PREMIÈRE ENCEINTE
Lorsque l'on étudie les murs de Burdigala et ceux de presque toutes les villes romaines des Gaules, on trouve dans leurs fondations, et jusqu'à une certaine élévation au-dessus du sol, des pierres de très grand appareil, couvertes de moulures et de sculptures, dont la face est toujours ou presque toujours tournée, soit vers la terre, soit vers l'intérieur du mur. La manière dont elles sont appareillées prouve la précipitation avec laquelle ces remparts ont été construits. Aucun mortier ne les relie, et, dans les fondations, elles sont souvent calées avec des fragments de tuiles. Jamais, ou presque jamais, on n'a taillé la sculpture pour équarrir la pierre. La hauteur des murs bâtis de cette façon était plus considérable dans le voisinage des lieux où les monuments étaient plus nombreux que dans les endroits où il fallait transporter de loin ces énormes blocs. Une fois les grosses pierres employées, les murs n'étant pas assez élevés, on les terminait par un blocage revêtu de pierres de petit appareil, divisées en bandes horizontales d'un mètre
environ de hauteur par plusieurs rangs de briques posées à plat (*). L'épaisseur de ces murs était considérable : 2m80 le long du Peugue, 3 et 4 mètres dans d'autres endroits.
Biirdigala, réduite de cette façon, avait la forme d'un parallélogramme rectangle, mesurant 725 mètres de long, de l'est à l'ouest, et 450 de large, du nord au sud. C'est la ville décrite par Ausone :
« L'enceinte carrée de ses murailles, dit-il, élève si haut » ses tours superbes, que leurs sommets aériens percent les » nues. On admire au-dedans les rues qui se croisent, l'ali » gnement des maisons, et la largeur des places fidèles à » leur nom; puis les portes qui répondent en droite ligne aux » carrefours, et, au milieu de la ville, le lit d'un fleuve » alimenté par des fontaines (2). »
Cette nouvelle ville était encore bien plus considérable que la bourgade gauloise. Les remparts du sud suivaient, comme autrefois, le bord du Peugue ; mais la Devise passait au milieu de la nouvelle cité, qui avait été aussi agrandie à l'ouest.
Les remparts romains suivaient le côté septentrional du cours d'ALSACE-ET-LoRRAiNE, depuis la place Rohan jusqu'au sud-ouest de la place du Palais; d'où, prenant à angle droit
(') On a pu se convaincre, en 1865, de la dureté de ce blocage en voyant travailler les ouvriers qui démolissaient ce mur entre la place Saint-André et la rue Duffour-Dubergier. Là, les gros blocs s'élevaient à 2 et 3 mètres au-dessus du sol. On n'a pu abattre le blocage qui les surmontait qu'à l'aide d'un bélier manoeuvré par quinze hommes, et il fallait quelquefois plusieurs journées entières pour en renverser un ou deux mètres cubes.
(-) Ausone, traduction de E.-F. Corpet. T. I, p. 249. Voici le texte :
« Quadrua murorum species, sic turribus altis » Ardua, ut aerias intrent fastigia nubes. » Distinctas interne vias mirere, domorum » Dispositum, et latas nomen servare plateas, » Tum respondentes directa in compita portas, » Per mediumque urbis fontani fluminis alveum. »
la direction du nord, ils traversaient le pâté de maisons formant l'extrémité occidentale de cette place; passaient entre les rues des Bahutiers et des Argentiers; coupaient cette dernière rue en diagonale, et l'église Saint-Pierre en deux parties à peu près égales; passaient dans les maisons qui séparent la rue de la Vieille-Corderie de l'impasse Saint- Pierre; traversaient l'extrémité de la rue des Faussets; puis, à l'angle sud-ouest de la Bourse, reprenaient encore, à angle droit, la direction de l'ouest; traversaient les maisons qui bordent le côté sud des rues du Pont-de-la-Mousque, de la Maison-Daurade et Chaumet, et, plus loin, celles qui bordent le même côté du cours de I'Intendance jusqu'au milieu de la rue de la Vieille-Tour; d'où ils venaient rejoindre, en ligne à peu près droite, le point de départ, en traversant les maisons qui bordent le côté oriental de la rue des Remparts et la place de I'Hôtel-de- Ville. Ils laissaient un espace de quelques mètres entre eux et la façade occidentale de l'église Saint- André.
