. C'est pour les employés inférieurs des administrations de l'Etat que semble avoir été fait le vieux proverbe : Habit'de soie, ventre de son. L'ouvrier est cent fois plus heureux : il n'est pas astreint à l'obligation du costume; i 1 reçoit régulièrement sa paye; quand sa journée est finie, il ne doit compte de lui qu'à lui-même ; s'il est habile et assidu, il devient promptement contremaître; s'il est économe, il peut se mettre un petit pécule de côté; s'il est intelligent, pourquoi ne deviendrait-il point patron à son tour? Parmi ceux de nos négociants qui roulent carrosse et ont des maisons de campagne sur les bords de l'Ain ou de la Saône, il en est plus d'un qui a porté la serpillière des apprentis. Il peut en être ainsi pour Claude. Il entrera chez M. Richelet. »
Mme Pascal s'était résignée à renoncer à ses ambitieuses visées; elle avait répondu : a Tu as plus d'expérience que moi, mon ami ; Claude sera donc verrier, s'il eh a la force, car on dit que c'est un état très fatigant. — Ça, nous le saurons, répliqua le brigadier : je mènerai le petit chez le major et je ne déciderai rien qu'après avoir reçu son avis. » Je fus donc conduit chez le
médecin militaire. En deux mots, le brigadier le mit au fait. D'une voix de tonnerre, le major me dit : « Déshabille-toi, gredin, que je te passe à la revision. » Il m'examina avec un soin extrême ; il me frappa dans le dos, sur la poitrine, il m'écouta respirer : « Plus fort ; encore plus fort ; tousse. » Je faisais ce qu'il me commandait. Il me donna une claque sur le thorax et dit au brigadier : « Ce ne sont pas des poumons qu'il a là dedans, ce sont des soufflets de forge ; vous pouvez lui mettre en main la « canne » du verrier, il n'en deviendra pas poussif. » En apprenant le diagnostic du major, Mme Pascal poussa un soupir. Quant à moi, j'étais satisfait; je me voyais déjà gonflant les joues, soufflant les bouteilles et faisant virer la canne.
Le 25 août, jour de la fête du roi, je marchais à côté du brigadier suivi de ses hommes en grande tenue; il me dit : « Tu as encore quatre mois de congé avant d'entrer à l'atelier ; ces quatre mois, nous allons les utiliser pour te faire faire l'apprentissage de ton apprentissage. Tu as de l'instruction, mais cela ne te servira pas à grand 'chose dans le milieu où tu vas vivre désormais ; tes compagnons seront les apprentis de la verrerieetlespolissonsde la Guillotière ; c'est une race hargneuse ; ils se battent entre eux comme des chiens enragés ; ils ne respectent rien que la force et l'adresse ; tu aurais beau être savant comme un livre, ils te tourmenteront et te rendront malheureux, si tu ne leur réponds à coups de poing ; un argument n'équivaut pas à un pochon sur l'œil, ils n'en comprennent pas d'autres. Il est donc nécessaire de te mettre en état de leur en servir plus qu'ils n'en voudront. Ne compte pas que les ouvriers interviennent pour faire cesser ces luttes absurdes d'où de pauvres enfants sortent avec des dents brisées, des cheveux arrachés et parfois des membres cassés ; ça les amuse, au contraire ;
ils excitent l'émulation des combattants et traitent de poltron celui qui répugne à être assommé ou à assommer ses camarades. C'est là l'inconvénient des ateliers nombreux ; nous tacherons d'y parer et, après le déjeuner, je ferai monter le crobate. »
Je dois ici vous faire un aveu. Dans la gendarmerie, même parmi les brigadiers^ la bravoure plus que la langue française était respectée. Le bon Pascal disait couramment les enseignes et non point les insignes de la royauté ; pour lui, un malfaiteur dangereux était un malfaiteur subreptice, et il poussait la dévotion à la hiérarchie jusqu'à appeler le préfet : monsieur le Parfait. Lorsque sur les places publiques il voyait des faiseurs de tours, des gymnasiarques, des hercules, il les divisait par sexe et, fidèle à la règle des genres prescrite par la grammgiire, il disait la crobate pour les femmes et le crobate pour les hommes. La logique restait satisfaite. Or, parmi les gendarmes de la brigade, il en était un que j'aimais beaucoup, qui était le garçon le plus souple, le plus leste qu'il se pût voir. Quel bon compagnon, quel boute-en-train, toujours de belle humeur, riant au soleil, narguant la pluie, grand conteur de bourdes et de calembredaines dont on riait à gorge déployée ! Très futé en outre, et précieux dans les expéditions qui exigeaient de la malice, du sang-froid et du courage.
