CHAPITRE V
Prospérité commerciale. — Le maréchal de Richelieu. — Victor Louis construit le Grand-Théâtre et fait un chef-d'œuvre. — Autres travaux de Louis. — Les architectes bordelais de la tin du xvnr" siècle et leurs œuvres. — La place Ludovisi.
Le règne de Louis XVI marque l'apogée de la prospérité de Bordeaux. Tout lui réussit alors. Cette ère de richesse remonte à 1730 et s'accentue chaque année. Les armateurs bordelais ne possédaient à cette date que 79 navires formant un total de 3.207 tonnes. De 1763 à 1778, leur flotte s'augmente de 245 navires représentant un tonnage de 74.485 tonneaux. Aussi, pour les entrées et les sorties le port de Bordeaux est-il le premier, dépassant de plusieurs centaines Nantes, La Rochelle et Marseille. Autre chose : en 1729, Bordeaux avait expédié aux Iles 123 vaisseaux qui rapportèrent 6 millions de livres de sucre, et 1.200.000 livres d'indigo. Le chiffre de ce que l'on appelait « les retours des Iles » s'éleva cette année là, à 7 millions et demi de livres. En 1782, il était de 130 millions, 310 navires ayant été envoyés aux Iles. Bref, ce qui en 1730 représentait l'importation d'une année, représente en 1785, à peine l'importation d'un mois.
Bordeaux est devenu le grand comptoir des Antilles : café, sucre.
indigo, cacao, bois précieux provenant des deux Amériques, surtout de la Martinique, de Saint-Domingue, et aussi de l'île de France et de l'île Bourbon, d'ailleurs encore, affluent à Bordeaux. Les trois-quarts de ces marchandises sont échangés par l'étranger contre du bel or monnayé. Aussi « le Pactole coule-t-il à Bordeaux » au dire d'un écrivain. En 1787, Bordeaux comptait 800 négociants sur lesquels 60 avaient une fortune dépassant plusieurs millions. Car la prospérité s'affirme rapide. Bonnaffé
Photo Culavas.
Ancien hôtel du gouvernement, rue Vital-Caries.
l'Heureux, simple commis en 1740, possède en 1791 une flotte de 30 navires et une fortune de 16 millions de livres. La production locale, le vin en particulier, augmente de valeur : un fin connaisseur, le maréchal de Richelieu qui fait dépenser aux jurats près de 3 millions pour construire un théâtre, son théâtre! leur rend le service de propager dans les hautes classes le goût du vin de Bordeaux jusqu'alors placé au second rang sur la table des délicats. Et voilà, qu'en dehors de l'Angleterre toujours excellente cliente, la Belgique, la Hollande, le Danemark deviennent des consommateurs appréciables.
Aussi l'argent, enfin, apparaît, circule. Les grands armateurs savent se montrer quand il le faut philanthropes. Dans les années de
disette ils font parvenir à leurs dépens des approvisionnements de farines qu'ils mettent à la disposition de la municipalité. On s'amuse aussi beaucoup dans la belle ville. Tout l'or amassé par les équipages durant les longues traversées coule, fuit dans les lieux de plaisir, entre les mains de belles filles que la facilité de vie et la douceur du climat ont attirées. Cependant, malgré cette prospérité, la jurade est gênée. Si le particulier est riche et sait consentir certains sacrifices pour satisfaire
Photo Schmitt.
Péristyle du Grand-Théâtre.
ses plaisirs ou montrer la solidité de son crédit, il continue à se défendre avec une comique énergie lorsqu'il faut aider aux dépenses publiques, contribuer à l'embellissement de la cité.
Voilà pourquoi, depuis 1755, année où lTIôtel-de-Ville delà rue Saint- James avait brûlé ainsi que la salle du Théâtre attenante, Bordeaux se contentait de bâtiments provisoires pour Hôtel-de- Ville et de baraquements pour théâtre.
