LA CRISE
M. Richelet, propriétaire et directeur de la verrerie oii je travaillais, appartenait à une famille italienne qui, dans les premières années du xvf siècle, était venue s'établir à Lyon pour y souffler le verre. On avait francisé son nom et de Riccelaï on avait fait Richelet, comme j'ai lu que sous Marie de Médicis les seigneurs disaient M. de Conchin au lieu de Concini et que du temps d'Anne d'Autriche les gens de cour estimaient que Bouquinquand est le même mot que Buckingham. M. Richelet était si bien accoutumé à son nom français, qu'il n'eut point tourné la tête s'il eût entendu appeler Riccelaï. Il avait alors à peine trente ans ; il était replet, jovial, actif et en bons termes avec son personnel, autant du moins qu'un patron peut l'être avec des ouvriers qui lui reprochent de gagner trop d'argent et de ne leur en pas donner assez. Querelle qui n'est pas près de prendre (in et qui sera, un jour, de redoutable conséquence.
La fabrique et ses dépendances attenaient aune vieille maison où M. Richelet était né et où ses pères avaient vécu. Derrière la maison s'étendait un jardin dont les dimensions assez vastes prouvaient que l'acquisition en avait été faite à une époque où les terrains, si recherchés aujourd'hui, avaient peu de valeur. Le cabinet de travail de M. Richelet — son bureau, comme nous
UN BRAVK HOMME. 293
disions, — était placé dans un i)avillon qui servait de trait d'union entre la maison et la verrerie. Ce pavillon.avait cela de particulier qu'il communiquait avec le grand atelier de la verrerie, avec les appartements de la famille, tout en s'ouvrant d'une part sur le jardin, de l'autre sur une ruelle déserte (jui aboutissait à un faubourg. Ces détails ne sont point superflus ; ils vous aideront à comprendre un incident pénible, qui se produisit plus lard, et dans lequel j'eus un petit rôle à jouer.
La fortune de M. Richelet était sérieuse, établie sur un crédit des plus solides ; mais j'imagine qu'elle était loin de valoir celle qu'on lui attribuait dans le monde des ouvriers. A en croire les propos de l'atelier, il avait tant d'argent, tant d'argent, qu'il ne savait qu'en faire et l'on parlait de ses propriétés qui couvraient plusieurs lieues de terrain et de ses châteaux dont il ignorait le nombre. Comme il en eût fallu rabattre ! Ses immenses domaines consistaient en une maison de campagne avec un parc d'une dizaine d'arpents, située dans le département de l'Ain, auprès de Miribel. On disait encore, — que ne disait-on pas? — qu'il possédait à la porte de la ville une maison élevée entre cour et jardin, où il avait installé une fabrique de perles et de pierres précieuses — vous entendez bien? je dis pierres précieuses et perles — qui lui rapportait u gros comme lui ». Les ouvriers qu'il employait à cette fabrication, que l'on qualifiait volontiers de clandestine, étaient plutôt des complices que des artisans. Cette crédulité, fomentée par l'ignorance et trop souvent par l'envie, a cours dans presque tous les ateliers, s'impose et ne tolère même pas la discussion. Je les ai eues en main ces pierres précieuses et ces perles qui eussent rivalisé avec les trésors des Mille et une Nuits et je sais à quoi m'en tenir : verre fondu, verre coulé, verre taillé, rien de plus.
Le résultat de tous ces propos, insignifiant en temps calme,
pouvait devenir dangereux en temps de trouble, car si l'on respectait M. Richelet à cause de la vieille réputation de son nom commercial, on le jalousait à cause de la fortune qu'on lui attribuait. Par expérience je sais qu'il était bon, car il fut excellent pour moi.
Au banquet offert à Jacquard, il m'avait dit : « Je ne te laisserai pas languir. » Il tint parole et bientôt je fus admis à l'honneur de souffler. La première fois que je « cueillis » le verre dans le creuset où étincelait le « bain », c'est-à-dire la matière en fusion, je me sentis heureux, car je compris que je venais de saisir l'instrument qui assurait ma vie quotidienne. Sous l'œil du maître ouvrier, qui surveillait mon premier essai, quel soin je mis à manier la « canne », ce long tube de fer emmanché de bois à l'aide duquel on envoie son souffle dans la petite masse de verre liquide, rouge et brûlant, qu'il s'agit de gonfler afin de lui donner la forme déterminée ; comme j'eus mille précautions en me servant de la u molette » pour relever en de justes proportions le fond de la bouteille que je faisais et comme je me sentis fier de la détacher de la canne, par un léger coup sec, pour la déposer sur le rebord du four, afin qu'elle eût la (( recuite » qui, la refroidissant lentement et par degrés, l'empêche de devenir « cassante ». Le verre ne gondola pas, ma bouteille ne se brisa pas, je crus avoir fait un chef-d'œuvre. Vanité du début ; rien n'était moins compliqué que cette besogne et il ne me fallut pas un long apprentissage pour y exceller.
