CHAPITRE IV
Le rôle des Intendants. — Claude Boucher rend salubre Bordeaux et commence la construction de la place Royale. — Les Gabriel, J.-B. Lemoyne et Francin. — L'œuvre de M. de Tourny : les quais de Bordeaux, les cours et leurs portes monumentales. — Les intrigues locales forcent M. de Tourny à abandonner son œuvre.
Voici le moment venu où Bordeaux va être paré de sa définitive beauté. Le mérite de la transformation revient indirectement à Colbert. Ce sont les Intendants dont il impose l'autorité à la turbulente province de Guyenne qui feront de la cité mal construite, aux rues étroites et tortueuses, enserrée entre une enceinte en ruine, des forts menaçants et des marais malsains, une ville claire, harmonieuse, empreinte d'une beauté prenante.
Et c'est merveille d'assister à la lutte de ces vice-rois, contre les habitants routiniers, criant complaisamment misère ! Ils les malmèneront
quand il le faudra jusqu'à ce qu'ils crèvent leurs sacs d'écus, pour les rendre en définitive plus riches dans une cité plus belle.
Car ils eurent , ces Intendants, l'intuition de la richesse cachée, méfiante, mais que de menus faits révélaient en certaines occasions. Et puisque, malgré guerres et impôts, il y avait, quoi qu'on dise, de l'argent, aucune force ne pouvait empêcher un Boucher, un Tourny, un Dupré de Saint-Maur, de rendre salubre'et harmonieuse la ville. Et ces administrateurs s'y emploient contre les jurats timides, malgré le mauvais vouloir des habitants troublés dans leurs traditions. Cependant, les représentants du pouvoir central sont courtisans. Aussi parle-t-on d'élever en premier lieu une statue du roi au milieu d'une place dont les monuments se mireront dans le fleuve. Ajourné longtemps, le projet aboutit enfin avec Claude Boucher, intendant de la généralité de Bordeaux de 1720 à 1743, dont l'intelligente sollicitude pour la ville s'étendit à tout. Il réalisa d'abord l'utile en assurant à la ville des eaux saines et abondantes. C'est alors que sont élevées dans différents quartiers de la ville de jolies fontaines monumentales dont le dessin ou la décoration sont demandés aux artistes qui travaillaient à Bordeaux : Fontaine de la Grave, colonne brisée et surmontée de plantes, due à Gabriel ; Fontaine de Sainte-Croix (1735) ; Fontaine Saint-Projet, décorée de figures, d'attributs et de fleurs par Vanderwort, en 1737, etc. Cela fait, il s'occupa de la fameuse place dont on parle toujours et qu'on ne commence jamais. Grâce à ses efforts, la Jurade prit enfin, en 1728, une délibération homologuée par arrêté du Conseil, le 7 février 1730, qui décidait la construction au bord du fleuve, d'une place monumentale au milieu de laquelle s'élèverait la statue du roi. Les architectes locaux avaient immédiatement proposé des plans qui ne furent point agréés. On s'adressa à de Cotte, premier architecte du roi, dont les projets n'eurent pas plus de succès, malgré un mérite certain , prouvé par les dessins provenant de son cabinet, conservés par la Bibliothèque nationale, à Paris. Au contraire, ceux de Jean- Jacques Gabriel, contrôleur des Bâtiments du Roi, qui fut ensuite pressenti, obtinrent la pleine approbation du duc d'Antin, surintendant des Bâtiments, et celle de l'Intendant et de la Jurade. Sans attendre l'homologation de la délibération de 1728, Gabriel se rendit à Bordeaux, en 1729, pour étudier le parti à tirer de l'emplacement choisi et dresser le plan des constructions qui devaient entourer la future place Royale, aujourd'hui place de la Bourse. Mais ce n'est qu'en 1731 que les chantiers furent ouverts. On commença par l'hôtel des Fermes, devenu la Douane. Cette même année, J.-J. Gabriel passe avec J.-B. Lemoyne et
son fils, au nom de la municipalité de Bordeaux, un contrat par lequel ces artistes prennent rengagement de livrer dans un délai de quatre années et moyennant la somme de 130.000 livres, une statue équestre, en bronze, du roi Louis XV. Mais il fallait songer aussi à la décoration des édifices envoie de construction :1e 12 août 1733, Verberckt, sculpteur ordinaire des Bâtiments du roi, fut déclaré adjudicataire des ouvrages en pierre de Taillebourg à faire pour la place Royale de Bordeaux. Les travaux mar-
Hôtel de Lecomte, marquis de la Tresne (aujourd'hui à M. Gounouilhou).
