‹ BonshommesChapitre 3 sur 11 · LIVRE L — TITRE V. — CHAPITRE VI DU CODE CIVIL · texte numérisé non relu

LIVRE L — TITRE V. — CHAPITRE VI DU CODE CIVIL

Des droits et devoirs respectifs des époux,

Les époux se doivent mutuellement fidélité, secours, assistance.

Le mari doit protection à sa femme; la femme obéis* San ce à son mari.

. La femme est obligée d'habiter avec le mari et de le suivre partout où il juge à propos de résider; le mari est obligé de la recevoir et de lui fournir tout ce qui est nécessaire pour les besoins de la vie, selon ses facultés et son état.

La femme peut tester sans Tautorisation de son mari.

Cette lecture, achevée non sans une extrême difficulté par le jésuite en paletot, dont la langue, naturellement empâtée, s'était encore épaissie au cours de la cérémonie, avait, ça va de soi, suscité

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chez les assistants des borborygmes invincibles qui se traduisirent en éclats de rire fous quand, empêtré de plus en plus» pontifical et doctoral, mais ne pouvant, en dépit de tous ses efforts, prononcer les formules de rigueur, il s'attira d'on ne sait quel impitoyable loustic, urbain ou rural, cette cruelle apostrophe :

— Abrège !

Irrité, le pédant se démena de telle sorte que, de sa glotte embarrassée, les mots sacramentels jaillirent enfin comme des balles et firent explosion autour de lui :

— Madame Jeanne Aurimond de Maillebru, consentez-vous au mariage de M. Hugues Gaspard de Maillebru -le -Noir avec M"« Yonne -Marie -Anne Foyssac, ici présente?

— Oui.

— Monsieur Augustin Foyssac, dit Titi, consentez-vous au mariage de M"« Yonne-Mo rie-Anne Foyssac, votre pupille et nièce, avec M. Hugues Gaspard, \icomte de Maillebru-le-Noir, ici présent?

— Oui, pardi !

— Monsieur Hugues Gaspard, vicomte de Maillebru-le-Noir, prenez-vous volontiers pour épouse M^^* Yonne-Marie-Anne Foyssac, ici présente?

— Oui, confirma d'un verbe éclatant le fils des capitaines huguenots.

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'' — Mademoiselle Yonne-Marie-Ânne Foyssac, prenez- vous de plein gré pour époux M. Hugues Gaspard, vicomte de Maillebru-le-NoiF) ici présent ?

Un souffle afiirmatif fut la réponse de la délicieuse enfant des rustres catholiques, et Tofflcier civil poursuivit :

— Au nom de la loi, nous déclarons que M. Hugues Gaspard, vicomte de Maillebru-le-Noir, et M"« Yonne-Marie-Anne Foyssac sont unis par le mariage.

— Enfin I ne put s'empêcher de dire celui qui jadis avait été le Benjamin du vieux Bruno, c'est fait et je respire I

— Attendez un instant; il faut que notre secrétaire vous lise à présent la seconde partie de l'acte de mariage.

Et sur ce, le pontife se drapa dans son écharpe et dans sa dignité, tandis que l'enchifrené qu'on avait ouï déjà, feuilletant son fastidieux grimoire, ora derechef :

«... Aucune opposition audit mariage ne nous ayant été signifiée, faisant droit a leur réquisition» après avoir donné lecture de toutes les pièces cidessus mentionnées, lesquelles demeureront annexées au présent acte, et du chapitre VI du code civil, intitulé du mahiage, avons demandé au futur

époux et à la future épouse s*ils veulent se prendre pour mari et pour femme : chacun d'eux ayant répondu séparément et afTirmativement, avons déclaré au nom de la loi que le sieur Hugues Gaspard, vicomte de Maiilebru-le-Noir, et la demoiselle Yonne-Marie-Anne Foyssac sont unis par le mariage. De quoi avons dressé acte en présence d*Évariste Navida, caissier de la maison Noël et fils, de Sébastien Alney, sous-bibliothécaire de notre ville, témoins de Tépoux, et tous les deux domiciliés à Montauriol; d'Aristide Sabarlus, ancien instituteur, domicilié à Viô, commune deBruniquel, canton de Monclar, arrondissement de Montauriol, département de Tarn-et-Lot, et d'Achille-Hector-Roland Durambart, ex-commandant d'infanterie légère, domicilié au Tumulus-Romain, commune de L'Honor-de-Cos , canton de la Française-Quercynoise, arrondissement dudit Montauriol, département de Tarn-et-Lot, témoins de l'épouse, lesq uels, après qu'il leur en a été donné lecture, l'ont signé avec nous et les parties contractantes sans exception. »

— N, i, ni, c'est fini!

Sur cette exclamation échappée à l'un des assis' tants, qui sans doute avait trouvé fort long Taccomplissetnent de ces oiseuses formalités, chacun se leva. . .

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— Que personne ne parte avant que les intéressés aient apposé leurs signatures au bas du document matrimonial I

Et le raide officiant, toujours gourmé, tendait une gigantesque plume de jars aux conjoints qui gravirent Testrade, accompagnés de leurs proches ainsi que de leurs amis, et s'approchèrent succès^ sivement du bureau. Le mari signa le premier, ensuite sa mère ; puis vint le tour de ses amis, les deux sourds -muets; après ceux-ci, la nouvelle mariée s'avança.

— Ma fille, applique-toi, je t'en prie ; écris lisiblement.

Tremblante et furtive comme une hermine, elle jeta quelques pattes de mouche sur le papier grenii du registre officiel, où, tout de suite après elle, Titi Foyssac IV, dit la République et la Chrétienté, traça tous ses noms, prénoms et surnoms, qui prirent beaucoup de place, et les entoura d'un parafe pyramidal.

