‹ Bordeaux, La GirondeChapitre 3 sur 10 · LE FLEUVE · texte numérisé non relu

LE FLEUVE

La Garonne en amont de Bordeaux

L^ne excursion fort agréable, à peine plus qu'une promenade, est la descente de la Gironde en bateau, de Bordeaux à la mer. Avant la guerre, des vapeurs de rivière, à aubes, faisaient régulièrement ce trajet, très achalandés, notamment les jours de fête ; mais leur service n'a pas été repris encore ; de même, la remontée du fleuve par bateaux de tourisme, jusqu'à la limite du département de la Gironde, ou du moins jusqu'à l'écluse de Castets en Dorthe, qui ouvre le canal latéral, n'est plus pratiquée que de loin en loin par des convois de marchandises. Aucune inspection n'est plus instructive, pour qui veut apprécier exactement les aspects des deux rives de la Garonne, leurs diverses facilités d'accès, les vicissitudes du courant, combiné avec les marées, les sinuosités du chenal de la grande navigation, enfin la solidarité entre la voie d'amont, fleuve et canal d'un côté, la Gironde

proprement dite de l'autre (i). On suit là évidemment une route d'isthme, entre deux pays différents, de relief, dès le fond de la vallée, de productions et de climat à mesure qu'on s'éloigne de la rivière. Si l'on remontait encore, on sentirait plus vivement une autre opposition entre l'humidité atlantique du couloir garonnais et l'ambiance plus sèche du Languedoc méditerranéen.

Plaçons, pour simplifier, notre point de départ à La Réole. Voici une petite ville, de moins de 5.ooo habitants, qui a des airs de puissante citadelle ; ses hauts quartiers surplombent presque directement la rive droite du fleuve, de si près que le chemin de fer, accolé à la berge, passe au-dessous, en tunnel. Une esplanade empierrée tient lieu de port ; un pont suspendu est jeté entre les deux rives, buttant contre la falaise à droite, prolongé à gauche par des rampes qui s'abaissent jusqu'au plan inférieur du sol. En raccourci, nous tenons ici le tableau de toute la Gironde, des collines d'un côté, des plages étalées de l'autre ; il en résulte que les passages ouverts à travers la bordure des collines, par des vallées affluentes prennent pour les communications une importance maîtresse, tandis qu'à gauche on recherchera surtout les chaussées solides sur lesquelles on pourra franchir la bande du sol noyé entre le fleuve et la terre ferme intérieure. Ce n'est là, d'ailleurs, qu'un aperçu général, qu'il faudra corriger par un examen des particularités locales ; l'eau courante ne creuse pas seulement ses profondeurs au droit des falaises, mais

(i) Voir les albums panoramiques des rives de la Gironde, Bord&aux à Royan et Bordeaux à La Réole, publiés par la librairie Feret, à Bordeaux.

aussi au sommet des courbes, auxquelles le relief contraint le courant : ce dernier cas est précisément celui du plus vieux port de Bordeaux.

Des quais pavés ou perrés à droite, des estacades en bois piquant dans le fleuve à gauche, tel est l'outillage le plus ordinaire des communications garonnaises entre la terre et i'eau. Peu de villes, mais de nombreux villages, dominés par des châteaux, des moulins fortifiés, d'antiques églises. Près de Sainte- Croix-du-Mont, dont le nom désigne un des plus beaux panoramas de la contrée, la dévotion populaire a pour ainsi dire souligné la nature, en instituant le pèlerinage de Notre-Dame-de-Verdelais. Au-dessous et à gauche, Langon gardait la pointe d'un des angles de la rivière, position caractéristique qui est une réduction en miniature de celle de Bordeaux. Le canal latéral s'embranche sur le fleuve à Gastets, huit kilomètres au-dessus de Langon ; il tend son amorce vers les vergers de l'Agenais, les plaines à blé de Toulouse ; il se joint à la Garonne un peu en aval de la limite qu'atteignent les marées, sur le carrefour frontière entre les reliefs variés du Bazadais, — tabac, bétail, bois de chêne, — les pignadars des Landes orientales, les vignobles étalés du Sauternais, — Preignac, Barsac, Gérons, — et ceux qui s'accrochent aux collines d'en face, Sainte-Groix-du-Mont, Loupiac, Gadillac.

Peu de paysages en France évoquent l'idée d'une vie locale plus pleine, plus reposée sur elle-même ; ici, les agitations belliqueuses sont des souvenirs depuis longtemps abolis, on imagine à peine des transactions dont l'envergure dépasse celle des grandes foires de canton. Gependant, tous ces fils de paysans