chèrent régulièrement jusqu'en 1743. A cette époque, aidé par son collaborateur Vanderwort, Verberckt avait terminé la sculpture des frontons de l'hôtel des Fermes, et les autres sculptures prévues tant à l'extérieur qu'à l'intérieur du monument. Mais il y eut, alors, un temps d'arrêt, motivé par le manque d'argent. Les deux sculpteurs retournèrent à Paris. Les travaux de maçonnerie ne furent repris que vers 1747, sous la direction de Jacques-Ange Gabriel qui, d'après les plans de son père, éleva, en face de l'hôtel des Fermes, l'hôtel de la Bourse et les bâtiments en retour sur la place. M. de Tourny songea à rappeler Verberckt.
Cet artiste et son collaborateur Vanderwort s'étaient montrés dans leurs travaux de l'hôtel des Fermes, décorateurs habiles, mais les mor-
7o BORDEAUX
ceaux qu'ils avaient exécutés, notamment les deux frontons représentant, sur la place : Minerve protégeant les Arts, et sur le quai : Mercure protégeant la navigation de la Garonne, ne laissaient pas de présenter quelque lourdeur, qu'excusait leur origine flamande. Le hasard voulut qu'en 1747-48, Verberckt, qui semble avoir joué un rôle d'entrepreneur plus que d'exécutant et qui était peut-être seulement l'interprète de motifs dessinés par des spécialistes, ainsi qu'il arrivait souvent alors, fut occupé à Paris et à Versailles par des travaux commandés par le roi. Il proposa au nouvel Intendant, M. de Tourny, un remplaçant : Claude Francin.
C'était donner à Bordeaux, une perle !
Mais qui pouvait encore le soupçonner ? Claude Francin, neveu et élève des Coustou, petit-fils du sculpteur Pierre Lepautre, revenait depuis peu de Rome, où il était pensionnaire du Roi. Rien ne l'avait encore signalé. Il eut quelque peine à être agréé par M. de Tourny, quoiqu'en fait il s'agît d'exécuter les modèles fournis par Verberckt, artiste réputé et responsable des travaux. L'Intendant demanda la garantie de Gabriel, qui la donna.
La chose pressait, car la construction était en voie d'achèvement, et un artiste local apprécié, Vernet l'aîné, avait, sans l'assentiment de Verberckt, entamé les travaux décoratifs secondaires : têtes, consoles, agrafes, chapiteaux, vases, et même, croyait-on, obtenu l'entreprise de la décoration du pan coupé sur la place de la Bourse, M. de Tourny réservant aux artistes parisiens les frontons, les enfants au-dessus des avant-corps et les trophées. Au commencement de juin 1748, Francin, enfin agréé, arriva à Bordeaux et fit merveille. Il donna aux figures une distinction bien personnelle, faite d'élégance et d'esprit. Sous son ciseau, la pierre se colora, prit vie. Dans l'encadrement du chapiteau qui regardait la barrière du Chapeau-Rouge (place Richelieu', il représenta Y Union de la Garonne et de la Dordogne ; sur le quai, Neptune favorisant le Commerce ; mais il se surpassa en grâce, dans le fronton de la place de la Bourse où se voit La Victoire tenant un médaillon de Louis XV. Et dans tous, quelle entente de la couleur, quel souci de lisibilité, quelle préoccupation de l'effet général ! Ces travaux étaient achevés en août 1751. Dès ce moment, l'harmonieux ensemble qui impose l'admiration depuis près de deux siècles et qui séduira tant qu'il y aura des gens pour voir et des esprits sensibles au rythme des choses, — apparaissait dans toute sa splendeur.
