L. Gl
Tels, jadis, regrettant leur patrie, mais ne désespérant pas de sa liberté, pariaient entre eux de Rome, sur les rives sauvages de TÀfrique, les plébéiens proscrits par Sylla, tel s'exprima devant moi, sur le sol hospitalier de THelvétie, au pied de la Jungfrau, ce rude urbain épris de Paris, sa ville natale, et, comme par miracle, échappé au poteau de Satory :
« Mon grand-père maternel se nommait Marcel, comte de Rybès. Envoyé par le tiers état de Cahors aux états généraux, il appuya le premier la proposition de Sieyès : Réunion des trois ordres pour la vérification en commun, et le second, c'est-à-dire après Bailly, prêta le serment du Jeu de Paume. Un an plus tard, le 14 juin 1790, il demanda à TÀssem-
blée nationale Tabolition des titres. Elle fut décrétée, et les Montmorency redevinrent purement et simplement Bouchard, les Richelieu Vignerot, les Saint-Priest Guignard, les de La Rochefoucauld Vert, La Fayette Motié, Mirabeau Riquetti ; le marquis abbé de Barmont ne fut plus que Tabbé Perrotin, le comte de Montlosler que M. Raymond, Louis XVI que Capet, et mon aïeul de Rybâs s'appela désormais le citoyen Le Toll. Avec Camille Desmoulins, Danton, Marat, Fabre d'Églantine, Hébert, Chaumette et quelques autres, il fonda le club des Cordeliers, puis, du 21 messidor an II au 9 thermidor, fit partie du comité de Salut public et sombra avec Couthon, Saint-Just et Robespierre. Une heure ou deux avant de monter sur Téchafaud, il avait écrit à sa femme, dans ce style pompeusement sec de répoque, une lettre laconique qui se terminait ainsi : « Le glaive des lois est devenu le couteau des scélérats ; ils m*ont condamné sans jugement et les geôliers m'entraînent au greffe où me prendra le bourreau ; viens me voir mourir, je mourrai bien. » Obéissante à ce vœu, ma grand'mère suivit les fatales charrettes, depuis la Conciergerie jusqu'à la place de la Révolution, et là, salua la vaillance de son mari, qui fut exécuté T avant-dernier du groupe incorruptible vaincu. La citoyenne Le Toll, ci-devant vicomtesse de Rybâs , née baronne de
Boulloc, avait du montagnard défunt deux enfants : un mâle, Horace, mon oncle; une mignonne, Lucrèce, ma mère. Après la mort du chef de la famille, qui les laissa sans fortune, ils vinrent se loger tous les trois sur la place du Chevalier-du-Guet, au cinquième étage d'une obscure et humide maison, dont le rez-de-chaussée était occupé par la coutellerie d'Aurélien Tinesse, père de ce Benjamin Tinesse qui fut plus tard , sous la Restauration , banquier du duc d'Orléans et député doctrinaire sous Louis- Philippe, de 1834 à 1841. Le coutelier prit dans sa boutique le marmot et l'employa à tourner la meule à repasser de compte à demi avec deux vieux bouledogues. On lui donnait pour sa peine treize sous par jour. En face de la fabrique, de l'autre côté de la place, il y avait une lingerie, tenue par la nommée Françonnette Dubourg, grand'tante de celui qui, lors des Trois-Jours, s'improvisa général. La lingère, très bonne âme, offrit des travaux de couture à. mon aïeule, qui, aidée de sa fille, gagna, à ce métier-là, onze livres dix sous par semaine. On subsistait ainsi avec septante livres par mois, quelquefois moins. Plus la misère était profonde, plus la veuve du conventionnel déployait de l'énergie. Elle travaillait des bras, des pieds, des mains. Le soir, à la veillée, sans feu, sans chandelle, elle louait à ses enfants les vertus de feu leur père et les
grandes actions de ceux qui périrent c^vec lui ; c*est ainsi que la sobre républicaine faisait Téducation de ses petits. Cependant, ils poussaient I L'apprentif était soucieux ; sa journée achevée, il courait les rues, lisant sur les murs les proclamations de la République et, plusieurs fois, la nuit, les siens Tentendirent, rêvant combats : il récitait les bulletins des victoires de Montenotte, d'Arcoleet de Lodi. Un jour, il annonça crûment à sa mère qu*il voulait aller à Tarmée. L'ardente patriote Tembrassa et lui dit : « Pars, mais souviens-toi que ton père défendit la liberté et s*immola pour elle. » Horace partit : il ne devait point revenir ; un biscaïen anglais lui creva la poitrine : il finit lieutenant de grenadiers à Saint- Jean-d*Acre. Celle qui l'avait élevé apprit sa mort en femme Spartiate ; elle n'avait pas le droit de s'abandonner d'ailleurs : il lui restait une fille à conduire. Elles vécurent pauvres, courageuses et seules jusqu'en 1843. Lucrèce avait alors près de dixhuit ans. Fort belle, c'était tout le portrait de son père, le cordelier ; un artisan la vit et l'aima. Quoiqu'il fût encore jeune, il était grave et concentré comme un vieillard. Il habitait dans la même maison que nous, sous le comble, une sorte de soupente ; il vivait de ses mains, il était tourneur d'ivoire, et très âpre au travail. Appliqué, certain soir, en son réduit dont la porte était large ouverte, à copier