— Un fier seing !

— Oui, monsieur le clerc, répliqua le fondateur de l'ancienne maison des Quatre-Frères-Réunis, et qui n'a jamais été protesté.

Cette boutade, qui dénotait chez son auteur autant d'à-propos que de gaieté, réjouit tout le monde, y compris Marianne elle-même, un, peu rassérénée,

à ce qu*il semblait, et la cérémonie continua. Très alerteSi les deux nonagénaires s'inscrivirent les avant-derniers, le magister avec beaucoup de soin, le vétéran à la diable ; et finalement la liste fut close par le plus rébarbatif et le plus bouffon des écbevins, qui grava cette mention rigoureusement exigée par la loi : P(yu/r le Maire, à côté de sa griffe, aiguë et tranchante comme la figure à claques dont la nature l'avait doté : Xavier-Raymond Zébédée, adjoint.

— Or çà, pédagogue, mon camarade, apprenezmoi donc à présent pourquoi ce pékin-là, qui n'achèvera point de tourner et de retourner ces paperasses timbrées et marquées de nos scels, a fonctionné tout à l'heure aux lieu et place de son supérieur I

— Eh 1 quoi, guerrier, mon ami, vous ne Tavez pas encore deviné ?

— Nenni.

— Voilà : Son Excellence Agénor Renaud de la Bourse-Plate, ainsi dénommé par nos concitoyens depuis qu'il n'a plus un sou vaillant, est gentilhomme! Et s'il se moque, lui, des papistes et des antipapistes, il n'a pas cessé de prôner la noblesse et le Roy. L'ancien régime, il n'y a que ça pour ce talon rouge I et l'Œil^de-Bœuf reverdirait bientôt, si cela ne dépendait que de lui; Quoique maire ou

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plutôt bailli, comme il se qualifie lui-même, jamais, au grand jamais il ne s'est abaissé ni ne s'abaissera jusqu'au point de marier un noble qui se ravale et n'importe quelle gente roturière, ainsi que c'était le cas aujourd'hui. Fi 1 fil lui, descendant de princes et seigneurs, consacrer une mésalliance, allons donc 1 c'est bon, ce rôle-là, pour un croquant, issu de croquants, tel que celui qui nous a tant agacés avec ses bredouillements insupportables et ses attitudes comminatoires de grand juge criminel.

— En vérité, ce serait pour ça que l'autre n'a pas officié?

— Pour ça.

— Sang et feu 1... gronda le volontaire de l'an III, m'est avis qu'on aurait besoin d'une autre Terreur pour remettre au pas toute cette ribambelle de muscadins, de calotins et de chouans qui ne se souviennent plus des sans-culottes.

— On partage votre opinion, et nous ne serions pas le dernier à tailler des croupières à ces engeances, si nos médiocres Mirabeau et nos tout petits Danton de Versailles... Eh 1 mais, que nous veut encore ce triste oiseau? Tout n'est donc pas terminé?

— Seyez, seyez-vous 1

On se retourna vers l'estrade d'oii ce glapis-

sèment avait été lancé par le piètre assesseur du rogue officier civil, et Ton vit celui-ci s'efforçant d'ouvrir un large bec :

— Concitoyens, expectora-t-il enfin, ce n'est pas tout que de se soumettre aux lois civiles et sociales ; il en est de plus augustes sous lesquelles il faut que nous nous courbions. Honte et malheur à qui les nargue en ne craignant pas de se départir de ses devoirs envers le ciel 1 On nous a certifié, mais nous nous sommes refusé constamment à prêter la moindre créance à ce rapport-là, que vous, par moi liés indissolublement aujourd'hui, vous n'iriez point, en quittant cette enceinte, vous agenouiller au pied des autels et rendre grâces à Dieu I Seraitce vrai ? Je ne puis y croire, et surtout de la part de l'un de mes frères, élevé dans la vraie foi ! Non, non, le fils de tant d'inébranlables champions de la justice et de la vérité n'oserait braver ainsi le père des humains et s'exposer par de semblables errements à ne trouver un jour en haut qu'un arbitre inexorable et sourd à toute pitié ! Songez-y, mortel incirconspect qu'un fol orgueil égare et prive des lumières surnaturelles ; songez à vos intègres ancêtres qui s'immolèrent pour la sainte cause. Et vous, fragile beauté, tendre fille née dans un autre bercail, vous, ouaille encore si pure, mais dont l'âme immatérielle est en butte, hélas I à toutes les

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corruptions, opposez un cœur d'airain à Terreur ; épouse chrétienne, avouez le Christ à qui vous devez non moins d'obéissance qu'à votre mari; combattez le bon combat, et le transfuge à qui nous vous avons unie en ce lieu sera tôt ou tard invinci* blement ramené...

— Quoi donc?... interrompit Marianne en adjurant du regard celui qu'elle aimait autant qu'elle l'estimait; eh quoi?

— Tel est le rôle qui vous est dévolu, madame, • cgouta le farouche prédicant, et vous montrerez en le remplissant envers et contre tous les pervers, fussent vos proches, que les croyantes de ce pays, si fidèles à la tradition, sont les dépositaires de la vertu de leurs aïeules et n'ont point dégénéré d'elles. A leur exemple, vous serez la servante, la femme, mais non point la concubine de celui que vous avez élu...

— Pardon, interrompit le dernier des Maillebrule-Noir ; il suffit, c'est assez.

— Assez!... se récria le Zébédée renversé de l'audace, assez?

