QUATRIÈME PARTIR
De répoque et des circonstances de la fondation et de la décadence de Bôrô-Boudour, en rapport avec Tancienne histoire de Java.
Nous avons cru devoir emprunter là plus grande partie de Texposé qu'on va lire au travail de Brumund, nous bornant à y apporter quelques modifications qui ne changent rien au fond de la chose; par-ci par-là nous avons ajouté nos annotations au bas de la page et nous les avons signées (L.).
C'est en vain que nous avons cherché des dates et des inscriptions à Tjandi Séwou, à Loro djongrang, à Plaossan et dans d'autres temples hindous importants du centre de Java. Nous n'en avons pas trouvé davantage à Bôrô-Boudour. Il est vrai qu'on rencontre des dates à Soukou et ailleurs dans l'orient et dans l'occident de Java , mais nous en cherchons en vain sur les édiflces mêmes du centre de l'île ou dans leurs environs immédiats, c'est-à-dire là où nous aimerions le mieux en rencontrer. Nous ferions volontiers le sacrifice de quelques bas-reliefs, oui jusqu'à toute une galerie de Bôrô-Boudour, si nous pouvions en être dédommagé par quelques dates précisés et par quelques pages de cette histoire, qui, il faut le craindre, a passé avec les siècles sans laisser de traces ').
l) Nous n^accepterioDB pas aussi facilement l^échange. II est toujours eucore possible de trouver des données qui précisent Tépoque de certains faits historiques et qui nous renseignent ainsi suffisamment sur le siècle qui a vn fonder Bôrô-Bondonr .mais il n^est pas possible d^obtenir par d*aatres moyens ce que nous offrent des oeavres d*ut. (L.)
Les Javanais disent, il est vrai, qu'ils ont leurs chroniques écrites, et que celles-ci remontent jusqu'au commencement de leur ère; il est vrai également que tous les événements importants, entre autres aussi la fondation de Bôrô-Boudour , figurent dans ces chroniques, chacun avec sa date précise. Mais ces documents, qui ont été composés très longtemps après, et qui sont peut-être assez exacts pour les événements contemporains de la composition, sont apparemment sans aucune valeur pour les événements antérieurs; les preuves extérieures en faveur de l'authenticité manquent complètement, et le contenu n'est pas de nature à nous inspirer la moindre confiance; la fiction se reconnaît partout. Aussi sommes-nous surpris de voir qu'on publie encore fréquemment ces écrits et qu'il y en a toujours encore qui leur attribuent une certaine valeur, qui les prennent pour des sources dignes de foi des anciens temps.
Puisque les documents écrits nous manquent, nous nous adressons aux Javanais qui habitent les environs de Bôrô-Boudour. Peut-être ceux-ci ont-ils conservé encore quelques traditions orales, transmises de père en fils et parvenues jusqu'à nous. Nouvelle déception. Les Javanais de cette contrée gardent le silence , ou bien , tout ce qu'ils ont à nous dire, c'est que Bôrô-Boudour, il n'y a pas même un si grand nombre d'années, était encore entouré de forêts épaisses, et que pour eux qui sont venus dans ce pays comme des étrangers , ils n'ont jamais rien appris de ces anciens temps. Voici cependant un témoin qui prétend savoir quelque chose; voici une tradition, provenant, comme on dit, d'une source digne de foi. Ecoutons ce qu'elle a à nous dire.
Un certain prince, c'est ainsi que débute ce témoin, du nom de Dewa Kesouma, fils d'un prêtre de condition, et puissant parmi les princes de Java , avait gravement offensé un des hommes de sa cour. Celui-ci , nature irréconciliable , dévoré de rancune, ne songea plus qu'à une seule chose, au moyen de se venger de cet outrage et de porter à son prince le coup le plus cruel qu'il pourrait imaginer.
Le prince avait un enfant unique, une petite fille de deux ans, le bonheur et la joie de sa vie; le serviteur froissé résolut
d'enlever cette enfant et réussit à exécuter son Iftehe projet. Un jour la petite flUe avait disparu sans laisser la moindre trace.
Le prince inconsolable parcourut le pays pendant plusieurs années et chercha partout, mais en vain; il ne retrouva pas son enfant perdu. Douze ans s'étaient passés depuis ce jour fatal, et toujours encore le prince pleurait sa fille. Un jour il rencontre une jeune personne d'une rare beauté. C'est sa ftUe; mais il ne la reconnaît pas; il la demande en mariage, l'épouse, et un enfant natt de cette union coupable.
Le courtisan offensé touche maintenant au moment où il pourra assouvir sa vengeance; il se presse pour aller trouver Dewa Kesouma, se fait reconnaître et lui révèle l'horrible secret. Dewa Kesouma est au désespoir; il se sent coupable envers les dieux, et ses prêtres lui assurent qu'il n'y a pas de pardon pour un tel crime, lors même que ce crime aurait été commis par ignorance. Pour expier sa faute il doit se laisser enfermer avec la mère et avec l'enfant entre quatre murs, et terminer ces jours absorbé dans la pénitence et dans la prière. Il lui reste cependant encore une dernière ressource. La peine lui sera remise, si dans dix jours il peut construire un BdriV Boudeur. La tâche est immense, mais il dispose de ressources nombreuses et puissantes; l'espoir renaît dans son coeur, et sans tarder il se met à l'oeuvre avec tous les artistes et tous les ouvriers de son royaume.
Les dix jours ont pris fln, et Bôrô-Boudour est terminé avec toutes ces images. Mais, terrible découverte! on se met à compter les images , on les compte encore , et voilà , il en manque une seule au nombre qu'on avait déclaré indispensable pour que l'édifice pût passer pour achevé. Impossible dès lors au malheureux d'échapper au sort qui le menace; c'est en vain qu'il s'épuise en supplications; les dieux sont inexorables, il faut que l'arrêt s'exécute. Lui-même , sa femme et son enfant sont changés en des pierres, et c'est ainsi pétrifiés que la postérité les a retrouvés plus tard dans les trois images du Tjandi Mendout des environs.
Il existe enoore un autre récit que nous voulons résumer égdlement en peu de mots.
Le prince de Bôrô-Boudour demanda un jour en mariage pour son fils la fille du prince de Mendout. Gelui-ci consentit à cette union , mais à une condition , c'est que son futur gendre, en guise de dot, construirait un Bôrô-Boudour. On accepte la condition, Tédifice est prêt, et le jeune homme se croit parvenu au comble de ses voeux les plus ardents. Mais la princesse, venue avec son père pour prendre inspection de cette oeuvre d'art , dit froidement à son amant : ^sans doute , les images sont belles, mais elles sont mortes; moi, je ne saurais pas plus vous aimer que ces images n'en sont capables.'* Là-dessus elle s'éloigne avec son père et laisse le malheureux amant seul avec son Bôrô-Boudour.
Il est superflu de conclure expressément de ces deux récits , ce qui en resuite avec évidence, que la dernière trace d'un souvenir historique quelconque de la fondation et des destinées de Bôrô-Boudour a disparu depuis bien longtemps de la mémoire des Javanais. Les contes qu'on vient de lire ne sont pas même très anciens; ils sont à peu près de notre temps et passablement récents ^).
Lorsque, il y a plusieurs années, en 1834 ou 1835, Tjandi Mendout eut été découvert et dégagé des décombres et des ordures qui le couvraient, grâce aux soins éclairés du Résident M. Hartman ') , il se trouva qu'aucun des habitants de Java n'avait jamais rien su de la présence des images qu'on y avait déterrées. Cette ignorance ne les empêche pas de vous dire
I) Une preavt de rorigine récente da second récit est la réflexion de la princesse, qne son amant avait pn faire des images, mais qnMl 'n''uvait pas réussi k leur inspirer de la vie. Cette réflexion trahit l^influence de Tlslamisme. On ne saurait être en général trop prudent vis-k-vis des traditions javanaises. Un jour on nous a parlé d^nne telle tradition (nous croyons nous rappeler qu^elle se rapportait k Tjandi Mendout), qu^un fonctionnaire européen avait inventée tout exprès, de concen avec le Ragent du pftys, pour la communiquer k un voyageur Néerlandais dont on attendait \% visite; celui-ci, sans soupçonner rartifice^ a publié plus tard ce récit comme authentique (L.)
S) Voyez la description que Hartman a donnée de Ijandi Mendout dans la Revue, intitulée: T^$ehr. v. Nedtrl Indii, T. II. p. 70—78 (L).
que les récits dans lesquels ces images jouent le premier rAte, sont très anciens et qu'ils ont été fidèlement transmis d'une génération à l'autre.
Mais oublions-nous que les Javanais ont leurs traditions écrites, leurs Babads?
Quelques-uns de ceux qui se sont occupés de l'histoire ancienne de Java ont cru pouvoir puiser dans ces sources, non pas peutêtre pour y trouver des renseignements exacts sur tous les détails, mais au moins pour y trouver la marche générale des événements les plus importants.
Nous croyons devoir nous écarter entièrement de ceux qui pensent ainsi; mais comme on a raison de nous demander des preuves à l'appui de notre jugement défavorable, nous dircms quelques mots de la valeur des Babads. Cette digression est absolument indispensable, si nous voulons dire ensuite quelque chose de Tépoque et des circonstances de la fondation et de la décadence de Bôrô-Boudour en rapport avec l'histoire anté4slamite de Ttle de Java.
L'Orient tout entier ne possède. pas un seul historien dans le genre de ceux que l'Occident fournit exclusivement. Les Arabes n'ont que des annales. Quant aux Hindous, ces sources^] même leur manquent. Les seuls flambeaux qui jettent un peu de lumière dans cette nuit des siècles passés sont les giands épopées, les Pouranas et quelque rare chronique dans le genre de celle des Javanais dont nous parlions tout à l'heure. Mais plus on s'approche de ces flambeaux, plus on voit qu'ils ne projettent qu'un faux éclat. On dirait des épopées uniquement composées pour flatter la vanité des princes, auxquels on donnait des dieux pour aïeux et auxquels on attribuait des oeuvres surhumaines et miraculeuses. Pourtant ce sont là les seuls fils qui puissent nous guider à travers le dédale des fables des siècles antérieurs; et encore quels flls! des flis qui se rompent à chaque instant comme des toiles d'araignée et qui nous laissent saos direction aucune au milieu du chemin, ou bien nous conduisent, par une nuit obscure, à travers des sentiers trompeurs.
Il faut dire que sur ce point les Javanais n'ont fait que marcher
docilement sur les traces de leurs maîtres, les Hindous, oui qu'ils les ont même dépassés. De même que le Brata-Jouda, le Rama ') et d'autres poèmes javanais rappellent le Mahàbhàrata et le Ramâyana des Hindous, de même aussi nous pouvons appeler leur Lampahan Djitap saro et d'autres Serats encore les Pouranas javanais. C'est de ces poèmes qu'on a tiré pour l'tle de Java les généalogies et la succession des dynasties royales, de même qu'on a tiré ces listes pour l'Inde des épopées et des Pouranas. L'idée dominante de ces poèmes Javanais, le plan qui a présidé à leur composition est le même que celui des Pouranas Indiens: glorification des anciens princes de l'tle. Le poème les fait descendre du ciel, des dieux eux-mêmes, en leur donnant des ancêtres surhumains et puissants; les princes postérieurs descendent à leur tour en droite ligne de ces aïeux.
Le Babad présente tous les princes qui sont venus après Modjopàhit, c'est-à-dire les princes de l'Islam, en même temps que ceux qui ne sont devenus célèbres que longtemps après Modjopàhit, comme étant les descendants en ligne droite du dernier Browidjoyo; celui-ci remonte jusqu'à Adam, venu du ciel sur la terre après avoir vu sa généalogie s'enrichir de tous les noms célèbres et après avoir passé par une série de héros du Brata-Jouda et de dieux hindous. Ils comptent parmi les membres de cette famille royale jusqu'aux Walis , ajppelés plus tard Sousouhounans , les apôtres de l'Islam à Java, dont la plupart, sinon tous, étaient probablement des étrangers. Ceux-ci se rattachent étroile-
1) Le BitUa- Joads on Bàrata- Jonddhs , le combat des deseendaiita de Bfrrata , est un poème composé par Hampoa (on M^poa) Sidah , dans le temps de Çri-Plldoaka Batàra Djajabhaja, roi de Kediri, Tan 1117 de Saka (1195 après J. C); ce poème a été emprunté è. quatre livres du Mahàbhàrata. La scène de la lutte passe de Plnde k Java, et Ton a donné k un des sommets de montagne les plus élevés de Hle le nom du principal héros, An^ouno. Les exploits d'^Ardjouno fournissent le contenu général de deux autres épopées: rArdjounnvivàha, qui chante Tasccnsion d''Ardjouno vers Indra et rhistoire de son amour pour la nymphe Ourraçi, et TArdjounavidjàja , qui chante le triomphe remporté par Arc^ouno sur Ravàna, le roi géant de Sanka.
Le Rama contient les exploits de Rama et a été publié par F. Winter dans les Verhcmdetingen van het Bat. Gen. Vol. XXI. Voyez aussi Lassen , Ind, Alterthsk. IV. ftsb soW. (L).
ment au dernier Browidjoyo, quelques-uns par les liens de la naissance, d'autres par des mariages.
Aujourd'hui encore tous les Javanais de condition, lors même que leur père ne fût qu'un homme du peuple, cherchent à rattacher l'arbre généalogique de leur famille à une branche latérale , ou plutôt à une des racines anciennes du grand arbre des princes.
