RUISSEAUX
Les ruisseaux joueut un grand rôle dans la topographie de Bordeaux; l'un d'eux, le Peugue, avait servi de limite à la ville romaine ; l'autre, la Devise, la traversait dans toute sa longueur. Celui qui descendait de la fontaine de Trojpeyta alimentait les fossés romains du nord; celui qui venait de celle de Pedouiïlet coulait entre les deux murs du premier accroissement; le ruisseau ÏÏAudeyola fermait, au nord, la ville du xive siècle, et YAyga-Borcla la fermait au sud.
Mais les plus importants de ces ruisseaux, et ceux dont le nom revient le plus souvent, sont le Peugue et la Devise; dans le principe, ils mélangeaient leurs eaux dans les marais qu'on a depuis appelés marais de la Chartreuse, et se divisaient de nouveau à la rencontre de l'éminence rocheuse servant d'assiette au Bordeaux gaulois. Ce que nous voyons maintenant de ce terrain, couvert de maisons et de jardins, ne peut donner une idée de ce qu'il était au xve siècle. Les anciens titres n'y signalent que. des saulaies, des oseraies, des flaques d'eau remplies de roseaux, des lieux incultes et malsains.
Audeyola : Estey à'Audeyola; ester d'Audeyola; esterium à'Audeyola; ruisseau à'Audeyoïe (11, 24 et 13, 22). — Ce ruisseau descendait de la fontaine à'Audége et se jetait dans la Garonne près de la tour d'Audeyoîe. Au commencement du xive siècle, lorsqu'on enveloppa toute l'ancienne ville dans un vaste réseau de fortifications, on se servit des eaux de ce ruisseau pour inonder les fossés du nord; alors, en effet, il passait près de IdiVieille-Corderie et de la porte de Saint- Germain : « Quedam domus, » dit un titre de 1321 cité par l'abbé Baurein [Ms., p. 101], que est a » La Cordaria, prope portale Sancti-Germani, inter domum et plateam
(') Estey. En langage gascon, ruisseau se traduit par les mots : ryu, julîe et estey; cette dernière dénomination nous paraît être plus particulièrement appliquée aux ruisseaux dans lesquels le flux se {"ii ït sentir.
» heredum Bernardi de Lalana, ex parte una, et terram Guaucelmi de » Montinhac, ex parte altéra, et durât, a rua communi, ex uno capite, » usque ad esterium d? Audeyola. » Le ruisseau ftAudeyole portait déjà ce nom à la fin du xme siècle; il était bordé en partie de maisons et longeait un chemin. C'est ce que nous apprend un acte de vente du 2 août 1291
[Arch. dép.] : « trens de terra loquaus es près l'ester à'Audeyola,
» entren mechs pe de terra de la maison et deu chay maestre...., d'una » part, et la rolha que part lodeit feu Sent-Seurin a la terra de la gleysa » Sent-Andriu de Bordeu, d'autra part : et la maitat de la medissa arolha , » aissi cum la medissa terra dura et ten en lonc de l'ester à'Audeyoïa, » que es a l'un cap, entroa au camin comunau qui passa dauan la maison » deu deit...., que es a l'autre cap. Pero, entre lo deit ester d' Audeyola et » la deita terra, deu auer camin comunau per aissi cum es contengud » dauant las autras maisons qui son aqui de près. »
Les fossés de ce côté de la ville étaient, en outre, alimentés par un petit ruisseau, qui, dit l'abbé Baurein [Ms., p. 117, v°], « va du puits qui » est devers les murs des Frères-Prêcheurs vers la tour Saint- Georges ». Un plan [PI. mss.] nous prouve qu'avant la création du Jardin-Public, un grand nombre de petits ruisseaux, qui descendaient de la fontaine à'Aîidége, arrosaient cet emplacement, où auparavant devaient exister des terrains marécageux. Depuis peu de temps, M. Durieu de Maisonneuve, directeur du Jardin-des-Plantes, a eu l'heureuse idée de recueillir une partie des eaux de la fontaine d'Atcdége, devenue inutile, et de les faire serpenter dans le Jardin-Public