— Oui, monsieur, etmême trop 1 Permettez-moi... Si je n'ai pas protesté plus tôt contre les singulières prérogatives que vous vous arrogez ici, c'est uniquement par égard pour le caractère public dont vous êtes revêtu.

— Tous ceux qui requièrent mon ministère sont tenus d^écouter les remontrances légitimes qu'il est de notre devoir de leur adresser dans Texercice de nos fonctions, et nous n'avons en rien excédé nos droits.

— Aucun droit, absolument aucun, ne saurait prévaloir sur celui que tout citoyen, après avoir satisfait aux obligations civiles et sociales, a de suivre, en matière religieuse, les inspirations de sa propre conscience. . .

— Oui, c'est cela, fils I appuya Foyssac, c'est bien cela; libre à chacun de choisir son heure pour adorer Dieu; puis celui que nous servons, nous autres, n'est pas un tyran !

— ... et, reprit Gaspard , en embrassant d'un geste la foule attentive, je déclare ici devant tous qu'en empiétant sur un domaine qui ne vous appartient point, vous avez outrepassé les limites de votre mandat.

— Dn prévaricateur, moi 1

— Voilà le mot que je n'avais pas voulu prononcer.

— Respectez en nous, monsieur, l'image vi, vi, vivante de la loi.

— Prêchez d'abord d'exemple en respectant vous-même ceux qui ne la méconnaissent pas et s'y soumettent.

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— Elle vous régit. . .

— On en convient.

— ... Et vous régira !

— Ne nous protégera-t-elle pas aussi , s'il y a lieu?

— Prenez garde !

— A quoi?

— Dans nos codes, il y a des peines édictées contre quiconque nous outrage ou nous interpelle d'une manière...

— On n'a rien à craindre des institutions ni de ceux qui veillent à leur maintien, tant qu'on n'a pas failli.

— Vous nous avez attaqué !

— Nous nous sommes défendu !

— Je m'inscris en faux, et dès demain, ailleurs, j'exposerai...

— Brisons là, de grâce, et veuillez souffrir, pour mettre un terme à ce pénible conflit, qui n'a été provoqué par aucun des miens, que nous nous retirions en vous remerciant de vos offices en ce qu'ils ont eu de courtois.

Étranglé par la colère et fort ahuri d'avoir été si noblement mouché, l'infatué plétiste essaya bien d'envoyer une dernière épîlre aux Amalécites en retraite ; mais, hélas I aucun son articulé ne sortit de ses lèvres sifflantes, inondées de salive ;

et ce n'est qu'après mille bégayements et non moins de contorsions qu'il réussit, un peu tard, à dé* cocher ce bizarre salut :

— Allez, et n'oubliez pas Toffirande pour les pauvres...

Seul avec les époux, qui, souriants, marchaient bras à bras devant lui, le « ciron, » sur le point de sortir de la vaste salle où s'était célébré leur mariage, entendit ces paroles auxquelles su^lechamp il riposta :

— Les pauvres ! ils nous connaissent et l'on s'en chaire !

Il ne tarda guère à prouver que ce n'étaient pas là des mots en l'air. Aperçu par la foule entassée au dehors et que contenait à grand'peine une escouade de policiers, alors qu'appuyé sur ses deux vieux commensaux il descendait tout radieux les marches monumentales du palais, il fut acclamé par elle dès qu'il eut touché du pied les dalles de la cour, et soudain une nuée de morveux ea guenilles, de l'un et l'autre sexe, accourus là moins pour recevoir l'aumône que pour voir de près ce rare bienfaiteur, inconnu d'eux, moutards, mais dont ils avaient tant entendu parler, hiver comme été, sous les toits délabrés de leurs parents, l'environna.

— Soldats du guet, écartez-vous un peu, rompez

VOS rangs, s'il vous plaît! et laissez venir à moi ces chers petits eafants...

Ainsi sollicités par celui que tous les gens du peuple honoraient et révéraient à l'envi, les soldats du guet (aujourd'hui même, on ne désigne pas autrement à Montauriol les sergents de ville, héritiers du nom que portaient Jadis les gardes de la cité), cédèrent, en dépit de la sévère consigne qu'ils avaient reçue des édiles ; et, libre d'approcher du philanthrope, la marmaille se précipita sur lui, criant :

— papa, bon papa I

*— Tenez, blondins, prenez...

Une pluie d'argent et d'or s'abattit tout à coup sur eux, et l'averse dura longtemps. Ah ! ces piécettes ! ah ! ces louis 1 il y en avait des flots dans les poches du prodigue qui répandait cette ondée métallique ; et quand enfin elles furent vidées, il puisa dans celles de ses compagnons jusqu'à les tarir.

— Rien, ni cuivre ni ferraille, absolument rien dans mon gousset, observa le magister, et dans le vôtre, major?

— Il y a plus de cinq minutes que ma bourse est à sec«

— Comme mon porte-monnaie, ajouta Maillebru, je suis sans le sou.

— Fouillez dans mon escarcelle, dit Marianne, et que mon père distribue à ces mignons tout ce qu*il y a ; pour Tamour de Dieu, laissez-le faire, Gaspard ; il est si heureux !

— Et nous le sommes aussi, vous comme moi, je pense?

— Oui, murmura-t-elle en baissant les yeux ; et cependant...

— Achève.

— On est obsédée d'une noire pensée; je tremble pour lui ! Le quitter, et ce soir même ; obtenez qu'il renonce à nous exiler.

— Il est inflexible à cet égard ; en vain, ce matin, je rai sollicité.

— Ne vous découragez pas, insistez encore, il se rendra.

— Sa résolution est prise, et vous seule peutêtre...

— Il n'écoute que toi.

— S*il m'avait entendu, ce serait chose faite! enfln, tout à Theure ensemble nous le supplierons de nouveau.

