LA DEMOISELLE
Ce fut ainsi que, dans la prairie, sous les chênes qui furent mes témoins, je délibérai avec moi-même, pendant que Diane croquait des noisettes et ne se doutait guère que son sort venait d'être décidé. Donc j'avais résolu de l'emmener avec moi à Paris, afin de la mettre à même de recevoir l'éducation et l'instruction dont j'eusse été coupable de la frustrer. Avant de m'arrêter à ce parti, j'avais fait mon calcul et j'avais reconnu que je pouvais, sans trop de difficulté, exécuter mon projet. J'avais ma pension de retraite et celle de ma croix d'officier de la Légion d'honneur; ce n'est pas pour rien que j'étais fils de paysans : l'esprit d'épargne m'était naturel, et j'avais fait quelques économies sur ma solde; en outre, un de mes grandsoncles m'avait laissé par testament ce qu'il avait grappillé au cours de sa vie, en liardant sur toute chose : une vingtaine de mille francs environ. La nouvelle de cette bonne aubaine me parvint dans l'été de 1809, alors que j'étais à l'ambulance, pour guérir quelques écorchures reçues à la bataille de Wagram. Depuis cette époque j'avais laissé accumuler les revenus qui se capitalisaient d'eux-mêmes. Tout compte fait, je possédais une petite aisance qui me permettait de faire de Diane autre chose qu'une gardeuse d'oies.
Tu seras peut-être surpris que je n'aie point constitué quelque rente ou donné une somme d'argent à mon père et à' ma mère : c'est que je savais à quoi m'en tenir sur les privations auxquelles ils s'étaient volontairement condamnés. Les vieux parents n'étaient point pauvres : misère et délabrement sont choses différentes. La ferme était bonne, le loyer n'en était point onéreux, et si j'avais découvert certaine cachette, j'aurais pu y ramasser quelque marmite ébréchée qui eût été lourde à soulever. De plus, ils avaient delà « terre » du côté de Saint- Christophe, et comme je savais que mon bonhomme de père allait, de temps en temps, chez M. Hatton, le notaire de Fresnayle-Vicomte, j'avais conclu que le capital dormant s'éveillait quand il s'agissait d'en toucher et d'en placer le revenu. De ce côté, je me sentais en repos avec moi-même, et je n'éprouvais aucun scrupule à me réserver pour Diane.
Lorsque je partis pour Paris, emmenant la petite fille avec moi, un peu comme un avare qui emporte son trésor, les vieux parents et quelques fermiers du voisinage m'accompagnèrent jusqu'à Fresnay. A toutes les auberges, à tous les bouchons, à toutes les maisons où l'on avait des « connaissances )),il fallut s'arrêter pourboire un coup, le coup del'étrier; — que d'étriers nous avions! — J'en étais écœuré; j'avais protesté ; mon père se fâchait et me démontrait, en demandant un nouveau pichet, que je ne pouvais refuser une « politesse » ; et il s'imaginait avoir produit un irréfutable argument lorsqu'il avait dit : « Puisque c'est moi qui régale! » J'en avais- vu bien d'autres à l'armée, et cependant je me sentais mal à l'aise de cette interminable beuverie, sans doute parce que Diane était là. Cela seul, cette « conduite » arrosée de tant de verres de cidre et de tant de verres de vin, me prouva que je faisais bien d'enlever luii lillcltc à un milieu cordial, mais vraiment trop inférieur.
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A Paris je louai un petit appartement rue du Mont-Thahor, afin de n'être pas éloigné de la place Vendôme où demeurait ta grand'mère; je pris une vieille servante qui faisait notre popote, gâtait Diane et la promenait lorsque je n'en avais pas le loisir. Le plus souvent, tu t'en doutes bien, c'est moi qui étais la bonne d'enfant. Ensemble nous avons fait de longues stations aux Tuileries, nous avons, devant Guignol, battu des mains en voyant Polichinelle rosser le commissaire, et nous avons passé des soirées émouvantes au théâtre de Séraphin. J'ai eu là des années heureuses avec la fillette sur laquelle j'avais concentré toutes mes affections: j'eusse été son père, bien plus j'eusse été sa mère, que je n'aurais pu,je crois, l'aimer davantage.
