‹ Bons cœurs et braves gensChapitre 7 sur 29 · TEL PÈRE, TELLE FILLE · texte numérisé non relu

TEL PÈRE, TELLE FILLE

Les journées sont longues et les années sont courtes, dit un proverbe qui n'est point menteur. Nous étions au milieu de l'été 1870, Tan maudit. La France venait de déclarer la guerre à la Prusse, qui entraînait l'Allemagne à sa suite. Les événements se pressaient avec une rapidité foudroyante et devenaient terribles. J'allai voir Diane pour me mettre à sa disposition dans le cas où j'aurais pu lui être de quelque utilité. Je la trouvai fort empressée à faire ses paquets. Ma première pensée fut coupable; je me dis : « Se souviendrait-elle donc qu'elle est née de l'autre côté du Rhin? » C'était mal la connaître, et je me sentis honteux de mon jugement précipité.

Dans une malle entr 'ouverte, à demi pleine de vêtements, j'aperçus un brassard blanc frappé d'une croix rouge. Je compris et je lui dis : « Où allez-vous? » Elle me répondit : « A Metz ; là on va avoir besoin d'infirmières dans les ambulances; j'ai été voir le comte de Flavigny, je me suis affdiée à la Société de secours aux blessés ; mes papiers sont en règle; je pars en avant pour aidera l'organisation des lazarets militaires. Savezvous quel est mon rêve? C'est de devenir, là-bas, la sœiir de charité d'un officier de cuirassiers dangereusement blessé, do le panser, de le guérir, de le sauver en gratitude de ce que

mon pauvre père Pamplemousse a fait pour moi. » Elle partait le soir même, je lui dis adieu. Je ne devais la retrouver que trois ans après.

La guerre, la défaite, la Commune avaient écrasé les cœurs. Il y eut une sorte de besoin de changer d'atmosphère et d'aller, loin des hommes, se retremper dans la nature même. Je quittai Paris au mois de juillet 1871, je n'y rentrai qu'au mois de février 1873. Une de mes premières courses fut pour le cimetière Montmartre, où j'allais visiter mes pauvres morts, comme disent les Italiens. Mon tombeau de famille était en bon état d'entretien ; deux genévriers verdissaient sur le marbre et des couronnes fraîches étaient appendues à la grille. Je me doutai que Diane avait passé par là. Cette pensée éveilla le souvenir de Pamplemousse et je me dirigeai vers sa tombe. En approchant du cippe timbré d'un casque, j'aperçus près du soubassement une femme debout et un enfant agenouillé. C'était Diane et c'était un garçonnet d'environ cinq ans qui priait, tête nue. Nous nous serrâmes la main ; Diane avait vieilli, elle était devenue toute blanche, mais on voyait encore qu'elle avait été belle. L'enfant s'était relevé, luiavait pris la main et lui disait : « Viens-t'en, maman ». Je ne retins pas un geste de surprise; un sourire passa sur les lèvres de Diane : « Venez me voir demain, dit-elle, nous causerons. »

Le lendemain, j'étais assis à ses côtés, en face du portrait de Pamplemousse qui semblait en tiers dans notre entretien. Elle appela : « Sylvestre ! » L'enfant entra. Elle lui dit : <( Embrasse monsieur, c'était un ami de ton grand-père ; maintenant, va jouer et laisse-nous. » Sylvestre s'éloigna en gambadant. J'étais fort étonné; Diane riait; elle me dit : « Il paraît qu'il était écrit dans le livre des destinées que les Pamplemousse se perpétueraient par adoption. L'histojre que vous allez

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entendre est aussi simple que celle que le père vous a racontée. » Pendant tout le temps qu'elle me parla, je l'écoutai sans rinterrompre ; il me semblait que la grande ame de Pamplemousse était descendue en elle, et, à vrai dire, on eut pu croire que le portrait souriait d'aise au récit que j'entendais. Semée dans les cœurs généreux, la graine des bons exemples est féconde, et j'admirais cette transmission de noblesse entre deux êtres de sang étranger que l'affection avait unis.