— Voyons, voyons, en voilure 1 ordonna le docteur Râb dès que la dernière obole eut été versée, et vous, mon cher monsieur Titi, soyez prudent làbas, chez vous, où j'ai le regret de ne pouvoir vous reconduire.

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— Hein?

— On m'attend à deux lieues d'ici^ dans le Valaux-Taupes, sous Griguemas, où tantôt, le train d'Auvergne...

— Une catastrophe ?

— Hélas! un garde - barrière , ainsi que sa femme et plusieurs passants ont été grièvement atteints, selon le filleul d,Ç;rrune des victimes, ce garçonnet, avec qui je pars sur-le-champ en tilbury.

— Trottez, galopez, volez, et que ces malheureux ne manquent de rien. On est là 1 donnez-leur et je vous rendrai. Vite! allez vitfj, et reveneznous, s'il se peut.

— On reviendra^ mais encore une fois, possédezvous, sinon...

— A présent ! ça m'est bien égal, la foudre ne m'effraye plus. Hier encore, elle m'eût troublé; mais aujourd'hui tombe le tonnerre! On n'a plus peur de lui, ma tâche est terminée... A revoir, n'est-ce pas ? à revoir !

Ils se quittèrent là sur le parvis de l'hôtel de ville, et, quelques secondes après, l'un, en compagnie du triste messager, courait à bride abattue vers la bourgade où le réclamaient des devoirs impérieux; l'autre, suivi de son peuple fidèle, roulait lentement vers sa maison, au faite de la-^

quelle dialoguaient encore les deux âmes damnées du béniu Noubelô :

— Sœur , ma bien chère sœur, ne voyez-vous rien venir?

— Rien que Therbe qui verdoie et le Soleil qui poudroie.

— Y a-t-il toiyours autant de presse là-bas sur le Mail?

-^ Encore plus.

— Ah ! ça me passe et j'endève ! une telle fête à ce païen-là 1

— Tout n'est pas fini ; patience ! rira bien qui rira le dernier.

— Rire?

— Oui, va , nous jouirons de leurs grincements de dents et de leurs lamentations que j'entends déjà.

— Pécaïrei je n'entends, moi, que le battant de la grosse cloche de Saint-Haï ; quelle heure est-ce à présent?

— Trois un quart.

— Eh ! non pas !

— Si, mon frère.

— Ils devraient être de retour ici ; vraiment la mascarade a duré plus longtemps que je ne l'aurais eru.

-- Nous espérons que d'autres que toi se seront

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trompés aussi dans leurs calculs : si rhomme propose, Dieu dispose I et qui compte sans son hôte compte deux fois 1

— On connaît ces consolants proverbes, et même un autre refrain que chantonnait à tout bout de champ Père Iguail, le premier froc que i*ai servi : Tel cuide engeigner autrui qui souvent s'engeigne lui-même... Ohl mon Dieul benoîte, qu*avez-vous à pâlir ainsi? vous devenez plus blême qu'un cierge !

— Us sont là, quelle masse de goulus 1 ils s'avancent, tout le monde a Tair joyeux ; ils se pavanent ; avant trois minutes ils débarqueront à notre porte, et le sabbat commencera.

— Je vais voir un peu.

— Quoi?

— Leur rentrée.

— Il faut demeurer où Ton est bien ; ne bouge d*ici.

— Je suis, vous le savez, curieux, fort curieux de mon naturel.

— La curiosité ne vaut rien, et c'est, en outre, un péché...

— Véniel.

— Erreur 1 aussi mortel que l'envie, la gourmandise, la paresse, la luxure et les autres péchés capitaux.

— Oh I que aenni I

— Si fait.

— Ta ta ta ; si je le commets aujourd'hui , demain on m'en absoudra*

— Gare ! assister à pareille comédie , il y va de rinflammation de ton àme I

— On n'y croit goutte ; avez-vous enflammé la vôtre, vous?

— Suis-je curieuse, moi ?

— Non, mais avare.

— Econome I petit insolent ; et l'économie est une vertu.

— Soit; bonsoir.

— Reste 1

— Il m'est impossible de résister à la tentation, et dussé-je en être puni, je veux voir le museau qu'ils feront en descendant de carrosse, à Taspect de leur lépreuse bâtisse tout enguirlandée et fleu^ rie comme une châsse.

-* A ton gré; pour moi, qui ne saurais être témoin volontaire des honneurs qu'on s'apprête â rendre à ce déshonoré, je ne sors pas de mon trou. Va, va, tiède chrétien, et puisqu'il t'attire, ce spectacle condamnable, aie soin de le regarder à pleins yeux et de n'en perdre aucun menu détail, afin de rapporter à notre estimé recteur tout ce qui s'y sera dit et fait;

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— Très bien ! une fine mouche, c'est moi, sans vantardise ! aussi fiez-vous-en à mon œil ; on servira la chapelle et le chapelain saura... Bon Dieu, quel orchestre I ils sont arrivés, Ton, ma belle Ton, ils sont arrivés 1

— Encore deux mots , Simplice ; attends , reviens, écoute-moi...

Vain appel 1 le gredin avait dégringolé tout Tescalier et déjà se trouvait en bas dans la rue, au milieu de sept à huit sonneurs du pays haut qui jouaient de la cornemuse entre deux mais ornés de banderoles versicolores, en arrière d*un grand arc de verdure sous la voûte duquel devait forcément passer pour rentrer chez soi le bien-aimé dont la calèche avait été signalée au loin, et qui, juste en ce moment-là, traversait la chaussée jonchée de verveine et de fleurs, entraîné par les siens, applaudi de la foule...