une gravure clouée au mur, et représentant Jean- Jacques aux Charmettes, il ouït comme une palpitation d'ailes sur le carré et détourna la tête. Ses yeux alors rencontrèrent ceux de Texquise enfant du seigneur de Rybâs, il se leva presque involontairement et la salua. Celle-ci tressaillit : elle trouvait beau cet hercule laborieux et doux. Deux mois après ce jour, mon aïeule dit à celle qui me conçut et qui m*a trop tôt été ravie, hélas ! « Ma fille, tu as une pensée que tu me caches. » « C'est très vrai, ma mère! répondit la vierge, j'aime; je n'osais pas vous en instruire. » « Quel est le loyal garçon qui t'a plu, mon enfant? » « Je ne sais pas son nom, il demeure au-dessus, c'est un pauvre. » Le lendemain, sa jeunette étant sortie, la veuve du régicide alla heurter à la porte du tourneur. Il lisait à ce moment le Contrat social. S'étant incliné devant la conventionnelle, il lui offrit galamment l'unique siège qu'il avait. Ma grand'mère s'assit et le regardant en face, elle s'exprima ainsi : « Je suis la citoyenne Le Toll, femme du conventionnel mort pour la Liberté, le 9 thermidor ; suis-je ici chez un honnête homme? » « Vous êtes chez un affilié qui verserait son sang pour la cause à laquelle se sacrifia celui qui fut votre époux. » Il y eut un instant de silence, la patricienne tenait ses prunelles fixées sur le plébéien, a Ma fille vous aime, interrogea-t-elle enfin, Taimez-
VOUS 1 Peut-elle vous aimer? Avez-vous le droit de Taimer? » L'ouvrier répliqua d'une voix nette et franche comme la sincérité : « Rien ne m'empêche, si vous m'en jugez digne, de vous appeler ma mère. » Quel que fAt son empire sur elle*mème, la visiteuse pâlit ; elle posa le front dans la paume de sa main et songea. « Qui ètes-vous ? Comment vous nommez-vous? demanda-t-elle en se redressant. » Il répondit aussitôt : « Je me nomme Lazare Vaillant. » (c Lazare Vaillant! s'écria sourdement mon aïeule, moins haut, parlez moins haut ! . . . les murs ont des oreilles aujourd'hui... Étes-vous parent de Savinien Vaillant, fusillé de l'autre côté des ponts, il y a un an, avec les généraux Malet, Guidai, Lahorie et consorts? » « Savinien-Ory Vaillant était mon frère. » « Les vôtres ont détesté la tyrannie, nous sommes de la même famille ! » Et la puritaine tendit sa droite à cet idéologue en sarrau, qui la porta pieusement à ses lèvres. « À présent, reprit-il après quelques instants de silence, permettez-moi de vous apprendre qui furent mon père et ses devanciers: Mon aïeul, Mathias Vaillant, était l'unique fils d'un pâtre des Cévennes; pendant la guerre des Conversions, il commandait une bande de camisards ; il sauva la vie â Jean Cavalier et fut sabré par. les dragons du roi. Son fils, Isaïe Vaillan^ compagnon tailleur de pierre, fut roué en Grève; voici
pourquoi : II avait arquebuse près du Louvre deux estafiers de la Pompadour qui traînaient une fille de douze ans au Parc-aux-Gerfs. Des deux enfants d'Isaïe, Lin et Clet, le premier, qui avait suivi La Fayette en Amérique, fut emporté par un boulet, devant Rhode-Island ; le second, volontaire de la République, fut achevé à Saumur, dans une ambulance, par les chouans de Lescure : c'était mon père; lorsqu'il succomba, j'avais quatorze ans, mon frère aîné en avait seize ; le vingt-neuf octobre dernier, j'ai vu tomber cet intrépide sous les balles, dans la plaine de Grenelle... » « Ah ! dit la veuve du supplicié de l'an II, nul mieux que vous ne guiderait mon enfant; elle est à toi! dès aujourd'hui, je te la donne. » Ainsi fut décidé le mariage des deux fidèles de qui je sors ; mais il n'était pas possible, un an après la conspiration du général Malet, que le cadet de Savinien Vaillant, compromis dans plusieurs séditions antérieures et recherché par la police, se présentât à l'état civil et y décelât son nom ; il eût été immédiatement arrêté. Que faire? Jeanne Le Toll, ayant l'âme trop haute pour subordonner le bonheur de Lucrèce à l'exécution de formalités que les circonstances actuelles rendaient trop périlleuse, n'hésita point. On touchait à la fin de l'automne. Elle invita Lazare à les . accompagner à la campagne, elle et sa fille, voulant, dit-elle, s'accor-