Nous ne risquons pas de trop nous tromper en admettant que les Javanais poursuivent le même but que les Indiens dans leurs généalogies, et qu'ils n'inventent pas seulement des noms, mais aussi des événements. Gomme de pieux Musulmans ils mettent à la tète de leur liste des noms pris dans le Coran. On nous dira que cette circonstance ne prouve pas nécessairement que les listes elles-mêmes aient été inventées dans la période qui a suivi l'introduction de l'Islam; mais ce qui en résulte nécessairement, c'est que ces listes, supposé même que leur origine soit plus ancienne , ont été modifiées arbitrairement par les Mahométans , après avoir été inventées antérieurement par les Hindous, et qu'ainsi elles ne méritent nulle confiance.
Nous venons de dire que, de même que les Indiens composaient leurs généalogies royales au moyen des Pouranas et d'autres écrits, de même aussi les Javanais ont composé les leurs avec des livres analogues, et nous avons nommé les Lampahans. Les Lampahans sont les textes écrits du jeu de Wajang. Ils fournissent au Dalang la matière de son jeu ; les Lampahans Pourwa fournissent la matière du Wajang Pourwa, d'autres celle du Wajang Gedog et du Wajang Klitik.
Le Lampahan Pourwa a choisi ses personnages parmi les héros de l'Inde et les a pris dans le Mahàbhârata ou dans les extraits javanais de ce poème qui avaient passé dans le Brata-Jouda; il faut excepter toutefois Balara Gourou , Watou Gounoung , Semar , et quelques autres.
Les récits des événements qui s'y passent sont évidemment d'origine javanaise. Les Javanais distinguent parmi les Lampahans les fragments authentiques et les fragments de fiction, ou plutôt les fragments originaux et ceux qu'on y a insérés et ajoutés plus tard, c'est-à-dire les récits de fiction plus détaillés.
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Les premiers sont plus ancieos et ont été écrits en vers; les derniers, si toutefois ils ont jamais été écrits, Font été en prose et sont d'invention postérieure; on les a enrichis des fragments postérieurs des Dalangs. Aussi les appelle-t-on Tjarangan» c'est-à-dire branche, et faut-il y voir, d'après le langage symbolique dont le Javanais se sert volontiers, lea branches , les excroissances de l'arbre de Lampahan.
Ce sont les princes du Babad qui entrent en scène dans ces Lampahans Pourwa, depuis Batara Gourou jusqu'à Parikesit. D'autres Lampahans et d'autres écrits encore fournissaient aux Wajangs Gédog et Ktitik leurs personnages, les aventures de leurs héros '). Les personnages qu'ils représentent sont ^n grande partie les mêmes princes qui, d'après le Babad, ont régné après Parikesit jusqu'au dernier prince de Modjopâhit, Browidjoyo.
La chronologie javanaise, qui divise le temps en Woukous et qui est assurément de date très ancienne, a fait inventer probablement et a fait entrer dans le Babad la fable du combat de Watou Gounoung avec Viçnou. Gomme ce récit était assez ancien, que tout le monde le connaissait et qu*on s'en servait généralement, il était naturel de vouloir assigner une origine historique aux événements qui y figurent; voilà pourquoi on les a mis en rapport avec quelques-uns des principaux personnages de la liste des rois et des dieux du Babad. C'est ainsi que, selon nous, une fiction amenait l'autre et donnait à Java et au Babad de Java des rois et des royaumes, qui n'avaient jamais existé que dans la fantaisie de ceux qui avaient composé ces listes.
1 ) Vojes lor les Wajsng0 et les représentationB de Wajangs , qui se jonatent a^ec accompagnement d^ane mnsique d''instrument8 divers formant ensemble le Gamalang, avec de petites images taillées en cair on en bois, ou simplement dessinées sur do pap pier, avec des marionnettes, quelquefois aussi avec des personnages portant des masques, un article dans la revue: Tijdachri/i van Ned^landsch Indië^ VIII Année., Tome II, 4e liv. Le Dhalang ou Dalang est le directeur de la représentation; c^est lui qui donne lecture du récit on du texte. On représente les images plates, taillées daoa du cuir, le soir, k la lampe, derrière une toile; les marionnettes servent à exécuter une danse après chaque représentation. Quant aux représentations dessinées surpiq>ier, et appelées TVajang Beber, le Dalang les déroule successivement en suivant la marche de nn rént. (L.)
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Cette supposition est confirmée par ce que nous apprMd une autre source. Nous pouvons certifier, sur l'autorité de savants spécialistes, que le Babad tel que nous le possédons n'a été refait, composé à neuf, que sous Pakou Bouwono II et d'après ses ordres, après l'époque de Kartasoura, c'est-à-dire en 1744. Ce prince fit achever l'ouvrage en le continuant jusqu'à la mort de son père. Pakou Bouwono III y fil entrer aussi Tbistoire du règne de son père, dont il fil faire ensuite des copies pour que cette histoire pût parvenir à la connaissance de tous. Les Pakou Bouwonos des temps postérieurs continuaient dans la même direction, de même que les autres princes et les autres grands personnages de Java ;«ils y apportaient des changements , y faisaient des modifications, y ajoutaient et en supprimaient des parties, suivant que le réclamait leur intérêt ou que l'ordonnait leur caprice. Il est probable qu'il y a eu déjà des Babads à Tépoque des Hindous, ou des écrits du même genre avant Pakou Bouwono II; mais si les écrits qui remontent si haut ne sont déjà pas de nature à nous inspirer de la confiance, il est clair que leur valeur a dû baisser encore plus, lorsque l'influence de rislàm et les vues personnelles des différents écrivains du Babad y ont introduit toute espèce de détails de pure fiction.
Jetons maintenant un coup d'oeil sur les récits des Babads javanais antérieurs à l'Islam; qu'y trouvons-nous? Une nomenclature de dieux et de princes, interrompue par-ci par-là par des récits d'événements miraculeux, qui n'ont pas d'autre importance. Qu'on lise les récits de la lutte de Watou Gounoung avec les dieux, d'Adji Saka, de Djajabhaja, de Kandi, d'Awan, de Dewa Kesouma, de Pandji, de Kouda Lalean, qu'on lise enfin ce que renferment les Babads sur l'apparition de Padjadjâran et de Modjapàhit. Vous n'y trouvez rien de ce que vous auriez dû y trouver , et , la lecture finie , vous vous dites : //eh , bien ! si c'est là tout ce qui nous reste de l'ancienne histoire de Java, alors cette histoire est perdue pour nous!"
En efiet, si ces Babads renfermaient de l'histoire , ils nous parleraient des relations fréquentes que Java a entretenues pendant des siècles avec le continent de l'Inde; ils parleraient des relations
où cette tle s'est trouvée avec les îles environnantes, avec la presqu'île de Malacca et avec la Chine; ils parleraient des princes et des empires dont les kratons et les temples nous sont encore restés dans les ruines imposantes de Prambanan , de Bôrô- Boudeur, du Djeng, du Lawou, près de Blora et ailleurs; mais on n'y trouve rien de tout cela. Ils nous parleraient aussi tout autrement qu'ils ne le font maintenant de Djenggala, de Modjopàhit, de Padjadjàran et d'autres contrées, qui furent un jour sans doute le théâtre d'événements importants. Mais , nous l'avons déjà relevé plus haut, voilà des histoires comme l'Orient ne saurait nous en fournir; il n'en possède pas de ce genre; nous ne serons pas assez injustes pour en demander , mais aussi , qu'on ne prétende pas faire passer pour de l'histoire de pures fictions beaucoup plus récentes.
Ne pourrait-on pas du moins faire une exception pour les récits qui se rapportent à Modjopâhit et à Padjadjàran? sont-ce là encore des fables, des fictions, rien de plus? Nous allons nous expliquer. Les Javanais prétendent que Padjadjàran a été fondé par un prince qui s'était enfui de Djenggala , . et Modjopâhit par un prince émigré de Padjadjàran. Mais à notre avis, tous ceux qui ont parlé à des époques différentes de ces empires, n'ont fait que copier ces récits javanais.
Qu'on veuille bien nous permettre de dire en peu de mots ce que nous en pensons.
. Il nous paraît étrange que Modjopâhit, cet empire si riche en statues , en temples , en ruines de kratons , en sculptures magnifiques , serait issu de Padjadjàran , où l'on ne trouve pas une seule ruine d'un temple quelconque, et dont toutes les statues, à l'exception de quelques rares exemplaires, sont évidemment les produits d'un art très grossier et très primitif. Ce qui nous paraît tout aussi étrange, c'est que la fondation d'un empire dans l'extrême orient de Java (Modjopâhit) remonterait à Padjadjàran situé derrière les hautes montagnes de l'extrême occident; et ce qui parait plus étrange encore, c'est que l'étranger, arrivé à Modjopâhit avec peu d'hommes seulement, sans prestige et sans gloire, aurait réussi sans le moindre obstacle à s'y faire
reconnaître comme un roi puissant parmi les princes du pays; oui que ceux-ci n'auraient pas tardé à l'élever au-dessus d'eux; qu'il y serait devenu môme assez puissant pour supplanter ses adversaires et pour devenir le monarque souverain de l'île tout entière. D'autrepart il nous semble tout aussi inadmissible que l'empire inculte de PadjadjÂran doive son origine à Djenggala, que les ruines nombreuses nous font connaître comme un pays riche en produits d'art et se distinguant par le caractère supérieur de sa civilisation. En effet, s'il faillait chercher un empire intermédiaire entre les empires de Djenggala et de Modjopâhit, on n'aurait pu tomber plus malheureusement qu'en choisissant la contrée inculte de Padjadjâran située dans ud coin éloigné et encaissée par ses hautes montagnes. Et ce qui rend la chose plus improbable encore, c'est que les peuples des deux extrémités du pays ont dû vivre depuis les temps les plus anciens rigoureusement séparés les uns des autres, comme nous l'apprend une connaissance même imparfaite et superficielle de l'est et de l'ouest de Java.
Il existe, en effet, une différence notable entre les deux populations, sous le rapport de la langue, de la culture, du caractère, des moeurs, et même de la conformation du corps; on sait d'ailleurs qu'elles se distinguent déjà l'une de l'autre par les noms de Soundanais et de Javanais. La même différence se retrouve en outre dans leurs maisons, dans leurs armes et dans leur costume. Nous ne parlons pas même des événements puérils, insignifiants, absurdes, impossibles, qui, d'après les Babads, auraient accompagné la fondation de l'un et de l'autre des deux empires.
Nous croyons volontiers que l'ouest et l'est de Java ont été dans les siècles antérieurs les empires de princes indépendants l'un de l'autre, peut-être même étrangers l'un à l'autre; mais nous ne saurions admettre ce que les Babads nous racontent de la fondation et des rapports réciproques des deux empires, Modjopâhit et Padjadjâran. Nous n'y trouvons rien de ce que ces livres auraient dû nous raconter, s'ils racontaient de l'histoire; bien au contraire, nous y trouvons tout ce que dans ce oas-là ils
n'auraient pas dû contenir. Des noms de personnes et d'endroits empruntés au Coran se trouvent à la tête d'une liste de noms hindous. C'est de ces hommes , ou de ces prophètes , comme ils les appellent, que les Babads font descendre tes dieux. Puis, il y a partout des contradictions et des divergences; différence dans les noms de personnes, d'empires, de siècles; puis, des récits insigniflants et mesquins ou des histoires incroyables remplies de merveilleux. Qu'on se borne à lire ce que RafiQes a réuni de sources différentes. Nous manquerait-il un seul détail intéressant de l'histoire de Java, si nous avions perdu les Babads? Quelques noms historiques, dont la forme est vague et peu précise, rares épaves sur les flots agités de fictions contradictoires; puis, des fables et des contes, dont quelques-uns cachent peut-être un noyau imperceptible de faits historiques, — voilà tout ce que nous croyons devoir au Babad qui est antérieur à la fondation de Demak et à Tintroduction de Tlslâm.
La chute de Modjopâhit et la fondation de Demak, en d'autres termes le triomphe de Tlslâm sur l'Hindouisme , donne au Babad une tout autre forme et une couleur toute nouvelle. Le squelette d'autrefois se couvre de plus en plus de chair. Nous ne tâtonnons plus dans le vide et dans les ténèbres ; nous mettons le pied sur le [terrain des faits. La lumière de l'histoire perce dans la nuit de la Action, les données chronologiques commencent à marquer la route dans le vaste domaine des siècles. Nous quittons peu à peu les champs de la fantaisie, et passant par les sentiers incertains de la conjecture, nous avançons toujours plus; enfin, nous voilà arrivés sur le terrain solide de l'histoire.
Ce n'est pas à dire que les Babads postérieurs renferment de l'histoire pure, qu'il faille y voir des documents dignes de foi; ils ne parviennent jamais à mériter ce nom-là. Nous leur donnerions plutôt le nom de récits poétiques. Non qu'il y ait là tant de poésie , mais parce que nous y trouvons l'histoire sous l'enveloppe de la légende. Aujourd'hui encore l'histoire et la fiction marchent de pair dans les Babads. Le Javanais, l'homme d'orient, ne veut pas de l'histoire pure. Il n'écrit pas pour faire part de la vérité, mais pour laisser parler sa fantaisie. Il ne lit
pas pour s'instruire, mais pour s'amuser. Voilà ce que nous dit encore le Babad qui ne date que d'hier.