ont fait largement leur devoir pendant la guerre ; il est peu de familles que les deuils aient épargnéses, et c'est aujourd'hui le marché de Bordeaux, capitale grandie pendant l'évolution récente, qui fixe les cours de toutes les denrées de la région ; ses courtiers sont attendus, redoutés souvent, des vendeurs de villages. Il est fort possible que les besoins de la cité ravivent un courant d'échanges locaux par le fleuve ; il sont bien ralentis aujourd'hui ou remplacés par des transports à longue distance, jusqu'à Narbonne et Cette, sur lesquels se porte l'intérêt de plusieurs groupements. Des accords sont, à cet effet, nécessaires entre la batellerie et le chemin de fer, matériel, tarifs, aménagement de gares d'eau. En amont de Bordeaux, le rail n'atteint le fleuve qu'en un seul point, à Beautiran ; encore est-ce une station des Chemins de fer économiques, et non de la Compagnie du Midi ; elle est utile surtout aux bois et résineux des Landes, A droite, un chemin de fer sur route effleure la Garonne à Cadillac et à Langoiran ; quelques chargements de fûts passent parfois des gares sur la rivière ; c'est l'exception. Partout ailleurs, en tant que voie de communication locale, le fleuve est mort ; ses eaux brunes ne sont guère troublées qu'au printemps, par les pêcheurs d'aloses.

De la gare d'eau de Beautiran, plus remarquée parce qu'elle est unique, la pensée se reporte sur les Landes toutes proches. A la limite occidentale du Sauternais, Bazas, Villandraut, La Brède défendaient jadis des passages vers les vignobles contre les convoitises des bergers et bûcherons de l'intérieur. Au cours des cinquante dernières années, les Landes sont devenues l'un des coins les plus riches de France ; les cabanes

en planches se sont d'abord couvertes en tuiles, puis des murs en briques se sont substitués aux minces parois de bois ; peu à peu, de confortables maisons en pierre, et souvent des châteaux, ont poussé du sol, comme par miracle. Les pignadars, presque pas impMDsés, lorsqu'il y a un siècle les agents du cadastre ne taxaient que les vignes, ont donné l'essor à des fortunes rapides et imprévues. Les échasses des pasteurs qui vivaient parmi leurs troupeaux et tricotaient entre leurs repas sommaires, sont conservées par quelques grands-pères et montrées aux visiteurs curieux des particularités locales ; on en a exposé dans les musées d'ethnographie. Combien cependant l'exploitation scientifique de la forêt de pins et des résineux est encore peu avancée 1 Nous devons espérer que, stimulés par les commandes que leur assure l'industrie, voisins des laboratoires de l'Université de Bordeaux, forestiers et industriels des Landes ne s'obstineront pas dans des routines périmées.

La traversée de la ville

Noue approchons maintenant de Bordeaux : à droite, les coupoles de l'Observatoire de Floirac coiffent les collines, qui se sont un peu écartées de la vallée, des clochers pointent parmi d'épais bouquets d'arbres, des châteaux se sont posés sur toutes les dentelures qu'échancrent de rapides ravins. Une plage, au droit de Floirac, celle du quartier de la Souys, apparente maintenant ses profils à ceux de Bègles, qui lui lait front de la rive gauche. Au-dessus des maisons plus pressées, mais toujours entourées de jardins, jaillissent de» cheminées d'usines, aux teintes neuves,

les poutrelles de toits métalliques encore inachevés, rimmense couvercle gris qui abrite la gare du Midi. Cet aspect, différent de ce qu'il était naguère, procède des nouveautés les plus récentes ; il y a dix ans, Bègles n'avait que ii.ooo habitants, propriétairesjardiniers, plutôt qu'ouvriers. La Souys ne comptait que quelques cabanes et petits restaurants pour dimanches suburbains. Il est vrai que le fleuve ne participe guère encore à cette jeune activité. Le nom de (( quartier du quai », à Bègles, exprime surtout une espérance ; à la Souys, le ponton des « Abeilles » n'indique pas qu'une cité industrielle a poussé autour. Voici cependant, au ras de l'eau, des dépôts de bois et de pierre à bâtir. En pénétrant dans Bordeaux par cette porte fluviale, nous remarquons un progrès vers l'industrie et comme un dessein d'y associer la rivière d'amont.

Traversons rapidement la ville, nous réservant de détailler explicitement, dans les pages qui suivent, les particularités intéressantes du port urbain ; il est visible que, jusqu'à ces tout derniers temps, la rive gauche seule a reçu un outillage de port ; là se déployaient toutes les manifestations de la vie économique, aussi bi^n qu'administrative, de la cité ; la Grosse Cloche est voisine du palais de la Bourse, devant laquelle, accotés à des quais verticaux, mouillent de grands cargos ; cales inclinées et quais se succèdent sans interruption jusqu'aux limites de la ville, oii sont creusés les bassins à flot. A. droite, au contraire, cet appareil de contact est discontinu ; la bordure immédiate du fleuve est restée, par endroits, une berge gazonnée ; c'est là que l'on a trouvé, sans trop chercher, les emplacements nécessaires au garage des

canots automobiles et autres embarcations de plaisance. Mais il est clair, pour qui observe l'invasion industrielle montant de tous côtés, que ces vestiges de banlieue rurale disparaîtront rapidement dans un cadre tout urbain ; les usines de la Bastide tendent à se raccorder au fleuve ; l'une des installations les plils modernes du port, pour la manutention du charbon et des grains, couvre plusieurs hectares de terrains vagues hier.