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der, avant les froids, une dernière heure de soleil. Au petit jour, ils sortirent, tous les trois, de la ville, et gagnèrent, après quelques heures de marche, les coteaux boisés de Sèvres. Une brise rapide courait de haut en bas et caressait en passant le brin d'herbe et Tarbuste. A plusieurs reprises, les fiancés surprirent un sourire étrange sur les lèvres de mon aïeule ; ils se regardaient alors doucement agités : une pensée naissait en eux, délicieuse ; ils pressentaient, ils devinaient, ils voyaient que cette excursion aux champs avait un but. Lequel? ils Tignoraient encore, mais une espérance nuptiale bouillonnait en leurs veines. Sévère à la fois et riante, la conventionnelle marchait derrière eux. On déjeuna sur les bords du fleuve, et dès que le repas fut terminé : « Mes enfants, dit^lle à voix basse, remontons le coteau ; on est plus près du ciel là-haut, et Ton y discerne mieux la terre. » Ils se levèrent, et pensifs, émus, troublés, ils suivirent cette Minerve, dont le front semblait illuminé. Quand ils eurent gravi les pentes voisines de Bellevue, elle s*assit sur la mousse d'un tertre; ses yeux errèrent à l'horizon, et, recueillie, elle contempla les bois, les plaines, les lignes ondulantes des collines, les bandes d'or que le soleil, à son déclin, jetait sur les eaux de la Seine, où se réfléchissaient de lourdes masses d'arbres encore garnis d'un feuillage couleur de rouUle I Immobile
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et sereine, la femme du montagnard, la veuve du vaincu de Thermidor méditait. Trois l'ois, les chastes amants virent son front et ses bras se lever au firmament ; ses lèvres remuaient ; on eût dit que, scrutant Tavenir, elle en lisait les secrets dans les profondeurs de l'infini. « Venez, reprit la prêtresse, approchez-vous de moi. » Tous les deux, se tenant par les mains, s'avancèrent. « Lucrèce, ma fille, mon enfant, aimes-tu de tout ton cœur, de toute ton âme Lazare Vaillant? » « Oui, mère, » déclara fermement la promise ; à tout jamais ! « Et toi, Lazare, aimes-tu de toute ton âme, de tout ton cœur ma fille Lucrèce Le Toll? » « Oui, mère, autant qu'il m'est permis 1 et j'éprouve pour vous les sentiments d'un fils. » c< Eh bieni ici, soyez bénis, je consacre votre union. » Mère-ilanch^!.,. ainsi nommai-je dès mon bas âge l'héroïque aïeule qui me berça, moi, l'unique fils des deux nobles cœurs qu'elle avait unis, et auxquels elle était condamnée à survivre... ah! devant moi vivra toujours ce funèbre tableau I . . . J'avais à cette époque un peu plus de cinq ans, et Paris grondait ce jour-là comme une mer en tempête. Un implacable soleil brûlait les pa^ vés, on eût dit que la ville était environnée d'éclairs et de tonnerres. Il me souvient que, dans notre man« sarde, monté sur un escabeau^ derrière les vitres du châssis, je regardais défiler sur la place du Chevalier^
du-Guet, où nous restions encore, une foule de forcenés habillés de rouge et de bleu, qui brandissaient des fusils, tandis qu'aux roulements des tambours, aux chocs des cymbales, aux appels des trompettes et des clairons, la terre, le ciel, tout vibrait. Oh 1 ces baïonnettes 1 Au-dessus d'elles planait un drapeau blanc comme un linceul, semé de taches d'or qui, je m'en rendis compte plus tard, étaient des fleurs de lis ; et le porte-étendard avait à la main droite une épée dont il menaçait avec jactance on ne sait quel invisible ennemi. « Qui sont ces genslà? » demandai-je à mère grand, v Des soldats ! » répliqua-t-elle. Cette horde passa; bientôt U n'y eut plus personne sur la place du Chevalier-du- Guet et le silence y régnait. Tout à coup un énorme bruit de fer résonna ! je remontai sur ma chaise ; des chevaux, des hommes se précipitaient : ceux-ci criaient, amorçant leurs mousquets, haussant leurs glaives ; ceux-là ruaient, se cabraient, traînant des canons 1 Au loin, on entendait des détonations formidables. « Maman, quelle est cette nouvelle bande? » « Des soldats! » répéta l'ancienne, et il me sembla que sa voix avait tremblé. La nuit vint, je m'assoupis ; une nombreuse et lointaine rumeur pareille à celle d'une armée en marche m'éveilla. Mèreblanche, à la fenêtre, écoutait. La cohue, grossissant, emplissait la place et les environs. Soudain
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un coup de feu retentit, mon ascendante se rojeta promptement en arrière, me saisit, et m'ayant pressé contre sa poitrine, s'en retourna vers la croisée. Les carreaux avaient volé tous en éclats et Tair s'engouffrait en sifflant sous notre toit. Enfin ce vacarme cessa ; le forum redevint encore silencieux et désert. Autour de moi, Faïeule virait à grands pas dans la chambre, les sourcils froncés, Tœil en feu, sa tête touffue et tout argentée renversée dans ses mains. Entre deux et trois heures de la nuit, on frappa vivement à notre porte. J'ouvris; un misérable parut ; sa blouse en loques était couverte de sang et de boue; sa barbe, noire de poudre. « Eh bien? lui dit ma mère, eh bien ?... » « Nous sommes bons là, nviis nos meilleurs sont morts. » « Elle et lui, peut-être?» «Venez.» « Réponds d'abord! sont-ils blessésou?...»« Suivez-moi. » Je ne compris pas absolument la signification des paroles brèves qui furent encore échangées entre eux; mais, sentant bien qu'il s'agissait d'une chose grave, très grave, je courus à ma gardienne et me cramponnant à sa robe, grognon et câlin comme les bébés qui veulent être obéis : « Tout seul ici, mérotte, j'aurais peur: emmène-moi, m'écriais-je, ohl non, non, tu ne me quitteras pas I » Sans me répondre, elle me prit aans ses bras et sortit à la hâte avec celui qui était venu. Nous errâmes longtemps, faisant des détours, re-