La conscription l'avait pris sur un champ de foire, en maillot de coton, les cheveux retenus par une courroie, faisant le grand écart et avalant des étoupes. Le saltimbanque avait été bon soldat et adroit cavalier, ce qui lui avait valu Thoiineur d'entrer dans la gendarmerie. Lorsque Ton parlait de lui, on disait le crobate; pour l'appeler on criait : Eh ! Crobate, et il accourait. Il n'avait rien perdu de son agilité en endossant l'uniforme ; il portait son sabre en équilibre sur le bout du nez, faisait la
roue, le saut périlleux, marchait sur les mains et me remplissait d'admiration. J'enviais ses talents et je ne me tenais pas de joie lorsque, dansant une gigue de désossé, il chantait la chanson de Fanfreluchet, le freluquet, qui ne déteste pas la noce, et dont le nez de perroquet n'est pas celui d'un bourriquet.
Après le déjeuner, Crobate averti entra dans notre logement, il fit le salut militaire et dit : « J'arrive à l'ordre. » Avec quelque solennité le brigadier parla : a Lorsqu'un jeune homme est destiné par sa fortune et sa naissance à briller dans le monde, on lui enseigne l'escrime, Péquitation, la danse et on lui donne des leçons de maintien, n'est-ce pas, Crobate? — Oui, brigadier. — Eh bien, voici Claude qui, censément, va être admis dans la société, car il est pris comme apprenti payé à la verrerie de M. Richelet. — Dans combien de temps? — Dans quatre mois. — Si le petit a des aptitudes, nous en ferons un cavalier accompli : mais, sauf votre respect, brigadier, nous remplacerons l'escrime et la danse par le bâton, la boxe et la savate : ça ne lui sera pas inutile ; donner un coup de pied dans le nez d'un camarade, ça pose tout de suite un apprenti et lui vaut de la considération. — Crobate, tu as deviné ma pensée, tu inculqueras quelques bons principes à l'enfant, afin qu'on ne nous l'abîme pas trop à l'atelier. »
Dès le lendemain j'étais en possession d'un nouveau professeur, qui ne me rappelait que de bien loin le très cher frère de mon école. Notre salle « d'armes », c'était le grenier au fourrage ; un lit de paille étendu sur le plancher amortissait les chutes que Crobate ne me ménageait point, sous prétexte que c'était le meilleur moyen pour moi d'apprendre à me tenir debout. Il m'avait étudié minutieusement, me faisant faire des exercices en place, fléchissant les articulations de mes genoux et de mes saignées, me palpant les reins. L'examen fut favo-
rable : « Tu as de la détente et de la solidité, tu seras bon pour l'attaque : tu as le pied cambré et la rotule étroite : donc tu es leste, par conséquent rapide à la parade. Il y a plusieurs sortes de parades; la plus fréquente et la plus mauvaise se fait avec le corps : il faut n'y avoir recours qu'à la dernière extrémité. As-tu compris? — Non. — Alors je passe à la démonstration : Campe-toi, la jambe droite en arrière, légèrement repliée, la jambe gauche en avant prête à reculer, les deux poings fermés, à la hauteur de la poitrine, les épaules bien effacées et la tête un peu en retraite. Prépare-toi à parer ; y es-tu? » — En même temps, un croc en jambe m'envoyait rouler sur la paille. — « Mauvaise parade, reprit Crobate, parade faite avec le corps, tu aurais dû l'éviter. — Comment? — En retirant vivement la jambe gauche, en me portant le poing au milieu du visage et en me faisant perdre l'équilibre par un coup sec de ton pied droit appliqué au-dessus de mon talon gauche. Une autre fois tu feras mieux, à moins que tu ne recommences. » Puis il ajouta philosophiquement : a La vie est un combat, il faut savoir se défendre. »
