‹ Bons cœurs et braves gensChapitre 4 sur 29 · LA PAYSANNE · texte numérisé non relu

LA PAYSANNE

Le 10 décembre 1813, le jour même où mourait Jean Bon Saint-André, que, dix-neuf ans auparavant, la mitraille avait épargné à l'arrière du vaisseau la Montagne^ un des plus vaillants navires de la flotte commandée par l'amiral Villaret- Joyeuse, je reçus ordre de partir et de forcer les étapes, autant que le permettrait la résistance des chevaux. Je devais me rendre à Versailles, où le régiment serait complété, après avoir versé un certain nombre d'hommes dans la grosse cavalerie de la garde impériale, afin d'y combler les vides que la mort y avait faits. La peste nous avait précédés, au long du Rhin, en Alsace, jusqu'en Lorraine; les hôpitaux, les ambulances, les maisons particulières transformées en infirmeries suffisaient à peine à contenir les malades qui les encombraient. Je ne pensais qu'à Diane, qui voyageait dans la carriole. La mère Latlèche veillait sur elle attentivement ; elle la lavait avec de l'eau vinaigrée, et dans sa voiture elle avait toujours des branches de sapin qu'elle renouvelait souvent, parce que, disait-elle, l'odeur de résine chasse « la mauvaise air ». J'approuvais, car j'estimais que, mieux qu'un commandant de cavalerie de réserve, une femme est apte à soigner un enfant.

Tout alla bien, grâce au ciel, et sans fâcheuses aventures

nous arrivâmes à Versailles. Je comptais m'y reposer; jamais je ne fus plus occupé, et parfois ma lassitude était telle, que je regrettais la fatigue des journées de combat. Au milieu des mille détails dont j'étais harassé, ma pensée se reportait sans cesse sur Diane. Le doute n'était plus possible : c'est vers la France que les armées alliées marchaient, avec lenteur, il est vrai, mais avec précision; c'est donc en France que la guerre allait être portée ; nous en étions réduits à la défensive après avoir poussé nos pointes glorieuses jusqu'à Vienne, jusqu'à Berlin, jusqu'à Moscou. Toutes les forces du pays seraient appelées; chaque jour aurait sa bataille ; si nous étions victorieux, nous retournerions dans les capitales ennemies; si nous étions vaincus, qu'allions-nous devenir? Conserver Diane près de moi, dans de si redoutables conjonctures, l'exposer aux périls qui nous attendaient à tout coin de route et derrière tout buisson, il n'y fallait point songer et je n'y songeais pas. Où la mettre, à qui la confier? Je m'arrêtai au parti qui me parut le plus raisonnable : elle ira au pays, dans la ferme, auprès des vieux parents.

La mère Laflèche, qui était de loisir, se chargea de l'emmener. Je lui donnai de l'argent et je n'épargnai pas les recommandations. La diligence qui devait les emporter passait à Versailles, où elle relayait; je les mis en voiture et Dieu sait combien de fois l'on s'embras-sa au moment du départ. Lorsque je rentrai à la caserne, un de mes capitaines me dit : « Qu'avez-vous donc, mon commandant, vous avez les yeux rouges? » Je répondis en essayant de sourire : « Cela ne m'étonne pas, un coup de vent m'a chassé de la poussière au visage. » J'avais le cœur gros; je m'enfermai dans ma chambre et je pleurai tout mon soûl. Une semaine après, la mère Lallèche était de retour : les parents allaient bien; la petite fille

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était installée à la ferme, elle avait un bon lit, elle avait fait amitié avec le chien et Ton promettait de la soigner comme si c'était (( la fille du sous-préfet de Mamers ». Six jours plus tard, nous partions pour la campagne de France ; je n'en dirai rien.

Lorsque la guerre fut terminée et que Louis XYIÏI eut fait son entrée solennelle à Paris, je demandai un congé, que j'espérais obtenir; j'étais loin de compte. Tout en nous ménageant, on se méfiait de nous; on nous gardait sous la main, car on redoutait de nous voir parcourir la province pour recueillir des partisans au père La Violette: c'est ainsi qu'entre eux les soldats désignaient l'empereur, qui était à l'île d'Elbe. Au lieu d'avoir quelques semaines de liberté, dont j'aurais profité pour courir au pays et embrasser Diane, je dus rester au régiment, le reconstituer et me mettre à la disposition du nouveau colonel, ancien émigré, ancien officier dans l'armée de Condé, fort aimable homme, très poli, poudré à frimas, et qui s'entendait aux choses militaires comme moi à faire de la dentelle.