Ayga-Borda : Estey de VAiga-Borda, Aigua-Borda; ruisseau de Y Eau-Bourde; aqua de Petraïonga; estey de Scnta-i'rotz (1, 23). — Ce ruisseau, dont les ingénieurs du xive siècle s'étaient servis pour inonder une partie des fossés du sud de la ville, descend des landes de Cestas, passe au moulin de Bardenac, puis à celui de Peyrelongue, et enfin se jette dans la Garonne. Au xve siècle, il faisait tourner les moulins de l'abbaye de Sainte-Croix. Un titre de 1359 [Arch. hist., t. IV, p. 129]
s'exprime ainsi : « construxerunt et fundaverunt aquam de Petra-
» long a defluentem usque ad molendina Sancte-Crucis que sunt prope
» monasterium predictum quequidem aqua, alias vocata VAiga-Borda,
» est quidam rivulus descendens, recto alveo, a molendino vocato de » Bardenaco, usque molendinum vocatum de Petra-Longa et exinde
» ad molendina sua predicta. » Une description du cours de ce ruisseau, faite à la fin du xvme siècle [Mém. font., p. 63], confirme l'exactitude de celle du xive : « Y? Eau-Bourde commence à Cestas, reçoit Y Eau-Blanche, » passe par Gradignan et par le Pont-de-La-May; avant d'atteindre cette » dernière localité, le ruisseau se divise en deux branches qui se déchar- » gent dans la Garonne, l'une au-dessous du moulin de Franc, et l'autre » au pont de La Manufacture. » Le ruisseau qui passe à Léognan et à Villenave-d' Ornon , et qui porte le nom d'EAU-BouRDE dans la carte de l'Etat-major, n'est pas le ruisseau ancien connu sous la même dénomination. On l'appelait aussi, en 1262, estey de Sainte-Croix; c'est ce que prouve le texte suivant : « Item, dicimus quod a Puyatorio Sancti- » Michaelis usque ad esterium Sancte-Crucis » [Liv. Bouil., p. 371].
Debise : Estey de la Debise (9, 21 et 10, 20), Divicia,- la Divice, la Divise, la Devise, la Devèse; estey de Las Anguillas (8, 23); estey de La 3/ota, de La Motlw (11, 18). — Ce ruisseau ne paraît avoir porté autrefois le nom de Devise que dans la partie de son cours qui traverse la ville ; au delà des remparts de l'ouest, il prenait, du moins aux xvir3 et xvme siècles, le nom de ruisseau de La Mote (La Motlie); c'est ainsi qu'il est toujours nommé dans les anciens plans [PL mss.] : « Le ruisseau du Peugue, dit » Baurein [Ms., p. 66, v°], après avoir passé au travers de l'enclos de la » Chartreuse, se divise en deux branches, l'une appelée le ruisseau de La » Mote ou de la Devise, qui passe dans la première enceinte de Bordeaux, » et l'autre retient le nom de Peugue. »
La Devise, suivant un autre plan [PL mss., n° 88], entrait dans la ville par une étroite ouverture faite dans le mur du xive siècle, au pied delà première tour qui s'élève au midi de la porte Saint-Syrrcphorien; elle traversait aussi le mur romain en face de la rue de Mimisan (Montméjan), et, se dirigeant vers le sud-est, passait au nord et à quelque distance de l'église Saint-Paul, suivait le flanc nord de l'hôpital neuf de Saint-André, coupait en deux la rue de Magudas (Baubadat); prenant ensuite la direction du nord-est, elle coupait la rue Judaïque (de Cheverus), et, passant derrière les maisons qui bordent, au sud, la rue Margaux, suivait, après avoir coupé en deux la rue Sainte -Catherine, toute la rue de la Grand- Carjpenteyre (rue de la Devise), à l'extrémité orientale de laquelle elle traversait le mur romain de l'est, longeait le flanc sud de l'église Saint-Pierre, passait dans le mur du moyen
âge (') et se jetait dans la Garonne. La Devise portait le nom de ruisseau ou estey des Anguilles depuis sa sortie de la ville jusqu'à son embouchure dans la Garonne. Baurein nous apprend [Ms., p. 69] que ce nom venait de celui donné anciennement à certaines embarcations; mais il ne dit pas si cette dénomination remontait au xve siècle.
Beaucoup de personnes donnent à ce ruisseau le nom de Devise; cette manière gasconne de franciser ce nom tend à se généraliser.