Prenons par exemple Dhipo Negôro , le chef de la révolte à Java jusqu'en 1830; eh, bien! le Babad nous le représente enveloppé des nuages du surnaturel. Le voilà entouré de centaines d'ennemis; on va le saisir, mais il appelle à son secours le pouvoir miraculeux dont il dispose, et ce pouvoir le fait passer librement, sain et sauf, à travers la foule menaçante, qui le laisse passer tout ahurie, et qui n'ose même lever un doigt vers lui. Un autre jour il ordonne d'abattre quelques cocotiers et de les couvrir d'un drap blanc; il se met à prier, on ôte le drap, et voici, les cocotiers se sont changés en des pièces d'artillerie de la plus belle fonte. Il a besoin de prendre conseil; aussitôt il est enlevé à travers les airs vers la plage méridionale et vers le grand esprit du Midi, pour retourner aussitôt après la conférence. Il veut prier à la Mecque; à peine Ta-t-il voulu, que sa personne se trouve sur les lieux; et comme signe de sa présence réelle il emporte une pâtisserie du four de la sainte ville toute fumante encore.
Aussi , ce que nous avons dit plus haut du «^terrain solide de l'histoire" ne se rapporte-t-il pas au contenu des Babads tels qu'ils sont là, mais aux résultats que nous fournit une comparaison de ces Babads avec ce que nous apprennent des auteurs européens de la même époque. Le Babad commence par des fictions et continue par un mélange de fictions et de vérité. Il a été composé dans les temps postérieurs à l'empire de Demak. A quelle époque au juste? Nous n'osons le dire; cependant, comme il ne nous donne encore que peu d'histoire touchant Demak, Padjang et la fondation de Mataram, et comme cette histoire fort incomplète renferme de nombreuses fictions, nous croyons qu'on n'a commencé à l'écrire que depuis la fondation de Mataram. Cette hypothèse est d'accord avec ce que nous avons dit tout à l'heure de la composition du Babad sous sa forme actuelle sous le règne de Pakou Bouwono II.
Les premiers empires de l'Islam n'ont pas duré longtemps. L'tle de Java n'avait pu se remettre encore des coups d'état et
des troubles politiques; du reste la lutte et l'agitation n'avaient pas cessé et les événements continuaient à préoccuper trop les princes et leurs sujets. La composition d'annales ou de chroniques était d'ailleurs quelque chose de tout nouveau. On négligeait dé plus en plus la langue Kawi , comme le prouve suffisamment rignorance complète des Javanais ; et cet oubli de l'ancienne langue doit avoir entraîné comme conséquence naturelle l'oubli de l'histoire ancienne. Lorsque plus tard on entreprit d'écrire l'histoire, on devait avoir oublié en grande partie les événements du passé. Il fallait recourir à la fantaisie et remplacer la science par la fiction; c'est ainsi seulement qu'on a pu faire des listes généalogiques des princes et écrire l'histoire des anciens temps. Il va sans dire que pour les événements contemporains de leur composition les Babads, en dépit de l'enveloppe poétique, doivent renfermer de l'histoire.
Les Javanais n'ont pas emprunté exclusivement aux Lampahans tous les princes, dont il est question dans les Babads. Nous n'y rencontrons pas, par exemple, Adji Saka et Djajabhaja, qui occupent la première place dans le Babad. Il n'est pas non plus question de ces deux princes dans le Wajang. Les récits qui se rapportent à ces héros ont trouvé d'autres biographes, qui nous fonmissent souvent des sources abondantes pour l'histoire ancienne. Souvent les Javanais remontent à ces sources et en font découler les eaux troubles vers les Babads, afin de grossir le mince (ilet des généalogies et de le changer en un large courant d'histoire. Ces sources donnent plus ou moins d'eau, et c'est ainsi que nous voyons à tout moment un nouveau courant d'histoire javanaise s'avancer, encaissé ici dans des bords plus étroits, coulant ailleurs dans un lit plus large et formant toujours des détours et des sinuosités. Chaque prince , chaque personnage de condition a son arbre généalogique ou son Babad. Il ne se sent lié par rien; il prend dans les fictions existantes ce qui peut lui servir, il ajoute, supprime ou change ce qui convient à son intérêt. De là les contradictions interminables, de là aussi que chaque Babad suit , pour ainsi dire , un chemin à part.
Adji Saka et Djajabhaja sont sans doute deux hommes illustres
parmi tous dans les récits des temps hindous. D'après plusieurs c'est par Adji Saka que commence Thistoire de cette période; le second des deux princes ouvre une seconde dynastie, un nouvel empire et en même temps Tâge d'or de la littérature. Mais les récits en question n'ont aucune valeur historique, ils fourmillent d'événements incroyables, d'histoires banales et de contradictions.
Voici, par exemple, ce qu'on raconte d'Adji Saka. On rappelle un étranger venu du pays de Kleng; d'autres l'appellent un petit-fils de Brahma, un des princes de Java. On raconte qu'il débarqua dans celte île dans la première année de Tère javanaise; ailleurs on dit qu'il y débarqua dix ans plus tard. On prétend qu'il apporta aux Javanais leur ancienne religion; on prétend aussi qu'il fut disciple de Mohammel et qu'il était venu de TArabie. On fait de lui l'auteur du Râma, de l'Ardjouna, du Sasra Bahou, du Pandarma Sastra, l'inventeur de Talphabet javanais et le fondateur de$ anciens temples de Java ; d'autre part il y a des récits de Babad qui se taisent complètement sur cet homme de mérites aussi exceptionnels.
Nous ferons bien d'admettre qu'il n'y a jamais eu d'Adji Saka dans Tile de Java; que ce personnage n'est que la personnification de la chronologie de Saka de l'Inde, élevée par Timagination créatrice des Javanais au rang d'un homme auteur d'oeuvres gfandes et uniques.
Nous retrouvons la même confusion et les mêmes contradictions sans fin dans l'histoire de Djajabhaja, de sa personne, de ses actions, de l'époque et de la contrée où il est apparu.
Inutile d'ajouter que le Babad javanais se rend coupable des plus grossières fictions, en transformant même des dieux du panthéon Indien, des héros du Mâhabhârata et des princes de l'Inde en des personnages historiques qui habitent l'île de Java et qui ont là leur empire.
Ce que nous avons dit suffira sans doute pour faire sentir à tout le monde que les Javanais, tout comme les Indiens, nous offrent des fictions pour de l'histoire, les produits de leur fantaisie déréglée pour des faits. Mais si nous ne trouvons rien de
plus dans les Babads, c'est-à-dire dans les documents écrits des Javanais, s'ils nous donnent tout au plus quelques noms de princes et d'empires où nous puissions voir des données historiques, alors il est évident qu^ nous ne pouvons suivre nos devanciers en composant une histoire de Java au moyen de ces matériaux impossibles.
Nous nous tournons vers les habitants de Bali , et nous leur demandons si peut-être ils pourront nous raconter quelque chose des anciens temps de Java et de l'histoire de Bôrô-Boudour. Quoi de plus naturel que d'attendre quelque chose de ce côté-là? Car les princes et les prêtres de Bali descendent en droite ligne des anciens princes et des prêtres de Java; un grand nombre de Javanais accompagna ces hommes dans l'exil, lorsque la chute de la religion hindoue les força de quitter le sol natal. Les habitants de Bali ont toujours encore conservé l'ancienne foi et la langue sacrée de leur pays. Peut-être ont-ils conservé aussi quelques rares données historiques concernant Bôrô-Boudour et en général concernant la période hindoue de Java.
Le docteur Friedericb nous a communiqué quelques détails sur les Babads de ce pays-là '). Mais ces documents encore nous laissent sans lumière dans la nuit des siècles de Bôrô-Boudour. Les fictions qu'ils renferment, ne remontent pas même si haut. Le plus ancien empire qu'ils connaissent à Java, est l'empire de Daha en Kediri; Kenhangrok, le patriarche des princes de Daha était un fils du ciel, de Brahma et d'une Europe javanaise. Plusieurs princes ont régné dans cet empire, qui a passé par deux périodes, celle d'Ajer Langgia et celle de Djajabhaja, l'un et l'autre des princes célèbres et savants; leur règne a été l'âge d'or de la littérature Kawi. Le Malat ^) , un poème , nous raconte aussi l'histoire de Pandji, le chevalier de Java, que le Moyen-Age de notre Europe aurait été fier de posséder. De Daha les aïeux des familles de princes et de prêtres de Bali se sont dirigés vers Modjopâhit et de là vers l'île de Bali.
1 ) Verhandd, v, h. Bat, Gen, T. XXII ; Voorloopig verslag van het eiiand Bali pp. 8 et 21 — 29.
t) VerKandd* v. h. Bat, Gên, T. XXII; Voorloopig verslag etc. p. 89.
Reprenons maintenant les Babads des Javanais; nous voyons que là aussi il est question d'un ancien empire de Daha en Kedîri , où régnait Djajabhaja, un prince puissant, sage et célèbre, dont le règne vit fleurir la littérature Kawi et paraître plusieurs ouvrages dans cette langue. Ces écrits parlent aussi avec beaucoup d'éloges d'un Pandji, fils d'un prince d'un empire d'origine postérieure, appelé Djenggala, situé plus vers l'orient; ils appellent aussi Modjopàhit le dernier empire hindou dans l'île de Java.
Il y a aujourd'hui quatre siècles que les Babads ou les traditions des habitants de Bali et celles des habitants de Java se séparèrent à Modjopàhit; à partir de cette époque ces deux traditions se sont développées indépendamment Tune de l'autre. Nous remarquons cependant qu'elles s'accordent en ces quelques noms de princes et d'empires, et dans les dates chronologiques de la succession des empires et de l'âge d'or de la civilisation. Cet accord semble nous permettre de nous (ler à l'exactitude de ces quelques données, et d'y puiser ainsi quelques résultats précis par rapport à l'ancienne histoire de Java. Nous pouvons admettre avec assez de certitude qu'il y a eu successivement dans la partie orientale de Java trois empires hindous: Daha, Djenggala et Modjopàhit. Ce qui paraît également certain, c'est que la littérature Kawi de Java a été cultivée avec beaucoup de zèle et beaucoup de succès sous Djajabhaja et ses prédécesseurs; que les écrits en langue Kawi ne sont pas d'origine bouddhiste, oui qu'ils ne renferment pas même la moindre trace de Bouddhisme, mais appartiennent au contraire à la littérature brahmane ;qu'ainsi le Brahmanisme, s'il n'a pas existé à l'exclusion de tout autre culte, doit y avoir été la religion demi* nante ; ce que prouvent , du reste , les temples et les images qui ont été conservés dans ces parties de l'île de Java; et que les sièges de ces empires, comme oa peut le supposer, ont été transportés toujours plus de l'occident vers î'orimt et vçrs la côte.
Les récits des habitants de Bali ne Font pas mention, il est vrai, de Djenggala, que nous avons appelé un empire intermédiaire entre Daha et Modjopàhit; mais la tradition javanaise
nous oblige à l'admettre. Car le même Babad qui appelle le temps de Daha V&ge d'or de la littérature Kawi, parle de Djenggala comme de l'empire des grands événements de l'âge des héros. Ensuite la tradition désigne le delta de Sourabaya comme l'endroit où était établi le siège principal de Djenggala; et plusieurs parties de cette contrée portent en effet toujours encore ce nom. Il y a, en outre, quelques antiquités antérieures à Modjopâbit, qu'on attribue à Djenggala.
Les habitants de Bali parlent seulement du pays de Daha comme de la contrée d'où leurs ancêtres étaient originaires, et de Modjopâbit comme de celle qu'ils ont quittée immédiatement avant de s'établir dans leur île. Cette donnée est assez vague sans doute. Car l'histoire nous parle d'empires hindous importants établis dans la partie orientale de Java, à Malang et à Banjouwanghi , longtemps après la chute de Modjopâbit , oui jusqu'à la venue des premiers Néerlandais à Java et même plus tard encore. La même raison qui a fait garder aux habitants de Bali le silence sur ces empires-là , peut aussi les avoir engagés à se taire sur Djenggala pour ne parler que de Daha et de Modjopâbit, les deux les plus importants.
Si le delta de Sourabaya se trouve désigné ainsi comme l'endroit où Djenggala avait son siège principal, c'est à Modjocarto qu'on vous montre encore les ruines de la capitale de Modjopâbit. La tradition parle ensuite de Kediri comme du pays où florissait Daha; nous savons qu'on a trouvé dans cette Résidence plusieurs temples, dont quelques-uns sont très intéressants. A Madioun nous n'avons pas trouvé de temples , sauf ime seule ruine insignifiante ; cette contrée forme une contrée limitrophe vide et déserte entre la partie centrale et le partie orientale de Java, l'une et l'autre si riches en temples. On peut dire la même chose de Rembang au nord et de Patjitan au sud de Madioun.
Tout cela nous engage à rapporter les temples de Kediri près du Klout, ceux -qui se trouvent plus loin derrière le KIout et le Kawi , ceux de Malang , de Singasari et ceux qu'on trouve à Sourabaya , à Pasourouan , à Probolingo et à Besouki, — à les rapporter tous aux périodes successives de ces grands empires.
n faut en excepter naturellement les ruines qui appartiennent au temps postérieur à Modjopâhit, telles que Matjanpoutih en Banjouwanghi et d'autres. S'il nous est permis d'admettre par anticipation que ces empires ont étendu aussi leur domination sur la partie orientale de Java jusqu'au détroit de Bali, oui probablement plus loin encore, alors la donnée chronologîqfue trouvée à Andonbirou, et qui indique l'année 1251, ou 1281, confirme cette supposition.