En aval, sur la rive droite, Lormont et Bassens.

Cependant nous doublons les falaises de Lormont, massif verdoyant que tachent des carrières blanches ; la très mince lisière qui les longe, au ras de l'eau, porte une route étroite, par où s'écoule tout le mouvement des piétons et des voitures entre l'amont et Taval ; des habitations, que l'on appellerait volontiers lacustres, prolongent en terrasses, au-dessus de l'eau, leurs planchers fondés sur pilotis, maisons de pêcheurs, ateliers de petites constructions fluviales, restaurants populaires à la renommée des fritures ou des matelotes. Par une brèche dans la muraille verte, un chemin grimpe vers l'intérieur, les maisons de Lormont s'alignent sur les deux flancs, dominées par une intéressante église en pierre et paît le viaduc du chemin de fer, dont la voie a pris un peu de hauteur pour franchir le cap par un chapelet de tunnels. Epanoui en esplanade au droit du fleuve, le ravin finit sur des pontons pour vapeurs de rivière, avec une station terminale pour les tramways venant de Bordeaux ; l'espace manque pour un mouvement com-

mercial de marchandises, il suffit pour soutenir rappovisionnement local de Lormont et pour faciliter l'accès des mamelons coupés de bois qui portent, entre Garonne et Dordogne, les vignobles justement réputés de l' Entre-Deux-Mers.

A la hauteur de Lormont, le fleuve dessine une courbe approximativement symétrique de celle de Bordeaux, c'est-à-dire dont la convexité est tournée vers l'Est ; c'est de ce côté, maintenant, que nous trouverons les fonds, tandis qu'à gauche, les alluvions grasses s'enfoncent lentement sous les eaux. Les limites du Bordeaux industriel du Nord, qui a déjà largement débordé les bassins à flot, sont celles du sol consolidé, marécageux dans l'intérieur, légèrement relevé auprès du fleuve ; sur cette berge, un chantier de constructions navales s'est développé au point où il est possible encore d'accéder à des eaux assez profondes pour procéder aux lancements ; plus bas, les usines ont un caractère tout terrien, qui les dispense de s'inquiéter du fleuve ; l'on distingue, au milieu des hautes cheminées, quelques édifices d'allure largement bourgeoise, entourés de vignes. Par là s'annonce l'approche du Médoc, région infiniment intéressante de la Gironde, mais à peine liée au mouvement fluvial, si ce n'est par l'intermédiaire de Bordeaux ; seuls des échanges d'ampleur minime, mesurés aux besoins d'un village ou même d'une habitation, se font ici par voie d'eau, au moyen de gabarros que 1«* flot porte dans les esteys et qui assèchent dans la vase, à marée basse. A travers ces terres molles, sur ces plages sans relief et presque sans habitants, il est possible de tailler en grand, pour ouvrir une issue moderne aux bassins à flot du port urbain de Bordeaux ;

c'est le projet dit du canal de Grattequina, dont nous parlerons plus loin.

La Garonne elle-même s'est chargée de marquer, à droite, la place de travaux immédiatement praticables à moindres prix ; on ne sera pas surpris que les nécessités de la guerre aient tout particulièrement pressé ces derniers, là où des additions relativement peu importantes à la nature permettaient d'établir, sur une longueur de plusieurs kilomètres, une bande de communication entre la terre ferme et la route d'eau. La falaise, en aval de Lormont, s'écarte du fleuve ; les villages s'échelonnent en quartiers, depuis le sommet des collines jusqu'à la rive ; de même les vignobles, étages des coteaux riches de crus classés aux palus du bas ; sur ceux-ci, des canaux écluses introduisent à volonté l'eau lourde d'alluvions fertilisantes, propice à des récoltes robustes, dont l'abondance n'exclut par la finesse. Tout terrien, lui aussi, comme celui qui lui fait face à l'ouest du fleuve, ce quartier de communes demeurées longtemps rurales, est aujourd'hui celui des appontements de Bassens et de toute une série d'industries, qui grandissent autour. L'évolution est en pleine marche ; nombre de traits visibles expriment en quoi elle est inachevée encore.

Les châteaux s'égrenaient jadis en ligne continue, au bord de l'eau, solidement bâtis dans la belle pierre des falaises prochaines, plusieurs timbrés de la signature de Louis ou d'autres illustres architectes du XVIIP siècle. Saluons ceux qui subsistent : spacieux salons à boiseries, beaux escaliers, parfois monumeataux, tourelles d'angle ; les celliers, les chais, les logements d'exploitation sont tout proches, mais nettenient séparés de la maison de maître ; celle-ci est entourée