Notre principale fabrication était celle des bouteilles, qui n'exige qu'un peu de « poitrine » et de dextérité, car la forme définitive est assurée par un moule de cuivre où l'on glisse le verre encore assez chaud pour n'avoir pas durci. C'est par milliers que nous en faisions, du même calibre et destinées au Maçonnais, à la Bourgogne, où oa les expédiait par les grands chalands
UN BRAVK HOMME. 295
qui remontent la Saône. C'est un hou métier, lucratil', facile à exercer et dont l'outillage n'a rien de ruineux. Ça développe trop les joues et ça les rend pendantes ; mais le préjudice est mince et ne vaut pas qu'on s'y arrête. Le grave inconvénient est représenté par la « canne », que l'on nomme aussi la « felle », et qui, entre les mains d'un ouvrier bataillard, peut devenir une arme redoutable.
Je me souviens d'avoir assisté à un véritable duel entre deux maîtres souffleurs ; l'un d'eux, frappé à la tète, tomba comme un bœuf assommé. Les os du crâne étaient brisés audessus de l'oreille. Le pauvre homme en mourut ; il laissait une veuve, à laquelle M. Richelet fît une pension. L'affaire n'eut pas de suite, on l'étouffa; nul des témoins n'en parla, car entre eux les ouvriers savent garder le silence sur ce qui les pourrait compromettre. Le meurtrier ne reparut plus à notre verrerie et ce dénouement d'une dispute puérile mit terme pendant quelque temps aux querelles et aux combats singuliers.
J'étais content de mon sort et n'en rêvais point d'autre ; régulièrement je portais « ma paye » à Mme Pascal, qui me disait : (( Mon petit Claude, garde quelque chose pour t'amuser le dimanche. » Pas n'en était besoin, car le dimanche je m'amusais ainsi qu'aux jours de mon enfance : j'allais me promener à la campagne avec Denise, toute brave en robe de basin et en bonnet de linon ; nous emmenions Cabriole, qui vieillissait et ne gambadait plus comme autrefois. J'avais grandi, quelque apparence de barbe m'avertissait que je serais bientôt un homme ; lorsque, pour me divertir, je luttais encore avec Crobate, je n'étais plus toujours le plus faible ; j'étais vigoureux et point boudeur au travail. Une à une, paisibles et semblables, les années s'étaient écoulées. La verrerie me semblait ma maison, je m'y plaisais : j'aimais les vastes salles de l'atelier, les lueurs rutilantes qui
296 BONS CœURS ET BRAVES GENS.
s'échappaient par les « cachères », c'est-à-dire parles trous du fourneau de fusion ; j'aimais les bavardages de mes compagnons ouvriers, qui me faisaient bon accueil et ne regimbaient pas contre mon autorité, car j'étais contremaître. « C'est censément comme si tu étais promu brigadier, » m'avait dit Pascal, qui, lui non plus, comme Cabriole, ne rajeunissait pas et regardait parfois avec mélancolie sa moustache parsemée de poils blancs. Oui, j'étais contremaître souffleur, mais je n'avais point abandonné ma canne pour si peu et je faisais toujours ma « paraison » sur le « marbre ». Ma surveillance n'en était pas moins active, et l'exemple que je donnais stimulait le travail.