Certes on songeait à la reconstruction de l'un et de l'autre, mais on ne se décidait jamais. Pour le théâtre, notamment, en dehors de la question d'argent, des intérêts très contradictoires étaient en jeu ! Chacun défendait un emplacement favorable à ses intérêts. Toutefois on s'accordait généralement pour souhaiter que la nouvelle salle fût élevée à
proximité des quartiers aisés de l'ouest, vers le Château-Trompette. On comptait même empiéter sur ses glacis s'il était nécessaire. A ce sujet, les propriétaires des terrains expropriés lors de l'agrandissement de la forteresse et non indemnisés ou insuffisamment, cherchaient à tirer des
architecte
Grand-Théâtre. — Entrée de la salle de spectacle.
avantages de la reconstruction du théâtre soit en se faisant attribuer les terrains inutilisés alentour, soit en obtenant une part de bénéfice dans son exploitation. Chacun plaidait pour soi et les choses n'avançaient pas. La volonté toute-puissante du maréchal de Richelieu mit fin à cela. Il obtint du roi, la cession à la ville d'une partie des glacis du Château- Trompette, sous la condition que le théâtre serait élevé sur leur emplacement et que le produit de la vente des terrains inutilisés servirait à couvrir
les frais de construction du théâtre. Restait la question de l'architecte. Il imposa le sien.
Les jurats avaient d'abord pensé à Soufflôt. Il venait de terminer le Grand-Théâtre de Lyon et on en disait le plus grand bien. Un projet lui fut demandé. C'était la seconde fois que les jurats s'adressaient au célèbre artiste. Un peu avant il avait été sollicité de concourir pour la reconstruction de rHôtelde-Ville. Il avait pris part au concours en même temps que Jacques- Ange Gabriel et trois architectes locaux : Portier, Bouzigon et Bonfin. Ce fut ce dernier qui fut choisi par les Jurats, mais à la condition de s'inspirer du projet de Soufflôt. Justement mécontent du procédé, celui-ci se refusa à étudier un projet de théâtre.
C'est alors qu'intervint le maréchal de Richelieu. Sur sa recommandation, un jeune architecte parisien dont il aimait le talent d'artiste et les qualités d'homme du monde, Victor Louis, fut appelé à Bordeaux où il arriva le 3 avril 1773. Le Ier mai suivant ses plans étaient adoptés, malgré l'opposition des Jurats qui eussent préféré confier le travail à un de leurs compatriotes et songeaient encore à Bonfin. Le 1 3 novembre, on ouvrait les chantiers, mais les travaux ne furent activement menés qu'après l'arrêté du 7 mars 1775
Grand-Théâtre. — Péristyle du grand étage.
Restait la question d'argent. Tout le temps que durèrent les travaux, elle fut épineuse et complexe. Il ne fallut rien moins que l'influence du duc de Richelieu, la bonne volonté des Intendants Esmangart, de Clugny et Dupré de Saint-Maur, surtout les qualités multiples de Louis, pour triompher des obstacles.
C'est du reste, une physionomie bien intéressante que celle de cet architecte et digne de tenter non pas seulement un écrivain d'art ou un
Photo Neurdein.
Les allées de Tourny, vues du Grand-Théâtre.
érudit, — Louis a eu son historiographe renseigné et fidèle en Charles Marionneau, — mais encore un psychologue.
Notons seulement que cet artiste qui fut un travailleur acharné, un constructeur savant et audacieux, aimant à vaincre les difficultés, était doublé d'un fin diplomate, homme du monde accompli, ouvert à toutes choses, à tous les arts et particulièrement à la musique. Il était connu comme musicien, dès son séjour à Rome, où il fut pensionnaire du roi. Cet art devait, du reste, avoir une place prépondérante dans sa vie, puisque Mme Louis, née Marie-Emmanuelle Bayon, était une exécutante de première force et un compositeur estimé qui fit représenter en 1776, un opéra, Fleur d'Epine, au Théâtre-Italien.