d'un jardin d'agrément qui, lui-même, touche aux vignobles ; une allée droite, plantée d'arbres et conduisant au fleuve, est la promenade intérieure, un peu monotone, de la propriété ; elle se termine par un belvédère, non loin de la cabane plus modeste qui abrite la prise d'eau et les pompes nécessaires à l'inondation périodique du vignoble. Combien de négociants bordelais, depuis l'âge d'or du commerce avec les Antilles, sous Louis XV, ont fixé là leur résidence suburbaine, vignoble de rapport, jardin potager et fruitier, chalet de villégiature estivale et, l'on dirait presque, de bains de mer ! Un grand trou est maintenant ouvert dans ce calme paysage de banlieue bourgeoise. Bassens a toujours ses châteaux de collines et la jolie flèche de son église, piquée sur la hauteur, mais nombre de châteaux du palus ont disparu ; la rivière est bordée de quais en bois, de voie^ de chemins de fer, de grues hydrauliques ou électriques ; des murs en ciment armé s'élèvent parmi des baraquements aux toits goudronnés ; le sol, aplani pour la pose des railî* et la fondation des bâtiments, a perdu sa verdure et montre des plaies béantes ; de la campagne déclassée surgit un des quartiers du plus grand Bordeaux.

Palus, maintenant, terres bases à droite et à gauche. Les collines de l'Entre-Deux-Mers s'écrasent vers le confluent des deux fleuves ; les hauteurs bordières de la double vallée sont désormais visibles au delà de la Dordogne. De part et d'autre de la Garonne, d(\^ domaines à vignobles, dont beaucoup se parent du titre de châteaux ; de loin en loin, une estacade en bois, ou le débouché boueux d'un estey. Nous avons descendu vingt-deux kilomètres depuis Bordeaux, le

Médoc commence à se relever sur notre gauche, en arrière du clocher de Macau ; le fleuve se divise en deux bras, depuis la pointe de l'île Cazeau. La navigation miaritime suit le bras oriental, par où la Garonne affine contre la Dordogne la pointe du bec d'Ambès ; il n'y a plus de routes carrossables sur cette esplanade d'alluvions, l'herbe rase y encadre des bras morts et des bas-fonds, les vignobles ont cessé, les bouquets d'arbres se raréfient autour de quelques tertres. A vingt- six kilomètres exactement du pont en pierre de Bordeaux, la Dordogne s'unit à la Garonne. L'on croirait volontiers, ici, que l'affluent est le cours d'eau principal, car l'île Cazeau, étirée sur une dizaine de kilomètres jusqu'à la pointe de l'île Verte, fait écran devant le chenal de la Garonne qui borde le Médoc ; nous n'apercevons ainsi que de loin Cantenac, Margaux, Soussans, communes privilégiées de nobles crus médocains.

Le Bec d'Ambès et le confluent de la Dordogne ; Libourne.

Au Bec d'Ambès commence la Gironde proprement dite ; une brève excursion sur la Dordogne ne sera pas inutile pour nous montrer, en sa partie accessible à la navigation maritime, ce que vaut cette rivière, dans l'ensemble qui constitue l'estuaire girondin. Du Bec d'Ambès au pont de Libourne, on compte à vol d'oiseau, un peu plus de trente kilomètres et quarante-cinq environ en suivant les sinuosités de la vallée ; sur cette section, la Dordogne est traversée par deux ponts en viaduc, portant, l'un le chemin de fer de Bordeaux à Saintes, l'autre une route nationale ; ils franchissent le cours d'eau, à quelques cen-

taines de mètres d'intervalle, sur le territoire de Saint* André-de-Cubzac ; ce sont des œuvres d'ingénieur intéressantes, mais non exceptionnelles. De ces chaussées, suspendues à vingt mètres au-dessus du niveau moyen de la Dordogne, la vue embrasse un panorama magnifique, le plus caractéristique probablement de ce cours inférieur de la rivière : terres basses à gauche, plages d'alluvions de l'Entre-Deux-Mers, obligeant les constructeurs des ponts à commencer leurs rampes loin de la vallée, collines à droite, en falaise dentelée, dont les pointes sont rehaussées par des villages ou des châteaux ; des raidillons montent dans l'intérieur, vers une couronne de bois.

Libourne est au confluent de la Dordogne et de risle, dont les eaux, renforcées de celles de la Dronne, près de Coutras, ont déblayé un plus large couloir vers la vallée principale. Port et place de commerce, depuis l'époque romaine, « bastide » au temps de la guerre de Cent ans, Libourne s'est transformée, comme Bordeaux, au XVIIP siècle ; elle possède, elle aussi, ses <( allées de Tourny », tracées sur l'emplacement d'anciens fossés comblés. Son esprit municipal n'est pas moins susceptible que celui de Bordeaux et son aristocratie du vin ne le cède pas à celle des Chartrons. Elle a connu des générations d'habiles ouvriers en bois et en fer, elle tient à son rang de première sous-préfecture du département de la Gironde, justifié par l'activité de sa vie économique et sa population voisine de 25.000 habitants. Peut-être, en ces dernières années, la croissance rapide de Bordeaux lui a-t-elle un peu porté ombrage ; elle s'applique aujourd'hui à rattraper sa distance, en mettant au point des ])rojets qui feront d'elle un

organe nécessaire du port girondin. Sa situation, mieux exploitée, lui permet certainement d'avoir confiance en l'avenir ; l'essor récent de sa navigation de plaisance indique dans quel sens elle se prof)08e de grandir.