C'était, c'est devant la Garonne, une spacieuse place flanquée sur les trois côtés de monuments d'une imposante élégance. A droite, la Bourse,
à gauche, l'hôtel des Fermes, au fond, encadré par les constructions en retour d'angle, un pavillon isolé dont le soubassement, les colonnes, le fronton représentant la Libéralité, répètent l'ordonnance des constructions latérales. Les assises sont sobres, mais d'un appareil robuste. Les pavillons bien ordonnés, soulignés de pilastres et coiffés de frontons gracieux et colorés, alternent avec des façades régulières éga}Tées par la présence, au-dessus dès fenêtres bien proportionnées, de mascarons spirituels alternant avec des coquilles et des chicorées délicatement fouillées. Cependant, depuis le mois d'août 1792, quelque chose manque : la statue équestre de Louis XV, dont le bronze majestueux se détachait sur la pierre des trois pavillons.
L'œuvre avait été cependant fort applaudie et avait reçu une consécration qui, hélas î n'était
pas une recommandation en 1792 : l'approbation du modèle lui-même, Louis XV, qui avait une estime extrême pour le talent de Jean-Baptiste Lemoyne. On lit dans le Mercure de France du mois de mars 1735 : « Le 29 de ce mois, le Roy fit, dans la plaine des Sablons la revue des régiments des gardes françoises et suisses, et Sa Majesté les vit dénier après la Revue ; le Roy prit la route du Château de la Muette, et, malgré la pluye, Sa Majesté voulut bien se détourner pour aller auprès de la barrière du faubourg Saint-Honoré, dans l'atelier du sieur Le Moine, sculp-
l'holo de M. Brutail».
Fontaine de l'hôtel de la Douane.
teur de l'Académie, pour y voir le modèle delà statue équestre de quinze pieds d'élévation qu'on doit jeter en bronze incessamment pour la ville de Bordeaux. Sa Majesté parut très contente de ce superbe monument ; elle en remarqua avec beaucoup de discernement les beautez, et voulut
bien elle-même répondre, pour la justification du sieur Le Moine, à quelques observations qu'on avait faites sur un prétendu défaut. »
L'opération de la fonte eut lieu dans l'atelier de Lemoyne et, la chose faite, la statue fut acheminée par eau, àdestination.
Une gabare du roi, dont on avait scié le pont, la mena à Rouen, où elle fut placée sur le vaisseau La Grive, qui la transporta à Bordeaux. Jean-Baptiste Lemoyne, qui accompagnait son œuvre, assista à l'inauguration. La statue fut très admirée et son auteur, embrassé par l'Intendant au nom de la ville de Bordeaux. Outre les 130.000 livres passées au marché, il reçut 30.000 livres pour ses frais de séjour et de voyage.
Et cependant le bel effort de Lemoyne devait disparaître, fondre dans la tempête révolutionnaire, être dispersé sous forme de gros sous ou de bouche à feu. La maigre fontaine des Trois Grâces, sculptée par Gumery d'après un projet de Visconti, qui occupe l'emplacement de la statue équestre
l'hoto Cala\as.
Salon de l'hôtel de la Bourse.
Les portraits de Louis XV et de Marie Leczinska placés de
chaque côté du cartel sont en tapisserie des Gobelins.
de Louis XV, n'atténue pas le vide laissé par l'œuvre de Le Moyne.
La place Royale est en état, mais que de travaux restent à exécuter! JV1. de Tourny s'y emploie. Des cours vont être percés, des places ménagées et décorées de portes monumentales qui commanderont l'entrée des voies principales. Puis, la prairie marécageuse dès Chartrons sera desséchée et sur le terrain conquis on tracera un merveilleux jardin dont la décoration des entrées sera demandée à. Claude Francin.