De quel aide ne fut-elle pas à Louis, cette femme séduisante, durant
les combats qu'il livrait à Bordeaux ! Elle y avait ouvert un salon où les plus hautes personnalités fréquentaient. Bien des gens entrèrent hostiles dans le salon de Mu,c Louis qui en sortirent séduits, vaincus par la grâce de la maîtresse de la maison et l'intelligence de son mari.
En vue d'atténuer l'hostilité qui l'entourait et de prévenir les accusations de malversation qui n'auraient pas manqué d'être lancées contre lui, à l'occasion d'une si considérable entreprise, Louis eut soin de faire nommer son concurrent Bonfin, « contrôleur de la nouvelle salle de spectacle ». « Plus au fait des prix courants des ouvrages » il devait arrêter lui-même toutes les conventions avec les entrepreneurs. Louis fit également entrer dans son agence l'architecte-ingénieur Lhote et Dufart qui remplit les fonctions de dessinateur. Il avait aussi amené de Paris quelques collaborateurs dévoués.
Et, ceci fait, malgré la mauvaise volonté des- uns, la trahison des autres, malgré des contre-temps presque continuels aussi, Louis élabora son chefd'œuvre, étudiant les moindres détails, ne laissant rien au hasard. C'est ainsi que Louis exécuta ou révisa des milliers de dessins qui soigneusement conservés par lui sont entrés par la suite, par voie d'acquisition, aux Archives Municipales de Bordeaux. Malheureusement leur nombre a été considérablement diminué à la suite de l'incendie de 1862, qui laisse
encore des traces sur les pièces sauvées. Mais celles-ci, souvent capitales, sont un témoignage éloquent du labeur et de l'esprit de Louis. Ces dessins, nous les avons vus, étudiés, un à un. Coupes de pierres, moulurations, assemblages de charpentes sont indiqués avec un soin extrême. Pas une courbe, un trait de scie qui ne soient prévus. L'examen de ces pièces, préludes d'un chef-d'œuvre, est émouvant à l'extrême, surtout lorsqu'on songe à la vie mouvementée, difficile de Louis. Car ce ne sont pas de froides épures. Par un rien, un faible rehaut, un
l'hoto Calavas.
Terpsichore, par Berruer.
trait accentué, une ombre adroitement indiquée, parfois l'adjonction d'un fond de paysage, cet artiste spirituel donnait l'apparence de la réalité aux lavis qu'il exécutait. Et qu'on n'accuse pas ces précautions de superfluités. Ne devait-il pas séduire, réchauffer l'enthousiasme du Gouverneur et de l'Intendant, convaincre les Jurats, les désœuvrés des salons,
ceux auxquels on empruntait ! Il fallait aussi les étonner, en imposer aux collaborateurs : d'où par exemple ce tour de force de stéréotomie connu sous le nom de Clou de Monsieur Louis.
On en était à la construction de l'entablement que devaient supporter les douze colonnes de la façade principale.
Louis désirait un bel appareillage. La difficulté à vaincre, si l'on ne voulait pas se contenter d'expédients, consistait dans l'annulation des poussées de cet entablement sur les colonnes d'angles, trop faibles logiquement pour supporter le poids de grandes dalles. On discutait. Certains contestaient la réussite. Impatient, Louis répondit : Eh bleu! fy mettrai un clou ! Il n'y mit pas un clou, mais grâce à ses connaissances techniques, il vainquit les difficultés. Son clou consiste dans l'ingénieux appareillage du plafond du portique, dont les joints rayonnent en plan d'un point pris sur le mur de fond de ce portique, au droit de l'avant-dernière colonne et dans les formes et les dimensions de ces clavaux, énormes pierres de taille crochetées ensemble. Et comme les gens de métier demeurent sceptiques, prédisent au sujet du système imaginé par Louis, une catastrophe, l'artiste déclare : « Vos principes en matière de construction ne sont que des âneries. »
Avec ces ouvrages hardis il tient en haleine ses protecteurs. Au sujet de son clou il écrit à l'intendant Dupré de Saint-Maur, à la date du 24 juin 1777, peu de jours après une visite faite au Grand-Théâtre par l'empereur Joseph II, de passage à Bordeaux :
« Il ITEmpereur] resta cinq quarts d'heure ; il parcourut généralement
Photo Calavas.