D'après les traditions Modjopâhit, qui est tombé l'an 1478 de notre ère, n'aurait existé que pendant un siècle. Mais les auteurs malais nous racontent que la prise et la conquête de Singapoura, que des motifs suffisants font remonter à l'année 1252 après J. G., auraient été l'oeuvre du Batâra ou du prince de Modjopâhit. On a voulu résoudre cette contradiction en admettant que le nom de l'empire de Modjopâhit, devenu plus tard si célèbre et si puissant, a été substitué au nom de Djenggala, et que la chute de Singapoura aurait été l'oeuvre d'un prince de ce dernier empire. Mais voilà une supposition qui ne nous avance pas beaucoup; car si les données chronologiques des Javanais, pour autant qu'elles regardent l'âge des Hindous, ne sont pas dignes de foi , on attribue par contre généralement quelque autorité à la chronologie des Malais ').
N'oublions pas non plus que Modjopâhit passe pour avoir étendu son pouvoir non seulement sur l'île de Java, mais encore au dehors, sur Sumatra, Bornéo, oui jusqu'à la Presqu'île Malaise et sur les îles de la partie orientale de l'archipel ; toutes ces données nous obligent à attribuer à cet empire une plus longue durée que ne lui attribuent les habitants de Java. Or, si nous plaçons les empires de Djenggala et de Daha longtemps avant l'empire de Modjopâhit, il est évident qu'il faut pour tout cela un espace de plusieurs siècles. II est permis d'admettre
1) Le fait que les deux empires de Modjopâhit et de Fadjadjftran se sont êépvés en 1221 diaprés la chronologie de Saka, (1299 aprës J. C.) et que le gouTernemeot du premier de ces deux a établi alors sa résidence dans la capitale du même nom , n*empêche pas que Modjopâhit puisse avoir été d(\jà un puissant empire k Tépoque oh cette Tille est devenue la résidence du prince de rempû'e dont elle faisait partie. (L*)
qu'un de- ces empires a subsisté longtemps encore avant que l'empire suivant eût atteint l'apogée de son pouvoir ou après que ce dernier eut soumis et remplacé entièrement l'empire précédent. 11 serait téméraire enOn de flxer, même approximativement, la durée de ces différents empires; il faut nous borner ici à des conjectures, à des données générales >).
1) Featfétre n*est-i] pas tout à fSait hors de propos, puisqu^ii s'agit de combattre la yaleur historique des Babads de Java, dont Brumnnd a rejeté peut-être trop catégoriquement Tautorité, de donner en passant un aperçu très concis de la marche des événements telle que la représentent ces documents. Il va de soi que les récits de miracles et les l^endes incroyables ne doivent pas entrer ici en ligue de compte.
L'*histoire de Java commence par Adji Saka, le fondateur de la religion javanaise, Tinitiatenr de la civilisation et de Torganisatiou {jolitique de Hle, et qui y a introduit, d^abord Talphabeth, puis aussi un code de législation. C'eât par lui que commence 1» chronologie de Java. Venu de Tlude Pan 78 de notre ère il a remplacé Tancien nom de Tile, Nousa Kendang, par celui de Nousa Java ou Nousa Djawa. Adji Saka n'*est très probablement que la personnification de la^ chronologie qui commence par rarrivée d'Anne colonie indienne.
Une autre tradition place Tarrivée de cette première colonie de Kalingu, sous la conduite d'*nn Brahmane, Tritrestra, fils de Djala Prasi et petit-fils de Brahma; depuis Tarrivée de ce Brahmane jusqu'oïl la fondation de Djenggala au 9e siècle de Saka (le iOe de notre ère) la tradition compte dix-huit princes.
Une troisième tradition nomme Prabou Djajabhaja, le cinquième descendant d''Ar^ (yonno , et le prcsente comme le prince qui résida k Astina et qui envoya son premier ministre Penggawa civiliser des pays étrangers, entre autres aussi Nousa Kendang ou Java. •
Le plus ancien empire liindou établi à Java dont la tradition nous donne le nom, eet Mendang Kamoulan, fondé sur la côte méridionale par Brawidjaja Sawela Tjala venu de Kaliuga; cet empire s^étendit peu à pea aussi vers Torieiit et possédait déjà une certaine célébrité dans la première moitié du sixième siècle de Tère javanaise (au oommencement du septiènie siècle de notre ère). Lorsque cet empire eut existé un siècle, des troubles surgèrent et quelques chefs réussirent k fonder de petits états indépendants , parmi lesquels la tradition nomme les principautés de Bagelen, de Djapara (ou Japara) et de Koripan (Grobogan); ces principautés sont rentrées peut-être plus tard sons le pouvoir souverain de Tancien empire.
Un siècle plus tard, en 818 de Saka (896 après J. C.)> Bewa Kasouma, peut-être le chef d^nne nouvelle réunion de colonies venues de Tlnde, fonda la ville et Tempire de Djenggala; ce dernier empii'e s*étendit plus tard vers Toccident et embrussa Tîle tonte entière de Java sous un de ses princes postérieurs, Raden Pangkas, 1078 de Saka (1156 après J. C). Ce prince transporta le siège de son empire k la nouvelle ville de Padjadj&ran, qu^il avait construite dans la partie occidentale de Tîle; ce qu^il fit peut-être dans Tintention de mieux réprimer les contrées soundanaises que ses pr^éoessears n^avaient pu soumettre encore k Djenggala. Il prit le titre de Bhrawi- ^yiya MaïsA Tandraman. Son successeur, o^est-à-dire son fils, transféra sa résidence
En attendant, les découvertes plus récentes du Dr. Fnederich
encore plus yers Touest, Tan 1118 de Saka (1190 après J. C.)* mais oonserra )b cette ▼ille le nom de Padjai^àran.
Soixante -dix ans pins tard il s^iHera nne guerre entre deoz frères d*an prince défunt; cette guerre se termina par une paix qui assigna k Tun d*enx» le fils d*nne concubine, la domination sur Pa^jacyftran, tandis que Tautre, fils Intime du prince dé* flint, établit Tan 1221 de Saka (1299 après J. C), son trône à Mo^jopâhit, situédana la partie orientale de Java , et déjli a cette époque un puissant empire.
Modjopfthit s^éleva sous les successeurs de ce prince à un degré de gloire et de puissance qui dépassait de beaucoup tout les empires antérieurs de Java. Angka Widjaja, qui vivait au commencement du 14e siècle de Salia (la fin du même aiède après J. C.) étendit son pouvoir sur Ttle tout entière de Java, sur Bali, la moitié orientale de Sumfttra, la partie méridionale de Malacca, les côtes de Bornéo et les tles environnantes, une partie de Célèbes, les tles de Solo, peut-être aussi lea tles Philippines, les petites tles soundanaises etc. Il ne resta que très peu de choee de Tancien pouvoir de Tempire de Padjadjftran, morcelé par des divisions întestinee.
Angka Widjaja r^a probablement jusquli environ 1372 de Saka ( 1450 après J. C). Fendant sa vie, environ 1813 de Saka (1391 après J. C), an prédicateur nmsolman très célèbre, Moulana Ibrahim, qui s*était établi à DJenggala et qui y avait gagné bien des hommes li Tlsl&m , essaya en vain de faire adopter la nouvelle doctrine par le souverain de Mo^îopfthit; cet insuccès auprès du prince ne Tempécha pas d''aToir toujours plus de succès ailleurs, grftce au zèle des disciples du Prophète. Après la mort du prince le vaste empire vit diminuer peu à peu son pouvoir et son prestige, tant par suite de sa trop grande étendue que par suite des disputes religiensee qui devenaient toujours plus violentes; enfin, après une guerre longue et sanglante, aons le règne de Bra widjaja II, un antre prince, qui était venu de Falembang et qui s^étaît établi à Demak, appelé Raden Patah, s'*empara de la capitale Tan 1400 (1478 après J. C), la détruisit deux ans plus tard, et fondit Tempire de Modjopâhit dans le nooTel empire de Demak, après que le dernier prince eut quitté Modjopfthit en 1481 po«r s^établir à BalL Raden Patah Ait proclamé alors prince des fidèles et vainqueur des infidèles, sou» le titre de Panambaham Ibrahim , et bientôt Tempire de Demak s^élendit sur toute l^e de Java remplaçant ainsi l'empire de Modjopfthit. Ced n^airira cependant que lorsque les états qui étaient restés dans la partie occidentale de Pile, on les princes qui s^ étaient établis dans les derniers temps, se forent vus obligés de reconnaître leur souverain dans le Sultan de Demak.
Un Cheik, Ibn Moulana, connu depuis sous le nom de Sousonhotman Gamonag Djati, sMtait établi k Chéribon et avait réussi k y grouper autour de m personne nn parti qui s^accroissait toi^ours, etk y acquérir un domaine pins ou moins indépendant. Son fils Hassan Ouddin , qu*il avait chargé d^une mission dans la partie occidentale de nie pour y prêcher Plslftm, s^entoura aussi dans ces contrées d^un parti considérable, n nVtait resté que peu de chose de Pancien empire de Pa^jadjftran; cet empire s^étaît dissous peu k peu en difl^rentes parties , après que la plupart des seigneurs et des chefs se furent soumis au souverain du puissant empire de Modjopfthit. Quelqnes-ons de ces seigneurs paraissent cependant avoir continué k teconnaître le prince de Padjacyftran pour leur souverain, ne fût-ce que de nom; Bantam, entre autres, faisait encore partie pendant quelque temps de cet ancien empire. Tandis que des divisions intestines déchiraient Pempire de Poccident, Hassan Ouddin sut augmenter son infla-
5âl
nous ont fourni quelques données chronologiques >) pour Thistoire de la partie orientale; ces dates, sans donner ce que nous aimerions trouver, ne manquent pas pourtant d'une certaine valeur.
M. Friederich a déchiffré Tan 853 de Saka (931 après J. G.). dans un texte gravé dans une plaque de cuivre qui forme un ensemble avec d'autres plaques du même genre et qui se trouve
•neo an point de mettre fin à Tezistence indépendante de Padjadjàran et de soumettre cet état II Tempire de son père , le Cheik Ibn Moulana. Mais ancnn de ces états pins oa moins grands et plus on moins indépendants les nns des antres qui se partageaient 1a partie occidentale de Tlle de Java, n^avait assez de pouvoir pour se maintenir k la longue contre le Sultan de Demak; il fkllut finir par se soumettre. Ibn Moulana, on Sousouhounan Gamoang Djati, dont le domaine touchait au domaine de Bantam, dut reconnattre, comme Bantam lui-même, la souveraineté du monarque de la partie occidentale. Il se soumit en 1421 de Saka (1499 après J. "C.) Peu de temps après il se fit un nouveau partage; les provinces de la partie orîeutale restèrent au Pangerang Tranggana, le Sultan de Demak de cette époque, tandis qn'^Ibn Moulana entra en possession des provinces de Toccident, Les frontières entre ces deux domaines étaient probablement les mêmes qui avaient séparé autrefois les deux empires de Modjopfthit et de Fadjadjftran. Après la mort de Tranggana, Tan 1461 de Saka (1539 après J. C), Tempire de Demak disparut bientôt et fit place k celui de Tadipati de Padjang. Celui-ci céda bientôt k son tour la place k Senopati , fils du régent de Mataram. Ce dernier transféra sa résidence k Mataram et devint ainsi le fondateur de Tempire bien connu de ce nom , dVii sont restés jusqnlk ce jour les empires de Djocjocarta et de Souracarta. I<a partie occidentale de Java, qui avait passé sous le sceptre du Sousouhounan Ibn Moulana on Gamonng Bjati, fut partagée après la mort de celui-ci, Tan 1424 de Saka (1602 après J. C.)> parmi ses trois fils, dont les états passèrent an commencement dn 17e siècle de notre ère entre les mains de la Compagnie des Indes orientales.
U ressort du résumé qu'ion vient de lire que les documents historiques de Java ne connaissent que deux grands empires aux époques ob fempire ne se trouvait pas entre les mains d^'un seul monarque souverain. Il est vrai que de temps en temps ces deux grands empires se composaient de divers petits états; (ce fut notamment dans la partie oocideDtale que quelques chefs réussirent de temps en temps k se soustraire k la sou- ▼eraineté de leur monarque); mais malgré cela on vit revenir toujours de nouveau la grande division qui avait existé un jour entre les grands empires de Modjopfthit et de Fadjadjftran. C^étaient toujours en gros les mêmes frontières; et aujourd'hui encore les populations qui habitent ces deux grandes contrées, se distinguent toujours Tune de rautre sous le rapport de la langue , des moeurs et des usages. Cette différence se retrouve, nous Tavons déjk observé, jusque dans les noms qu'ils portent.
Voyez pour Thistoire de Java, d'après les Babads et d'autres sources, Raffles The hUtory of Jaoas Lassen, Ind. Altherthsk. II 1040—1068; IV 461—541 et J. K. J. de Jonge, d£ Opkomat van het Nederl. g«zag in 0, Indii, T. II pp. 141 — 165. (L.)
1) Nous avons renoncé k faire usage des dates que nous fournissent Raffles et Crawfhrd; elles ne méritent évidemment pas de confiance; nous suivrons exclusivement celles du docteur Friederich , auxquels nous croyons pouvoir attribuer tonte autorité. (Brnmund.)
dans le Musée de la Société» dite Bataviaasch Genootschap. Ces plaques proviennent de la Régence de Lamengang, dans la Résidence de Sourabaya. Une autre plaque, qui a été trouvée plus tard dans un autre endroit, mais qui contenait des caractères semblables , n'a pas d'année. Elle renferme le texte d'un contrat de donation d'un morceau de terre, et a été trouvée près de la dessa Boungkil, dans le district de Djenggala, Résidence de Sourabaya. On avait trouvé auparavant dans le même district près de la dessa Bettro deux plaques de cuivre contenant une inscription dans les mêmes caractères, et où Ton croit avoir reconnu Tan 861 de Saka (939 après J. C).