Alors les riches armateurs ébranlés suivront, élèveront sur les cours, autour des places, sur le périmètre du jardin public, de beaux hôtels.
Un nouveau Bordeaux va naître.
Mais où M., de Tourny fit merveille, ayant à lutter contre tous, jurats et bourgeois, et froissant les habitudes , les traditions séculaires des habitants des quartiers Saint-Pierre et de la Rousselle, c'est dans la transformation des quais irréguliers, bordés de masures.
ML de Tourny raconte Bernadau « fit assembler les propriétaires des terrains situés sur le port ; après leur avoir développé l'avantage de substituer à la ligne des échoppes dont on voit encore les commencements dans les rues de la Douane, du quai Bourgeois et de la Halle, un rang de belles maisons, il leur proposa de bâtir à leurs frais sur son plan, ou de lui vendre leurs emplacements pour le faire exécuter à ses dépens. Croirait-on qu'il n'éprouva que des refus de la part de ces pro-
l'hotO de M. AnilinaiHi.
Maison Louis XV, quai des Chartrons, 116.
priétaires ! Cependant il leur donna un délai pour réfléchir sur sa proposition ; ils la repoussèrent dans une seconde assemblée. Alors l'intendant leur déclara que, puisqu'ils étaient assez ennemis de leurs intérêts pour se refuser à coopérer eux-mêmes à la construction d'une façade que le bien public commandait, il allait ordonner d'en élever une au-devant de leurs maisons et qu'ils auraient à regretter un jour de n'être pas entrés dans ses vues. Cette façade fut construite dans l'espace de trois ans ; et si l'on n'a pas donné assez de dégagement aux maisons qui la formaient, si le quai n'a pas la profondeur nécessaire aux mouvements du port, c'est à l'obstination des anciens propriétaires du local qu'il faut attribuer ces inconvénients. »
Qu'on ne chicane pas sur la largeur des quais. M. de Tourny n'avait pas eu à les diminuer. Avant lui ils existaient peu ou pas et cette absence gênait considérablement les mouvements du port, de l'aveu des écrivains bordelais.
Tandis que maintenant c'est une admirable ligne de constructions partant de la porte de la Grave, pour aboutir onze cents mètres plus loin à la monumentale place due au génie de Gabriel. Onze cents mètres de façades en belle pierre bien appareillée, égayées au-dessus de chaque fenêtre, à la hauteur de l'étage principal, de mascarons et de souples coquilles ! L'architecte de cet ensemble était l'ingénieur Portier à qui M. de Tourny confia aussi la construction des portes monumentales, parmi lesquelles, les portes d'Aquitaine, Dijeaux, de la Monnaie, existent encore, mais combien défigurées ! Sous des prétextes divers, les entrées latérales qui flanquaient l'arc central et donnaient du corps aux monuments, ont été abattues. Alors qu'il eut été facile de concilier les exigences de la circulation avec l'esthétique !
M. de Tourny n'avait aucune attache bordelaise. Seule la beauté du site, la grâce qui se dégageait de cette ville commerçante, où les uns travaillaient tandis que les autres savouraient la douceur d'une vie facile dans une confiante apathie, l'avaient poussé à réaliser la tâche surhumaine à laquelle il consacra quinze années de sa vie (1743-1758).
Louis-Urbain Aubert, marquis de Tourny, naquit aux Andelys en 1697. Il débuta de bonne heure dans la magistrature. Pourvu de l'intendance de Limoges en 1730, où son intelligence, son esprit de décision le firent remarquer, il passa à Bordeaux en 1743. Esprit encyclopédique comme la plupart des hommes du XVIIIe siècle, son activité pouvait s'employer aux travaux les plus dissemblables. Energique et tenace, il se gardait pourtant de toute morgue. Il était, dit-on, vêtu à l'ordinaire,
d'un habit noir boutonné, et dont les devants râpés annonçaient l'assiduité avec laquelle il se tenait à son bureau où il était présent dès l'aurore. Les affaires de l'Intendance terminées, les cartons des architectes étaient ouverts, leurs dossiers examinés, les devis étudiés. Il visitait aussi les chantiers où il aimait à discuter avec les conducteurs de travaux et à interroger les ouvriers sur les difficultés de leur métier. La Chambre de Commerce le voyait assidu à ses délibérations et les commerçants routiniers étaient contraints de reconnaître la justesse et l'ingéniosité de ses avis.