Polymnie, par Berruer.
tout, monta jusqu'au faîtage, et descendit jusqu'au plus bas sol... Il m'engagea à l'aller voir le lendemain, afin de lui expliquer la manière dont se construisait la colonne sur l'angle du péristyle, qui me parut le surprendre beaucoup... J'avais heureusement fait un modèle en bois de cette partie intéressante de mon bâtiment, relativement à la coupe des pierres... »
La même année les frères du Roi, le comte de Provence et le comte
l'hoto Sehmld.
Salle de spectacle (état actuel).
d'Artois, avaient également honoré l'œuvre de Louis d'une visite. L'année précédente c'avait été le duc d'Orléans qui, émerveillé, devait confier à Louis, lors de son retour à Paris, la construction des galeries du Palais- Royal et delà salle du Théâtre-Français.
Les lettres patentes du roi exigeaient que le Grand- Théâtre fût achevé en deux années à l'aide des fonds à provenir de la vente de l'excédent de terrains pris sur les glacis du Château-Trompette et d'un emprunt de 200.000 livres dont 100.000 devaient être déposés au Trésor pour garantir une redevance annuelle de 2.600 livres. Mais qu'était cette somme en comparaison de celle qui était nécessaire ! Le duc de Richelieu désirait un beau théâtre et Louis entendait faire grand, créer une œuvre
parfaite. La vente des terrains du Château-Trompette ne réussit qu'en partie ; d'un autre côté, malgré la prospérité de Bordeaux, les finances de la ville étaient fort obérées. C'est ainsi que pour reconstruire l'Hôtel-de- Ville, les jurats avaient dû faire à Gênes un emprunt de 600.000 livres.
l'hoto Calavas.
Salon rond de l'Institution Sainte-Marie à Caudéran.
Par l'influence du maréchal de Richelieu, un virement fut autorisé et les fonds destinés à la reconstruction de l'Hôtel-de-Ville vinrent grossir ceux du Grand-Théâtre. Cela ne suffit pas encore. Il fallut recourir à des emprunts, gager la nouvelle salle; il arriva même un moment où Louis répondit personnellement de certaines sommes.
Les intendants successifs mettaient cependant tout en œuvre pour
aplanir les difficultés. De son côté, Louis avait réussi, durant un voyage à Paris, à intéresser Turgot à la construction du théâtre.
Quand celui-ci fut remplacé au contrôle général des Finances par M. de Clugny, la situation s'améliora encore, car ce dernier fit restituer à Bordeaux le bail des octrois moyennant un prélèvement de 150.000 livres au profit du Grand-Théâtre . Ressources insuffisantes cependant ! La ville, alors, sous condition d'être bénéficiaire de l'exploitation du théâtre, consentit à emprunter encore 450.000 livres pour assurer la fin des travaux. La
L'iiotu New-ricin
La Préfecture (ancien hôtel Saige),
somme est vite engloutie et force lui est de rétrocéder le privilège pour une durée de trente ans à une société dont les avances permettent enfin l'achèvement de l'édifice. -kS v
Sur la fin de 1 779, Louis vit son chef-d'œuvre terminé. Sa construction avaitenglouti 2.436.523 livres 19 sol 1 denier d'après ses propres comptes. Certains assurent que ce chiffre fut dépassé.
Le théâtre ouvrit pour la première fois ses portes au public le 7 avril 1780 avec lé jugement d'Apollon et Athalie. La salle était bondée : 1.700 personnes avaient trouvé place et la recette était montée à 3.484 livres, somme considérable pour l'époque.