Une plaque de cuivre trouvée près de Djedjong dans la Rési* dence de Sourabaya, montre Tan 562 de Saka (640 après J. C), et le bain de Djoulouk-Tondo , également dans la Résidence de Sourabaya, indique Tan 855 de Saka (933 après J. G.) '). Ces dates nous reportent, pour la partie orientale de Java, vers les siècles antérieurs, jusqu'à la première moitié du septième siècle de notre ère; les endroits où elles ont été trouvées montrent en outre qu'il existait déjà au septième siècle et dans les siècles suivants des empires hindous et des résidences importantes dans les contrées qui constituent actuellement la Résidence de Sourabaya, plus spécialement le delta de cette contrée.
Une étude préalable de ces plaques a révélé à M. Friedrich le nom d'un prince Rakehino dans la ville d'Iwarahou; il a retrouvé ce nom sur les huit plaques que nous avons mentionnées en premier lieu. Ge roi convoque ses prêtres pour les consulter sur une guerre prochaine. Un pandita doit arranger le temple, un autre doit observer les présages des dieux. Les invocations et les prières, parmi lesquelles se trouvent les Souk-
I) Voyez sur ces plaques de cuivre le Tijdschr, v. Ind, tcuU' land- en VoOcatk, Année II , livr. 5 p. 20, et Tartiule de M. Friederich, oper verschillende Inacrxptibi Ac, qui TB paraître dans le nouveau volume des VerhandeU, v. A. Bat, Gen. M. Friederich nous a permis de faire ici usage d^nne communication provisoire qu^il a bien voulu nous donner par écrit a). (Brumund.)
a) Gel article a paru depuis dans le tolame XXVI , aoiu le lilK : Oter itucr^iéH mm Jaaa a» il a ^lé tiré k part k BaUTta en 4857; les treixe dernières pagct tniteot des textes qu*toa a tfouTét sur l«i plaques dv métal. (L)
tas (hymnes empruntés aux Védas) ont pour effet que la divinité Çivaditya (Çiva et Aditya, le soleil) se laisse engager à s'incar^ ner. La splendeur du dieu met Tarmée ennemie en déroute; le reste de l'inscription mentionne les privilèges des princes.
La plaque qui n'a pas de date mentionne le même empire d'Iwarahou. Ce nom se retrouve encore dans une inscription que nous offre une pierre qui provient d'une ancienne collection, formée dans le temps à Samarang par les soins du gouverneur de la cAte orientale de Java, M. Engelhardt. Cette collection est dispersée maintenant; elle a été emportée en partie en Angleterre par Raffles, en partie dans les Pays-Bas par Reinwardt. Le prince de cet empire porte également le nom de Çivaditya et rinscription commence par le mot bien connu du Brahmanisme //Om". L'origine de la pierre est inconnue.
M. Engelhardt a cherché les matériaux de sa collection aussi bien dans la partie orientale que dans la partie centrale de Tile de Java. Le fait, que le nom du prince et le nom de l'empire sont les mêmes sur la plaque de cuivre que sur la pierre, nous paraît uiotiver la conclusion que cette dernière provient de la partie orientale de Java. Il est probable que le nom du prince a été un titre dans le genre du titre de Pharaon, que portaient les rois d'Egypte.
Nous croyons pouvoir conclure de ce qui précède à l'existence d'un empire d'Iwarahou dans la partie orientale de Java au com* mencement du dixième siècle; nous croyons pouvoir admettre également que cet empire a remporté la victoire sur un autre empire et que ce dernier a fini par se soumettre; qu'on y professait le culte de Çiva et qu'on s'y servait des Védas pour les cérémonies religieuses; que les quelques inscriptions que nous possédons le désignent comme un empire vainqueur, qui a étendu probablement son pouvoir sur une grande partie de Java et qui a existé très longtemps.
La tradition des habitants de Bali, pas plus que celle des Javanais , ne mentionne le nom d'iwarahou. Nous nous expliquons facilement ce silence; l'âge d'or de cet empire était déjà trop loin, on avait oublié jusqu'à son nom. Il faudra donc admettre
qu'Iwarahou a existé avant Daha. Une date qui a été trouvée à Panatâraû en Kediri, celle de Tan 1251 de Saka (1329 après J. G.) semble confirmer cette supposition.
Nous avons ainsi quatre empires pour la partie orientale de l'île de Java: Iwarahou, Daha, Djenggala, Modjopâbit, ou l'on professait le Brahmanisme, spécialement selon les rites du culte de Çiva; ces quatre empires ont existé probablement pendant un temps plus au moins long, l'un à côté de l'autre et se sont remplacés ensuite; ils doivent avoir eu chacun son âge d'or et ont étendu leur pouvoir souverain sur la partie orientale de Java, peut-être plus loin encore.
Il est fort possible que d'autres empires encore aient existé avant ou après pendant un temps plus ou moins long; mais nous ne possédons que les quatre noms qu'on vient de lire. Ce que nous pouvons certifier également, c'est que de bonne heure déjà le delta de Sourabaya à été le centre de l'empire, et qu'il l'est resté plus tard encore pendant longtemps.
Les dates précises nous font remonter ainsi pour la partie orientale de l'île jusqu'au septième siècle de notre ère. Cependant il est bien sûr que nous pourrons remonter plus haut encore pour fixer l'époque où le pouvoir des Hindous a commencé d'y être fondé; voilà du moins ce qui nous paraît résulter du fait que la date d'une année du dixième siècle se lit sur une construction comme celle de Djoulouk-Tondo près du Penangonan. Cette conclusion se trouve confirmée par le voyageur Chinois Fa Hian , qui visita Java au commencement du cinquième siècle, et qui dit expressément, dans l'aperçu qu'il donne de sa visite, que les Brahmanes y étaient déjà très nombreux, mais que la loi du Bouddha n'y était pas encore honorée.
Passons maintenant à la partie occidentale de Java.
Nous avons refusé de reconnaître la moindre valeur au récit du Babad concernant la fondation de Padjadjâran par Djenggala, et la fondation de Modjopfthit par Padjadjâran ') ; mais cela ne
1) Il noQS Mmble qne Bromnnd se trompe ici od Toyant nne fondation denonream empires dans ce qui n''a été qa^nn changernent de résidence. Lorequ'^nn grand ampîte se âi?isait en denx empires pins petits , on allait cfaoifir nataraUement une TîUa
nous empêche pas d'admettre qu'il y ait eu autrefois un empire Padjadjârau. Il faut dire aussi que ce -fait repose sur d'autres témoignages que celui du Babad. M. le docteur Friederich ') a lu sur la pierre qui contient une inscription trouvée à Buitenzorg, le nom de l'empire de Padjadjâran, dont le prince a le titre de Padouka radja ratou prathiwi, Pakouan Padjadjâran» c'est-à-dire son Altesse , le grand roi , le seigneur de l'empire Pakouan Padjadjâran. La date de l'inscription nous apprend que cet empire existait déjà dans la première moitié du onzième siècle de notre ère. Le Babad au contraire nous dit que la fondation de Padjadjâran n'eut lieu que vers la fin du treizième siècle ') , tandis que d'après la même source cet empire doit avoir disparu de nouveau vers la (in du quinzième siècle dans la guerre contra Hassan Oudin, le fondateur de l'empire de Bantam. Des écrivains portugais de la même époque nous racontent aussi que jusque dans l'année 1522 un prince païen, appelé Samian, régnait sur Bantam; ils mettent la puissante capitale de cet empire dans l'intérieur du pays, et lui donnent le nom de Djojo.
Ici encore contradiction flagrante entre la tradition des Javanais et ce que nous apprennent d'autres sources certaines.
Nous croyons à propos de nous étendre aussi un peu sur l'histoire de la partie occidentale de Java, puisque cette histoire n'a pas non plus été examinée jusqu'à présent pour autant que cela est possible, et parce que plusieurs écrivains veulent retrouver toujours encore cette histoire dans les fictions des Babads.
santé, bien sitnée on recommandable sous d^aatres rapporta, pour en faire le siégo da gonvemement. Les empires dont Brumnnd cite les noms, n^ont pu être fondés Tun par rentre , mais se sont séparés les uns des antres pour devenir des états indépendants. (L.)
1) Tijdsckr, voor IruL Taal-, Land- en Volkenk. Année I. livr. 5,6. p. 468.
2) Le raisonnement de Brumnnd manque ici de fondement; ce n^est pas Fadjadjftran mais Modjopfthit qui a été fondé vers la fin du 13ième siècle, Tan 1221 de Saka (1299 après J. C). La fondation de Pa^ja^jftran se fit par Raden Pankas, qui monta sur le trône en 1078 de Saka (1156 après J. C), et qui transporta dans cette nouvelle capitale le si^ de Tempire de Djeuggala; ceci arriva déjà dans la seconde moitié du lie siècle de Saka, soit au milieu du 12e siècle de notre ère. Voyez Laeseo, Ind, AUerthik, IV. 475. (L.)
Les écrivains portugais nous racontent que leurs oompatnoies, peu d'années après la prise de Malacca, 1511, étaient entrés aussi en rapport avec les habitants de Bantam. Samian , que la tradition appelle un prince païen de Sounda, qui avait demeuré au' refois à Malacca et qui y avait vécu amicalement avec le jeune Albuquerque, avait communiqué à ce dernier divers détails sur rhistoire de Bantam. Albuquerque, capitaine de Malaeca eo 1522, résolut d'y envoyer son beau-frère Henriguez Lemé, pour renouveler Tancienne amitié et pour y établir des relations commerciales. Lemé conclut un traité de commerce avec Samiao et obtint Tautorisation d'établir une forterresse à Bantam; tandis que les Portugais de leur côté s'engageaient à le soutenir contre les Maures. Ces Maures étaient des Musulmans, originaires eo grande partie de Japara, et venus à Bantam peu de temps après le départ de Lemé. Ils réussirent à se rendre maîtres de la ville par trahison, sous la conduite d'un certain Fateléhan de Passei, beau-frère du prince de Japara; et lorsque les Po^ tugais y retournèrent en 1524 sous Francisco de Sa pour y construire leur forteresse, ils s'y virent repoussés et condamnés à repartir sans avoir rien obtenu. Depuis ce temps-là Bantam, qui avait obéi jusqu'à Tan 1522 à un prince païen (ce qui n'avait pas empêché toutefois les Musulmans d'y avoir eu depuis longtemps leurs convertis) resta sous des souverains musulmans, dont Fateléhan fut le premier.
Ce que nous devons aux Portugais de ce temps-là , ce ne sont pas seulement ces rapports historiques touchant les relations que les Européens ont eues avec Bantam, rapports ou nous lisons le triomphe de Tlslamisme et le commencement du règne du premier prince musulman dans cette ville, qui à cette époque déjà était si importante et qui avait fait partie du domaine de Padjadjâran; nous leur devons aussi l'avis important qu'on va lire au sujet de l'ancien empire de Padjadjâran.
//L'ile de Sounda est plus montagneuse dans l'intérieur que l'fle de Java; elle a six ports importants, c'est-à-dire Ghiamo (Tjimanak) , qui se trouve à l'extrémité de Tîle, Xacatara (Jacatra) nommé aussi Garavam (Krawang) , puis Tangaram (Tange-
rang^), Ghegutsa, Pondang (Pontang) et Bantam , grand porl de commerce qui recevait ses marchandises de Java aussi bien que de Sumatra. La principale ville de ce royaume est Dejo, située plus ou moins dans les montagnes; on dit qu'à Tépoque de la venue d'Henriquez Lemé dans ces contrées, cette ville comptait 15000 habitants, tandis que le royaume tout entier possédait 100000 hommes en état de porter les armes; mais ce nombre a considérablement diminué par suite de la» guerre que les Maures leur ont faite.**
Les Portugais appelaient la partie occidentale de Java Ttle de Sounda, parce que, d'après ce que leur avaient dit les Javanais, ils la croyaient séparée du reste de l'ile de Java proprement dite et formant une seconde île à côté de l'autre. Il est hors de doute qu'ils ont entendu par l'île de Sounda et par le royaume de Sounda la même contrée à laquelle la tradition javanaise donna le nom de l'empire de Padjadjâran.
Lemé appiât que la principale ville, celle qui était située un peu plus loin dans les montagnes, portait le nom de Dajo. Il aurait connu et nous aurait transmis sans doute le nom de Padjadjâran, si une ville importante et un puissant empire de ce nom y avaient existé peu de temps auparavant; or, c'est en vain que nous cherchons ce nom chez lui *). Si, comme le dit
1) Pourquoi, demandons-nous, eet-il impossible que le voyageur portugnis ait ignoré le nom primitif et Texistence antérieure de Padjadjftran? Depuis la conquête de Mo- 4îopfthit, l*an 1400 (1478 après J. C.) la résidence avait été' transférée à Demak, la nouvelle capitale de Tempire de ce nom; et le maître de ce dernier pays, Kaden Fatah, étendait .son sceptre sur Tfle tout entière de Java. Au commencement Fadjadjftraa conserva, il est vrai, une ombre d^indépendance , mais vers la fin du 15e siècle de notre ère les chefs de ce pays, tout comme ceux des autres parties de Tile, reconnurent le sultan de Demak pour leur souverain. Quelques années plus tard il se fit un schisme; les provinces orientales restèrent au sultan de Demak, tandis que les provinces occidentales passèrent au Cheik Ibn-Monlana. A cette époque la capitale de Fadjadj&ran avait déjlt été détruite, et bien avant déjà cet état s^était dissous de fait en divers fragments, bien que les nobles aient continué pendant quelque temps encore li donner au prince le nom de souvernin. Après le schisme Tancien empire de Padjadj&ran appartenait en entier au domaine de Bantam, et il est probable que les empires de Demak et de Bantam s'^étendaient en de^ des mêmes frontières qui avaient limité autrefois Modjopfthit et Fadjadjflran. Nous ne saurions dire an juste quelle partie de Pancien empire de Fadjadj&ran Lemé désigne , sur- Tautorité de ces
la tradition javanaise, des conquérants musulmans avaient vaincu et détruit un tel empire vers la fin du i7« siècle, il est probable qu'on lui en aurait dit quelque chose, puisqu'il cherchait des renseignements sur l'histoire et la situation de l'empire, et que .c'était là aussi un peu le but de sa visite. Mais il ne dit pas un mot d'un tel événement. On peut lui avoir raconté que le roi de Sounda avait beaucoup souffert dans la guerre et que ces luttes avaient considérablement diminué son pouvoir; mais Lemé trouva encore en 1522 un prince païen à Bantam, et ce ne fut qu'en 1524 qu'on réussit, en sortant de Japara, à soumettre Bantam pour toujours à des princes musulmans dont Fateléhan de Passei fut le premier.