C'était aussi dans la Généralité, des routes améliorées, des ponts construits. Mais combien cela devait peser peu, l'heure des rancunes sonnée!
M. de Tourny avait des ennemis.
Le corps municipal jalousait son autorité, car l'arrêté d'août 1748, en autorisant — malgré eux — les jurats à faire exécuter les travaux qu'ils jugeaient nécessaires pour l'embellissement de Bordeaux, de concert avec l'intendant, spécifiait qu'outre l'autorité attachée à la place de celuici, « le roi en attribue une plus particulière, tellement que lorsqu'il y aura partage d'opinion entre l'intendant et les jurats sur les plans de construction, l'avis du premier prévaudra toujours, et son exécution aura lieu. »
Photo de l'Architecte.
Boiseries du petit salon de l'Hôtel-de- Ville (œuvre de Cabirol) .
Les améliorations, les grands travaux entrepris n'allaient pas sans dépenses. On murmura, on accusa, et sur M. de Tourny se concentrèrent toutes les colères. En 1758, la place n'était plus tenable. Calomnié, peu soutenu à Versailles, force lui fut de quitter Bordeaux. Il partit le cœur serré, mais conscient des services rendus et de la grandeur de son œuvre. « Vous me maudissez, s'écria-t-il, navré, mais vos enfants me béniront. » Promu conseiller d'État en exercice, il mourut à Paris en 1761.
Les Bordelais ne tardèrent pas à regretter le départ de M. de Tourny, car les nouveaux intendants aidés par le fastueux et puissant duc de Richelieu nommé depuis peu gouverneur de la province, continuèrent l'œuvre monumentale entreprise par leur prédécesseur, et peut-être, se trouvant mieux soutenus, eurent-ils moins d'égards encore pour les doléances des jurats et du peuple bordelais. Ils firent terminer les portes monumentales élevées sur les cours et les quais à Ventrée des grandes voies et qui étaient outre celles déjà citées : les portes Dauphine, des Capucins, Royale, du Chapeau-Rouge, de Saint-Germain ; incitèrent, contraignirent au besoin, les propriétaires de terrains sur lesquels passaient de nouvelles voies, à élever de belles maisons qui devaient en certains points (place Dauphine, commencée en 1758 et inaugurée en 1770 répéter une ordonnance arrêtée à l'avance. C^st enfin, MM. de Clugny et Dupré de Saint-Maur et le duc de Richelieu qui imposèrent l'érection du Grand-Théâtre, cette construction qui engloutira des millions mais assurera à son constructeur, Victor Louis, l'immortalité.
Au moment où les travaux de la place Royale s'achevaient, le piédestal de la statue équestre de Louis XV, déjà en place, n'était pas décoré. Francin avait montré trop de talent pour qu'on ne pensât pas à lui. A la date du 24 octobre 1749, M. de Tourny écrivit à Jacques-Ange Gabriel : « Si nous avions le marbre, le sieur Francin, que vous avez envoyé, et dont je suis fort content, pourrait entreprendre le revêtissement ; m'en ayant parlé je lui dis de me faire un dessin qui auroit besoin de votre approbation. Je joins icy celui qu'il m'a remis. » Francin prévoyait sur les faces latérales deux bas-reliefs : la Bataille de Fontenoy et la Prise de Port-Mahon. La conception de ces bas-reliefs ne fut pas une petite affaire : il fallut satisfaire le roi, le maréchal de Richelieu qui avait assisté à la bataille de Fontenoy, enfin la municipalité. Si Francin fit deux œuvres charmantes, ce ne fut ni sans peine, ni sans frais. Pour établir la composition définitive il dut demander la collaboration de Charles Parrocel, peintre du roi pour les batailles, puis faire le voyage de Bordeaux à
Choisy-le-Roi pour soumettre la composition à Louis XV. Bref la décoration du piédestal de la statue de Louis XV demanda près de quatre années de travail à Francin. Mais quels jolis morceaux de sculpture décorative il exécuta! D'abord pour les faces latérales, les deux bas-reliefs mouvementés, colorés, taillés dans le marbre de Carrare avec une adresse infinie ; puis, pour l'avant et l'arrière, deux amples cartouches: l'un, du côté du fleuve, représentant les armes du roi ; l'autre, du côté de
l'boto Neurdeia.