Au xvie siècle [Inv.], le nom de Devise était employé d'une manière générique pour désigner les ruisseaux de la ville : « Arrêt de la Cour » pour faire contribuer les propriétaires au netoyement des Devises et » ruisseaux de La Mothe et du Peugue. » Déjà, au xivc siècle, dans un obituaire de Saint-André, page 12, v° [Arch. dép.], le Peugue est nommé
Devise : « supra domos et sola que sunt supra fossatum ville Burde-
» gale extra portam de Areis a parte Divicie. » Le ruisseau qui coulait près de la porte des Eyres et des Fossés ne peut être que le Peugue.
Estey-Majou : titer- Major. — UEstey-Majou servait de limite, au sud-est, du quai de Paludate, où se trouvaient déjà des maisons en 1262 : « Item diciinus, quod a domo Ramundi Ducasse usque ad Sterium- » Majorent, non sint domus ante domos inferius, nec ponatur aliquod » perpetuum impedimentum » [Liv. Bouill., p. 371].
Pedouillet : Riu de la font de Pedouillet; ruisseau de la font de Pedouillet; ruisseau de la fontaine des Salinières (6, 22). — Ce ruisseau coulait entre les deux murs du premier accroissement de la ville, depuis la porte Bougueyre, où il avait sa source, jusqu'à la Garonne. Il se jetait dans la rivière après avoir alimenté plusieurs lavoirs avant de traverser les constructions de la porte de La Rousselle. Ceci résulte en partie de textes nombreux [Terr. Bos.] que le suivant, daté de 1488, résume à peu près : « Baillette à fief nouveau faicte à Jean de La Mothe, escuyer, sieur » de La Motlte de Canibes, de toute icelle place de terre et jardin, qui est » près la porte des Salinières confrontant à la maison dudict Jean de
(') M. Rabanis, dans une dissertation publiée dans les Comptes-Rendus de la Commission des monuments et documents historiques de la Gironde (1848, p. 24), avance que la Devise ne passait pas primitivement au nord du mamelon sur lequel était bâti le Bordeaux gaulois, et que les Romains avaient détourné une partie des eaux du Pevyue pour les rejeter dans la ville et alimenter leur port. Les raisons que donne M. Rabanis, à l'appui de son opinion, ne paraissent pas décisives.
» La Mothe.... d'une part.... et le ruisseau de la fontayne des Salinières, » d'autre part; d'un bout, par le devant, à la ruhe publicque des Sali- » nières, qui vient de La Rouselle, d'autre bout par le derrière au ruisseau » et lavoir de la fontayne. » Ce ruisseau existe encore dans l'impasse qui s'étend depuis cette fontaine jusqu'aux maisons qui bordent le côté occidental de la rue de La Rousselle ; il passe entre la première et la seconde maison de cette rue, dont les caves sont inondées au moment des grandes marées. (Voir font de Pedouillet.)
Peugue : Lou Peugue (8, 21 ; 8, 20 et 10, 17); la mar "(*) deu Peugue; la mayre deu Peugue, Pelagus; mare Pelagum; le Peaugue; le Peauïgue; le Peugue; Estey-BieVi (10, 17); estey deu Pont-Sent-Johan; estey deu Pont (7, 22). — Le cours de ce ruisseau a été détourné plusieurs fois; il entrait dans la ville [PI. mss., n° 88] par une ouverture pratiquée dans le mur du second accroissement, entre la porte du Far et la cathédrale de Saint-André ; il se dirigeait en ligne à peu près droite jusqu'à la rue Sainte- Catherine ; de là, il inclinait légèrement vers le nord-est pour couper en diagonale la rue des Herbes, supprimée en partie depuis le percement du cours d'ALSACE-ET-LoRRAiNE. Il coulait sur le bord méridional de l'ancienne rue du Mû, supprimée aussi, revenait ensuite un peu vers le sud-est pour couper l'ancienne rue des Epiciers, suivait tout le cul-de-sac de la Voûte du Peugue, plus tard impasse Poitevine, et de là, inclinant de nouveau vers le nord-est, il baignait le mur méridional de la chapelle Saint-Jean, celui de l'ancienne Bourse, passait entre deux tours rondes avant de traverser la vue Richelieu (rue Ausone), et se jetait dans la Garonne.