Il est probable que d'autres victoires remportées dans l'intérieur du pays ont suivi bientôt ce premier triomphe, et que les différentes parties de Sounda, de ce pays qui avait déjà tant souffert autrefois, sont tombées l'une après l'autre au pouvoir des Musulmans; enfin ceux-ci s'emparèrent aussi de la capitale Dajo et mirent fin à la domination et à la religion païenne ou hindoue dans la partie occidentale de Java. Plusieurs habitants de Dajo se retirèrent cependant vers le sud , et s'y sont maintenus longtemps depuis; on les retrouve toujours encore dans les Bedouïs de Bantam. Tout ce qui précède arriva au 16^ siècle, après que les Portugais furent venus dans l'Archipel.
Et voilà donc comment des récits qui nous viennent des Po^ tugais et qui sont parfaitement dignes de foi, contredisent tout ce que la tradition javanaise nous raconte de Padjadjâran. La conquête de Bantam ne sortit pas de Ghéribon mais de Japara; elle ne se fit pas par Hassan Oudin, le fils de l'Arabe Gheik Moulana, prince de Ghéribon, mais par Fateléhan de Passei, beau-fère du prince de Japara; l'Islamisme ne triompha pas à Bantam au i5« siècle, mais seulement au 16<^ (1524); les Portugais n'apprirent rien à celte époque, ni du nom ni de la chute récente d'un empire Padjadjâran et d'une ville de ce nom;
rapportenrs buitEmaiB, soas le nom de royanine de Soanda, aTee Dajo pour réndenes; mais il n^est pas impossible qnMl faille j Toir le dernier reste dn plus puissant de ees petits états. (L.)
on leur parla au contraire d'un royaume païen de Sounda avec sa capitale Dajo, qui avait déjà beaucoup souffert autrefois des Mahométans, mais qui existait cependant encore et qui ne doit être tombé que plus tard.
Il faudra donc bien admettre que Padjadjâran n'ait pas fait parler de lui hors de Java comme Modjopâhit; la cause s'en trouve sans doute dans le fait que le premier de ces deux empires n'a jamais fait des conquêtes hors de Java comme le second, mais qu'il est toujours resté l'empire d'un peuple de montagnards, ayant son domaine dans l'intérieur du pays, tout en possédant quelques ports de commerce.
Il n'est pas non plus probable que Padjadjâran ait eu jamais des rapports durables avec l'Inde, ce que prouvent les images grossières que nous y trouvons encore et l'absence de débris de temples comme la partie centrale et la partie orientale de Java en possèdent en si grand nombre.
Nous avons ainsi deux données historiques concernant la partie occidentale de Java. Première donnée: il a existé un empire hindou , que les Portugais ont appelé Sounda , avec une capitale nommée Dajo, une population assez nombreuse et plusieurs ports de mer assez importants; c'est sans doute par ces ports de mer que l'Islamisme a pénétré dans cet empire en attendant qu'il remporterait une victoire décisive à Bantam sous Fateléhan. Bien que cet empire eût déjà beaucoup souffert des Musulmans, il disposait toujours encore d'une force armée de 100,000 hommes; il ne succomba qu'au commencement du 16« siècle et céda alors la place à l'empire de Bantam.
Seconde donnée : il a existé un empire du nom de Padjadjâran , dont il est déjà fait mention au commencement du 41»^me siècle; cet empire doit avoir été très puissant et doit avoir existé très longtemps, puisque la tradition javanaise ne se borne pas à le mentionner mais qu'elle en raconte plusieurs faits glorieux.
L'inscription de Buitenzorg parle du culte d'Agni , et les cérémonies religieuses qu'elle décrit sont sans doute des cérémonies du Brahmanisme '). Nous comptons encore parmi les monuments
l) Voyez Fri6derich. TiJdtQhriJÏ v, Ind. Taal- Latid- en Volkenk. Vol. I p. 445.
de ce dernier culte plusieurs statues trouvées dans les pays de Sounda, telles que les images de Dourga, de Ganésa, de Çiva, les piédestaux du Nandi et du Lingam; nous pourrions y ajouter encore les empreintes de pas taillées dans la pierre, trouvées à Buitenzorg et ailleurs.
On a trouvé une autre inscription en Sanscrit à Djabou , sur les frontières de Bantam et de Buitenzorg, à vin gt-et-un bornes (païen) à l'ouest du chef-lieu de cette dernière Résidence ; les.caractères de celte inscription la font remonter environ à Tan 1000; plusieurs montagnes et plusieurs rivières entre Djabou et la montagne de Poulousari dans le pays de Bantam portent en outre des noms tirés du Sanscrit, tandis qu'on a trouvé aussi quelques images çivaïtes sur cette dernière montagne '). Il existe aussi beaucoup de noms tirés du Sanscrit dans la Régence de Soucapoura, sur la côte méridionale de Java; il n'y en a que très peu au contraire dans Tintérieur des Régences du Préang *). Tandis que rinscription paraît nous ramener au dixième siècle, les noms témoignent en faveur d'un établissement d'Hindous sur la côte méridionale de Java et de l'influence que cette colonie doit avoir exercée dans l'intérieur de Bantam. Il m'a été dit encore qu'on avait trouvé beaucoup d'or travaillé provenant du temps des Hindous dans les forêts de la côte méridionale non loin de Tjilatjap, et qu'on y a découvert aussi les traces d'une ancienne population hindoue assez considérable.
Il nous reste encore à faire mention d'une inscription sur pierre trouvée à Kawali, Régence de Galou, Résidence de Chéribon. La forme des caractères semble prouver que cette inscription est plus récente que celle de Buitenzorg. Ce qui rend l'inscription très intéressante, c'est qu'elle fait mention d'un empire Kawali, dont le prince porte le nom de Bhagya prabou, c'est-à-dire prince fortuné; ce prince, est-il dit encore, habitait une ville et faisait beaucoup pour la religion du pays , c'est-à-dire pour le culte de Çiva. Le caractère çivaïte du culte ressort
1) Friederich, dains la revne précitée Vol. III» pp. 183 — 198.
2) Même endroit.
clairement d^uae forme grossière du Lingam qu'on y a trouvée avec l'inscription: //le dieu Singa-hyang'* ').
Nous avions pensé autrefois que les grandes capitales des empires qui ont fleuri dans la partie orientale de Java, n'avaient surgi qu'après la chute des empires qui avaient existé dans la partie centrale de l'île et dont nous possédons encore les débris dans les ruines intéressantes de temples; en d'autres termes, voici comment nous nous étions représenté la marche des événements: le premier empire puissant des Hindous dans rtle de Java se serait établi dans l'intérieur de Ttle; les empires suivants se seraient dirigés toujours plus vers l'orient et auraient transféré leur capitale, leur résidence, dans cette direction-là, jusqu'à ce qu'enfin ait paru le dernier empire, Modjopâhit, qui a fiai par succomber sous la puissance de l'Islamisme. Cette manière de voir nous avait paru assez naturelle et vraisemblable, parce que le Babad, tout en mentionnant les empires de Daha, de Djenggala et de Modjopâhit, qui florissaient dans l'orient, se tait sur ceux qui ont dû avoir leur résidence dans le centre du pays. Ce silence du Babad nous avait fait supposer que le nom et le pouvoir des empires du centre s'étaient effacés devant la gloire des empires orientaux, que ces derniers étaient apparus après les autres et les avaient remplacés depuis plusieurs siècles dans la domination sur l'île de Java.
Mais depuis qu'on a trouvé des dates chronologiques sur les inscriptions de l'est de Java, nous avons abandonné cette manière de voir. En effet, si ces dates remontent si haut dans les siècles antérieurs, alors il est évident qu'il a existé là des empires dans les siècles les plus anciens de notre ère, et que ces empires ont été contemporains d'autres empires dans le centre de Java, qu'ils ont existé à côté de ces derniers ^).
11 est également vrai , à en juger par les ruines nombreuses et considérables de temples qu'on y trouve, qu'il doit y avoir existé
1) La même revue Vol. III, pp. 149 — 182.
2) On poarrait fort bien mettre en doute la justesse de cette conclusion; car les empires de Torient de Java peuvent avoir étendu leur pouvoir sur les contrées du centre de Tflo. (L.)
dans la partie centrale de Java des empires dont la successioo réclame une durée de plusieurs siècles. Conclusion: de très bonne heure déjà il y a eu des empires dans la partie centrale de Java, tout comme dans Torient et dans Toccident de Tîle; ces empires peuvent avoir eu quelques rapports ensemble, mais il est probable qu'en général ils ont été assez indépendants l'un de Tautre, et chacun d'eux a eu pour domaine une partie de Java *).
Nous assistons au même spectacle en voyant i'Islâm s'établir et se répandre sur Java. On vit apparaître alors le long de la côte septentrionale de l'île, à Bantam, à Ghéribon, à Demak, à Ghiri, à Ngampel et dans d'autres endroits intermédiaires, des empires reliés ensemble par des rapports religieux mais pour le reste indépendants l'un de l'autre. A mesure que i'Islâm vit grandir son influence, quelques princes spirituels s'élevèrent audessus des autres et s'emparèrent du domaine de ces derniers; c'est ainsi que Bantam unit par devenir le plus puissant empire pour l'occident, Demak pour le centre, Ghiri pour l'orient. Eh bien, il est probable que les empires hindous auront suivi la même marche naturelle, et que quelques-uns d'entre eux auront étendu leur pouvoir et englobé plus ou moins les petits royaumes, jusqu'à ce que nous y trouvions enfm trois grands empires: un pour l'occident, un autre pour le centre, un troisième pour l'orient *).
Le caractère religieux des ruines et des statues semble prouver
1) Voyez la réflexion précédente. (L.)
2) L^existence de trois grandes empires hindous n^est encore qu^une simple conjecture et ne sera pas autre chose avant que des données authentiques nous aient confirmé la chose, n est vrai que le caractère exclusivement bouddhiste des temples dont nous trouvons les restes dans le centre de Java, plaide en laveur de cette hypothèse, mais ce qui Taffaiblit, c'^est que des limites très nettes semblent diviser la population de Java en deux grandes fractions, les Javanais proprement dits dans la partie orientale, et les Soundanais dans la partie occidentale de Tlle. Mais pourquoi, demandons-nous, le même grand empire hindou ne peut-il pas avoir vu fleurir en même tempe le culte de Brahma et celui 110 bouddha? Pourquoi le Roiiddliisnie ne peut-il pas avoir dominé plus spécialement dans une partie de Tempire, le Çivaisme dans les antres contrées? Voila ce que rien ne nous empêche dVdmettre; voilà du moins une supposition dont rien n'a montré encore Timpossibilité. (L.)
aussi assez clairement que ces empires ont existé pendant très longtemps isolément et indépendamment Tun de Tautre. Car si le caractère Brahmane prédomine dans les ruines et dans les images de Torient et <^ Toccident de Java, le centre de Tîle en contient beaucoup et de fort remarquables dont le caractère est évidemment bouddhiste.
C'est le propre d'un empire de chercher à s'étendre et à aug- . menter son pouvoir. C'est là une loi même de son existence. La lutte s'engage, le vainqueur devient le puissant dominateur de contrées qui avaient eu autrefois chacune son prince. C'est ce que nous rappelle l'histoire des grandes dynasties et des grands empires, entre autres aussi de ceux qui se sont établis et étendus à Java sous l'influence de l'Islam. Car les différents empires du centre et de Torient de Java ont fmi par se dissoudre dans l'empire de Demak, devenu plus tard l'empire de Mataram. C'est de la même manière que Bantam a étendu son pouvoir sur la partie occidentale de l'île, où Mataram aurait pu établir assez difficilement sa domination, du moins d'une manière durable ; la nature du sol lui opposait trop d'obstacles.
Il faut attribuer à des raisons tout à fait semblables les progrès que la domination d'un prince hindou a faits autrefois dans les pays et dans les anciens empires du centre et de l'orient de Java. Nous savons du moins assez du dernier empire hindou de Modjopâhit pour l'admettre avec certitude. Cet empire paraît avoir été trop redouté au dehors pour que nous n'admettions pas qu'il ait étendu son pouvoir sur la plus grande partie de Java. L'occident de l'île en a-t-il aussi fait partie? Ce n'est pas probable; dans tout les cas il n'en a sans doute pas fait partie pour très longtemps, et encore plutôt de nom que de fait.
Après avoir décrit ainsi en traits généraux la marche probable des empires hindous à Java, nous lâcherons, pour autant que les sources le permettent, de rechercher l'ancienne histoire des empires du centre de Java, donc aussi de celui dont Bôrô-Boudour fut un jour le siège principal.