Ah! la belle science, qui me passionna! J'avais été prévenu que je n'aurais de « talent » qu'après avoir attrapé beaucoup de « bleus » : Les bleus ne me manquaient pas, nobles stigmates dont j'étais enorgueilli. Il faut croire que j'avais quelques dispositions pour (( l'art de démolir avec grâce la figure de son prochain », comme disait Crobate, car je faisais des progrès qui réjouissaient le brigadier et n'étaient pas toujours du goût de Mme Pascal. Son mari lui répétait souvent une sorte d'aj)horisme qui lui était familier et qui contient, je crois, une grande dose de vérité : « L'homme sûr de sa force n'est jamais querelleur ». « Ma tante » baissait lu tète, tirait l'aiguille et ne répondait pas. Ces discussions, qui du reste ne dépassaient pas la mesure
d'une causerie familiale, revenaient souvent, car, pendant les repas du soir, alors que nous étions tous réunis, je ne pouvais m'empêcher de me vanter de mes hauts faits. A la boxe, je pratiquais lestement la parade de la fourchette, qui essaye de crever les yeux, et la parade du bélier, qui cherche à défoncer la poitrine d'un coup de tête ; à la savate, je levais le pied à la hauteur du visage de mon adversaire ; au bâton, je faisais la rose couverte sans broncher; en outre, j'exécutais une série de petits sauts de côté qui, m'évitant les chocs, me permettaient d'arriver inopinément à la riposte. Crobate était content de moi et disait : « Il nous fait honneur, ce moutard-là ; on peut le lâcher sur les apprentis, il en fera une fricassée. »
Succédant à l'enseignement de l'école et à l'éducation si douce que donnait l'exemple de Mme Pascal, une telle instruction, faite de vigueur, de ruse et d'adresse, peut vous sembler cruelle et contradictoire aux principes que j'avais reçus. Bien souvent j'y ai pensé depuis et j'estime qu'elle m'a été indispensable. Le brigadier avait vu juste. La dureté des mœurs ouvrières à cette époque était excessive et presque barbare chez les apprentis, qui, par un faux point d'honneur, dépassaient en violence les actes de brutalité auxquels les hommes se livraient devant eux. Après tout, peut-être y avait-il dans ces usages quelque chose de chevaleresque fait pour séduire les jeunes cœurs. La fréquence des luttes, l'intrépidité du combat, l'énergie à souffrir sans se plaindre, prouvent la valeur native et développent le courage. Tout l'effort, à mon avis, doit porter sur la noblesse du but proposé à tant de vaillance, que des enfants, mal dirigés, peu éclairés, dépensent en pure perte dans des batailles qui sont au moins stériles. C'est une œuvre digne de tenter une grande âme; il n'en manque pas dans notre pays ; bénie soit-elle celle qui se sentira appelée par la
nauteur de la tâche et n'en redoutera pas les difficultés ^ Je fus bientôt à même d'apprécier le bienfait des leçons que je devais à l'initiative du brigadier et à la complaisance de Crobate, car l'heure avait sonné où j'allais faire mes débuts à l'atelier. Quelques jours auparavant, accompagné de Pascal portant le tricorne en bataille, je m'étais présenté chez M. Richelet, qui m'avait bien accueilli, m'avait recommandé à un de ses contremaîtres et avait désigné le four auquel je serais attaché. Il avait ajouté : « En considération de ta conduite passée, quoique tu ne sois qu'apprenti, tu recevras une haute paye de trois francs par
mois. » Trois francs par mois, deux sous par jour, ce n'est pas de quoi faire le mirliflor, mais c'était - —
de quoi manger un bon chifïon de * pain tous les matins. Le grand jour arriva, le jour de l'initiation à la vie. Je n'étais pas seul à commencer mon apprentissage,
DENISE APPRENAIT A COLDRB.