Pendant que je montais en grade et que Mme Pascal plaçait à la caisse d'épargne ce qu'elle appelait mes économies, Denise ne restait pas oisive à son atelier ; le brigadier disait : a Elle a eu de l'avancement. » En effet, elle avait pris goût au métier et elle était devenue l'aide de la maîtresse de coupe, ce qui ne lui rapportait rien, mais lui assurait dans l'avenir une bonne situation chez n'importe quelle grande couturière de Lyon. Je m'aperçois que je ne dis que du bien d'elle et de moi ; j'en suis un peu honteux, mais je n'ai point de peccadilles à raconter, car je ne me souviens pas que nous eûmes à nous en reprocher; n'en soyez pas surpris : à moins d'être né vicieux, il n'était point possible de vivre dans le milieu où nous avons été élevés, sans en être pénétré. Entre la rectitude bienveillante du brigadier et l'humble vertu de Mme Pascal, nous avons grandi sous l'influence de tels exemples, que notre existence entière en a contracté quelque chose de correct qui ne s'est jamais démenti. Que de fois, lorsque je voyais des enfants prendre les mauvaises routes, j'ai compris la cause de leur inconduitc, en regardant du côté de leurs parents. N'avons-nous pas un proverbe qui dit : « Tel père, tel fils ? »
Donc j'étais devenu homme et Denise devenait femme. Avec sa taille bien prise, son regard bleu, son rire qui sonnait comme
un chant d'oiseau, avec ses doigs de fée, effilés, habiles à toutes les finesses dutravail, elle était charmante etjc me pâmais d aise
à la contempler. « N'est-ce pas, ajouta le père Médard en se tournant vers sa femme, n'est-ce pas qu'aux jours de tes dixsept ans, tu étais leste et jolie comme une bergeronnette ? » La bonne femme interrompit son tricot, retira ses lunettes et, souriant avec quelque commisération, elle répondit: « Mon pauvre homme, tu dis des bêtises; il y a si longtemps de cela, que tu pourrais bien te tromper; moi je l'ai oublié. » Le père Médard reprit : « Elle s'en souvient très bien, mais elle ne veut pas en convenir. » Oui, elle était jolie, et bonne fille, et rieuse, et toujours une chanson aux lèvres quand le soir elle travaillait à côté de Mme Pascal.
La conscription, que je trouvai pleine d'esprit, n'avait point voulu de moi ; le brigadier était de service à la mairie lorsque je plongeai ma main dans l'urne. Il admirait sans réserve l'état militaire, ce vieux cavalier des Pyramides et duMont-Thabor ; il n'en poussa pas moins un soupir dé soulagement lorsque l'on proclama mon numéro : 467. Il eût manqué de tenue en m'embrassant pour me témoigner sa joie, mais il m'avoua qu'il en avait une bonne envie. Le soir, afin de célébrer l'événement, nous fîmes ce qu'il appelait un repas de corps : ce qui signifie simplement que Mme Pascal ajouta une crème brûlée à notre dîner. — Pauvre Pascal ! j'ai souvent regretté de n'avoir pas noté les expressions qu'il employait ; on en eût fait un vocabulaire à l'usage de la gendarmerie.
Lorsque l'année 1830 s'écoula à son tour de l'éternel sablier, j'étais homme, contremaître à la verrerie et délivré de toute préoccupation de service militaire. L'été était venu, exceptionnellement chaud. A Lyon tout le monde était tranquille, nul ne semblait s'inquiéter de politique ; en nos ateliers on n'en parlait jamais. Le dimanche les ouvriers de la Croix-Rousse et de la Guillotière se rassemblaient dans les cabarets pour boire et pour
UN BRAVE IIOMMK. 299
danser; les apprentis barbotaient dans la Saône ; les riches fabricants passaient la journée dans leur maison de campagne et les bourgeois allaient se promener à l'île Barbe. On paraissait sinon heureux, du moins indifférent et sans souci de Tavenir. Je fus donc très surpris, lorsqu'un soir de la fin du mois de juillet, le brigadier, rentré en retard pour dîner, nous dit : << Le télégraphe a expédié de mauvaises nouvelles de Paris ; on y fait des barricades et l'on se bat dans les rues. » Je demandai pourquoi. Le brigadier reprit : « Je ne sais pas ; mais ce doit être une échauffourée sans consistance, car ici, à la préfecture, on ne fait qu'en rire. » — Trois jours après, nous apprenions que le gouvernement était renversé et que le roi s'éloignait de Paris, escorté par sa maison militaire.
Si légitimes qu'elles soient, les révolutions sont les tremblements de terre de l'industrie, des finances et du commerce ; tout y est ébranlé et parfois renversé. Les relations internationales semblent suspendues ; les commandes de pays à pays sont ajournées ou révoquées. Le contre-coup des événements qui s'étaient passés à Paris se fit donc sentir à Lyon avec acuité. L'arrêt des « affaires » se prolongea plus qu'on ne l'avait supposé : la misère devenait poignante. Le sort des tisseurs en soie, des « canuts », comme on les appelle, n'était point enviable : jugez-en. Le salaire de la journée était successivement tombé, pour eux, de quatre francs à quarante sous, à trente-cinq sous, à vingt-cinq sous. Dans l'automne de 1831, il était devenu dérisoire et par conséquent périlleux; car il s'était abaissé jusqu'à dix-huit sous pour une moyenne de dixhuit heures de travail. Il n'y a pas que l'ouvrier qui subsiste de son salaire : à côté de lui, la femme et les enfants réclament le pain du jour ; comment le leur assurer avec de si faibles ressources ? Il eût été à la fois prudent et humain de consentir
300 BONS COEURS Eï BRAVES GENS.
un sacrifice d'argent afin de venir au secours de ces malheureux ; on semble n'y avoir point songé.