— Ah ! çà, souffla-t-il en levant la tète, en quel temps a-t-on pu parer ainsi, du pinacle au rez-dechaussée, ma maussade bicoque et planter tant de mâts sur le pas de ma porte? En vérité, c'est inouï, c'est confondant !

— Tout était préparé de longue main, père, et depuis hier matin nous savions tous que l'on vous réservait cette surprise ; ètes-vous content de votre troupeau ?

— Les braves cœurs I ils me gâtent I et je mourrai de plaisir I Un peu d^air, fillette , et vite, un siège 1 Âh 1 c'est trop de bonheur vraiment en un seul jour, et j'étouffe. . .

On s'écarta pour lui permettre de respirer, et quand il eut repris haleine, il franchit, inondé de joie, le seuil du logis et s'assit entre les deux époux sur l'un des quatre fauteuils placés au milieu du couloir dont les carreaux étaient garnis de riches tapis, les murs de précieuses tentures, et tout au fond duquel se dressait un somptueux autel de feuillage pavoisé de drapeaux nationaux, où dominait récarlate.

— Il convient qu*il en soit ainsi, puisque c'est la couleur du peuple et qu'aujourd'hui le peuple, guerre à l'avocasserie qui le flagorne I est censé souverain; ailleurs, chez le clergé, par exemple, le bleu l'emporte et le blanc à la cour ; ici, c'est le rouge : à merveille 1

Et, demi-gai, demi-grave, tout en considérant fixement un splendide oriflamme qui planait audessus de tous les étendards tricolores, il écouta les musettes paysannes, gonflées comme des outres pleines, et les fifres des faubouriens, auxquels s'adjoignirent bientôt quelques cuivres de la Trompe-Civile et l'éclatant tambour du crieur public Olcla.

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— Bravo ! voilà des musiques comme je les aime ! et toi, Marianne? et toi, Gaspard? et vous, madame de Maillebru ? N'est-ce pas, que c'est franc, cela?

Personne n'essaya de le contredire : il était aux anges 1 et puis, de chicaner sur l'art classique et sur l'art champêtre, ce n'était vraiment pas le moment ; on eût au surplus été fort empêché de s'entendre, car, très douce d'abord et très mesurée, Faubade ayant pris un autre diapason, retentissait héroïque et folle.

— On se croirait à Valmy 1 remarqua le vétéran de la grande République ; à la bonne heure, parlez-moi de ça.

— C'est superbe, répondit le vainqueur de Juillet; il n'y manque que la voix des fédérés en armes !

— Un instant! temporisons un peu; peut-être ça viendra I minute !

On attendit, et ce qui vint eut un tout autre caractère, à la fois grandiose et patriarcal. La caisse roulante de l'ex-maître tambour du 25® léger avait à peine cessé de battre et les cors de chasse des paysans forestiers du Rouergue répandaient leurs dernières fanfares, qu'un maigre et droit laboureur, rude et ridé comme un saule, le tablier de basane autour des flancs et l'aiguillon de houx au poing

gauche, émergea de la frondaison, entouré de bistreux tâcherons de faubourg et de campagne, et s'avança naïf, ingénu, tenant à la main droite un neigeux rameau, quelques gerbes de roses sauvages, ainsi qu'une fraîche guirlande de chêne et de laurier, vers le plus parfait des apôtres de la Fraternité.

— Notre père, dit-il, quasi biblique, de la part de tous les malheureux dont vous êtes la providence et l'ami, j'offre à chacun des mariés un bouquet d'églantine ; à la mère de votre nouveau fils cette branche de lilas ; enfin, à vous-même, la couronne que voici !

Parcouru d'un grand frisson et les prunelles noyées en de bouillantes et délicieuses larmes, le nain se redressa de toute sa hauteur et saisit entre ses mains fiévreuses et glacées celles du rustique orateur :

— Enfants, ô mes enfants, merci ! ces bouquetslà, ma fille et mon fils peuvent les prendre , et ma sœur nouvelle, a le droit d'agréer aussi cette ramiUe, emblème de sa vertu ; mais moi, je ne puis ni ne dois accepter votre hommage ; excusez-moi, mon trop mince mérite ne vaut pas cet excès de bonté. Nenni , nenni 1 De pareilles récompenses, il faut les garder aux géants ; or, moi, réfléchisse^-y, Je ne suis qu'un nabot. . .

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— Tuplututul s'exclama le major; votre nom, citoyen, si nous étions encore à cette époque sans pareille que j'ai vue en mes primes années, serait inscrit au Panthéon.

— Oui ! oui 1 cria d'une voix unanime le populaire, qui devinait plus qu'il ne comprenait le sens de ces formules du cycle révolutionnaire ; il n'y a jamais eu dans notre cité de bourgeois tql que vous.

— Si fait, mes chéris, si fait 1 il en est beaucoup, beaucoup qui me dament le pion et je m'efface devant eux avec respect... Tenez, cette tresse de verdure que vous me destiniez, il faut en orner un autre front qui, trop modeste, se dissimule ici 1 Regardez parmi vous, et vos yeux y découvriront le plus noble des pauvres. Il y a trois ans et demi que le magnanime misérable dont je parle, etque j'honore à l'égal d'un saint, ayant versé les deux tiers de son sang sur les champs de bataille, opta, la France démembrée, pour la nationalité française et, de cette ville où l'avaient porté ses pas et le besoin de gagner pour les siens et pour lui le pain quotidien, s'en alla, saignant encore de ses blessures, en Alsace, sa patrie, et c'est de là qu'il nous ramena dans une charrette à bras sa femme paralytique et ses cinq petits, dont deux au maillot; trois cent cinquante lieues à pied, dans les boues, sous la trombe et le