Ici les circonstances nous sont moins favorables que pour la partie orientale et la partie occidentale de l'île; car on n'a
pas découvert jusqu'ici des dates anciennes sur les monuments du centre de Java. On a trouvé sur le versant septentrional du Merapi trois pierres avec des inscriptions , dont le contenu n'a pu être déchiffré à l'exception de trois dates; mais ces dates sont les années 1260, 1262 et 1371 de la chronologie de Saka, (1338, 1340 et 1U9 après J. C.) , donc des années de la première moitié du quatorzième et du quinzième siècle '). Les ruines de Soukou nous donnent les années 1318, 1338, 1362 et 1368 de Saka (1396, 1417, 1440 et 1445 après J. G.), c'est-à-dire des années du commencement et du milieu du quinzième siècle de notre ère. On a trouvé plusieurs pierres pourvues d'inscriptions dans la Régence de Temangong, Résidence Kedou; ces pierres ont été transportées en partie dans la capitale, tandis qu'une partie se trouve encore à Temangong.
M. Hartman a pris copie de quelques-unes de ces pierres et a envoyé ces copies à la Société de Batavia; mais ces copies ne sont pas assez exactes pour être déchif&ées. On a trouvé des dates chronologiques sur deux d'entre elles; ce sont probablement les années 1046 (1124 après J. G.) et 1085 (1163 après J. G.) ; la première est peut-être un peu plus ancienne.
Voilà sans doute une récolte assez maigre et qui ne nous fournit rien qui se rapporte à Bôrô-Boudour et aux temples considérables des environs. Il est inutile sans doute de faire observer que Bôrô-Boudour et les autres temples remontent à une époque bien plus ancienne que ces dates.
Si les dates précises nous font défaut, si les Javanais ne nous transmettent sur Bôrô-Boudour que les histoires de pure fiction et d'origine très récente que nous avons mentionnées plus haut , — alors il est clair que nous nous voyons réduits aux ruines ellesmêmes pour trouver l'époque probable de la construction.
Mais ce silence même que gardent les Babads sur des empires dont Bôrô-Boudour et Prambanan furent en Java les résidences, n'est-il pas significatif, surtout quand nous nous rappe-
1) T^dtchr, V, Taal-^ land- en VoUcenk. v, h. Bat. GenootscK Aanée I, lirr. S,p. 10.
ions qu'ils parlent de Daha, de Djenggala, l'un et l'autre déjà si anciens? N'est-ii pas remarquable que, loutes les fois que dans un récit il* est fait mention de ces édifices, leur fondation se trouve ramenée aux temps les plus reculés, au point qu'elle remonte au commencement de la chronologie javanaise, au personnage mythique d'Adji Saka lui-même? Tout cela n'est-il pas une preuve évidente de l'ancienneté de ces empires? El ne faut-il. pas en conclure que le pouvoir et le prestige des empires dont ces édifices étaient les principaux temples, avaient passé tout à fait ou en grande partie, lorsque Padjadjâran, Daha et Djenggala florissaient encore? N'oublions pas non plus que des constructions dans le genre de Bôrô-Boudour et de celles de Prambanan ne sont pas seulement des monuments de la grandeur du pouvoir et de l'étendue des domaines des princes; ce quils prouvent avec non moins d'évidence, c'est qu'il a fallu un long espace de temps pour les construire et pour les achever.
U est aussi hors de doute que depuis la première arrivée des Hindous des colonies se sont établies dans le centre , tout comme dans l'occident et dans l'orient de Java; que ces colonies ont constitué des empires, dont le pouvoir et le nombre se sont accrus peu à peu et qui se sont élevés à un certain degré d'influence et de prestige. Les nombreux débris de constructions, beaucoup plus nombreux et plus importants que ceux de la partie orientale de Java, nous montrent aussi qu'il y a eu des résidences différentes.
Tout cela doit nous engager tout naturellement à attribuer une origine très ancienne à quelques-uns de ces édifices. Et quoi de plus naturel que de compter Bôrô-Boudour dans ce nombre? Nous pouvons poser^en règle générale pour l'appréciation de l'antiquité d'un temple dans l'Inde ou à Java, que, plus la construction et la sculpture sont parfaites, plus le caractère du temple est pur et sans mélange , plus aussi il est permis de lui attribuer une origine ancienne.
Eh bien , nous avons trouvé que Bôrô-Boudour n'est pas seulement le monument hindou le plus complet, le plus beau et le mieux travaillé de toute l'île, mais encore que le culte boud-
dhiste dont il est Texpression est plus original , plus pur et plus simple que tout ce que nous rencontrons dans ce même genre, tandis que nulle part ailleurs on ne trouve des images qui rendent plus purement le type hindou-caucasien que celles des basreliefs de Bôrô-Boudour. N'oublions pas non plus que des négociants arabes sont venus de très bonne heure déjà sur les côtes de Java , qu'ils s'y sont établis avec leur religion et qu'ils ont diminué le prestige de l'ancien culte; ajoutons encore que le Bouddhisme s'est déjà corrompu aux Indes dès les premiers siècles de notre ère et qu'il s'est retiré surtout dans l'intérieur du nord et vers la partie occidentale de l'Inde.
Nous croyons ainsi pouvoir admettre que la construction de Bôrô-Boudour et l'âge d'or de l'empire de ce nom tombent au neuvième , peut-être même au huitième siècle après J. G.
La partie centrale de Java possède aussi beaucoup de ruines de temples brahmanes. Ces ruines témoignent aussi bien en faveur de Texistence d'un empire de princes Brahmanes que Bôrô-Boudour nous permet de conclure à l'existence d'empires bouddhistes. Fa Hian nous apprend que les Brahmanes , se trouvaient déjà en grand nombre à Java au commencement du cinquième siècle et qu'à cette époque il n'y avait pas encore de Bouddhistes.
D'après lui les Brahmanes y exerçaient donc déjà un assez grand pouvoir avant l'arrivée des Bouddhistes. Mais ce pouvoir s'étendait-il sur l'île tout entière ? Les Brahmanes avaient-ils pénétré dans l'intérieur du pays?
Faudra-t-il admettre que les Bouddhistes y aient trouvé un empire brahmane, qu'ils aient conquis cet empire et qu'ils aient fondé leur empire à la place du premier?
Gela est possible en effet; mais nous ne saurions rien en dire avec certitude. Ge qui me paraît résulter avec évidence des temples et des images qui nous sont restés , c'est qu'il n'y a pas eu de guerres religieuses entre les différentes sectes. Gar les temples n'en portent pas de traces, et les images des différentes sectes que nous possédons encore excluent cette idée. Notons encore que les Brahmanes ont habité plutôt les contrées montag-
neuses, tandis que les Bouddhistes ont recherché la plaine; que les Bouddhistes y ont régné plus longtemps, qu*ils ont été plus puissants et qu'ils ont eu de plus nombreuses relations avec la mère*patri6 que les Brahmanes.
Nous pouvons admettre que le Bouddhisme de Bôrô-Boudour et du centre de Java a exercé son influence dans Test et dans l'ouest de Tîle. Gela parait ressortir des manuscripts de Bandong et des statues qui ont été trouvées dans la partie orientale de rtle de Java.
Il est également probable que le Çivaïsme de Test a exercé son influence sur la partie centrale de Java; témoin le Çivaïsme de Soukou et les dates chronologiques assez récentes qu'on y a trouvées sur les inscriptions. Les temples d'Ounarang, construits en wadas '), ainsi que le Çiva avec ses images environnantes de pierre calcaire, qui se trouve sur le plateau de Soro Ghedok, appartiennent probablement à une époque postérieure, tandis que les temples çivaïtes du Djeng en trachyte et d'autres temples du centre de Java sont probablement plus anciens.
Mais il faut abréger, et surtout ne pas trop nous jeter dans des conjectures et des suppositions.
L'empire de B6rô-Boudour finit par succomber. Il faut admettre que cette chute eut lieu environ vers la fin du dixième siècle. Car — pour revenir à ce que nous avons déjà observé plus haut — les Babads gardent le silence sur Bôrô-Boudour et sur d'autres empires qui existaient probablement encore dans le centre de Java , tandis qu'ils nous donnent les noms d'empires et de princes de Test et de l'ouest qui remontent à un âge très reculé; d'où nous pouvons conclure que le pouvoir de Bôrô-Boudour avait déjà disparu à cette époque. Rappelons encore que Bdrô-Boudour et ses bas-reliefs nous donnent un type hindoucaucasien très parfait, un Bouddhisme très pur, ce qui nous engage à faire remonter la construction du temple à des siècles aussi reculés, et ce qui, en rapport avec ce que nous savons des révolutions et des changements politiques que les pays de
i) Une eB{ièce de pierre.
l'orient subissent continuellement, nous défend d'attribuer à l'empire de Bôrâ-Boudour une durée plus longue qu'à d'autres états. Il est possible que l'âge d'or du Bouddhisme à Java ait passé avec l'âge d'or de Bôrô-Boudour. Cependant le Bouddhisme doit y avoir existé pendant longtemps encore; nous n'en voulons pour preuve que les manuscripts bouddhistes trouvés sur le Merapi et à Bandongy les images de Bouddha bien conservées qu'on trouve aujourd'hui encore dans plusieurs endroits de Java, et le nom d'Agama Bouddha, que les Javanais donnent toujours encore aujourd'hui à leur ancienne religion. Il y a d'ailleurs d'autres témoins encore, dont nous devons la connaissance au docteur Friederich. Ce savant déchiffra sur une plaque de cuivre de Tan 1216 de Saka (1294 après J. G.) que Baffles nous a fait connaître dans son ouvrage connu, le nom d'un prince, appelé seigneur de toute l'île de Java (ce qui est probablement une hyperbole orientale), et descendant . de Dharma; or Dharma est un mot bouddhiste qui signifie la loi de Bouddha ou bien l'un des trois Bouddhas de la trimourti bouddhiste. Il trouva encore sur une statue d'origine incertaine (qui tient un glaive à la main et qui par l'attitude du corps et par celle des jambes et des pieds montre le type du Bouddha , probablement l'image d'un prince) à côté de la date chronologique, Tan 1265 de Saka (1343 après J. G.), le nom d'un prince Soudhadhih, fils d'Haraditjadbarma et la mention du culte de Bhagavat, un des noms du Bouddha').
1) Voyez une communication du docteur Friederich Bur Timage que Bnimund a en ▼ne, dans les Verslagen en Alededeelingen der Koninklijke Akadenùevan Wetensckappen, Afd, Letterkuude (Rapports de CAccuiémie royale deë sciencei, section lAttérature ^c.J Vol. VII. pages 262—267. La statue en question avait été envoyée naguère dans \m Pays-Bas avec deux autres images par M. N. Ëngelhardt, Gouverneur du nord-est de Java; elle a eu pendant longtemps sa place devant la maison de Madame Veuve Servatius à Zuidlaren, village dans la province de Drenthe; après la mort de Madame Servatius les héritiers la vendirent à M. Boer, le propriétaire du Bazar à la Haye,o!i en 1S61 elle a été achetée pour les Musées royaux de Berlin. L^Institut royal néerlandais avait eu soin en 1828 de faire lithographier les inscriptions, en chargeant M. Westendorp de surveiller ce travail; cependant il n*a été tiré de ces lithopaphies que peu d^exemplairee , qui ont été répandus dans un cercle très restreint, M. le professor Lassen à Bonn en a donné, diaprés un de ces exemplaires, une traduction, qu*on trouve dans le IVe Vol. de son Indische Alterthumskuude page 464, note 3, et qu'il a rectifiée page 98.*) d'après des communications de M- Friederich. Aprèf qoe
Ces différentes données nous font admettre que le Bouddhisme a continué à fleurir dans Tile de Java à côté du culte de Çiva et de sa famille jusqu'aux derniers temps de l'Hindouisme.
Il nous reste encore à parler des causes qui ont amené la fondation et la décadence de Bôrô-Boudour , ainsi que des circonstances qui ont accompagné ces événements.
Fa Hian ') nous raconte , comme nous avons déjà eu l'occasion de le dire, qu'à l'époque où il se trouvait à Java, c'est-à-dire au commencement du cinquième siècle, les Brahmanes y étaient très nombreux , mais que la loi de Bouddha n'y comptait pas encore d'adhérents. Il est possible que ce qu'il nous raconte ait été vrai de l'tle toul entière, mais il est fort possible aussi que des Bouddhistes fussent déjà établis alors dans d'autres parties de Java. Il est permis de demander , si Fa Hian a pu obtenir des renseignements aussi exacts sur l'état religieux de tout le pays, et si nous avons le droit de mettre une confiance absolue dans ses rapports et d'attribuer ici une grande portée à ses affirmations. N'est-il pas possible que les Brahmanes auxquels il a emprunté ces récits, mais qui devaient être jaloux des Bouddhistes, aient voulu lui cacher la vérité. Il nous parle de l'esprit hostile qui les animait à l'égard des Bouddhistes. Nous n'en voulons pour preuve que le récit de la tempête qu'il eut à traverser avec les Brahmanes qui l'avaient accompagné dans son voyage à Java. Ceux-ci proposèrent au capitaine du navire de Tabandonner , lui , Fa Hian , quelque part sur la côte inhabitée d'une tie, voyant en lui, le Bouddhiste, la cause du désastre^).