broussant chemin, arpentant des trottoirs, évitant des carrefours où des cavaliers, casqués et cuirassés, bivouaquaient en plein air. « Les soldats, les soldats 1 » m*exclamai-je. a Oui , les soldats 1 » dit amèrement ma troublante compagne en me tirant en arrière. A deux reprises, la première, à la tête d*un pont, la seconde, sous le porche d'une église, nous aperçûmes des prolétaires, la plupart en bras de chemise ; ils avaient des carabines, des bancals, des pistolets, des lances, des piques, des barres de fer, des engins de toutes sortes. « Holà! Qui vive? » héla>t-on. « Montagne! » répondit celle qui me menait. On nous fraya passage ; la foule saluait ma vétéraney mille voix crièrent : « Vive la citoyenne Le ToUl » Hère-blanche s'inclina... «L'on nous offrit une escorte , elle la refusa, m'entraîna d'un pas rapide, et nous débouchâmes bientôt dans une venelle tortueuse, gardée par des ouvriers en armes, groupés autour d'un châle rouge flottant au bout d'une pique fichée en terre; l'un d'eux vint à notre rencontre, se découvrit devant l'imposante femme, et l'entretint à voix basse. Après l'avoir entendue, il ordonna qu'on nous conduisit à la barricade n^* 3, ligne 1. Nous enfilâmes une étroite chaussée et la longeâmes avec la plus extrême difficulté, tant elle était encombrée de pa^ vés , de meubles , de choses inextricables et dif-
formes ; une charrette limonière culbutée la barrait presque entièrement; de chaque côté de la voie, les maisons avaient leurs fenêtres blindées par des bahuts, des divans, des sacs remplis de terre et de moellons, des matelas amoncelés. Tout à coup je trébuchai, baissai la tête et vis un troupier étendu de tout son long contre la borne d'une porte cochère : il était revêtu d'un uniforme à boutons métalliques, semblable à celui des militaires qui, le matin, avaient, en hurlant, traversé la place du Chevalier-du-Guet. La ruelle offrait quelques mètres plus loin un brusque saillant; quand nous Teûmes tourné, Taïeule halta : devant nous, à droite, à gauche, tantôt isolés, tantôt en monceaux, grimaçaient des fantassins expirants ou expirés, et l'on percevait des gémissements et des souffles embarrassés : cela ressemblait assez au ronflement que font les ivrognes qui dorment. On avait dû se battre là avec acharnement ; les murs des maisons, les linteaux des portes gardaient çà et là des empreintes de doigts encore fumantes ; partout le sang fluait ou croupissait, barbouillant de flaques noirâtres le terrain ; force larmes rouges ruisselaient au long des façades à partir des toits, et, à la lueur de torches qu'élevaient des sentinelles disséminées, une mare couleur de pourpre miroitait et réfléchissait de vagues images ; puis, au fond de la
rue, tout au fond, se profilait une masse confuse sur laquelle se mouvaient quelques ombres; des feux follets semblaient voltiger à sa crête ; c'étaient des falots, des lanternes qu'on agitait. Au fur et à mesure que nous avancions, les obstacles étaient plus nombreux et plus difficiles à franchir , les victimes de plus en plus pressées et les blessures qui les défiguraient de plus en plus horribles et béantes. Je me pelotonnai contre grand'maman, dont la main glacée se contractait autour de la mienne : « Regarde, petit, dit-elle par deux fois, et n'oublie point ! » En deçà de la redoute que nous distinguions enfin, plus de deux cents légionnaires s'empilaient autour d'un canon encloué, ceux-ci toisant le ciel d'un œil à jamais invariable, ceux-là, mordant le sol jonché de fusils, écarlate et bourbeux; quelques-uns, debout, talons et reins calés, la lame au poing et la crosse à l'épaule, s'exhortaient toujours de leurs voix abolies et perpétuaient leur geste éternellement suspendu. . . Ma grand'mère considéra longuement deux chefs fracassés presque à bout portant par la même décharge : inégalement gradés, le premier, grognard en épaulettes d'or, dégainait, adossé contre un auvent; le second, blanc-bec galonné d'argent et chargé de buffleteteries, déchirait la cartouche en couvrant de son mieux la moustache grise : ce dernier résigné, l'au-