Le brigadier était inquiet; il disait : « On est mécontent à la Croix-Rousse, on y souffre trop ; si l'on n'avise pas, ça finira mal. » La Croix-Rousse, vous le savez, est un vaste faubourg, situé sur une hauteur, au nord de Lyon, et qui est presque exclusivement habité par les canuts : c'est leur ville et, de sa position élevée,, elle domine les quartiers occupés par les fabricants. Dès le mois d'octobre, il y bruissait un murmure qui était le prélude d'un cri de détresse et de colère ; on ne l'entendit pas ou l'on feignit de ne pas l'entendre. Le murmure s'accentua et prit la force d'une clameur. Cette fois, il n'était plus permis de détourner l'oreille. Quelques promenades d'ouvriers réunis en groupes qui marchaient désarmés, silencieusement, comme la procession de la misère, émurent l'autorité en lui dévoilant le péril, qu'elle croyait moins imminent. On essaya de concilier des intérêts opposés, ceux des patrons et ceux des ouvriers, et, quoique la tâche fût ardue, on put croire un moment que toute difficulté était aplanie, qu'un accord définitif avait été conclu entre les parties adverses, caries conditions d'un tarif, confiées à la surveillance des prud'hommes, avaient été approuvées par les délégués de la fabrique et du métier.
Hélas ! l'embellie ne fut point de longue durée ; au bout de trois semaines on était de nouveau sur le pied de guerre, et chaque jour on s'attendait à un conflit violent. Que s'était-il passé ? Je ne saurais vous le dire avec certitude et je crois qu'en réalité personne ne l'a jamais bien su, car chacun a répudié les responsabilités.
L'irritation était très aigre chez les fabricants, la colère fut ardente chez les ouvriers. La ville était divisée en deux camps hostiles et près d'en venir aux mains.
UN BRAVK iroMMp:. :WA
Pouvait-on encore calmer les esprits surexcités et faire entendre raison aux adversaires qui, par une lntl(î ouverte, allaient se faire autant de mal à l'un qu'à l'autre? Je le crois et c'était aussi l'avis de M. Hichelet, qui était un homme juste et qui se désespérait de ce qu'il appelait un déplorable malentendu.
Je devais avoir cependant un jour la sensation très nette du progrès que le mal avait fait dans les esprits.
C'était le dimanche 20 novembre. On passait la garde nationale en revue sur la place Bellecour, afin de lui faire solennellement reconnaître un nouveau général que le gouvernement venait de désigner pour les commander. Denise et moi, comme des jeunes gens amoureux du bruit des tambours et des fanfares, nous étions partis bras dessus, bras dessous, pour aller voir évoluer la « garde citoyenne » . Je fus frappé de l'attitude provocante des légions : on eût dit deux corps d'armée ennemis près de s'attaquer. Les éléments qui les composaient n'étaient pas seulement différents, ils étaient alors irréconciliables. 11 n'y avait pas jusqu'à la diversité de leurs costumes qui ne fût un indice de leurs dispositions. En passant l'un devant l'autre au pas de parade, les bataillons échangeaient des railleries, des insultes et des menaces. Les gardes d'une légion acclamèrent leur nouveau général avec effusion ; les gardes d'une autre légion restèrent silencieux.
Le soir, pendant notre dîner, interrogeant le brigadier qui avait été de service place Bellecour pendant la revue, pour assurer l'ordre avec sa brigade, je lui demandai s'il avait remarqué les façons d'être de la garde nationale et ce qu'il en pensait; il me répondit: « C'est bien simple ; affaire de quartiers ; les légions des quartiers riches ne seraient point fâchées d'exterminer les légions des quartiers pauvres, lesquelles n'ont dautre rêve que de leur rendre lu pareille. Lorsque j'étais
bambin, j'ai vu cela jadis avant le 10 Août. On s'attend à du brouhaha pour demain et, si l'on fait sortir la garde nationale, ça sentira la poudre dans les rues. Claude, n'oublie pas que tu es contremaître et que tu dois protéger la verrerie. Dans le cas où demain la Croix-Rousse ferait du tumulte, tu coucheras à ton atelier et, s'il le faut, tu morigéneras tes compagnons afin qu'ils se tiennent tranquilles. »