Combien imposant apparaissait le monument sous la claire lumière printanière î Grandiose, la colonnade de la façade développait ses
harmonieuses proportions tandis que les statues de l'acrotère du péristyle découpaient sur le ciel bleu leurs silhouettes élégantes. Et puis, en recourant au témoignage de Joseph Vernet, peintre des foules bigarrées des ports du xviil0 siècle, quel spectacle devaient offrir les curieux qui se pressaient devant le monument, envahissaient les galeries latérales occupées par des établissements de limonadiers et de glaciers! Ces gens
l'hoto de M. P. JJupuct
Pavillon dépendant du château de Peixotto à Talence. (Construit par Victor Louis.)
s'exclamaient, séduits, charmés par ce monument prometteur de tant d'illusions.
Si l'extérieur était à tout le monde, l'intérieur appartenait aux riches, aux privilégiés : parlementaires, jurats, négociants, auxquels se joignaient des gens venus de tous les points du monde : orientaux aux costumes voyants, créoles insolents et indolents. Eux, leurs belles compagnes s'engouffraient par cinq portes dans le vestibule dont la voûte à caissons et à rosaces était soutenue par seize colonnes variant la perspective. Et puis c'était le grand escalier avec sa première rampe de quatorze marches aboutissant au grand palier sur lequel s'ouvrait la porte monumentale, dont l'entrée était gardée par deux cariatides, Melpomène et Thalie, œuvres de Berruer, qui s'était surpassé. L'escalier, à cette hauteur, se par-
tageait en deux rampes qui menaient au bel étage du bâtiment, divisé en deux grands péristyles ouverts sur l'escalier monumental et décorés de colonnes ioniques dont l'élégance robuste soutenait la coupole éclairante. La lumière tombait doucement, nette et cependant discrète. Telles les contemporains virent ces parties; telles nous les voyons aujourd'hui. Il
l'Iluto du M. Amtm.inn.
Pavillon Louis XVI, rue Saint-Laurent.
n'en est pas de même de la salle. Elle fut modifiée peu après l'inauguration et restaurée plusieurs fois depuis. Certes le parti logique des quatre grands arcs tangents soutenant la coupole et divisant la salle en quatre parties dont l'une est réservée à la scène, c'est-à-dire l'essentiel constructif de l'œuvre de Louis, a été conservé. Mais bien des choses ont été changées. Une décoration rouge a été substituée à la décoration blanche fleurie de fines arabesques qu'on ne rencontre plus que sur les portes des loges. Le rideau primitif n'existe plus et le plafond de Robin, ce plafond dont le
graveur Le Mire nous a conservé la claire ordonnance, noirci par la fumée des chandelles et les poussières, a dû être repeint.
Ce plafond faisait grand honneur à son auteur, un vieil ami de Louis : ils s'étaient connus à Rome et n'avaient pas cessé de se fréquenter. En 1777, Robin avait peint un portrait de Madame Louis faisant de la musique. C'est aussi à cause d'une ancienne camaraderie et pour raison d'estime que Louis avait appelé à collaborer au théâtre son autre compa-
l'hoto de M. Amtmanr
Pavillon Louis XVI, rue Achard, 92.
gnon de Rome, le sculpteur Berruer qui fit également merveille. Il exécuta outre les cariatides de Thalie et de Melpomene, les statues qui ornent la façade du théâtre. Quatre : Terpsichorey Melpomene, Thalie, Polymnie, sont entièrement de sa main; les autres, Enter pe, Uraniet Vénus, Calliope, Junon, Minerve, Erato, Clio, ont été exécutées par Titeux et Vandendris sur des modèles très poussés, d'un mètre de hauteur. Sept de ces modèles, bien intéressants, au point de vue technique, sont présentement relégués dans les combles du musée. Ils seraient cependant, outre une joie pour les yeux du visiteur, d'un enseignement précieux pour les décorateurs. Souhaitons qu'ils reprennent bientôt au musée la place d'honneur, qu'on n'aurait jamais dû leur faire quitter,
sinon qu'ils soient cédés, au musée historique de Bordeaux, récemment installé dans la tour du Cailhau, ou mieux encore, exposés dans l'un des foyers du Grand-Théâtre.