Hôtel de Ville.
kl ville, les armes de Bordeaux. Enfin, sur le soubassement, quatre trophées caractérisaient l'Europe, l'Asie, l'Afrique et l'Amérique. Le piédestal subit le sort de la statue, en 1792. Ses morceaux ont été dispersés. Le, musée des Antiques a cependant recueilli les cartouches, et les trophées tandis que les deux bas-reliefs, après avoir erré longtemps, ont pris place dans la cage du vaste escalier de la bibliothèque de la ville.
Mais là ne s'arrêtent pas les travaux de Francin. Il fut encore chargé d'exécuter les groupes qui ornaient la porte du Chapeau- Rouge fermée par une grille dessinée par Gabriel, la sculpture de la porte Dijeauxet de la porte d'Aquitaine, enfin les groupes et faisceaux des portes d'entrée du Jardin public, ainsi que la décoration du fronton de la façade nord du portique de l'Ecole royale d'équitation où il représenta le Char du
Soleil. Toute la grâce, tout le moelleux de sa sculpture se retrouve dans ce dernier travail, dune composition si heureuse. Hélas l'œuvre exécutée pour un emplacement déterminé, — l'École d'équitation était contiguë avec le Jardin public, — a été transportée depuis rue Judaïque. On en a profité pour la restaurer, c'est-à-dire en compromettre l'esprit. Et puis le décor, l'éclairage sont différents !
Ces travaux où l'artiste se montrait supérieur durent lui attirer maintes commandes de la part des habitants. S'il était possible d'examiner de près les gracieux frontons de certains hôtels de Bordeaux, nul doute que des particularités de technique ne révèlent sa manière.
Mais, qui donnera les noms des praticiens qui taillèrent les mascarons piqués sur la devanture des maisons ; qui découvrira les prototypes de ces œuvres d'une fantaisie supérieure ?
On aimerait, par exemple, à reconstituer l'histoire des mascarons de la place Royale ou de la place Lafayette ! Quelle abondance de sujets, quelle variété dans l'expression, quelle fantaisie dans l'exécution ! La mythologie, la comédie italienne filtrée par Watteau sont mises à contribution. Mais bien plus encore les types, les visages contemporains. Combien sont la charge des bons artistes qui les exécutaient, espièglerie de camarade à camarade ; combien représentent telle figure de la rue, tel bourgeois flâneur à la trogne joyeuse ou fixent le sourire d'une jolie fille qui passait parfois, gracieuse, au bas des échafaudages ou s'arrêtait, mutine, devant le traiteur où les auteurs de ce musée en plein air prenaient leur repas ! Et pourtant ces mascarons n'étaient que de la menue monnaie décorative. Il y avait tant à faire ! Les bordelais prenaient goût à la construction, faisaient élever sur les nouveaux cours, et sur l'emplacement des vieux logis de certaines rues avoisinant la cathédrale, même au faubourg des Chartrons de plus en plus prospère, de beaux hôtels, de gracieuses petites demeures enrichies de sculptures fines et spirituelles et de fers forgés d'une élégante distinction. Beaucoup subsistent encore : cours Victor-Hugo, cours Pasteur, en face la Faculté des sciences et des lettres, cours du Jardin-Public, place Tourny qui offrait alors des façades régulières, place du Parlement, cours de l'Intendance, rue du Mirail : hôtel du Président Le Berthon (Montde-Piété), rue Vital-Caries : hôtel du Gouvernement (hier encore archevêché), rue de Cheverus, hôtel de Lecomte marquis de la Tresne (à M. Gounouilhou), et rue Sainte-Catherine, rue Porte Dijeaux, rue Vital-Caries, rue du Raze, quai des Chartrons, etc..