La Dordogne n'a pas encore atteint le Bec d'Ambès, lorsqu'elle baigne les murailles pittoresques d'un gros village, appelé, par une sorte d'anticipation géographique, Bourg-sur-Gironde ; plus largement ici qu'à Lormont, mais sous une forme analogue, le relief montueux de l'intérieur serre de près les eaux : la Gironde, en fait, commence bien là où la falaise a courbé souverainement la Dordogne vers la Garonne, à Bourg même. Cet aspect se prolonge, une fois le confluent franchi, jusqu'au delà de Blaye ; ici, la crête, presque à toucher l'eau, se déroule à plus de 80 mètres de hauteur ; des carrières de pierre à bâtir y sont évidées, à Boque-de-Thau ; tels coins de Bourg, avec leurs ruelles en escaliers et leurs jardins fleuris sur des terrasses, ont des airs de kasbas méditerranéennes. Chaque commune a son quartier haut et son port, j'allais écrire sa « marine » ; ce ne sont pas là des conditions très favorables pour de larges transactions fondées sur l'usage de la voie d'eau ; chacune de ces cellules, se suffisant à peu près elle-même, prête cependant à un menu cabotage qui concentre des marchandises et tire de ces petites places, tranquilles et pittoresques, des ressources d'appoint pour le mouvement général de Bordeaux. Cette collaboration a pris, depuis quelques mois, un caractère intéressant de spécialité, sur lequel nous aurons à revenir.

LE PORT DE BORDEAUX Oy

Les falaises de Bourg et de Blaye.

Bayon, Gauriac, Villeneuve, Plassac ont ainsi leurs doubles alignements d'habitations, — haut et bas, — et leurs débarcadères ; vieilles bourgades ; — on y a découvert des mosaïques romaines, elles sont modestes à côté de Blaye, havre et forteresse, du vœu évident de la nature : la Gironde creuse ici, vers l'intérieur des terres, un bassin allongé, qui termine une rampe d'accès au plateau ; juste au-dessus de cet abri, et commandant sa jonction avec la Gironde, se dresse une colline en citadelle ; il a suffi d'en consolider par des murailles les pentes abruptes pour en faire une forte station militaire : Blaye a vu défini' par là son rôle historique, depuis l'antiquité. Pour Bordeaux, avant les aménagements qu'a permis la science contemporaine, c'était l'avant-port et le bastion avancé tout ensemble. Les Romains y tenaient garnison ; le poète Ausone l'appelle (( la guerrière )> ; on s'y battit dès les temps mérovingiens ; un petit-fils de Clovis aurait été enseveli à Blaye, à peu près sur l'emplacement de la prison où fut enfermée, sous la Restauration, la duchesse de Berry. Ce passé belliqueux paraît bien aboli ; la citadelle que Vauban avait alourdie, aux dépens de vieux monuments, est devenue une promenade ombreuse, un des jolis observatoires de la navigation de la Gironde. Mais l'anse, qui vit si souvent jadis des vaisseaux de guerre, n'est plus aux dimensions de nos petits cargos ; sans une rénovation profonde, Blaye aurait dû renoncer à compter beaucoup plus, pour la circulation girondine, que Gauriac ou Bayon ; les leçons de la dernière guerre l'ont persuadée de ne s'y point résigner.

L'importance militaire de Blaye, clef de la Gironde, était accusée par les fortifications complémentaires de celles de la ville, qui fermaient à la même hauteur le cours de la Gironde,, le fort Pâté, dans une île et le fort Médoc, sur la rive gauche ; ces ouvrages, datant de Louis XIV, sont déclassés, mais la calotte de pierre du premier, entre des perrés gazonnés et des parquets de petits arbres, garde une silhouette originale. Peu de kilomètres en aval de Blaye, la rive droite de la Gironde est occupée par des marais ; le courant a séparé de la terre ferme des îles étirées, à peine émergées, oii s'isolent quelques domaines à vignobles. Les habitations s'éloignent des bords malsains, qui n'ont pas reçu encore des colonies de spécialistes du dessèchement des eaux stagnantes, comme les Hollandais qui assainirent, en amont, Montferrand, et Bruges, au XVIF siècle. L'administration départementale a tracé là, sans provoquer aucune protestation, la limite du département de la Gironde. La rive droite de l'estuaire, jusqu'à l'Océan, appartient désormais à la Charente- Inférieure ; c'est la raison de quelques jalousies et de quelques malentendus, qu'il conviendrait d'immoler devant une conception moins mesquine des intérêts communs.