car, pendant que les portes de la
1. Quelques années avant la guerre franco-allemande, une femme, une admirable femme nommée Annette Gros, ouvrit à Lyon une école du dimanche où elle sut attirer les apprentis de la Guillotière, qu'elle appelait familièrement « ses brigands » et qu'elle réussit à civiliser à force d'intelligence et de mansuétude. Malheureusement, elle est morte le 14 juillet 1884. (Voir La vertu de France, i vol. gr. in-8°. Hachette, Paris, 1887, p. 199.)
verrerie s'ouvraient pour moi, Denise allait entrer à Texternat des sœurs de Sainte-Anne, afin d'y apprendre le maniement de l'aiguille et des ciseaux. Mme Pascal conduisait Denise à son travail; pour moi, j'étais laissé seul, car l'excellente femme se refusa à m'accompagner, dans la crainte d'exciter les railleries de mes futurs camarades, qui n'auraient point manqué de dire : « C'est sa bonne qui l'a amené. » Mais si elle ne m'escorta pas jusqu'à la porte de l'usine, elle me fît la leçon : « Mon petit Claude, à la sortie de l'atelier, tu offriras à boire aux autres apprentis pour payer ta bienvenue; voilà trois francs, je ne permets que le cassis; tâche de ne pas tout dépenser. » Elle me remit deux pièces de trente sous et s'éloigna en tenant par la main Denise, qui se retournait pour me voir.
Lorsque je pénétrai dans l'atelier, on était au travail ; silencieusement les ouvriers soufflaient la matière en fusion au bout de leur a canne » , qu'ils agitaient avec une sorte de mouvement rythmique qui pâlissait le verre incandescent. Le flamboiement des fours éclatants de lumière me brûlait les yeux; je montai sur l'estrade pour me placer à côté de l'ouvrier que je devais servir; il me regarda et, me voyant en sueur, il me dit : « Tu t'y feras, moucheron ; le métier est sain, il empêche d'engraisser: dans quinze jours tu auras maigri de dix livres : ce sera toute économie pour l'étoffe de tes culottes. » Il commandait, j'obéissais; je fis de mon mieux et je ne fis pas trop mal, car je ne reçus ni gifles ni coups de pied, ce qui est rare au début d'un apprentissage. A midi, un coup de cloche vibra; toute la besogne fut arrêtée ; c'était l'heure du déjeuner et c'était aussi l'heure de l'épreuve. Mon ouvrier me regarda en riant : « Saistu ce qui va t' arriver? — Non. — Eh bien, tes petits amis vont te tâter ; si tu en es quitte pour un œil au beurre noir et quelques dents de moins, lu pourras t'estimer heureux.» Je me
redressai, le regardant bien en face, et je ripostai : « Il faudra voir. » Debout sur son estrade, il cria : « Ohé, les mioches, voilà le nouveau qui a l'air de dire qu'il se moque d'e vous ! » Une clameur poussée par une quinzaine de jeunes voix lui répondit. La guerre était déclarée. J'attendis.
