JE VOUS LE DONNE
LE COMMANDANT PAMPLEMOUSSE. 81
retour à Paris avec Sylvestre. Et voilà comment il se fait que vous me retrouvez en puissance d'enfant.
« On ne m'a point trompée : il est très doux. Tout souvenir s'est déjà effacé de sa mémoire. Si, par miracle, il revoyait son père et sa mère, il ne les reconnaîtrait pas plus que je n'ai reconnu Pamplemousse, dans le Maine, après deux années de séparation. Cela est tout simple ; dans ces petites cervelles les impressions sont — heureusement — trop fugitives pour laisser trace. Il a oublié le village, la chambrette misérable, l'agonie maternelle et le cercueil derrière lequel il a marché en me tenant par la main. Il croit qu'il est mon fils; il ne se trompe pas. »
Pendant que j'écoutais Diane, ma pensée s'était pour ainsi dire dédoublée. Je suivais avec émotion le récit que j'entendais et je revoyais l'allée du jardin de Villeneuve-Saint-Georges, alors que, sur les genoux du commandant Pamplemousse, je prêtais l'oreille à l'histoire de la retraite de Leipzig, de la découverte de « la fillette » et de cette longue existence d'abnégation si simplement acceptée, si vaillamment poursuivie. A travers le temps, à travers la mort, le père et l'enfant adoptifs pouvaient se donner la main ; tous deux inspirés, façonnés l'un par l'autre, avaient fait leur œuvre, l'œuvre par excellence, l'œuvre de bonté et de commisération. Allons ! allons ! on aura beau médire de l'humanité, il y a encore des braves gens en notre bas monde.
Sylvestre fut élevé comme un fils de famille riche, car, pour cet enfant destiné à être son héritier, Diane n'a rien ménagé de ce qui cultive et fait fructifier l'intelligence. Avec raison et sollicitude on lui évita le casernement de l'internat ; jamais il ne fut privé des soins maternels ; il grandit au milieu des bons exemples, et si, pour parfaire ses études, il dut aller en répétition à un lycée, il rentrait après chaque classe à ce foyer de
tendresse et de mansuétude qui est aussi indispensable à l'éco-
lier que le lait de la nourrice à l'enfant nouveau-né. Avec son grand bon sens, Diane avait deviné cela ; peut-être aussi parce qu'elle avait souffert, plus qu'elle ne l'avait laissé paraître, d'être séparée du père pendant les années d'adolescence qu'elle avait passées au pensionnat de Chaillot. Entre elle et Sylvestre, la situation n'était pas ce qu'elle avait été entre un chef d'escadrons et une jeune fille : elle le comprenait et elle
en profita pour gardera ses côtés, pour initier aux délicatesses de l'âme, l'enfant qu'elle avait recueilli avec le dernier soupir d'une agonisante.
Diane vieillissait, charmante encore avec son clair regard qui avait conservé je ne sais quelle impérissable jeunesse. L'âge n'avait point détruit sa gaieté; son rire sonore me faisait illusion lorsque je l'entendais et ravivait le souvenir des choses d'autrefois. Elle avait été douée d'une sérénité qui fut l'axe et fit la rectitude de sa vie. Loin de se plaindre, comme font tant de vieillards, elle se plaisait à constater le bonheur dont elle avait joui et qui eût été inaltéré si la mort n'eût frappé ceux qu'elle aimait. Elle eut une dernière satisfaction qui ne fut pas la moins vive : son fils adoptif fut admis en bon rang à FÉcole militaire de Saint-Cyr. Quelle joie lorsque, au premier jour de sa sortie, elle le vit arriver chez elle en uniforme battant neuf, le sabre au côté et le « casoar » au front. Elle jeta un regard sur le portrait du père, comme pour lui dire : « Estu content? » Lorsqu'elle mourut, je puis dire qu'elle fut plcurée.
H n'y a pas longtemps, je vis entrer chez moi un beau garçon
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portant casque, cuirasse, épauletto d'argent et dont le visage rayonnait de fierté. Je jetai un cri de surprise :
« Sylvestre! sous-lieutenant de cuirassiers? »
11 fit le salut militaire et répondit :
« Oui, cuirassier, comme le grand-père Pamplemousse. »