« J'ai été à Metz, vous le savez, me dit Diane ; mon rêve n'y fut pas réalisé, car si j'ai porté secours à bien des soldats blessés, sans jamais leur demander à quelle nationalité ils appartenaient, je n'ai pas eu un seul officier de cuirassiers à soigner. Ce qui s'est passé là-bas, les batailles, la lutte héroïque, la misère, la faim, je n'ai rien à vous en dire; tout cela saigne encore et je n'ai pas à vous le rappeler. Lorsque la capitulation eut été signée et que les Allemands prirent possession de la ville, le personnel d'infirmerie fut laissé libre, en vertu des stipulations de la convention de Genève. Je me dirigeai sur Nancy, qu'occupaient les troupes ennemies : je n'y allais qu'afin de recueillir quelques renseignements dont j'avais besoin pour prendre route vers un point déterminé. J'appris que beaucoup de nos soldats refluaient vers Vendôme, où l'hôpital et les ambulances étaient encombrés de malades. Ma croix rouge au bras, mon diplôme d'infirmière en poche, je partis; mon voyage ne fut pas toujours facile, mais je n'ai pas à me plaindre, puisque j'arrivai au but que je m'étais fixé.

(( On ne m'avait pas trompée ; Vendôme semblait une sorte de lieu d'asile, un refuge qui attirait nos soldais affaiblis; peu de blessés, mais combien d'éclopés, de surmenés, de congelés, de fiévreux, de dysentériques, surtout parmi les mobiles, qui, à proprement parler, n'étaient que des enfants; combien s^nt

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morts en appelant leur mère, donnant leur vie à la France, à laquelle ils n'avaient pu conquérir la victoire. Que de fois, en les voyant mourir, parce qu'ils ne pouvaient plus vivre, parce qu'ils avaient usé leurs forces sur les routes, par le jeûne, par le froid, par Tangoisse, que de fois je me suis souvenue des récits du père, du typhus de Mayence et de ces hommes qui cessaient d'exister parce qu'ils avaient dépensé la suprême réserve de leur vigueur. J'en ai conclu que la guerre fait mourir bien plus qu'elle ne tue et que les hécatombes sont à l'ambulance plus qu'au champ de bataille. Qu'ils reposent en paix, qu'ils soient sacrés dans l'histoire ceux qui sont tombés dans cette lutte inégale ! Ils ont fait tout leur devoir, car ils se sont sacrifiés à la patrie jusqu'à leur dernier soupir.

« Parmi les malades occupant la chambre d'hôpital dont j'avais la surveillance, il en est un que j'avais pris à gré et pour lequel je me sentais de l'affection. C'était un homme marié, ancien soldat, couvreur de son métier. Dès que nos premières défaites furent connues, il n'hésita pas ; le vieux sang gaulois qui coulait dans ses veines le poussa au secours du pays ; il dit adieu à sa femme, à son enfant, s'engagea dans un régiment de formation récente, y fut d'emblée nommé sergent sur la constatation de ses anciens états de service et se mit en campagne. Depuis sept ans qu'il avait quitté l'état militaire, il était rouillé, comme il disait ; il lui fallut s'aguerrir à nouveau ; il n'en eut pas ie temps au milieu des marches et des contre-marches incessantes ; les premières fatigues ne se dissipèrent point ; elles firent masse avec les autres qui s'accumukiient sur lui si pesantes et si continues, qu'elles le désagrégèrent. Son grade de sous-ofiicier, qui l'avait rendu si lier, exigeait une activité dont sa lassitude était doublée, car sa responsabilité même le tenait toujours en alerte.