Une autre partie de celui-ci a été irréparablement modifiée. C/est le
l'hoto <iu ['Architecte.
Hôtel Piganeau, rue Ksprit-des-Lois.
salon de musique remplacé aujourd'hui par le grand foyer. Eclairé sur la façade et relit'- à la salle de spectacle par les péristyles du bel étage et les foyers latéraux, le salon de musique, petit sanctuaire d'art exquisement décoré, était suffisamment isolé delà salle de spectacle pour que les auditions puissent être données sans gêner la représentation. C'était, au temps de Louis une salle ovale avec parquet, orchestre, trois rangs de loges, salle d'accord, « escaliers particuliers pour les ecclésiastiques et
les musiciens ». Ce n'est plus maintenant qu'un grand foyer trop doré, dominé par un plafond, signé Bouguereau. Il se recommande toutefois par ses proportions et par la jolie perspective offerte par les colonnes et les baies qui le réunissent au « foyer d'hiver » et au « foyer d'été » prévus par Louis. Nous avons visité longuement le Grand- Théâtre, le jour et la nuit. L'effet est autre selon l'heure, mais la logique de son ordonnance, l'élégance de ses parties sont frappantes dans les deux cas. Par exemple, au bel étage, la perspective des paliers et des colonnades soutenant les coupoles par où tombe la lumière durant le jour, ne réaliset-elle pas un décor que Ton croirait possible seulement dans les sanguines d'Hubert Ro- & f ;-lA\ —- ^ T>£ ! \é* : bert ou les gravures de Piranesi ? Le soir, 1 \ U i ; ;: i F les éléments restent les mêmes, le décor est
}\ l ■?;v Ln,;,,.,.. J,,n„ r,nl ""■'■ | 4j ■ pourtant autre .
iv I à r) % . f ' \ C'est peut-être à ce moment que le parti
de la distribution est le plus nettement accusé. Avec ses trois sections : salle de spectacle, grand escalier, foyers, il apparaît d'une rigoureuse logique. Quoique Ton passe facilement de la salle de spectacles aux foyers par l'intermédiaire des paliers latéraux, la différence d'éclairage comme celle de la décoration, permettent de constater l'indépendance des diverses parties, cette exigence fondamentale de la distribution moderne. Le Grand-Théâtre de Bordeaux est un chef-d'œuvre. Il passe de beaucoup en intérêt, en science, en goût, maint monument plus réputé. Il entrerait peut-être dans Saint- Pierre de Rome. Je sacrifierais volontiers le contenant pour le contenu.
Des générations d'architectes ont accompli à Bordeaux un pieux pèlerinage. Charles Garnier s'est inspiré du parti adopté à Bordeaux quand il construisit l'Opéra de Paris, et, grand artiste, riche de talent, il a eu la coquetterie de dire lui-même combien il avait d'obligations à Louis.
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Photo Calavas.
Boiserie du salon rond de l'hôtel de l'Isleferme (aujourd'hui Muséum d'histoire naturelle).
En dehors de Berruer, aidé par le praticien Vandendris, Louis avait associé à la décoration du Grand-Théâtre les sculpteurs ornemanistes Philippe Titeux, Prévost que Soufflot avait employé longtemps au Panthéon, Hallot et Flamand. A ces deux derniers fut attribuée la sculpture des chapiteaux de l'intérieur de la salle. Rappelons que Bordeaux comptait vers le même temps des artistes décorateurs comme Cabirol qui fit merveille à l'archevêché, Deschamps, l'auteur des cariatides de l'hôtel
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