tre farouche. « Le père et le fils foudroyés ensemble comme Eux peut-être ! » observa mon guide, et m'ayant envisagé tristement, elle s'élança. Pauvre vieille I elle ne marchait pas, non, vraiment; elle volait, bondissant par-dessus les armes, les décombres et les chairs ; elle ne s*arrêta qu*au pied des créneaux. Ohl quel bastion! un enchevêtrement monstrueux de madriers, de futailles, de meubles, de poutres, do tombereaux bondés de cailloux et de sable ; à travers les pavés disjoints on voyait les rayons elles jantes d'une roue énorme ; à gauche, les grès éboulés s'étageaient en marches branlantes, que nombre de citoyens descendaient et montaient les pieds dans le sang ; c'était là qu'avait tapé le canon ; obus et boulels y ayant ouvert une brèche, elle avait été bouchée en guise de pierres avec des hommes; ces stoïques avaient reçu directement la mitraille, et, remparts vivants, toujours détruits et toujours renouvelés, ils étaient restés inexpugnables sur leur barricade éventrée. On nous aida à la gravir et, là-haut, ma cervelle obscure d'enfançon s'illumina ! je compris tout et condamnai sans rémission les despotes et leurs prétoriens. Âh ! ce massacre ! ah ! ce carnage 1 ah 1 cette boucherie est constamment devant mes prunelles : sur le versant saignaient plus de cent porte-blouses, adultes, grisons, vieillards, enfants, effroyable amas de corps
tombés pêle-mèle les uns sur les autres, culbutés, ravagés par la bombe et la balle, et que la main brutale de la mort avait cyniquement agglomérés. Pour la troisième fois, j^entçndis Jeanne Le ToU qui disait : « Regarde, Joseph I » Et moi, blondin, pensif et frémissant au milieu de ce champ d'extermination, je m'emplissais les paupières d'épouvante et d'horreur... A ce moment s'approcha de nous un déterminé carbonaro qui, le jour de leur décapitation, avait tenté d'arracher à Sanson, sur le quai de Gèvres, Bories, Raoulx, Pommier et Goubin, les quatre sergents de La Rochelle. Ardent à l'œuvre et le plus sûr des amis de mon père, nous le chérissions fort ; atteint, pendant l'action, d'un coup de briquet à la tempe droite, il avait le front bandé d'un mouchoir d'indienne et portait le bras gauche en écharpe. « Vous ! s'écria-t-il en nous reconnaissant, vous ici ! » Puis, ayant tendu sa main valide à Mère-blanche, il prononça quelques paroles qui ne m'arrivèrent point. L'héroïque ancêtre tressaillit de fond en comble et s'appuya comme épuisée au balcon de fer d'une maison de plain-pied avec le couronnement de la jetée et qui la flanquait comme un redan. « Ah 1 Marrial; est-ce possible? est-ce vrai? » Le valeureux partisan se précipita vers celle qui chancelait sous le coup fatal dont il l'avait innocemment frappée ; mais elle, déjà remise, m'enlevant de terre et pp^
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sant sa bouche sur la mienne : « petit, mon petit 1 » et dans sa voix il y avait je ne sais quelle douleur immense et quel orgueil plus immense encore; « camarade, ajouta-t-elle brusquement, où sont>-ils ?ie veux les voir. » « Eh bien, obliquons par là ! » Nous dévalâmes à la suite de Thonorable émeutier une pente raboteuse qui nous conduisit à une porte basse dont les ais envermillonnés, suintaient ; grand'maman était plus blême qu'un linge; elle faillit tomber, mais, faisant visiblement efîorl sur ellemême, elle passa le seuil de cette masure, et nous entrâmes dans une vaste pièce carrelée en brique, où des braves hors de combat pantelaient étendus sur des bottes de paille et de foin ; non moins méthodiques qu'à récole, huit à dix chirurgiens, autant d'infirmières, parmi lesquelles une sœur de charité portant une cocarde tricolore à sa cornette, y pansaient des blessés, fort meurtris la plupart et quelques-uns récemment amputés ; et cette ambulance improvisée dégageant une odeur acre et fade à la fois, lourde, accablante, avait l'air d'un charnier ou plutôt de la salle à dissection de quelque amphithéâtre I... Ayant examiné tous les patients, Jeanne Le Toll cria : « La citoyenne et le citoyen Vaillant? » « Ici, répondit une voix inconnue, au bout du couloir. » Enfiévrée, l'aïeule m'empoigna ; puis, s'étant enfoncée avec moi dans ses bras à tra-
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vers un long corridor tant bien que mal éclairé par des chandelles plantées çà et là parmi des rigoles de suif, elle s'abattit soudain au pied d'un matelas saturé de sang et qui, sous le choc, rendit le son visqueux d'une éponge imbibée d'eau. Grand Dieu! mon père gisait là ! « Je vous attendais tous les deux, souffla-t-il; enfm, vous voilà; soyez heureuse, mère ; et toi, sois fier, garçon, nous sommes vainqueurs ; la République triomphe ! » « Et ta femme?... » hasarda mon ancienne aussi pâle que le soldat du Droit, expirant. « Ainsi que moi victime du Devoir î... elle est là, tenez... » Et de sa main défaillante, celui qui m'avait engendré souleva péniblement une grossière housse de laine, sous laquelle saillait une forme inerte que la conventionnelle ne quittait pas des yeux et qu'elle n'avait osé découvrir, retenue par un secret instinct; aussitôt la sœur d'Horace apparut, livide, sanglante, éteinte, devant la veuve du guillotiné de Tan II, laquelle poussa deux gros soupirs et s'affaissa ; mais cet écrasement ne dura point. Tout à coup rallumée, elle se redressa virilement et, considérant sans sourciller le masque déjà rigide de sa fille, elle dit avec une impassibilité plus émouvante encore que les sanglots qu'elle avait exhalés : « Us me l'ont tuée, elle aussi? morte, elle est morte !... » A ces paroles déchirantes, le moribond essaya de se mettre sur