C'en était fini du bon temps., des victoires, des aventures, des revues, des cuirasses reluisant au soleil et de la fumée des coups de canon. L'uniforme militaire, notre uniforme que nous avions orgueilleusement montré à l'Europe entière et soumise, notre uniforme passait au second rang. Nous comptions pour si peu, que c'était pitié. La parole était aux bourgeois, comme nous disions, et notre voix qui si longtemps, si hautement, avait dicté les volontés de la France, notre voix n'était plus entendue. Nous eûmes là de mauvais jours, pleins de regrets et d'espérances stériles. Tout le monde était mécontent. Dans les casernes, dans les postes, dans les cafés, on conspirait, ou du moins on médisait du gouvernement nouveau. Pour moi, je ne me mêlais de rien, mais j'étais de méchante humeur; ma seule distraction était de causer avec la mère Laflèche; sans que j'aie

à te le dire, tu devines bien que nous ne parlions que de

l'enfant.

J'en avais reçu des nouvelles ; mes parents, les vieux, ainsi que. je les appelais, m'avaient fait écrire par quelque voisin complaisant qui savait à peu près manier une plume. La « petite demoiselle » se plaisait à la ferme, où l'on espérait bientôt me voir. On disait : elle est bien pesante et point tant furieuse. Ce qui signifiait dans notre patois : elle se porte bien et n'est pas trop grande. Au bas de la lettre il y avait trois croix, deux grandes et une petite. Les deux premières avaient été faites par mon père et par ma mère ; pour tracer la dernière, les braves gens avaient guidé la main de Diane; j'en fus ému.

Le temps avait marché; nous étions aux premiers jours du mois de mars 1815; le régiment était presque réorganisé; le colonel commençait à distinguer un peloton d'un escadron; j'allais solliciter un congé de semestre auquel, sans être exigeant, je croyais avoir droit, lorsque l'on apprit tout à coup que « l'autre » venait de débarquer sur les côtes de Provence et se dirigeait sur Paris. Tant qu'il fut loin, on disait : «Ah! ah! nous allons bien voir! il vient se jeter dans la gueule du loup, tant pis pour lui ! » Quelques énergumènes criaient : « Il faut le clouer sur la porte des Tuileries comme une chouette ! » Dès qu'il se fut rapproché, entraînant à sa suite les troupes que l'on avait envoyées contre lui, la royauté, le ministère, les émigrés, tout ce monde se sauva; ce fut une débandade. Allons, il n'y a pas moyen de quitter le régiment; on va se battre, c'est une gueire à mort; il faut attendre; plus tard j'irai voir Diane, si je ne suis pas marqué pour rester en route.

La lutte recommença. J'étais à Ligny, où nous avons roulé les Prussiens, que l'on eut l'imprudence de ne pas pousser l'épée dans les reins jusqu'à dispersion; j'étais à Waterloo : la

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mort n'y voulut pas de moi ; c'est tout ce que je peux dire ; mon pauvre régiment y fut détruit, ou peu s'en faut. Notre étendard, du moins, n'est pas tombé aux mains ennemies, car je l'ai rapporté. Le soir, sur la chaussée de Genappe, j'ai cheminé à côté d'un commandant d'infanterie nommé Hiilhière, qui, lui aussi, tenait dans ses bras le drapeau de son régiment. Ces deux trophées-là ont été sauvés et n'ont pas été mis en prison, par les Anglais, dans leur Tour de Londres.

On voulut éviter de nous laisser en contact avec les étrangers de toutes races qui allaient occuper une partie de la France, et l'on nous envoya au delà de la Loire. Nous devînmes des brigands, — les brigands de la Loire. — On nous traitait d'assassins, de traîtres; il n'est accusation qu'on ne lançât contre nous, pas de calomnie que l'on n'inventât. Tu ne saurais imaginer combien de telles injures, succédant aux louanges hyperboliques dont on nous avait accablés pendant quinze ans, m'ont rendu indifférent à l'opinion des hommes. Souviens-toi toujours de ceci : Dans la vie fais ton devoir, fais tout ton devoir, et si tu es en paix avec ta conscience, que jamais tu ne rendras assez ombrageuse, moque-toi du reste et va ton chemin sans te retourner.