Ce ruisseau portait différents noms suivant les quartiers qu'il traversait. Trois moulins qu'il faisait tourner avaient nécessité le creusement de plusieurs biez. Un seul nous est connu : c'est celui qui partait de l'extrémité occidentale de la rue des Herbes jusqu'au moulin du Marché .• « Cette rue (la rue des Herbes), dit l'abbé Baurein [Ms., » p. 132], n'avait pas anciennement d'issue sur le Poisson- Salé. Le
(l) Autrefois, on donnait le nom de mer à la Dordogne, à la Garonne et à quelques ruisseaux dans lesquels le flux remontait. Encore à présent, les riverains ne nomment pas autrement nos deux fleuves. Ils disent : « La mar; passa la mar; de l'autre bord de la mar; » pour « la rivière; passer la rivière; de » l'autre côté de la rivière. » De là l'expression Entre-deux-Mers pour le pays compris entre les deux rivières de Garonne et de Dordogne.
» terrain même où elle est pratiquée était l'ancien lit du ruisseau du » Peugue, au moins est-il certain que les maisons situées dans le cul- » de-sac du Marché, et qui ODt actuellement une issue dans la rue des » Herbes, confrontaient par derrière, suivant plusieurs anciens titres, à » l'estey du Peugue, ou bien à VEstey-Bielh. » Et ailleurs [p. 17, v°] : « Son ancien lit était placé dans la rue des Herbes, qu'il traversait de » long en long; il faut pourtant convenir qu'une branche de ce ruisseau » passait dans la rue Sous-le-Mur , et y formait l'écluse d'un moulin qui » avait son entrée dans la rue des Epiciers, et qui, pour cette raison était » appelé moulin du Marché. »
Les autres moulins avaient aussi leurs biez, ou du moins des réservoirs pour les eaux : « Audit an (1404), il y avait plusieurs moulins à Bour- » deaus sur le ruisseau du Peaugue » [Chr. bord. Lurb.].
Le Peugue s'appelait aussi, au xvie siècle, près de son embouchure, l'estey du Pont et estey du Pont-Saint- Jean. C'est ce que nous apprend
un titre de 1537 [Terr. Bos.] : « toute icelle place et bastiment qui
» est dans l'estey du Pont-Sainct-Johan.... confrontant au cours de l'eau
» qui vient du Peaulgue, tirant à la mer devers la ruhe Poitevine a
» l'estey et cours de l'eau de l'ung bout a la ruhe des Epiciers, sur le
» devant, d'aultre bout. » Ce nom lui était donné également au-dessus du pont, ainsi qu'on le voit par une reconnaissance de l'an 1473 [Arch. B.-Lal.].
Si l'on en croit une tradition, rapportée par l'abbé Baurein [Ms., p. 66, v°], les bateaux chargés de moules venaient anciennement jusqu'au Marché. On dit qu'ils allaient jusqu'à la porte Basse, plus haut même : « Il y a sujet de présumer, dit encore Baurein [Ms., p. 193], que le » marais des allées était anciennement une espèce de bassin dans lequel » les vaisseaux entraient par le ruisseau du Peugue et les anciens fossés » de ville. »
Senta-Grotz : Estey de Senta- Crotz (voir ruisseau de Y Eau-Bourde). — Nous pourrions donner le nom d'estey de Sainte- Croix à un cours d'eau, peut-être un vivier très étroit, qui, de l'abside de l'église, se dirigeait vers l'est, et se déchargeait dans V Eau-Bourde, après avoir traversé le mur de ville; il est signalé dans un plan manuscrit [PI. mss., n° 142| avec la légende suivante : « Estey ou ruisseau qui sépare la maison de » l'hôtelier du jardin du monastère. »
Tropeyta : Riu de la font de Tropeyta; ruisseau de la fontaine de Trojpeyte (10, 23). — Ce ruisseau coulait dans les fossés romains du nord de la ville; il descendait de la fontaine de Tropeyte, et se jetait dans la Garonne près de la tour du Pont-de-La-Mousque. Au xve siècle, il passait entre les maisons qui bordaient la rue des Fossés-de- 2yrqpeyte (cours du Chapeau-Rouge) et celle du Pont-de-La-Mousqtie. C'est ce qui résulte du texte suivant de 1499 [Terr. Bos.] : « Reconnaissance par
» François de Taste, marchand, d'une maison scituée sur le Fossé-de-
» Trompette...., et dure et tient en long de la ruhe publicque de dessus » les fossés, de l'ung* bout, entre à la ruhe commune, de par le dernier, » de l'autre bout; et se sont réservés les sieurs (maire et jurats) quatre » pieds d'espace pour le cours de l'eau qui est dernier ladicte maison; » sur lequel espace ledict affeuat ne pourra faire aulcun bastiment de » latrines. » (Voir Font de Tropeyta.)