Ce ne fut pas long. La cour était une espèce de vaste corridor ouvert entre deux murailles formant les parois extérieures des ateliers. Les ouvriers arrivaient sans se presser, certains que le spectacle d'un combat ne leur manquerait pas. Appuyés du dos contre le mur, mangeant leur pain assaisonné de fromage à la pie, ils attendaient que les apprentis en conciliabule eussent terminé leur délibération. Pour moi, je m'étais assis par terre et j'avalais paisiblement mon déjeuner. Le groupe des apprentis — environ une quinzaine — s'avança vers moi ; l'un d'eux, ébouriffé et dépenaillé, le poing sur la hanche et l'œil provocateur, me dit : « Eh! le nouveau, ta figure nous déplaît et nous allons taper dessus pour la changer. » Je me levai : « Est-ce que vous vous mettez tous ensemble pour faire cette besogne? — Oh non! d'abord ce serait lâche, et puis ce n'est pas la peine ; je m'en charge! — Alors c'est à ma figure que tu en veux? — Oui, macaque! — Eh bien ! défends la tienne! » Nous étions tombés en garde en face l'un de l'autre, je l'avais jaugé du regard, il avait de grands bras et ne me faisait pas peur. Il m'attaqua avec plus de force que d'adresse ; je fis une feinte et mon pied, solidement chaussé, le frappa sous le menton. Il rejeta la tête en arrière ; puis il resta comme étourdi et cracha du sang ; par la violence du choc, auquel il ne s'attendait guère, il s'était mordu la langue.
Un deuxième combattant se présenta, u Ah î tu rues comme un poulain ; essaye donc de me décrocher la face ! » II était ramassé sur lui-même, les deux mains en avant: donc il cherchait
à me saisir à la taille, à me basculer et à me faire tomber ; une fois par terre, j'aurais été à sa merci: je l'attendis sans bouger. Malheureusement pour lui, il allongea le bras, je le pris par le poignet, je le fis pivoter sur lui-même et, choisissant mabelle, je lui envoyai un coup de pied à double détente, comme disait Crobate. Ce ne fut point son visage qui le reçut : au contraiue. Projeté en avant, le pauvre garçon s'allongea tout à plat sur le pavé ; il se redressa le nez écorché et faisant piteuse mine ; les ouvriers riaient, applaudissaient et criaient : « Quel beau piâtis tu lui as fait faire ; bravo le nouveau ! » Je croyais en être quitte ; je me trompais : les apprentis avaient décidé que je subirais trois « passes ».
Le troisième champion se campa devant moi. Il n'y allait pas de bon cœur, je m'en aperçus; il avait enlevé sa blouse, afin d'avoir les gestes plus libres. Pour se donner du courage, il m'injuria : « Espèce de bourrique, laisse tes pieds dans tes savates et montre-moi un peu tes mains, si tu n'es pas un lâche ! » La mauvaise humeur me gagnait, car je n'avais cherché querelle à personne et je ne trouvais pas généreux de me forcer à soutenir, sans repos, trois luttes successives. Je ripostai : « Ah ! tu veux savoir si j'ai les mains douces! eh bien, je vais t'en caresser le museau! » Les ouvriers s'étaient rapprochés et formaient un cercle autour de nous ; je les entendais dire : « Le nouveau ne sera pas à la noce, l'autre va lui servir son fameux coup. » Ce dernier combat devait être décisif, je le comprenais; il s'agissait donc d'éviter les surprises.
Maigre, très leste, le haut du corps incliné, le gamin faisait semblant de reculer un peu pour m'attirer vers lui. J'avais une bonne garde, je la conservais sans me départir de mon immobilité voulue. Tout à coup il eut un geste de recul plus accentué ; je le devinai et je me tins prêt : c'était le coup du bélier. Il s'élança, la
tête en avant ; je fis un saut de côté sur ma droite, et au moment où il me dépassait, je lui saisis le cou de mon bras replié et j'appuyai sa tête sur ma hanche gauche. 11 était neutralisé; j'aurais dû m'arrêter là : je le reconnais et j'avoue que je ne fus point magnanime ; me souvenant des recommandations de Crobate, je maintins ce malheureux garçon courbé, serré contre moi et, frappant de bas en haut, je lui « travaillai » le visage à coups de poing. Lorsque je le lâchai, il avait le nez en sang, la lèvre fendue, les yeux à demi clos et les joues tuméfiées; je lui dis : « Va te débarbouiller, mal peigné ! » Puis, me retournant vers les apprentis, j'ajoutai avec quelque superbe : « A qui le tour? » Personne ne répondit. Les ouvriers battaient des mains et disaient : A la bonne heure, il n'a pas froid aux yeux celui-là ! » J'avais le cœur gr.os à cause de l'émotion que j*avais éprouvée et du mal que j'avais fait; je me disais : « Est-ce assez bête! » Mais ma vanité d'enfant fut la plus forte, et je repris mon déjeuner comme si rien ne s'était passé.