On m'avait interné à Bourges : je m'y ennuyais. Cette fois c'était bien fini ; pour longtemps nous étions condamnés à l'inaction. Si la vie militaire faite d'énergie, de vaillance et d'aventures m'avait entraîné et retenu, la vie de garnison qui s'ouvrait devant moi ne me plaisait guère. J'étais grognon; on refusait de confirmer le grade de lieutenant-colonel auquel j'avais été élevé après l'affaire de Ligny; on me demandait d'adresser au ministère des rapports sur les opinions des officiers de mon régiment; je répondais que, n'ayant jamais parlé politique à personne, je n'avais aucun renseignement à

transmettre. Dans l'oisiveté forcée où je m'énervais, je pensais à Diane, je ne pensais qu'à elle. Si elle n'eût pas fait partie intégrante de mon existence, j'aurais peut-être avalé mes déboires sans mot dire et j'aurais poursuivi une carrière que ma jeunesse relative me promettait de pousser assez loin. La solitude me pesait; je me sentais las comme si toutes les fatigues du passé se fussent concentrées pour fondre sur moi ; le souvenir de la fillette me tirait vers le pays du Maine ; elle devenait un but, le but principal de ma vie ; elle m'apparaissait comme un rêve de tendresse qu'il m'était facile de saisir. J'avais des idées bucoliques, je songeais à une existence apaisée au milieu des champs avec une petite fdle qui me tiendrait par la main et qui sourirait en me regardant.

Je donnai ma démission ; ce ne fut pas un coup de tête, comme le crurent mes camarades. J'obéis à l'impulsion d'une sorte de devoir paternel qui, agissant sur moi avec force, me montrait des obligations auxquelles il m'était doux de ne point me soustraire. Je fis liquider ma pension de retraite et j'achetai des vêtements bourgeois. Je portais le harnais militaire depuis si longtemps, que j'eus quelque peine à me reconnaître lorsque je me vis habillé en pékin ; il me sembla que j'étais affublé d'un costume de mardi gras. Dès que je fus délivré des formalités administratives, je fis mon paquet et je sautai dans la diligence, qui me déposa à Alençon. Je pris un bidet de poste et m'en allai d'une traite, à bon trot de route, jusqu'à la bourgade de Montreuil-le-Chélif où j'avais été baptisé, où j'avais fait ma première communion, où le curé m'avait enseigné le peu que je savais. J'avais compté y déjeuner à l'auberge, mais les morceaux ne voulaient point passer; il paraît que niion cœur était gonflé et qu'il battait trop fort. Je m'étais enquis des nouvelles de la ferme et Ton m'avait répondu : « Comme ça tout de même ;

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avec vous sans vous commander. » Tu ne comprends pas, conscrit; cela voulait dire : Tout le monde s'y porte aussi bien que vous.

J'avais pris le chemin de traverse, le chemin encaissé entre deux haies qui va de Montreuil à la Tuilerie. Je n'étais pas seul, car je marchais environné de mes souvenirs; toute mon enfance m 'apparaissait. Il n'y avait pas un arbre, pas un champ, pas un échalier qui ne fût un témoin que j'aurais pu invoquer. Quinze années de mon existence s'évanouissaient et je me revoyais tel que j'étais lorsque je partis pour m'engager à la mairie de Fresnay-le-Vicomte. Rien n'était changé, si ce n'est l'homme, vieilli, mais encore robuste, qui hâtait le pas en comprimant son émotion.

Au détour du chemin, près d'un frêne, en lisière d'une prairie que l'on appelle la Prévôté, je fus obligé de faire halte en apercevant la ferme : je suffoquais. Ce n'était pas la peine d'avoir fait le coup de sabre dans toute l'Europe, pour être resté une poule mouillée, troublé comme une femmelette parce que l'on revoit une vieille maison où l'on est venu au monde. Le voilà, ce manoir gothique qui fut une commanderie de Templiers et où logent les fermiers ; voilà la chapelle des moines rouges qui a été convertie en grange; voilà les étables, voilà les écuries, voilà le grand cormier sur lequel je grimpais lorsque j'étais petit ; voilà, comme autrefois, la fille de basse-cour qui crie : « Diéha ! diéha ! » pour faire sortir les « gorins » du « tect » à porcs, afm de leur donner la pâtée faite de son et de pommes de terre. Oui, je voyais tout cela; mais c'était brouillé comme si je l'avais vu à travers des larmes.