Mais il faudrait pénétrer dans ces logis afin d'admirer après la
belle façade , la galante décoration des salons , des cabinets et des chambres : boiseries finement travaillées, cheminées de marbre sculpté d'un grain admirable, bronzes délicatement ciselés. Pour avoir produit avec cette perfection et en telle abondance, il fallait une école nombreuse de praticiens. Elle semble avoir surgi après 1730, alors que Bordeaux devint le grand dépôt des bois des Iles. Car, jusqu'alors, fait peu croyable, le bois était cher dans ce port et c'est une des causes pour lesquelles les armateurs bordelais faisaient construire souvent en d'autres villes, en Hollande principalement, les vaisseaux qu'ils lançaient à la mer.
Mais dès lors les billes des bois les plus rares s'accumulent sur les quais et, vu la modicité du fret, sont revendues avec des majorations si légères que les raffinés parfois les substituent pour la décoration intérieure, au chêne et au noyer.
Si l'on pouvait enlever le décor blanc appliqué sur les boiseries de certains salons, on constaterait que les lambris sont taillés dans l'acajou massif. La gouge pénétrait dans ce bois au ton chaud et faisait surgir de la matière une décoration vivante et légère, où les jeux de la lumière produisaient tout leur effet, comme en témoignent les grandes armoires à linge, véritables monuments, également en acajou massif sculpté, que l'on trouve encore a Bordeaux. Leur fronton, au temps de Louis XV, s'anime d'un vivant masque et, sous Louis XVI, de guirlandes de roses si souples dans leur tonalité chaude qu'elles semblent modelées dans la cire.
lout réside dans la perfection de l'exécution, car pour la composition,
Photo Fourié.
L'Automne par Pierre Lacour (Hôtel de Ville).
8o BORDEAUX
les sculpteurs sur bois s'inspiraient des modèles dessinés par Robert de Cotte, Boffrand, Blondel et multipliés par la gravure. Mais, avec quel goût ils interprétaient leurs modèles, avec quelle sûreté d'outil, quelle science de l'effet, ils faisaient onduler les lignes, tourner les volutes, épanouir un bouquet de roses, rire un grotesque î
Les premiers sculpteurs sur bois qui œuvrèrent à Bordeaux, attirés par les travaux de la place Royale, venaient d'un peu partout. Mais bientôt une école locale se forma, exquise, primesautière, spirituelle comme la population elle-même. Ces sculpteurs sur bois étaient-ils des ouvriers spéciaux? Quelquefois. Mais bien souvent leur pratique de la pierre et la taille du bois était demandée au même artiste.
Ainsi arriva-t-il à Cabirol qui ouvrageait la pierre des frontons du palais archiépiscopal que faisait construire le cardinal de Rohan et en même temps, décorait les trumeaux, les corniches, les lambris des salons de la même demeure.
Cet archevêque de Bordeaux appartenait à la fastueuse famille de Rohan qui, à Paris, à Strasbourg et ailleurs, élevaient des monuments au goût moderne. Ferdinand-Maximilien-Mériadec de Rohan- Guéménée qui s'ennuyait dans le vieil archevêché élevé à l'ombre de Saint-André au temps du cardinal de Sourdis, fit planter à l'ouest de la cathédrale et jusqu'au nouveau cours un grand parc à l'extrémité duquel les architectes Etienne d'abord, Bonfin et Laclotte ensuite, édifièrent un véritable palais. Commencée en 177 1 , la construction était terminée en 1781.