La rive charentaise de la Gironde, dès que l'on a dépassé la zone des marais, est fort pittoresque ; les voies ferrées d'intérêt local, au lieu de courir seulement dans l'intérieur, viennent toucher le fleuve à partir du point où les falaises réapparaissent, à Port- Maubert, à Mortagne. De plus en plus nettement, à mesure que l'on approche de l'embouchure, la berge d'alluvions fait place à des dépôts de sable fin, lentement inclinés. Les collines descendent vers la Gironde

par des escarpements rocheux, percés de grottes qui font cirque autour des plages. Celles-ci ressemblent à fie grandes coquilles surgissant des flots, d'où le nom de conches, qui les désigne dans le pays ; la vague du large les atteint, plus ou moins directe et forte suivant les courbures du rivage, de là l'heureuse variété des .stations de bains de mer très fréquentées de ce littoral charentais, Meschers, Saint-Georges-de-Didonne, Royan surtout, dont la réputation a beaucoup débordé les limites régionales et qui reçoit par milliers, chaque été, des Parisiens, voire des étrangers, en même temps que des Charentais et des Bordelais. Nous n'insisterons pas ici sur ces plages, parce que leur activité, toute saisonnière, est assez extérieure au mouvement économique de la Gironde. Royan s'approvisionne ailleurs qu'à Bordeaux, dont elle est séparée par un j)eu plus de loo kilomètres ; ses environs n'envoient à peu près rien au port métropolitain de l'estuaire ; il y a là une absence évidente de solidarité. Peut-être en serait-il autrement si jamais un avant-port de Bordeaux était installé sur la rive droite de la Gironde maritime ; mais le moment n'en paraît pas proche et nous en dirons plus loin les raisons.

Sur la rive gauche : le Médoc, vignobles et landes. Pauillac, Le Yerdon.

En aval de Blaye, la rive vraiment girondine est la gauche, celle du Médoc et de la Pointe de Grave. La route d'eau longe ici, de près, des vignobles qui ont porté tout autour du monde 'la renommée de Bordeaux ; sur les comqnunes de Beychevelle, Saint-Julien, Pauillac, Saint-Estèphc et quelques autres, voisinent

6o LE PORT DE BORDEAUX

des crus glorieux, ceux de Beaucaillou, Gruau-Larose, Léoville-Poyferré, La Tour, Pontet-Ganet, Mouton- Rotschild, Ghâteau-Lafite, Beausite, Cos d'Estournel... Le passager qui entre en Gironde voit défiler sous ses yeux ces belles habitations, dont l'architecture porte presque toujours le cachet du luxe et du goût tout ensemble. Et c'est bien ici une partie éminente de la fortune de Bordeaux qui nous est présentée .Les vins du Médoc ne commandent sans doute pas la construction de chemins de fer dispendieux, ni d'appontements de grand style scientifique ; on les a fort bien transportés, pendant des siècles, dans des charrettes ou sur des gabarres non pontées ; cet afflux par moyens archaïques soutenait puissamment, néanmoins, le commerce d'exportation et la grande navigation de Bordeaux. Même si des méthodes plus savantes assurent maintenant des chances plus stables au vignoble d'abord, au vin lui-même ensuite, ce n'est pas du tonnage qu'il faut jamais prévoir au départ du Médoc viticole ; la circulation peut toujours être ordonnée, ici, en fonction de qualités plutôt que de quantités.

Il est vrai que, à l'ouest des vignes, le Médoc offre aussi de tout autres ressources ; il participe de la nature des Landes, avec des pignadars et des étanga allongés près de la mer. Le transport des bois et des résineux demande un appareil bien différent de celui des vins de cru ; dans cette zone, il est* dirigé sur Bordeaux par des routes intérieures, rarement par la Gironde. Lesparre s'est formé sur la frontière dies pignadars et des vignobles ; elle doit à ce double voisinage l'ancienneté de ses marchés, mais n'a jamais grandi au delà des proportions d'un gros village de A. 000 habitants ; elle communique avec Bordeaux par

une ligne de chemin de fer qui dessert Pauillac au passage ; c'est à peu près sa seule raison de s'intéresser à la rivière. Au contraire, Pauillac est un organe du port de Bordeaux; à ^7 kilomètres du chef-lieu, en face de l'île de Pâtiras, dont le feu indique aux navires entrants la tête du chapelet des îles, la ville s'est posée en bordure de la rivière, dans l'intervalle entre deux esteys ; les appontements de Trompeloup, qui en fait une allège de Bordeaux, s'avancent dans le fleuve, à 2 kilomètres plus en aval ; des hauts-fourneaux ont été bâtis auprès. Un tel paysage industriel étonne, au premier coup d'œil, sur ces/ bords de la Gironde 011 la vie rurale domine de traditions séculaires toute l'activité des hommes ; si l'on y réfléchit, il est un signe de temps qui assortiront ces traditions mêmes de fécondes nouveautés.