Je me mis à courir ; d'un bond je francliis les marches de la tourelle, je tournai instinctivement à gauche et j'entrai dans la salle où les vastes lits enveloppés de serge verte s'alignaient

le long de la muraille. Ma mère, debout contre la table, me tournait le dos : je la saisis dans mes bras; elle me regarda un instant avec surprise et, s'abattant sur ma poitrine, elle cria : « C'est notre gars! » Un vieux paysan vint à moi, me prit par la main sans mot dire; il avait ôté son bonnet et tremblait comme une feuille; c'était mon père. Nous restions serrés les uns contre les autres, ne parlant pas, ne pouvant parler.

Pamplemousse s'arrêta et s'essuya les yeux. — Suis-je bête, dit-il, voilà que je pleure encore. Les pauvres vieux, je les retrouvais bien vieillis; la terre est dure, elle est jalouse, on dirait qu'elle courbe et qu'elle attire vers elle ceux qui l'ont aimée. Du regard je cherchais Diane et ne la voyais pas. Je demandai : « Où donc est la fdlette? » Ma mère répondit : « Elle est au patis, elle garde les oies ; si nous avions su que tu devais venir, nous lui aurions mis ses habits du dimanche. » Cinq minutes plus tard j'arrivais au pâtis. Je m'arrêtai. Diane était devant moi, morveuse, ébouriffée, charmante. Une baguette de coudrier en main, gravement elle surveillait les oies qui arrachaient l'herbe. Je l'appelai; elle vint; je la pris dans mes bras, je l'embrassai, je lui dis : « Me reconnais-tu? » Elle me regarda et secoua la tête : non.

La déconvenue me fut douloureuse; je m'étais imaginé qu'elle s'élancerait vers moi en m'apercevant, ainsi qu'elle faisait, au cours de nos étapes de guerre, après cette nuit où elle s'était couchée sur ma poitrine, comme si elle eût voulu entrer dans mon cœur. Ah ! elle y était entrée, je te le jure; je n'en pouvais douter à cette minute où je la retrouvais et où je nfaliligeais de son indifférence. Je n'étais qu'un nigaud, je ne savais rien des enfants et je m'étonnais que deux années eussent effacé tout souvenir dans la tète d'une pouponne qui îivait à peine dix-huit mois lorsque je l'avais quittée. Un peu

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de réflexion me fit comprendre ma sottise; mais, je Tavoue, ma première impression fut pénible. Le soir il n'y paraissait plus, nous étions redevenus amis; elle dîna assise sur mon genou, mais je n'eus plus à la faire manger, car elle maniait fort bien sa cuiller et en donnait volontiers des coups sur le nez du chien, lorsque celui-ci la bourrait pour avoir un morceau de pain.

Elle était jolie, mais peu débarbouillée; elle vivait en pleine liberté, grimpant sur les moutons, se roulant sur la paille battue, fouettant les poules, menant les oies et poursuivant les canes jusque dans la mare. Son teint halé, ses petits membres fermes, la rapidité de ses mouvements, la précision de ses gestes me faisaient plaisir à voir. Je me disais : la santé est solide, et c'est là le principal. On l'aimait fort, et je n'eus pas besoin de longues observations pour constater qu'elle avait réduit tout le monde en servitude, les garçons et les filles de ferme aussi bien que les vieux parents, qui en raffolaient.

Je m'étais informé des gens du pays que j'avais connus avant de partir pour le régiment; quelle litanie! aux trois quarts de mes questions on répondait : mort ! cela ressemblait à l'appel des hommes, au régiment, après une bataille. On a tort de se faire la guerre, la maladie suffit à déblayer le trop-plein des nations. C'est le soir, au coin du feu, sous le manteau de l'immense cheminée, que je causais avec les parents, pendant que Diane dormait dans mes bras. Mon père était triste; je lui avais appris que ma démission était donnée et que je n'appartenais plus à l'armée active. 11 m'avait dit : « Alors tu ne seras pas général, ça m'est un souci; tu aurais suivi mon enterrement, revêtu de ton grand uniforme, cela m'aurait fait honneur. Puisque tu n'es plus officier, que vas-tu faire? »

« Que vas-tu faire? » mon père me le demandait ; je me le demandais aussi, et je ne savais que me répondre. Un séjour de deux semaines à la ferme avait si bien modifié mes idées, que tous mes plans s'étaient écroulés d'eux-mêmes. Aux heures de découragement, j'avais rêvé, tu le sais, de vivre à la campagne ; non pas même au village, mais dans une de ces fermes isolées, comme il en existe beaucoup dans le Maine et dans le Perche. Je m'étais trompé, je ne tardai pas à m'en convaincre : je m'ennuyais.