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« Lorsqu'il nous arriva, il élait épuisé. La vieille comparaison de la lampe qui s'éteint peu à peu faute d'huile semblait avoir été faite pour lui : en apparence rien de grave, en réalité l'organisme en syncope. On eût dit une montre dont le boîtier est intact et dont les ressorts sont usés. Nul symptôme de maladie, si ce n'est une petite fièvre qui, jour et nuit, le rongeait, et que le sulfate de quinine ne parvenait pas à ralentir. Après l'avoir examiné, le médecin hocha la tête et me dit : « Rien à faire qu'à lui donner à boire quand il aura soif; les « rouages tournent par habitude, mais ne fonctionnent plus; il « n'est bon que pour le linceul. »

« Le pauvre homme était du pays normand et se nommait Canteleu. Bien souvent j'allais m'asseoir au chevet de son lit et nous causions. 11 me parlait de son village, situé à proximité de Vernon; il me parlait de Sylvestre, son petit gars, « qui est bien doux et bien gentil » ; mais surtout il me parlait de sa femme, de sa pauvre Justine, a qui n'est point empruntée à l'ouvrage et qui serait forte à la besogne, n'était qu'elle est empêchée parce qu'elle n'a pas l'estomac fort, et qui tousse toujours à cause d'un mauvais rhume qu'elle a attrapé, comme ça, un jour qu'elle avait été faire la buée (la lessive) chez une voisine. » Quoiqu'il n'eût guère plus de trente-cinq ans, il était si cassé, qu'on ne l'appelait que le père Canteleu.

« Un jour, vers la fin du mois de décembre, que j'étais assise à côté de son lit, trouant des compresses fenestrées, et que je ne disais mot, croyant qu'il dormait, je vis deux larmes glisser sur ses joues. Je lui pris la main; il ouvrit les yeux et me dit : « Ah ! madame, je vois bien que c'est la fin ; j'ai la tête si vide, « si vide, qu'on croirait qu'il n'y a plus rien dedans ; je serais « content, tout de même, si vous vouliez me faire une promesse; « voilà déjà quelque temps que ça me tourmente et je n'ose point

« VOUS le. dire. » Je l'assurai qu'il pouvait compter sur moi. Alors il me demanda, et je lui promis, d'aller à son village, parce qu'il sentait bien qu'il n'y retournerait jamais; quand il ne serait plus là, je prendrais sa montre d'argent, vingt-deux francs qui étaient dans la poche de son gilet et je les remettrais à sa femme ; je lui recommanderais de ne pas faire du petit gars un couvreur comme lui, parce que c'est un état trop dur et trop « exposé » ; et puis, si j'étais bien bonne et si ça ne me « gênait pas », je les embrasserais tous les deux de sa part, et j'ajouterais que cela lui faisait bien de la peine de mourir sans les revoir, mais que ce n'était pas sa faute ; c'est qu'il était trop faible et qu'il ne l'aurait jamais cru quand il était parti pour l'armée de la guerre. Je lui jurai d'accomplir ses dernières volontés; il eut un bon sourire et laissa retomber sa tête sur l'oreiller. Ses yeux étaient clos, comme s'il dormait ; il ne devait plus les rouvrir. Le lendemain matin je reconnus qu'il ne se réveillerait jamais.

(( Lorsque la famine eut mis fin à la guerre et que les communications eurent été rétablies sur les voies ferrées, lorsque le dernier de nos blessés et de nos malades eut quitté l'hôpital, je pus revenir à Paris, qui fumait encore et puait le pétrole de la Commune. Je ne m'attardai pas dans mon chez-moi que je retrouvai intact, et je partis pour Vernon, d'où je gagnai facilement le village que m'avait indiqué le père Canteleu. Quel spectacle m'attendait dans sa maisonnette! Presque disparue dans un grand lit, Justine était couchée et se soulevait avec peine pour saisir une tasse de tisane que lui tendait son fils, monté sur une chaise afin de parvenir jusqu'à elle. Au premier coup d'œil, je la jugeai perdue. Les pommettes rouges, les yeux brillants, la sueur qui perlait sur son visage, les lèvres noirâtres, les ongles bombés, tout indiquait la maladie qui ne lui laisserait

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(jue bien peu de jours à vivre. Le mauvais rhume dont Canteleu m'avait parlé et qui la faisait tousser, c'était la phtisie pulmonaire, l'implacable phtisie parvenue à son dernier* période. Je dus faire un effort pour me contenir, car je sentais les larmes me gagner devant cette agonisante devenue veuve, devant cet enfant qui devenait orphelin. Dans la chambre, tout sentait la misère et l'on comprenait que la souffrance, pour ne pas dire l'agonie, avait épuisé les dernières ressources.