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givre et le gel, à travers la tempête ; il fit cela, ce preux, ce compagaon du devoir 1 et sa nichée, qu'il charria, comme une bête de somme, jusqu'en cette cité, réside aujourd'hui saine et sauve en nos murs et vit du trop modique salaire qu'il ne vole certes pas 1 en ramant dix-huit heures par jour. Honneur à cet ouvrier-là ! C'est un héros ! Hors des rangs, chevalier I En mes bras , Isaac Kliœmœckers I A moi, viens ! Et vous autres, saluez ce frère dépatrié, ce Français natif des bords du Rhin, qui ne verra peut-être plus son pays natal et dont la tente est transplantée icil... Bien qu'il ne soit pas de notre religion, il est digne d'être par vous traité comme un vrai disciple du Christ. Embrassez-le, camarades, embrassez-le, et si vous m'en croyez, décerne&-lui cette couronne-là. Nul de nous, je le jure, ne Ta mieux méritée que ce juifl

Et le juste indiquait un plébéien jeune encore, aux mains noueuses et voûté, dont la sculpturale figure aquiline était marquée du sceau fatal que les ineptes persécuteurs de toutes les nations de l'Europe et de l'Asie et de l'Afrique ont imprimé depuis dix-huit siècles sur le front foudroyé des fils indestructibles d'Israël.

— Lui ! murmura-lH)n en se reculant de celui qu'on réputait maudit, tant certains préjugés sont enra-

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cinës au fond des entrailles des ignorants ; lui, le brasseur ?

— Oui, lui.

— Jamais 1 il descend de ceux qui meurtrirent à coups de verges et clouèrent encore vivant le bon Dieu sur la croix du Calvaire I

— On n'a pas le droit d'imputer aux neveux innocents les crimes de leurs coupables ancêtres ; si ses majeurs faillirent, il est, lui, de ceux dont on est fier de se dire le frère et qui, je vous le déclare en mon âme et conscience, sont la gloire de l'humanité !

— Monsieur Titi 1

— Votre cadeau, je le reçois, il m'appartient; or, puisque c'est ma propriété, je le transmets au meilleur d'entre nous I

Et Foyssac IV embrassa l'homme, puis le couronna.

— Major, on est chaviré ! je pleure comme une bétel

— Et moi donc!... Cordieu ! magister, c'est crâne, ça I

Les deux aïeux n'étaient pas les seuls qu'un si beau mouvement eût touchés ! Émus , attendris , tous les assistants l'étaient également, et chacun étreignaitavec effusion celui de qui naguère encore on se fût éloigné comme d'un pestiféré ; tant il est

m BONSHOMMES

vrai que, lorsque Texemple part de haut, tout le monde s*y conforme, et que la grandeur morale impose aux masses et les transfigure souvent en un clin d*œil.

— Au nom de tous mes frères errants , soyez béni!...

La parole expira dans la gorge de l'Hébreu, dont toute la race avait été réhabilitée d'un mot, et tandis que, tremblant de tous ses membres, il essuyait sa longue barbe fourchue où ruisselaient de lourds pleurs, cette foule de chrétiens assemblés autour de lui sentaient se dissoudre en eux la haine et le mépris qu'ils avaient nourri si longtemps dans leurs âmes contre ce paria qui, loin à présent de leur sembler bas et vil, leur paraissait surhumain et sacré.

— Maître , s'écria tout à coup Gaspard, dont le cœur débordait d'admiration, nul ne vous égale, et c'est avec orgueil que je me proclame de votre école, oui; mais vous êtes trop désintéressé; tant d'abnégation a droit à une récompense, or voici celle qui vous est due.

Et quoi disant, il dénoua le ruban rouge qu'il avait à la boutonnière et l'attacha d'amblée à celle du néo-Caton.

— Non, petiot, non pas.

— Si ; laissez-moi réparer ici l'injustice ou l'ou-

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bli de ceux qui nous gouvernent et souffrez que mon humble main vous décore ; on m'a gratifié de cette croix, parce que, patriote, j'ai peut-être, en résistant à Tinvasion, donné la mort à quelque sujet du Kœnig ; agréez-la, je vous prie, elle sera mieux placée sur votre poitrine, à ^vous qui sauvegardez la vie de tant de déshérités. Ohl je vous en supplie au nom de tous ceux qui nous entourent , quand ce ne serait que pour aiyourd'hui, portez-la, père, portez-la 1

Les sourds-muets que Tex-offlcier de mobiles avait éduqués sanglotèrent, et Marianne sauta follement au cou de son mari.

— Mes enfants ! ô mes amis ! *ô mes cœurs I ô mes rois I

Et, succombant à sa félicité, Tinépuisable aumô* mer de la ville et de la banlieue baisait, tout pâle, hors de soi, les têtes de ses proches et serrait avec un tel abandon les mains tendues vers lui qu'il eût été fort gourmande par le docteur Rèb, si celui-ci, par aventure, avait été là.*.

— Ça y est, glapit soudain la voix aigrelette et discordante de Simplice ; mesdames et messieurs sont servis.

— Eh bien 1 à la miche I grommela la vieille moustache; assez et trop de giries comme cela^ û'est-ce pas, Sabarlus î

m BONSHOMMES

— Oui, Durambart, oui, mon ami, vous avez raison!

— Nom de Dieu I c*est qu*à la fin des fins, il fait faiml

— Mort de ma vie I En voilà des façons de langage à rendre jaloux un troubadour de la gaie science.

— On est troupier, parbleu 1

— C'est clair.