Une heure vint où il fallut lui donner les premières notions d'enseignement, car elle grandissait et témoignait d'une intelligence douée de curiosité. Je me fis son précepteur. Tant qu'il ne fut question que d'épeler B, A, Ba; D, A, Da, ça ne fut point malaisé et je m'en tirai assez gaillardement; mais lorsqu'elle eut sept ou huit ans, que je dus aborder l'histoire, la géographie, l'analyse grammaticale, je reconnus mon incapacité et je constatai, avec honte, que j'étais d'une ignorance encyclopédique. Sauf le calcul, qui m'avait été bien enseigné et pour lequel j'avais du goût, je puis dire, sans exagération, que je ne savais rien. Il en résulta que par tendresse pour Diane, pour remplir près d'elle le devoir qui faisait ma j'oie, je fus forcé d'apprendre, sous peine de ne pouvoir enseigner; j'appris. Ce que je faisais au début par nécessité, je le fis bientôt avec une sorte de passion; c'était un monde nouveau dans lequel je venais d'entrer et j'y faisais à chaque pas des découvertes qui m'enchantaient. Où et quand aurais-je pu acquérir quehjue savoir? Était-ce au milieu des paysans, â la ferme où s'était écoulée mon enfance? était-ce au régiment, eu campagne, aux
bivouacs? J'étais excusable; mais dès que j'eus compris le mal, j'y portai remède avec énergie. Sais-tu pourquoi? pour n'avoir jamais à rougir devant Diane.
Les livres élémentaires furent rapidement épuisés ; je m'abonnai au cabinet de lecture de a La Tente », qui est au Palais-Royal et j'y trouvai des ouvrages sérieux; j'obtins l'autorisation d'emprunter des livres à une bibliothèque publique, et j'en profitai largement. Si j'ai un peu défriché ma cervelle, c'est à la chère petite que je le dois; sans que jamais elle s'en soit douté, elle a été l'agent de mon salut intellectuel, comme elle a été la cause de la régularité de ma conduite; je vivais sous ses yeux, elle n'eut jamais à les détourner; si mon existence a été correcte, c'est parce qu'elle en était le témoin; aussi la reconnaissance que j'ai pour elle est aussi profonde, aussi justifiée que ma tendresse.
C'est encore elle qui fut le motif déterminant d'une modification dans ma façon de vivre, car, en vérité, c'est à elle que remonte tout ce qui m'est advenu d'heureux. Elle avait déjà une dizaine d'années, lorsque je me demandai ce que serait son avenir. Jusque-là je n'y avais, pour ainsi dire, point songé; j'avais vécu au jour le jour, sans souci, comme un soldat que j'avais été, satisfait de mon petit saint-frusquin qui nous mettait hors de privation. Que deviendra-t-elle quand je n'y serai plus; si je n'ai pas voulu qu'elle fût une paysanne, je ne consentirai pas à en faire la femme d'un employé tiraat le diable par la queue ou une marchande en boutique. Je veux qu'elle ne connaisse peint la gêne, et qu'elle soit bien mariée, comme il convient à la fille d'un homme qui eût été général s'il n'avait quitté le service. Le devoir m'incombe de lui constituer une dot sérieuse : promptemcnt il faut se mettre à Toeuvre, afin de réparer le temps perdu.
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Ah ! conscrit, tu me croiras sans peine quand je te dirai qu'il me fallut plus que du courage pour prendre ce parti qui impliquait nécessairement notre séparation ; car tout emploi me tiendrait hors du logis et je n'y pouvais laisser Diane, en mon absence, sous la haute main d'une servante, fort brave femme, il est vrai, mais de caractère faible et d'allures vulgaires. Et puis Diane promettait d'être fort jolie, et pour des motifs que tu comprendras plus tard, il était convenable qu'elle entrât dans un pensionnat où elle terminerait son éducation et étudierait certains arts d'agrément, indispensables à une femme bien élevée et qu'il m'était impossible de lui enseigner.