son séant : « Oh 1 je ne puis ; soutiens-moi, compa- ^on, je veux embrasser une dernière fois tous les miens et toi-même... hâtons-nous, vite, vite! » Aussitôt, rinébranlable Marrial, pleurant alors comme uiie Madeleine, m'ôta d^entre les genoux d'une faubourienne en haillons à laquelle il m'avait conflé pour quelques instants, et qui, taciturne, machinale, faisait de la charpie à côté de son mari troué de part en part... « Tu te souviendras toujours, adjura Taïeule, n est-ce pas, petit? » « Oh! oui, balbutiai-je terrifié, toujours ! toujours, grand'mère ! » et je nouai mes faibles bras autour de son cou gonflé comme une outre. « Vite, répéta mon père, allons... » Â partir de ce moment, tout ce qui se passa là, je me le rappelle à peine ; seul le souvenir précis d'une sensation en moi surnage, la voici telle quelle : il me sembla que couché sur une plaque de marbre, j'étais parcouru par des mains brûlantes et des lèvres de feu. Depuis j'ai su, car les témoins de cette tragédie, entre autres notre probe commensal décédé plein d'ans et d'honneur au Mont- Saint-Michel, sous l'Empire, en ont causé très souvent avec moi ; j'ai su que grand'maman et papa, se baisant, se consolant, arrosant de pleurs le sein inanimé, le sein mitraillé de ma pauvre maman sur lequel on m'avait posé, demeurèrent un grand moment entrelacés, et quand ce quadruple embrasse-
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ment cessa, lorsque Tétreinte de Taïeule et du petitfils et de Tagonisant et du cadavre eut été rompue, le successeur de tant de martyrs de la liberté, le frère dufusillédeGrenelle, Tindomptable lutteur des Trois- Glorieuses, Tinsurgé sans peur et sans reproche, Topiniâtre révolté, mon père, n'était plus. Accroupie sur le grabat banal où raidissaient ceux qu'elle avait perdus , ses grands cheveux blancs roulant épars sur ses épaules et ses prunelles dardant des flammes, la conventionnelle tint longtemps, paraitil, ses mains sur mon front, et Tinlègre barricadier, notre intime confident, qui veillait sur nous avec le dévouement d'un chien, Tenlendit plusieurs fois s'écrier d'une voix profonde : « Dn fils me reste I Et je vivrai pour lui ! Tyrans, tremblez ! il est encore un Le Toll!...>) Lucrèce et Lazare ensevelis, compère Louis-Philippe siégeant enfin sur le trône d'Henri IV, grâce aux dupes de Juillet, à qui une colonne de bronze pour les défunts et pour les survivants un bout de ruban mi-parti rouge et bleu payèrent les dettes du duc issu de M^^ Égalité, ma vénérable ascendante, encore robuste et plus courageuse que jamais, reprit l'aiguille, et travailla comme elle l'avait fait jadis, après la mort du vicomte Marcel I Quelle activité I quelle verdeur ! Oh ! la vieille lionne voulait que son lionceau vécût. Aussitôt donc que mes forces le permirent, elle me com-
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mit aux soins du meilleur être de la terre, un certain Pinlô, forgeron renommé, lequel m'apprit tout de suite à limer et plus tard à marteler le fer. Rude de corps et Tesprit assez ouvert pour un gamin encore illettré, je fis en peu de temps des progrès si sensibles, qu'à neuf ans j'étais déjà salarié. Vingt-cinq sous par jour et la soupe le matin 1 Avec ce très mince gain joint à celui presque aussi médiocre qu'obtenait grand'mère en cousant tout le jour et la majeure partie de la nuit, tout marchait à peu près * bien : nous mangions. On se levait dès l'aube et j'allais à l'atelier, que je ne quittais qu'à la tombée du soleil. Le fils aîné du patron, Noé-Sem, me reconduisait chaque soir du faubourg Antoine à la place du Chevalier-du-Guet, où j'étais toujours impatiemment attendu. Là, dans cette mansarde où l'irréprochable républicaine qui me donna le jour et son frère le volontaire avaient germé; sous ce toit où le tourneur parisien et l'héritière des châtelains cadurques s'aimèrent et que j'ai vu démolir en 56 ou 57 par les maçons du sieur Haussmann, on m'enseigna ce que tous mes compatriotes devraient savoir à leur majorité : l'histoire de l'Europe ou plutôt celle de France, dans les temps modernes surtout] Toute jeune. Mère-blanche avait bénéficié d'une éducation très soignée et que seule, une caste privilégiée, la noblesse, recevait alors. Son père,