Le Médoc des vignes et des châteaux se morcelle en aval de Saint-Estèphe, puis disparaît. La presqu'île triangulaire, qui finit par le promontoire élargi du Verdon, n'est plus qu'une bande de marécages sur la Gironde, une lande amincie le long de l'Océan. Des plages familiales de la Lande, aux chalets épars sous les pins, Soulac est la plus connue, très vieille ville, si l'on excepte son jeune quartier maritime, et dans laquelle des dunes ont, au cours des siècles, recouvert des sépultures et des mionuments. La route et le chemin de fer du Médoc, qui se sont écartés de la Gironde pour éviter les marais, atteignent ensuite Le Verdon et Pointe de Grave, qui fait face à Roy an. Sur ce cap terminal, on n'avait jusqu'ici installé que des batteries pour défendre l'entrée de la Gironde, de même que l'îlot de Cordouan, au large, ne portait qu'un phare pour l'éclairer. Il est aujourd'hui décidé qu'on

lui réservera d'autres emplois. A Tabri du promontoire, dans l'intérieur, la Gironde a creusé une rade en eau profonde, accessible aux plus grands paquebots ; là serait, dans le plus; grand Bordeaux dont le plan est maintenant en cours d'exécution, la station avancée de contact entre la Gironde et l'Océan.

Conditions de la navigation en Gironde. — Les marées et les courants ; les seuils et les fosses.

Telle est, sur les quelque loo kilomètres qui séparent Bordeaux de la mer, la physionomie extérieure de la Gironde. Quelles conditions offre aux navigateurs le fleuve qui coule entre ces rives? La position du port principal, fort avant dans l'intérieur des terres, est un avantage incontestable, puisque la navigation maritime est ainsi portée au cœur d'un pays peuplé, riche de produits divers qui F^r^pellent les échanges ; par contre, la longueur du chenal exige des travaux particuliers, d'autant plus que la Gironde débouche sur un Océan à fortes marées ; dans le port urbain, la plus haute mer y est de 6 m. 07 au-dessus de l'étiage ; les hautes mers moyennes atteignent 5 m. 3i en vive-eau ordinaire et A m. oA en morteeau ordinaire » (i). L'amplitude de ces oscillations est un premier fait capital pour les opérations des navires en Gironde ; un autre, non moins important, est la force des courants ; la succession bi-quotidienne du montant et du descendant permet à la grosse batellerie locale une rotation active, sans qu'il soit souvent nécessaire de hisser la voile dont les gabarres sont

(1) Georges Clavel, Le port de Bordeaux et son avenir. Bordeaux, 1916.

pourvues, mais il faut aux pilotes de ces embarcations beaucoup de prudence et une expérience éprouvée de la rivière pour évoluer au milieu d'éléments fluviaux d'une extrême mobilité. Pour les navires de mer, auxquels la vigueur du courant est plus indifférente, sauf pour les conditions du mouillage, c'est la profondeur du chenal qu'ils doivent surtout considérer.

A cet égard, les services de la navigation ont soigneusement relevé les profils de la Gironde, à l'effet de localiser et, au besoin, de corriger les seuils qui s'interposent entre les fosses ; il est évident que ces seuils limitent les tirants d'eau des bâtiments admis dans le fleuve ; l'idée qui se présente la première est donc de les draguer pour approfondir le chenal. Mais cette opération n'est pas si simple qu'on pourrait le croire, car les mouvements du fond sont déterminés par une série complexe de facteurs, courbe des rives, intensité des courants au ras du sol, densité des alluvions colmatées et de celles que l'eau tient en suspension, etc. L'observation a démontré l'emplacement et la permanence de plusieurs rades, entre les ponts de Bordeaux et la mer ; les plus voisines de la ville offrent des mouillages naturels d'au moins 7 mètres à l'accostage ; tel est le cas au droit de Bassens et de même, sur la rive droite, au lieu dit Grattequina, choisi pour le débouquement futur des bassins à flot agrandis. Ces fosses sont séparées des quais de la ville par les seuils de Gariette et de Bacalan, où la hauteur d'eau, avant corrections, pouvait tomber au minimum de 4 mètres. Il y a plus bas, jusqu'au Bec d'Ambès, trois autres seuils analogues ; le plus critique est celui du Caillou, sur lequel l'épaisseur d'eau a été parfois réduite à 3 m. 5o. Empressons-nous d'ajouter que c^s

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obstacles ont été attaqués depuis longtemps et que, dès le commencement du XX^ siècle, l'accès des quais urbains de Bordeaux était assuré, en morte-eau, aux navires calant 7 m. 70, en vive-eau, à ceux dont le tirant atteint 7 m. 80.

Près du Bec d.Vmbès se présentent deux rades, avec des profondeurs supérieures à 8 et 10 mètres, la première contre la falaise de la Dordogne, de Bourg à Roque-de-Thau, la seconde au milieu du fleuve, à l'île Verte ; cette dernière est intéressante pour les bâtiments de fort tonnage qui doivent attendre quelques heures la haute mer, pour circuler sur la section supérieure de la Gironde ; la largeur du fleuve est ici de 3 kilomètres au moins, il va en s 'épanouissant, jusqu'à 10 kilomètres, donnant au passage l'impression d'une petite mer, où la brise du Nord-Ouest, en particulier, ride la surface d'une houle légère, très sensible sur les canots. A Beychevelle, en face de Blaye, un nouveau seuil coupe le chenal, qui se rapproche de la rive du Médoc et laisse à droite les îles Sans-Pain, Bouchaud, Pâtiras. Une nouvelle fosse commence à Pauillac-Trompeloup, profonde cette fois de 12 a 16 mètres, avec des largeurs suffisantes pour se prêter aux mouvements des plus grands navires ; à toucher les appontements de Pauillac, il y a plus de 9 mètres d'eau, par les plus basses mers. Ainsi, exactement à mi-chemin entre Bordeaux et l'Océan, une rade d'attente est indicjuée par la nature ; fidèle à une sorte d'harmonie préétablie, le chemin de fer du Médoc s'est ici rapproché de la rivière et Pauillac s'annonce, à première inspection, comme un port annexe de Bordeaux.