On voit que les Gallo-Romains avaient tracé leurs remparts dans les endroits les plus favorables pour la défense. Ils avaient profité, au sud de la ville, du ruisseau du Peugue, qui avait déjà protégé la bourgade gauloise. La Devise ne leur offrait point les mêmes avantages : son lit ne suivait pas une ligne droite, et les pentes raides, les rochers qui bordaient sa rive gauche auraient forcé d'élever considérablement les tours et les murs pour dominer les environs. Mais non loin, au nord de ce ruisseau, la crête du coteau s'étend, en diminuant de hauteur, depuis la place Dauphine jusqu'à la Bourse. C'est sur cette crête que les Romains ont bâti leurs remparts, du sommet desquels les regards embrassaient la ville et la campagne. La Devise servait de port intérieur.
Ces murs, protégés par deux fossés parallèles, étaient
percés de portes et bosselés de tours semi-circulaires du côté de la campagne, excepté dans les quatre angles, où elles étaient rondes. Il y avait autour de la ville quarante-six tours au moins.
Quatre portes s'ouvraient dans chacun des grands côtés, et trois dans les petits. Une seule, la porte Basse, est restée debout jusqu'au commencement du xixe siècle; on en a conservé des dessins. Elle peut donner une idée des autres.
Chacune de ces portes s'ouvrait à l'extrémité des grandes rues qui, encore maintenant dans cette partie de Bordeaux, se coupent à angle droit, à l'exception de celles qui bordent le cours de la Devise, où se trouvait le port intérieur, et de celles qui avoisinent l'angle sud-est, où s'éleva plus tard le château de YOmbrière.
Avant la construction de l'église Saint-André, il y avait une porte au nord de la rue Pélegrin, correspondant à une autre porte fermant l'extrémité septentrionale de la rue Vit al-C arles. Près du bout de la rue Guillaume-Brochon, au nord, existait une porte qui faisait face à la porte Basse, au sud. La porte de La Cadène fermait la rue Sainte-Catherine au sud, et la porte Médoc était à l'autre extrémité de cette rue. La porte Begueyre était située à l'embranchement de la rue du Pas-Saint-Georges et du cours d' Alsace-et-Lorraine ; elle correspondait à celle ouverte dans le rempart du nord, un peu à l'ouest de l'église Saint-Rémi.
Dans le rempart qui bordait la Garonne, il y avait une porte au milieu de la rue de la Tour-de-Gassies; elle correspondait à la porte Saint- André, percée dans le mur de l'ouest au bout de la rue des Trois-Conils. A l'embouchure de la Devise s'ouvrait la porte Navigère; elle servait d'entrée au port intérieur. La porte qui lui faisait face, à l'ouest, était a l'extrémité occidentale de la rue Montméjan. La troisième
porte du côté oriental était la porte des Paux, au bout inférieur de la rue Saint-Rémi, en face de la porte Dijeaux, qui était à l'ouest.
Des forts particuliers paraissent avoir servi à protéger certaines parties des remparts, surtout dans les angles ; ainsi le château de VOmbrière dut remplacer une forteresse plus ancienne; sa position parfaitement choisie à la pointe de l'île, sur le point culminant de cette partie de Burdigala, dominait la rivière. Saint- André , à l'angle sud-ouest, et Saint-Rémi, à l'angle nord-est, ont remplacé de grands édifices; on trouve des mosaïques et de nombreuses substructions romaines sous le pavé de cette dernière église; enfin, en creusant les fondations d'une maison, à l'ouest de l'extrémité septentrionale de la rue Vital -Carles, on a trouvé, il y a une dizaine d'années, des murs romains d'une grande épaisseur, qui doivent être les restes d'un fort ayant protégé l'angle nord-ouest. Le Puy-Paulin était peut-être alors aussi surmonté d'une forteresse qui, au moyen âge, devint un château considérable.