Et, tout en tirant Tun avec l'autre au court bâton, les deux grognons, encore vigoureux, quoiqu'à rage où tant de leurs pareils sont cacochymes ou ramollis, soulevèrent leur trop heureux amphitryon, qui n'en pouvait 'plus d'aise, et l'ayant emporté prestement à travers le vaste jardin où une kyrielle de tables et de bancs avaient été disposés le long des allées et parmi les ronds-points, ils le déposèrent dans une immense serre que mille végétaux exotiques en des vases de tout calibre garnissaient la veille encore.

— Àh I je suis rompu 1 fit l'imprudent goutteux en se laissant choir avec une satisfaction marquée dans son large fauteuil à roulettes qu'on avait transféré là, contre la table principale en fer à cheval, où deux cents couverts au moins étaient dressés; un Hercule et moi ça fait deux 1 mon Dieu, quelle fatigue!... Eh bel mais, qu'os-tu, fille, et toi, gar-

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çoQ?... Ne VOUS tounnentez pas, nigauds I ça va mieux à présent; oui, très bieni Imitez-moi donc, seyez-vous !

On s'assit autour de lui ; Gaspard à droite, Marianne à gauche, et vis-à-vis M'"® de Maillebru-le- Noir, ainsi que les quatre témoios ; puis les autres personnes au hasard, et celles qui ne purent se caser là s'installèrent commodément au dehors, sous les charmilles, où le gros des invités se trouvait établi déjà.

— Voyons, y sommes-nous, tous?

— Oui.

— Bon 1 alors, réfectionnons en chœur : In no-* mine Patris...

Simple et familier comme s'il eût été seul avec sa nièce et sa servante dans la petite salle à manger de la maison où pendant tant d'années il avait vécu malade et solitaire, le doux vieillard, ainsi qu'il avait accoutumé de le faire matin et soir avant chaque repas, se signa dévotement et récita le bénédieité.

— Trois fois amen! grommela le reître après que la prière eut été dite ; ainsi soit-il I et, maintenant, mastiquons.

— Hé ! ce n'est pas si facile, soupira le régent, il ne me reste guère de quenottes... En avez-vous encore, vous?

194 Bi)NSHOMMES

— Une en haut et deux en bas ; mais elles valent les trente-deux d'un conscrit, et pourtant ce sont celles qui jadis, en Allemagne, déchiraient si rondement la cartouche.

— Ehl pardi, c*est la poudre qui vous les a conservées.

— Il se peut bien.

— N'en doutez point.

— Oh t je ne doute de rien, moi... Tout beau, ce tapioca me ravigote I

— Il est divin, en effet, et, parole de pleutre, comme vous m'appelez souvent, on s'en lécherait les doigts.

— Épicurien I...

— Hél monsieur Titî, vous qui m'attrapez, croyez qu*Épicure avait du bon et Lucrèce son disciple, aussi.

*— Lucrèce ?

"Oui.

— Quoi I vous choyez les athées? Il est vrai que celui-là, j'en tombe d'accord, était aussi féroce que M. Râb, lequel a pour lui bien de Testime et le cite à tout bout de champ.

— Peste! il sait donc tout, notre docteur, et même le latin?

— Aussi bien que vous, pédagogue, qui Tenseh gnàtes à tant d'enfants.

TITI FOYSSAC IV 195

— Si peu.

=- Comment, si peu I pendant trente-quatre ou €inqûns..«

• — Et demi, s'il vous plaît ; oui, mais quoi? Eosa^ la rose; aTno, j'aime; asin/us asinum /ricat; ensuite bonus j 6ona, bonum, et dominas, le seigneur; rien au delà.

Ces savants devis, auxquels là majorité des convives, trop illettrés ou troptimides pour y prendre part, ne s'était point mêlée, ricochaient depuis assez longtemps déjà ; faubouriens et campagnards aucunement habitués à se régaler de mets aussi délicats que ceux que leur prodiguait tout un bataillon de servants en habit noir et cravate blanche, comme chez les princes, savouraient à l'envi la cuisine vraiment extraordinaire des maîtresqueux du ChrandrAil, le premier hôtel de la ville, qui s'étaient surpassés dans la préparation de ce colossal dîner de quinze cents couverts, où les trufTes périgourdines abondaient, ainsi que les plus fines victuailles du Nord et du Midi, témoin maint gibier du Jura, force poissons de la Manche et de la Méditerranée^ nombre de chapons du Mans, quantité de foies gras d'Alsace et du Quercy, mille pâtisseries bordelaises et parisiennes, bref toutes sortes de friandises, sans compter d'authentiques spécimens des crus inappréciables de la Guyenne et

de la Bourgogne, quand, tout à coup, une voix jeune et chaude s'éleva, traitant de choses plus accessibles à tant d'ignorants, et si sérieuses qu'au dedans comme au dehors de la serre toutes les conservations privées s'éteignirent sur-le-champ et que, grâce au silence général, elle fut perçue d'un bout a l'autre du jardin :

— Oui, disait Maillebru, cela se fera. Voici plus de vingt ans que notre père y pense, et, si sa maladie ne l'en avait empêché, ce serait fait déjà. Soyez tranquilles! on réparera le temips perdu. Qui? moi! Fortuné^ robuste et jaloux d'ailleurs de suivre autant que possible les traces de celui qui m'a jugé digne de le suppléer, il me tarde, croyez-le, dç réaliser son rêve, et je le réaliserai, recevez-en ici la promesse formelle. Avant peu, comptez-y, les landes incultes et marécageuses de Matricorb, acquises des deniers de votre vieil ami, seront défoncées, et ce terrain vague, improductif depuis des siècles, deviendra, facilement bonifié par les eaux ambiantes du Nerve et de la Quivry, Tun des plus fertiles de la contrée. Une fois défriché, canalisé, l'on y bâtira, selon un plan adopté, des locaux convenables et distincts, où tout indigent de la plaine et de la montagne trouvera, pour les siens et pour lui, l'asile qui leur manque, et nos détracteurs, car nous en avons, et beaucoup! verront