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Les passes de T embouchure

Franchissons encore le « platin » de By, immergé sous 5 mètres d'eau, mais avec des chenaux plus profonds le long de la côte médocaine ; la Gironde, maintenant, se creuse en corridors dont le sol s'enfonce vers l'embouchure ; ce sont, entre les îles allongées et dans le même sens qu'elles, Sud-Ouest au Nord-Ouest, les rades de Richard, avec 9 mètres d'eau, et du Yerdon, qui en a plus de 12 ; elles se déroulent sur une vingtaine de kilomètres, assurant toutes facilités de relâche aux navires, quelles qu'en soient les les dimensions, qui ne veulent pas immédiatement prendre la mer. L'éperon du Verdon couvre, contre les vents soufflant de l'Atlantique, une vaste surface d'eau profonde qui, déjà, participe des mouvements de la mer, mais réserve d'excellents mouillages, sur une allée large de plus d'un kilomètre, et longue d'une dizaine. Les embarcations des pilotes viennent s'abriter dans cette rade, lorsqu'il y a grosse mer, avant de prendre le large, au-devant des navires clients. A l'époque de la marine à voiles, les bâtiments de long cours marquaient là leur dernière station en Gironde, animant d'un mouvemient local ces eaux intermédiaires entre le fleuve et l'Atlantique, où l'on ne voit plus guère aujourd'hui que des passants pressés de brûler l'étape.

L'embouchure proprement dite, entre la Pointe de la Grave et celle de la Coubre, est divisée par des plateaux sous-marins en trois passes ; l'accès principal longe la côte saintongeoise, par les passes dites du Nord et du Matelier, oii les tirants d'eau ne s'abaissent que très exceptionnellement au-dessous de i3 mè-

très ; on doit remarquer cependant que, par gros temps, le tangage réduit de i à 2 mètres l'épaisseur utile de cette couche d'eau. Le plateau de Cordouan, dont la partie émergée porte le phare du même nom, est séparé de la côte de Soulac par une troisième passe, accessible seulement aux paquebots moyens. On observe souvent de légères brumes, au large de la Gironde, mais on compte les journées pendant lesquelles le brouillard oppose des difficultés réelles à la navigation. Nous tenons à présenter ici ces indications, sans flatter d'un seul trait la rigoureuse exactitude de notre tableau : la conclusion qui s'impose est que la Gironde offre à la navigation maritime des conditions au moins aussi favorables que celles des autres ports de l'Atlantique, étrangers ou français ; il est clair qu'en pareille matière l'homme doit (( ajouter son effort à la nature », mais il paraît bien que, dans l'ensemble, la nature a gâté la Gironde et le port de Bordeaux.

Dans un estuaire exposé comme celui de la Gironde, des travaux de consolidation doivent être menés sans aucune interruption. La marée de l'Atlantique est très forte sur toutes nos côtes de France ; elle atteint sa violence suprême quand elle est comprimée dans des entonnoirs tels que la baie du Mont Saint-Michel ; elle est redoutable même lorsqu'elle se répand sur des espaces plus larges, mais toujours avec une concentration générale, ce qui est le cas du golfe de Gascogne ; passes de la Gironde, barre de l'Adour sont des phénomènes de même ordre, des verrous fabriqués aux dépens des côtes par le barrage des courants marins. Pour la Gironde, la masse fluviale, rassemblée d'un vaste bassin, est suf-

fisante pour faire parfois équilibre au flot ; le dépôt des troubles, charriés par des eaux qui se heurtent, n'en est que plus actif ; il arrive que, la mer arrivant à peine à renverser le cours du fleuve, triomphe de lui de temps en temps par une poussée souveraine, qui gonfle brutalement le niveau, d'aval en amont ; la Gironde n'échappe pas au phénomène du mascaret, spécial aux grands fleuves qui tombent dans des mers très puissantes ; la violence en est peu dangereuse, parce que toujours prévue. La force des eaux girondines tient à la richesse et à l'altitude de leurs sources, qui tombent du Massif Central et des Pyrénées ; elle est plus sauvage, là où le ruissellement a été soustrait, par le déboisement des montagnes, à la discipline des forêts. C'est à Bordeaux, il y a moins de vingt ans, que fut fondée la première société active de France (( pour l'aménagement des montagnes », précieuse indication de la solidarité géographique qui unit toutes les parties de ce Sud- Ouest ; la protection de la terre des hauts tend à l'équilibre des rivières qui en descendent, à la prospérité régulière des ports près desquels ces cours d'eau vont se mêler à la mer.

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