« Je me lis connaître ; je racontai que Canteleu avait été dans mon service à l'hôpital de Vendôme, qu'il s'était doucement éteint, que sans cesse il me parlait de sa femme, de son enfant et que j'apportais quelques objets qui lui avaient appartenu. Justine pleurait silencieusement ; elle tira de dessous son traversin un papier qui était la lettre officielle annonçant la mort de son mari. Elle me remercia et, portant sa main décharnée à sa poitrine, elle dit : « C'est comme un feu qui me brûle. » Elle leva les épaules avec le geste résigné de ceux qui se savent vaincus, qui ont compris que la lutte est inutile et se courbent sous une volonté que rien ne fléchira. L'enfant nous regardait; son petit menton se crispait et ses yeux sérieux exprimaient l'angoisse; il vint se blottir près de moi, comme s'il eût cherché un refuge contre un danger qu'il ne pouvait définir.

« Tout à coup Justine croisa ses deux bras sur son visage, en criant : « Et mon petit, mon pauvre petit, qu'est-ce qi^il va « devenir? » Je n'entendais plus que le bruit de ses sanglots qui ressemblaient à un râle ; Sylvestre pleurait en voyant pleurer sa mère.

a Je restais immobile, saisie par une vision de moi-même et de mon passé. Je pensais à la petite fille de Hanau, sauvée par le colosse bardé de fer qui avait un cœur de nourrice. Je fus

soulevée par une sensation si puissante, qu'elle en fut physiquement douloureuse. La gratitude, la compassion, le sentiment d'un devoir supérieur, s'agitaient en moi et me remuaient jusqu'en mes fibres les plus profondes. Je crus voir, — oui, je jurerais que je l'ai vu, — je crus voir le père, notre vieux Pamplemousse, qui du regard me montrait l'enfant collé contre mes jupes. Je tombai à genoux : « 0 père! je te comprends et (( par amour de toi, par dévotion pour ta mémoire, je rendrai à « ce pauvre petit tout le bien que tu m'as fait ; il sera mon fils « comme j'ai été ta fille. » Je saisis l'enfant, je le serrai dans mes bras ; j'en prenais possession.

« Je dis à Justine : « Soyez en paix, je réponds de Sylvestre, « je l'emmènerai, il ne me quittera plus et à mon foyer de veuve « il tiendra la place des enfants que le ciel m'a refusés. » Elle joignit les mains : « Ah ! Dieu de bonté, je puis mourir tranquille; « je vous le donne, il est bien doux » ; plusieurs fois elle répéta: « Je vous le donne, je vous le donne. » Puis, se tournant vers son fds, elle lui dit : « Tu obéiras à la dame et tu l'aimeras « comme si elle était ta maman. » Le petiot ne comprit pas, mais il répondit : « Oui. »

« J'allai chez le.maire, car je voulais avoir un témoin de cette sorte de donation d'enfant in exti^emis. Le bonhomme eut quelque peine à se rendre compte de ma requête ; il me disait en son langage de paysan : « Il ne faut pas que la Canteleu se donne du « tourment à cause de son gars, je le ferai recevoir à l'orpheli- « nat d'Évreux, où on lui enseignera à lire et à écrire ». Je pensais, en l'écoutant : « Non, il n'ira pas à l'orphelinat d'Évreux, « il n'y ira pas plus que je n'ai été à l'orphelinat de Mayence. » Je n'eus pas h rester longtemps au village. Une semaine après ma visite à Justine, la pauvre femme était couchée dans le petit cimetière, derrière le chevet de Téglise, et j'étais de

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