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bientôt une prairie de vingt mille arpents s'étendre là même où ne poussent enoore aujourd'hui que ronces et chardons. Élevées autour du futur pacage, les cent habitations projetées seront occupées par les plus nécessiteux du pays, auxquels sera sitôt livré le bétail dont Télevage leur incombera. Ceci n'est point une spéculation de bailleur à preneur. Écoutez-moi, comprenez-moi : loin de nous rintention de fournir à des nécessiteux un cheptel pour que le produit en soit partagé plus tard entre eux et nous ; il ne s'agit pas de cela I Nulle exploitation de rhomme par Thomma n'entre dans nos idées ; on offre purement et simplement, à quiconque veut vivre à la sueur de son front, ainsi que c'est le droit de tous ici-bas, des troupeaux et le pâturage où les garder ; on assigne à ceux qui ne possèdent rien une propriété. Voici, mes amis, voici ; je m'explique : Acheté pour les pauvres et devant être à jamais leur domaine, ce bien-fonds, ce grand herbage dont je vous parle, resterait inaliénable, il est vrai ; mais au bout de vingt ans de services, tout colon, tout herbager n'ayant, en rémunération de sa peine, touché jusque-là que des gages suffisant à la subsistance de ses proches ainsi qu'à la sienne propre, serait loti par la communauté d'une bâtisse sise dans un lieu quelconque du département et pourvue de terres adjacentes

d*un rapport annuel de douze à quinze cents francs 1 Or, il résulte des calculs les plus rigoureux que, ce laps de temps écoulé, grâce aux revenus de la Société, trois ou quatre cents familles rurales, sans feu ni lieu, sans sou ni maille aujourd'hui, jouiront d*une honnête aisance et qu'en outre on pourra, dès lors, ouvrir en nos bourgades, villages et hameaux une cinquantaine d'écoles gratuites, aux frais et charges de l'Œuvre Fraternelle en pleine prospérité.

— Vive son fondateur !

— Il vivra 1 poursuivit Gaspard avec une certaine mélancolie ; il vivra toujours dans la mémoire de l'humanité, ce bienfaiteur qui songea sans cesse à soulager ses semblables... Ah! tenez, apprenez à le connaître tout entier. Ennemi de la misère et de l'ignorance, les pires des fléaux et peut-être les causes uniques de nos discordes nationales, s'il s'est inquiété de ses frères de la campagne, il a cherché le moyen d'aider aussi ses frères de la ville. Une somme considérable et destinée à secourir l'ouvrier est déposée en mains sûres. Elle servira tôt ou tard à l'affranchissement du travailleur. Aujourd'hui, bien que nous soyons en république, les gens qui tiennent le timon des affaires, nés dans le sein des classes privilégiés et, par esprit de caste, hostiles aux classes laborieuses, nous

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contesteraient certainement le pouvoir d'en user à notre gré; donc, renonçant momentanément à la formation d*une Société Coopérative, nous utiliserons autrement les ressources dont nous disposons d'ores et déjà...

— Gomment?

— Hélas ! on n'est guère embarrassé 1 La création d'une maison hospitalière se présenta d'abord à notre attention et longtemps l'accapara ; mais, réflexions faites, jugeant que, si, dans ces vastes établissements où l'on est contraint de vivre pêlemêle et dont le régime ressemble trop à celui que subissent les reclus dans les maisons de force, chaque pensionnaire est à l'abri des nécessités matérielles, il ne saurait y recevoir la satisfaction d'aucun besoin moral, nous avons adopté, dans l'intérêt de ceux pour qui s'exerce notre sollicitude, un système d'assistance en vigueur déjà de l'autre côté de la Hanehe et bien digne, ce semble, d'être pris en considération par nos administrations publiques si routinières ! Ainsi, par exemple, au Ueu de séquestrer en tel ou tel hospice, comme cela se pratique partout, l'invalide à qui ses infirmités ou son âge ôtent, en lui défendant d'agir, la faculté de gagner son pain, nous le plaçons, nous autres, soit chez ses parents, s'il en a, soit chez des particuliers de probité reconnue, et nous obtenons

ceci, que la somme affeclée à l'entretien de notre pensionnaire sert en même temps à l'alimentation des personnes besogneuses qui se sont chargées de lui. D'autre part, libre de se conduire et non astreint à se départir brusquement de certaines habitudes invétérées, suprême consolation des vieillards et des impotents, celui-ci serait bien plus heureux là qu'il ne pourrait l'être au fond d'un hôpital, où chacun est soumis A des règles toujours tracassières, parfois vexatoires et rendues souvent insupportables à tous par l'inhumanité de quelque odieux mercenaire, commis pour en surveiller l'observance...

— Oui 1 oui 1

— Permettez 1 Une centaine de Montauriolains dans la détresse, hommes ou femmes, sont inscrits à cette heure sur les listes que nous avons dressées, et notre clientèle augmentera. Comment faire face, demanderez-vous, aux dépenses qu'exige l'approvisionnement de tant de monde, sans altérer le capital mis à notre disposition? Ne vous alarmez point, tout est assuré, le problème est résolu. Depuis quelques jours, nous sommes nantis d'un acte par lequel le gouvernement nous accorde de construire à nos risques et périls un pont à la pointe du Cûlc et d'y percevoir, un siècle durant, tous les droits de péage. Or, qui de vous ignore ici que les régionaux des

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