On m'indiqua à Chaillot un pensionnat que fréquentaient les filles de la bourgeoisie riche; je visitai" la maison, bâtie au milieu d'un vaste jardin; la fillette sera en bon air. Le prix de la pension était assez élevé : ce qui m'importait peu, car je comptais sur ma bonne étoile pour découvrir quelque emploi lucratif auquel conviendraient mes aptitudes. J'allai voir un de mes anciens compagnons d'armes, comme l'on dit au théâtre, avec lequel j'avais fait la dernière campagne d'Allemagne et la campagne de France. Il s'appelait le colonel Loubers; lui aussi il avait jeté l'uniforme aux orties et s'était fait agent de change. Il m'écouta attentivement; je lui dis : « J'ai une bonne écriture, je calcule rapidement et je forme bien les chiffres, ce qui permet d'éviter les soustractions dans les additions. » Il se mit à rire et me répondit : (< Il va être une heure, il faut que j'aille à la Bourse ; installe-toi ici, à mon bureau; voici les comptes relatifs aux opérations dliier; débrouille-moi ces paperasses; en rentrant j'aurai vu ce que tu sais faire. » Lorsqu'il revint, tout était au net, en ordre, sans une erreur. « Tu es bon comptable, me dit-il, et comme tu as la probité solide, tu feras un
excellent caissier; je me charge de te caser. » Quinze jours
après j'étais second caissier dans la maison de banque Hirchstein et Diane était en pension à Chaillot Je t'assure que nous avions le cœur gros en nous quittant.
Ce qui me parut le plus dur, c'est que je m'imposai la loi de la maintenir dans sa maison d'éducation, non seulement pendant les vacances, mais aussi pendant les jours de congé. Des raisons de convenance que je n'ai pas à t'expliquer, un peu étroites peut-être, que j'ai sans doute exagérées, mais qui furent approuvées par ta grand'mère, par la directrice et par l'aumônier du pensionnat, me déterminèrent à ce sacrifice, que je m'applaudis d'avoir accompli d'un cœur résolu.
Depuis l'heure où elle est entrée en pension jusqu'à celle où elle en est sortie pour se marier, pas un jour ne s'est passé sans que j'allasse la voir, et jamais je ne l'ai reçue dans mes bras sans avoir un battement de cœur. Son caractère sociable et gai, que j'avais remarqué dès les premiers instants de notre rencontre, ne s'était point démenti ; à la fois travailleuse et boute-cn-train, elle était très aimée à sa pension, s'y plaisait et y vivait comme chez elle. Lorsqu'elle eut quinze ans, je crus devoir lui apprendre que je n'étais pas son père et lui raconter dans quelles circonstances je l'avais adoptée. « Tu as semblé te donner, lui dis-je, et je t'ai acceptée avec joie. » Je lui proposai ' d'aller avec elle parcourir les environs de la forêt de Lamboy et de rechercher quelque trace de sa famille. Elle pleurait en m'écoutant. Elle secoua la tète : « Non, non; qu'irais-je faire là-bas dans ce pays inconnu; ma famille, c'est toi; c'est toi qui es mon père ; ma patrie, c'est celle qui est la tienne ; laisse-moi lu) te jamais quitter; qui donc aimerais-je si tu n'étais plus \i\! » Pendant qu'elle parlait, je suais à grosses gouttes; je n'étais pas surpris de ce qu'elle me disait, mais tu peux croire que j'en eus lame satisfaite.