Optât de Boulloc, ami de tous les encyclopédistes en général et de Diderot en particulier, était un philosophe fort érudit à qui ses œuvres, éditées su- . brepticement, valurent deux lettres de cachet et trois ans de Bastille. Outre sa langue natale, qu'elle écrivait à merveille, ma docte institutrice comprenait et parlait agréablement l'anglais, Tallemand et Tespagnol. Les sciences, au surplus, lui étaient familières et ses études sociales Tauraient rendue propre a tout, si, par un sot préjugé toujours en vigueur chez nous. Ton n'eût exclu des fonctions publiques les personnes du sexe. Éprise des Romains et des Grecs, estimant peu la gloire des capitaines, mais révérant les actes et les paroles des sages, elle eût donné vingt Léonidas pour un Aristide et tous les César ainsi que tous les Pompée pour la moitié d'un Gracque ou d'un Cincinnatus. Si, volontiers, elle aimait à s'entretenir des républiques antiques où florissaient les Socrate et les Caton, elle réservait ses plus chauds enthousiasmes aux sévères rebelles de la Renaissance, et quand elle magniflait la Révolution française, il fallait voir son œil s'étoiler et se redresser sa haute taille ; on eût dit que pour parler de celte grandeur, la montagnarde s'efforçait de paraître plus grande elle-même, et d'égaler la taille des géants afin de les mieux juger ; ah ! sa mémoire ne lui faisait point dé-
faut!... Tous les fastes révolutionnaires, sans exception, à jamais gravés dans sa pensée, revivaient en ses inoubliables paroles. Oh i comme elle dépeignait en traits de flamme la marche triomphale du peuple sur Versailles, et le piteux retour de TAutrichienne et de Capet à Paris, et la prise de la Bastille, et les ^orgements du Champ-de-Mars , et Tassant suprême donné par les sectionnaires aux Tuileries ! et puis la colère sacrée des sans-culottes se ruant vers la frontière aux chants de la Marseillaise et du Ça ira pour sauver la patrie en danger, et les clubs où s'allumaient tant de foudres, et le forum, où plus retentissant encore que la mousquetade et le canon, rugissait sans cesse le verbe terrible du lion populaire, enfin démuselé. Vraiment, à la voir, à Tentendre, on assistait aux journées grandioses qui furent; toute la légende immortelle ressuscitait orageuse, mouvante, tangible, et les morts, évoqués, sortaient en foule de leurs tombeaux. « On fut témoin de ces travaux, disait mon âpre aïeule, et j'en ai connu les Hercules! » Hier, oui, c'était hier qu'elle avait crié du haut des tribunes publiques de la Convention aux tièdes et veules girondins, qui trahirent à la fois la nation et la cour : « n n'y a pas de milieu : liberticides ou tyrannicides, choisissez ! » Â Camille : « Assez ; tu n'es qu'un enfant ! » A Danton : « On te croyait plus d'au-
dace ! » Â Uobespierre aîné : « Tu dors ! Éveille-toi donc! » Â Marat : « Agis en plein soleil et renonce à ta cave I » A Saint-Just : « Tranche, tranche toujours, et délivre-nous du mal 1 » Il est clair que IV dolescent que j'étais alors devait fatalement devenir, sous les auspices d'une telle préceptrice, Thomme que je suis ; aussi dès que la France, fatiguée de ce gouvernement bâtard qu'elle s'était laissé imposer en 1830 par les courtisans libérâtres du Palais- Royal, eut signifié carrément au père Guizot, ce huguenot papiste et réactionnaire dont on faisait si grand cas au Château, qu'elle n'entendait pas subir sous les d*Orléans le joug qu'elle avait secoué sous les Bourbons, suivis-je avec toute l'ardeur infatigable de mes vingt ans Mère-blanche dans les clubs clandestins où déjà s'élaborait entre les jeunes gens des écoles et ceux des ateliers la prochaine prise d'armes, et là, je haranguai ! comme je combattis, quand dans la généreuse métropole se fut engagée cette lutte inévitable où le trône imbécile de la branche cadette s'abîma plus facilement encore que ne s'était effondré quelques lustres auparavant celui de la branche ainée ! soleil de Février, il me souvient encore de tes rayons obliques, alors que sur nos boulevards se déployait la bannière nationale sous les plis de qui tant de traîtres masqués acclamaient la chute d'un roi I « Soyez prudents,
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amis, écoutez vos anciens ; oh I ne désarmez pas ! » s'écriait l'inflexible jacobine de l'an III, qui, de l'âme comme du corps, avait participé, malgré ses quatrevingt-dix hivers, à la victoire. Hélas I on vit comme toujours les cafards sortir de l'ombre au fond de laquelle ils s'étaient tapis pendant la bataille, et, par eux savamment fomenté, le tonnerre de juin éclata. Cavaignac! Cavaignac! Que ceux qui te portent au pinacle songent bien qu'en lâchant tes loups, tes chacals d'Afrique sur Paris et qu'en écrasant les prolétaires de 48, tu préparas à ton insu, toi, républicain, fils et frère de républicains, la ruine de la jeune République et l'avènement du futur hôte de Wilhelmshôhe, ce joli prince à qui, près d'un quart de siècle durani, d'un commun accord, Basile et Ratapoil brûlèrent de l'encens sous le nez, en lui donnant à renfort de l'Altesse impériale et de la Majesté Très Chrétienne en veux-tu en voilà!... De même qu'en juillet 1830, les inséparables époux, mes auteurs, avaient, en guerroyant, succombé dans la rue, de même je tombai, dix-huit ans plus tard, la poitrine percée d'un coup de feu, sur une barricade de la rive gauche, aux environs du Luxembourg, non loin de la maison où la conventionnelle et moi nous demeurions depuis peu. Qui me ramassa tiraillant encore au milieu de mes frères d'armes détruits, sur les pavés teints de sang