L'archevêché imposait et impose encore par le grand caractère de ses façades. Du côté de la ville surtout, il apparaît dans toute sa noblesse. La porte monumentale percée au milieu d'un portique composé de baies élégantes donne accès dans une spacieuse cour d'honneur bordée à droite et à gauche de constructions destinées naguère aux services domestiques. Au fond se présente le corps de logis principal composé d'un rez-de-chaussée et de deux étages décorés de pilastres. Au-dessus, encadré par une balustrade masquant la toiture, un fronton courbe dans lequel Barthélémy Cabirol avait sculpté la Sagesse Évangèlique, soulignait le pavillon central. Détruite sous la Révolution, l'œuvre de Cabirol est remplacée aujourd'hui par une horloge. A droite, l'escalier d'honneur, large, spacieux, chef-d'œuvre de stéréotomie, permet d'accéder aux étages supérieurs.
Sur l'arrière façade, du côté du jardin, on retrouve la même ordonnance. Seulement le fronton est triangulaire et la décoration de Cabirol,
La libéralité faisant graver par un génie les armoiries du cardinal de Rohan et distribuant de la main droite des pièces d'or, est encore en place. En fait, les constructions de l'archevêché présentent tous les caractères de l'architecture de J.-J. Gabriel. Elles sont, moins les combles, proches parentes des hôtels de la Bourse et des Fermes. La décoration intérieure est du pur Louis XVI. Malheureusement ce qui en reste est peu considérable.
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Photo Neurdeia.
Hôtel de Ville (façade sur le jardin).
Kn effet, si malgré les incendies de 1862 et de 1870, et les remaniements nécessités par les diverses destinations du monument, successivement : hôtel du Département (1791), hôtel de la Préfecture (1800), palais Impérial 1808}, château Royal ( 1 814), enfin, depuis 1835, Hôtel-de- Ville, l'archevêché a peu changé extérieurement, il n'en est pas de même à l'intérieur. Il ne subsiste que les appartements de réception de l'aile droite du rez-de-chaussée, c'est-à-dire un grand et un petit salon et une salle décorée de grisailles exécutées au xviii0 siècle, dans la manière de Sauvage, par un maître local, Pierre Lacour. La décoration des deux salons est exquise. On ne peut se lasser d'admirer la franchise du parti, la délicatesse de ces guirlandes, de ces rinceaux, de ces arabesques qui courent sur les trumeaux, les lambris et les panneaux de porte. L'influence
Sz BORDEAUX
du style pompéien est très sensible dans ces précieux échantillons de l'art bordelais au temps de Louis XVI. Cette ornementation est également l'œuvre de Barthélémy Cabirol. Elle prouve que ce tailleur de pierre était aussi un exquis sculpteur sur bois, souple, habile, capable de modifier à l'infini sa manière.
La construction de Tarchevèché marque la fin de l'influence des Gabriel. Un autre artiste va venir, qui s'impose par un chef-d'œuvre, le Grand-Théâtre et du coup transformera le goût du public et des architectes locaux.
Eh! quoi, n'y avait-il pas assez de monuments? — Non. Encore une fois, la destinée de Bordeaux était d'être embelli malgré lui. Que les habitants le voulussent ou non, qu'ils fussent aimables ou hostiles, les intendants, gouverneurs, archevêques à peine arrivés s'éprenaient de la ville, la voulaient rendre séduisante, aimable. Les habitants criaient misère, opposaient la force d'inertie ; les hauts personnages passaient outre. M31. d'Esmangart et de Clugny qui succédèrent à M. Tourny se plurent à réaliser le programme arrêté par leur prédécesseur. Un aide puissant leur était venu. Le fastueux maréchal de Richelieu avait été nommé gouverneur de la province et avait pris résidence à Bordeaux, dans le bel hôtel qui était hier encore l'Archevêché et qui a conservé en partie sa décoration intérieure.
Or Bordeaux n'avait pas de théâtre. Le maréchal en exigea un, ce qui était beaucoup. Cependant, il imposa encore l'emplacement et contre le gré des bordelais, choisit l'architecte : Victor Louis.
Photo Neurdein.
Le Grand-Théâtre.