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Jo lui avais donné (l<îs [)rolcssours sii|)|)iéni(Milairc.s, des maîtres d'agrément : danse, musique, dessin, tout le tremblement. Elle eût voulu la lune, je l'aurais décrochée pour elle. J'étais riche et je pouvais ne point me refuser à ses fantaisies, qui, (lu reste, n'eurent jamais rien d'excessif. J'étais riche, c'est trop dire; mais enfin ce que je gagnais, joint à mon revenu, dépassait mes dépenses. Les vieux parents étaient morts, me laissant un petit magot et les champs de Saint-Christophe, que je n'avais pas mal vendus. A la maison de banque j'étais devenu caissier principal, ce qui me valait d'assez gros émoluments; j'avais eu la bonne fortune de faire rentrer une créance importante, mais douteuse; les patrons ne furent point ingrats et me le témoignèrent en m'associant à leur maison pour une part minime, mais néanmoins appréciable. Après m'étre décidé à mettre Diane en pension, j'avais congédié ma servante; la portière faisait mon ménage; je vivais sur le pied de la solde d'un lieutenant ; comme ta grand'mère l'a deviné, je mettais sou sur sou, et avec mes économies, sans cesse accrues par les arrérages placés avec prudence, j'ai pu amasser pour Diane une dot qui n'était pas à dédaigner. Si je vis encore quelques années, elle trouvera après moi un bon petit sac, sonore et rebondi, (|ui lui permettra d'avoir l'existence large et de bien élever ses enfiints.
Que te dirai-je encore? Tu sais maintenant ce que tu voulais savoir, et comment Diane est ma fille quoitjue je ne sois pas son père. Tout honnête homme eut fait ce que j'ai fait, et j'en ai été récompensé au delà de mon mérite. Cette enfant a été le bienfait de ma vie, je lui dois tout ce que j'ai eu de bon, et par elle, par elle seule, j'ai éprouvé certaines joies exquises que procure le sacrifice de soi-même. Conscrit, n'oublie jamais ce que je vais te dire : ceux qui cherchent le bonheur dans la
satisfaction de leur égoïsme sont des niais; on n'est heureux qu'en sachant s'oublier et en se dévouant; être aimé, c'est bien ; aimer, c'est mieux; tu peux m'en croire, car l'afîection que j'ai pour Diane m'a valu des émotions si pures et si profondes, qu'elles m'ont semblé un avant-goût du paradis.
Le commandant avait cessé de parler; je me jetai à son cou et je lui dis : « Pamplemousse, comme tu es un brave homme ! » 11 allait répondre, lorsqu'un bruit de pas sur le sable de l'allée nous fit lever la tète; ma grand'mère était devant nous; elle m'avait entendu. <( Ah ! il t'a raconté l'histoire de Diane; tu as raison, mon fds, c'est un brave homme, et il n'en est pas plus fier pour cela. » Pamplemousse lui baisa la main : « Madame ma marraine, vous m'avez toujours gâté. » Ma grand'mère leva doucement les épaules, lui donna une petite tape sur la joue : « Oui, mon pauvre fdleul, c'est convenu, j'ai la berlue quand je dis que tu es le meilleur cœur que j'aie rencontré ; tais-toi, tu vas encore dire quelque bêtise. Allons déjeuner, il n'est que temps, les œufs à la coque vont être durs; allons, mon garçon, donne-moi le bras; dans deux jours nous aurons des nouvelles de ta fille. »
Les peuples heureux n'ont pas d'histoire : il en est ainsi des hommes ; ce qui me reste à dire de Pamplemousse ne sera pas long. 11 s'installa dans la maison qu'habitaient Diane et son mari; association de tendresse dont rien ne troubla la douceur, si ce n'est le regret qui poignait le vieux chef d'escadrons de cuirassiers. 11 avait rêvé d'être grand-père et ne le fut pas. 11 n'eut pas la joie de bercer les enfants de sa fille adoplive, car elle n'en oui jamais.
Lorsque, au mois de novembre 1849 je partis pour un voyage en Orient (pii devait durer ])lusicurs années, Pamplemousse me lit « la conduite », sans coup d'élrier. Au moment où