et me garantit du coup de grâce dont un caporal des chasseurs de Vincennes allait ni'acheYer?Elle, Tinvulnérable nonagénaire, Jeanne Le Toll! et quand, après huit jours et huit nuits de délire, mes yeux se rouvrirent à la lumière ! je l'aperçus courbée sur mon lit de souffrance, épiant, la sainte femme, mon retour à la vie. « Enfin, enfin, soupira-t-elle, il me voit, il m'entend, il est sauvé. » Je lui tendis les bras en souriant, et comme elle s'y précipitait, un sanglot de bonheur retentit à mon chevet, où Mère-blanche n'avait pas veillé seule. Une jeune fille que j'aimais et dont j'étais aimé se trouvait là ! « Denise ! m'écriai-je, est-ce bien toi? » « Jacques Rivens, son père, et Michel Dulac, son frère utérin, intervint mon sauveur, eux, ces rouges cramoisis si purs de tout mélange, exempts de toute souillure, sont tous deux prisonniers des blancs, des bleus, des tricolores, voire des incolores, honteusement associés ! et je l'ai recueillie, elle ; ai-je eu tort? » « Tort ! oh non ! maman ! et comme les yeux de l'aïeule m'interrogeaient avec instance d'une façon significative ; oui, certes, ajoutai-je, aujourd'hui si vous le souhaitez, et que ma fiancée y consente ! » Une main douce et caressante pressa la mienne, et Denise, empourprée comme une .aurore, murmura : « Demain ! » Il n'eut lieu ce mariage (civil, bien entendu!). qu'à la fin de l'été, mais
ce ne fut qu'en mars 1850, sous la présidence de Louis Verhuell-Beauharnais-Bonaparte, ce crocheteur intronisé que les dynastes antédiluviens du continent traitèrent de cousin ou de frère ou de bon ami pendant dix-huit ans et que nos bourgeois asservis, rampants, encensèrent, après l'avoir mis hors la loi, comme une authentique déité ! ce ne fut qu'alors, Stanislas -Jules Dufaure étant en ce temps -là ministre du sire, ainsi qu'il l'est aujourd'hui de l'inepte pandour, successeur d'Adolphe Thiers, monsieur Thiers, comme affectent de l'appeler nos démocrates de paille , Thiers , ce renard toujours dupé, cet exécrable homoncule sanguinaire à tète de chouette dont les cendres triomphales seront tôt ou tard dispersées aux quatre vents du ciel par les fils de Paris saccagé ; ce ne fut qu'alors, dis-je, que le vœu le plus ardent de ma si douce grand'mère fut satisfait par la naissance de mes bessons Harmodius et Brutus.... Eh ! j'aime ces noms-là, qui, contrairement à mon prénom que je déteste, bien qu'il me soit commun avec Garibaldi, cet astre du ciel républicain, n'ont rien de biblique ni de catholique, et rappellent aux persécutés comme aux persécuteurs d'aujourd'hui que, s'il y eut dans le passé des oppresseurs et des opprimés, il y eut aussi des libérateurs ! Oh ! l'arrivée au monde de ces jumeaux voués doublement, par leur origine et par leur baptême où les
cloches d'aucune église n'eurent que faire, à Timmolation des autocrates, faillit nous coûter bien cher, et, même, le premier danger conjuré, nous craignîmes fort longtemps pour ma bonne Denise. Heureusement, elle finit par se remettre, et grâce au noble et vieil ange du foyer, les poupons, privés de lait maternel et nourris au biberon, cette triste ressource du pauvre, se tirèrent assez bien d'affaire. « Encore un peu de patience, répétait sans cesse leur bisaïeule en les berçant. dans son giron, ne craignez rien, ils ne demandent qu'à vivre, ayez confiance en moi, je réponds d'eux ! » Ah ! quand je me rappelle cette lente croissance semée d'embûches et de périls!... Enfin, ils poussèrent leurs dents, ces mignards; de petites bourres blondes ombrèrent leurs tempes, et bientôt ils eurent de vrais frisons, ces agnelets, qui firent en trébuchant leurs premiers pas. «Eh bien, que vous avais-je dit I s'écria Mère-blanche, quand on leur passa les premières culottes, ils sont hommes à présent, et je veux aujourd'hui même les voir courir en jaquette et pantalon sur le pavé des faubourgs... En route ! » On n'oubliera pas de sitôt cette promenade, qui nous entraîna jusqu'à la barrière de Neuilly... Criblée de soleil ce jour-là, la Ville s'épanouissait comme une énorme architecture chimérique sous la baguette d'une fée; ici, là, partout des dômes rayant le bleu de lignes noirâtres