Sais-tu quelle était ma distraction ? J'allais à l'écurie ; il y avait là douze beaux percherons, des gris pommelés, qui tout de suite m'avaient pris en affection, car ils avaient reconnu que j'aimais les chevaux. Mais c'étaient des chevaux bourgeois, moins que cela, des chevaux paysans; ils ne me comprenaient pas : j'avais beau imiter le bruit de la trompette, leur sonner le boute-selle et la charge, ils restaient insensibles, tirant nonchalamment les brins de paille qui dépassaient le râtelier. Alors je me dépitais et je pensais à nos vieux rossards du régiment, qui marchaient toujours, obéissant aux sonneries comme d'anciens troupiers, ne faisaient qu'un avec leur cavalier et semblaient combattre pour leur propre compte.

J'allais me promener souvent avec Diane, qui ne me quittait plus. Nous gravissions la butte de Caillant et le plus souvent nous allions nous asseoir dans le pré Mercier, à l'ombre de trois grands chênes. L'enfant jouait ou dormait dans riierbe, et moi je me fatiguais à réfléchir. Je t'avouerai que la réflexion n'était point mon fort. Pendant quinze ans j'avais agi sous une impulsion supérieure ; à force de faire abnégation de ma voh)nté, j'avais perdu l'habitude de vouloir, ou, pour parler plus exactement, de savoir ce que je voulais. Que faire?

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cette question m'obsédait. Après tout, étais-je d âge à donner ma démission de la vie? L'existence que j'avais menée vieillit vite, mais enfin je n'avais que trente-deux ans et je pouvais encore faire œuvre sérieuse en me consacrant à la petite fille que j'avais sauvée et envers laquelle j'avais contracté un devoir. L'influence que cette enfant exerça sur moi est extraordinaire : c'est à croire qu'elle avait saisi mon âme et qu'elle la guidait.

Un fait insignifiant jusqu'à l'absurde détermina ma résolution. Un jour que nous étions ensemble dans le pré Mercier, elle éternua. Je lui dis en riant: « Dieu te bénisse et te rabonnisse ! » Tranquillement elle se moucha dans ses doigts et s'essuya la main à son tablier. Je la grondai : « Tu es fort malpropre ! » Elle me regarda avec étonnement et me dit: « Tout le monde se mouche comme cela. » Elle avait raison ; là où je l'avais envoyée avec la pensée qu'elle y pourrait grandir et vivre, tout le monde se mouchait comme cela. J'ai l'air de dire une niaiserie, mais c'est peut-être cet incident grotesque qui nous a sauvés tous deux, elle et moi. Ce fut comme un éclair dont la lueur me fit apercevoir l'avenir.

Quoi ! elle serait condamnée à la vie bestiale où la ruse remplace l'intelligence, où les coutumes grossières tiennent lieu de savoir, où l'instinct reste le maître parce que rien ne le modère et ne le dirige ; elle s'en ira les pieds nus dans des sabots, vêtue de souquenilles, enlaidie par les exigences de la terre ; elle sera fille de ferme, elle préparera la j)àtée des cochons, elle nettoyera les étables, elle remplira la fosse à fumier ; loin de devenir ce qu'elle peut être, une femme élégante, instruite et de façons courtoises, elle serait une paysanne sordide, créature animale plus que créature humaine; non, cela ne se peut, ce ne sera pas. Il eût mieux valu la laisser là-bas, sous les ruines de sa maison. Puisijue j(* l'en ai retirée,

j'ai charge d'âme ; le seul fait de l'avoir mentalement adoptée équivaut à un contrat par lequel je me suis engagé à lui donner le développement que comporte son intelligence et que permettent mes ressources. A l'heure même où, le lendemain de la bataille de Hanau, je suis monté à cheval en la plaçant aux arçons de ma selle, un pacte a été conclu entre nous deux ; ce pacte, je l'ai moralement signé : Pamplemousse, mon garçon, tu feras honneur à ta signature.

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