Lorsque, la journée terminée, la cloche sonna la cessation du travail, j'allai droit au groupe des apprentis : « Qui veut boire un coup ? je paye la tournée de bienvenue. » Je me dirigeai vers le « débit » ; tous me suivirent ; nous étions seize devant le comptoir d'étain, chacun but son petit verre de cassis ; je pensais : je rapporterai vingt-huit sous à Mme Pascal ; on trinqua sans rancune apparente; on me disait : « Toi, tu n'es pas gniole; tu m'enseigneras ton truc, hein? Ce doit être si amusant de casser des margoulettes à coup de pied! » Au moment où nous sortions de la buvette, celui qui le premier m'avait cherché noise, dont la bouche était encore sanguinolente, s'approcha et me dit à voix basse : « Toi, je te revaudrai ça! » 11 me l'a revalu en effet : si j'ai l'épaule droite déformée, c'est à lui
que je le dois, comme je vous le raconterai. Son surnom était « Vilain Merle »; il ne l'avait pas volé.
Ma rentrée à la maison — au quartier, comme l'on disait dans la brigade — fut triomphale. Je courus d'abord vers Crobate, à qui j'avais hâte de narrer mes exploits. De satisfaction, il fît le saut périlleux. « Ah! mon pauvre Claude, me dit-il, vois comme nous avons eu raison de t'enseigner à hurler plus fort que les loups : tu es certain qu'ils ne te mangeront pas ! » A dîner, c'était entre Denise et moi à qui parlerait le plus tôt et le plus longtemps ; nous avions tant de choses à nous dire. Je mimais les actions d'éclat de mes batailles, tandis que Denise nous racontait les détails de sa première journée à l'externat des dames de Sainte-Anne. Mme Pascal riait de nos bavardages et le brigadier, solennel comme'il convient dans les circonstances graves, disait : « Aujourd'hui Claude a fait honneur à la gendarmerie et a prouvé qu'il avait un cœur vraiment français. » J'avais simplement prouvé que j'étais plus fort que mes assaillants, voilà tout; mais je me serais fait scrupule d'attiédir la joie du brave homme.
Le lendemain j'étais à mon poste. On m'accueillit avec cordialité; les apprentis me donnaient des poignées de mains, les ouvriers me souriaient : « Bonjour, Pied de Fer! » Ce fut mon surnom, je n'en eus point d'autre parmi mes compagnons. L'ouvrier auquel j'étais attaché par mon service me dit : a Ici quand on « cagne », on est perdu ; mais tu as fait une bonne journée ; te voilà classé ; désormais tous ces garnements te laisseront en paix. » Il est triste de reconnaître qu'il avait raison. Je puis dire que toute mon existence de travail s'est écoulée à la verrerie, que je n'ai jamais eu velléité de quitter pour chercher ma pitance ailleurs; j'y ai été successivement apprenti, ouvrier, premier ouvrier, contremaître, et si je m'y suis senti entouré d'un certain
respect, je le dois à ce que, pour mon début, j'ai assommé trois camarades. Crobate fut mon bienfaiteur à sa manière. Avec mon caractère naturellement doux et soumis, j'aurais été un souffredouleur dans le milieu où le hasard m'avait poussé. Je fus au contraire toujours en bonne posture et sans tracasserie ; j'en conclus qu'il est quelquefois bon de savoir lever le pied plus haut que la tête et de placer habilement un coup de poing au milieu d'un visage.