Ce qui nous fait douter en outre de l'exactitude de ce que nous dit Fa Hian , c'est le fait que le troisième grand Synode
celni-d ent l^occasion de vérifier Textctitude de Tinficription sur la statue elle-même, il en a donné nne tradaction oitérienre dans nn travail dont le contena a été communiqué en réramé dans la séance mentionnée plus hnnt de T Académie Royale. D'^après cette inscription Soudhadhih avait érigé ou consacré en 1265 dans le pays de Djava (Java) la statae de Mandjonçri, le fondateur et le prédicateur de la doctrine d^Adibouddha» en Djinall^apoura (la ville de Tendroit de Bouddha, une ville ou un groupe de temples bouddhistes?) (L.)
1) The Pelgrintage of Fa Hian^ Calcutta 1848. p. 869.
2"^ The Pelgrimage of Fa Hian, même endroit.
des Bouddhistes, celui qui se réunit sous Açoka (en 264 av. J. C.) prit déjà la résolution de faire annoncer et de répandre la doctrine du Bouddha dans des pays étrangers '), et que Tannée suivante Mahendra, fils d'Açoka, l'introduisit de force dans la population de Geylan ^). Il est bien sûr d'ailleurs que les rapports de rinde avec Tarchipel indien remontent jusqu*avant le commencement de Tère chrétienne. Un des savants qui connaissent le mieux le Bouddhisme et qui méritent le plus de confiance, M. le professeur Wilson , directeur de la Société Royale Anglaise Asiatique, nous assure également que les quatre ou cinq premiers siècles après J. G. constituent la période pendant laquelle la doctrine du Bouddha a été répandue et protégée avec le plus de succès par plusieurs Radjas , surtout dans le nord et dans Touest du pays ').
Or, s'il est vrai que le troisième synode résolut déjà de répandre le Bouddhisme à l'étranger, que la propagande était déjà si grande à cette époque dans Tîle de Geylan; s'il est vrai qu'une religion s'étend surtout au temps où la souche originale en est encore forte et florissante, — alors il est évident que nous ne saurions mettre une confiance absolue dans le récit de Fa Hian, et il faudra bien admettre que des prédicateurs bouddhistes étaient venus dans certaines parties de Java plus tôt qu'il ne croit. Nous obtenons ainsi une période assez longue avant la fondation de Bôrô-Boudour , pendant laquelle les Bouddhistes ont pu s'établir sur les côtes de Java et s'étendre dans l'intérieur du pays, pour arriver sur le beau plateau de Kedou à une telle puissance qu'ils ont pu y construire un édifice comme Bôrô- Boudour *).
1) Lassen, Handbuch der Indischen AUerthumtkunde Vol. II p. 230.
S) Lassen, 1. c. p. 247.
8) Journal of thé RoyaX Asiatic Society , Vol. XVI. 1856 ; on Buddha and Buddhiam hy Frof. Wilson p. 252.
4) Ce qui doit contribuer à noas faire admettre que le Bouddhisme s*est ^taUi de très bonne heure dans Tile de Java, e^est une donnée que nous trouvons sur quatre inscr^tions, dont trois proviennent do Sumfttra, la quatrième de Java, et qui parlent toutes d^nn prinoe Aditjadharma , roi d*un grand empiie dans cette fie; IHine de t» inscriptions porte Tan 578 de Saka (686 après J. C); une antre nous apprend qoe le prince, après avoir vaincu k Java farmée de Çivaraga, avait fait oonstroire an
Ce qui aous paraît ressortir assez clairement des bas-reliefs de Bôrô-Boudour , c'est qu'un grand nombre d'Hindous s'étaient déjà établis dans ces contrées à l'époque de la construction du monument, et que l'art et la culture de ce peuple ont dû exercer une grande influence sur la population primitive. En effet, nous n*y trouvons pas des types javanais, nous n'y voyons pas d'imagée et d'objets provenant d'un peuple barbare; bien au contraire, nous y trouvons des formes hindou-caucasiennes, plusieurs objets divers d'art et de goût dont la forme a été reproduite par des sculpteurs très habiles, par de véritables maîtres.
Ce qui a transféré la religion de l'Hindostan à Java, ce n'est pas la guerre, ce ne sont pas les conquêtes, c'est le commerce et la navigation. C'est le commerce qui a provoqué les grandes entreprises, les longs voyages en vue de relations nouvelles. C'est le commerce qui a engagé les Brahmanes et les Bouddhistes à quitter leurs ports, pour naviguer vers la presqu'île au delà
magnifique palais dans la ville de DjinalC^aponra , située dans le domaine quMl possédait dans cette île. Le nom du prince vaincu démontre clairement qu*il était un adorateur de Çi^a; les inscriptions nous apprennent qu** Aditjadharma , sans être un adversaire du Brahmanisme et de ses sectes, a favorisé cependant avec ardeur la doctrine du Bouddha, et quMl avait rempli son empire de cloîtres, on bien, comme il B*exprime, quMl avait fait de la terre un grand cloître. Ceci ressort d'ailleurs aussi du nom de la ville qu'ail possédait dans son domaine javanais , le nom de Djinalftjapoara, ce qui vent dire la ville du séjour de Djina faa Bouddha), Il est impossible de préciser Tendroit oh il faut chercher cette ville; et il n^est pas plus facile de dire s*il faut chercher le domaine qu^Aditjadharma possédait à Java soit dans le nord'Ouest de rtle, soit dans le midi et au centre. Jnsqu^ici on nV pas trouvé des ruines on des traces de constructions grandioses aussi anciennes dans le nord-ouest.
Mais quelle raison y a-t-il au fond de chercher de préférence ce domaine an nordouest? D'après les annales de Java ce fat Brawidjaja de Kalinga qui fonda Tempire de Mendang Kamoulan k Java, Tan 525 de Saka (603 aprbs J. C); ce prince était arrivé avec sa flotte sur la côte occidentale de Tile; bientôt Tétat insalubre de cette contrée Tavait obligé de continuer son voyage vers de la côte méridionale, oh il trouva une meilleure contrée dans le Mataram de nos jours. Et maintenant nous demandons: serait-il probable que , un demi-siècle plus tard , Aditjadbarma n'eût pas eu en son pouvoir cette partie du centre de Java? Il faut en convenir, le nom de Djinalftjapoura était un nom très convenable pour Tendroit, où, à en jnger par Bôrô-Boudour et les autres constructions des environs, il y a eu réellement une ville de temples bouddhistes. Comparez sur cea inscriptions le travail de Friederich , Over inacripliën van Java en Sumatra (les inscriptions de Java et de Sumatra), Vol. XXVIII des Mémoires de la Société dite Bataviaasch Genootschap, et tiré k part à un certain nombre d'exemplairee. (L.)
du Gange, vers Tarchipel et vers l'île de Java. Le oégociant indien est un homme d'une tout autre trempe que ie négociant européen. Celui-ci est toujours pressé de retourner dans sa patrie et dans sa famille. L'homme d'orient prolonge son séjour, arrive Facilement à se fixer, prend une femme du pays et se résout sans peine à ne plus revoir sa patrie. Il se joint à la population et lui fait part de quelques éléments de sa langue, de sa religion, de ses moeurs et de ses coutumes. S'il est supérieur à la population de la contrée qu'il visita, celle-ci sentira son infériorité et empruntera facilement une foule de choses à l'étranger. Et voilà le premier pas dans une voie nouvelle, voilà le commencement d'un nouveau genre de vie, d'une nouvelle forme de développement, réalisée sans que la population elle-même s'en soit aperçue.
C'est ce contact intime de l'étranger avec la population indigène, joint à la supériorité de l'étranger, qui explique aussi bien la conversion facile des Javanais au Mohamélisme à une époque postérieure que la conversion au Bouddhisme et au Brahmanisme dans les anciens temps. Les étrangers débarquaient comme des négociants, mais ne tardaient pas à devenir des amis intimes et des parents. La supériorité de leur culture et d'autres moyens, choisis avec beaucoup de tact et appliqués avec beaucoup de jugement, devaient concourir pour leur donner un pouvoir et une influence qui augmentaient toujours. Ils s'élevaient ainsi au rang de prêtres vénérés et groupaient autour d'eux un cercle d'adhérents qui s'étendait toujours plus. Ils s'entendaient à gagner la faveur des princes du pays, s'appelaient volontiers leurs très humbles sujets et serviteurs, et obtenaient ainsi toujours plus de liberté pour leur religion; plus tard ils se voyaient élevés au rang de vassaux des princes et mis en possession d'un petit domaine particulier avec sa population. Ils savaient profiter ainsi de toute occasion pour s'élever et pour augmenter leur pouvoir. Ils recevaient toujours du renfort de la mère-patrie et voyaient s'accroître le nombre de leurs adeptes secrets et avoués. Après avoir été les vassaux du prince ils devinrent leurs alliés et finissaient par obtenir un domaine indépendant sur la côte. Cette
indépendance conquise, ils ne devaient pas tarder à devenir les ennemis de leurs anciens maîtres , du moins à les combattre pour défendre leur foi religieuse. Pour plusieurs cette guerre se terminait par une victoire, et la chute du pouvoir ennemi, amenant la chute de l'ancienne religion , leur permettait d'élever sans peine leurs trônes et leurs temples sur les ruines de ces empires déchus.
G*étaient à Torigine des négociants , des prêtres et des colons proprement dits qui partirent de Tlnde pour s'établir à Java. Depuis que de puissantes principautés hindoues y avaient été fondées, ces colonies s'accrurent d'un grand nombre d'artistes et d'autres hommes de rang divers , que dut attirer une si riante contrée , où plusieurs de leurs compatriotes menaient une vie douce et facile; de cette manière les moeurs, les coutumes et la culture de la mère-patrie furent transportées peu à peu sur le sol étranger. Le Babad parle d'un prince javanais, Dewa Kesouma, qui envoya ses enfants, quatre fils et une fille, dans linde pour y être élevés, surtout aussi dans la religion-, son fils aîné y épousa la fille d'un prince puissant. Ils retournèrent plus tard sur trois grands navires et emmenèrent des artistes, des doldats et plusieurs produits du pays. Ce qui nous permet de nous faire des anciennes relations de THindostan avec le Java d'autrefois l'idée qu'on vient de lire , c'est que les édifices , la langue et l'ancienne religion de l'île en portent les traces évidentes et qu'aujourd'hui encore les coutumes et les moeurs ont un caractère hindou très prononcé ■).
Quelques-uns parlent d'un événement qui aurait donné lieu à la construction de Bôrô-Boudour , qui aurait exercé du moins sur cette oeuvre une influence importante, à savoir une guerre religieuse qui aurait éclaté entre les fidèles de Tjandi Sewou et ceux de Tjandi Loro-djongrang, les temples grandioses dont les restes se trouvent encore à Prambanan; cette guerre se serait terminée après des luttes réitérées et sanglantes par la destruc-
1) Nous ETons reproduit ja8qii'*ici presqae verbalement les observations de Brnmund. Ce qni suit n^est plus aussi fidèlement copie; nous avons dû nous permettre quelques modifications, que Tantenr aurait voulu y introduire peut-être lui-même, et qui, après tout, ne changent rien au fond même de sa pensée. (L.).
tion réciproque de temples et d'images, ce qui aurait amené enfln les hommes de Sewou à construire le Bôrô-Boudour. Nous n'attribuons pas la moindre valeur à ce récit; avant d'admettre une guerre religieuse de ce genre entre les fidèles de deux temples tellement rapprochés Tun de l'autre , il faudrait d'abord des preuves très concluantes; et lors même qu'on aurait ces preuves, il faudrait démontrer que la construction d'un nouvel édifice aussi grandiose et aussi riche que Bôrô-Boudour a pu en être la conséquence '). Mais il y a plus; si ces temples avaient été détruits dans une guerre religieuse, ils présenteraient un tout autre aspect; ils porteraient les traces évidentes d'une destruction violente; il faudrait y retrouver des coups d'épée et de hache. Il est vrai qu'on en trouve parmi les statues et les images auxquelles manquent aujourd'hui le nez , la tête , un bras ou un autre membre, ou qui présentent d'autres mutilations encore; mais ce n'est pas encore raison de croire à une destruction préméditée et générale, comme le voudrait l'hypothèse mentionnée parBrumund. On a trouvé dans ces édifices ou aux environs, assez d'images qui nous montrent une figure intacte et qui n'ont pas du tout l'air d'avoir été dans une guerre religieuse les objets d'attaques violentes de la part d'iconoclastes hindous.
M. Wilsen ^) suit une autre méthode pour expliquer la décadence et la destruction de Bôrô-Boudour. Ce savant croit devoir en chercher surtout les causes dans la guerre que les Mahométans ont faite aux princes hindous, et dans la violence qui doit avoir caractérisé les attaques de ces fanatiques contre les monuments et les sanctuaires des anciens cultes païens. Cependant, d'après lui , non seulement les fidèles de l'Islam , mais les Bouddhistes eux-mêmes ont porté une main sacrilège sur l'édifice.
1) Noos croyons devoir admettre plat<^t une relation amicale entre les différentes parties de la population qui voyait les deux temples de Sewou et de LoH>-4Jongrmng s^élever dans son domaine ; nous aimerions attribuer ainsi la décadence des deux temples à des causes identiques, à savoir k la décadence de Tempire hindou dont ils faisaient partie et du culte auquel ils étaient consacrés. Peut-être ont-ils existé longtemps à côté de Bôrô Boudonr et ont ils partagé le sort de ce dernier édifice. (L).
2) Bôrô'Boedoer , dans la Revue: T^dichrifî vaor Jnd. T'ud- Land-en VoUceiJMmU, Batavia. Vol. I. p. 262 suiv.
Plusieurs statues portent la trace de mutilations faites à dessein, et il y a des bas-reliefs, dont les principaux personnages ont subi le même sort. Voilà ce qui peut fort bien avoir été Toeuvre des fanatiques de la religion du prophète. Mais ce qui a frappé l'attention de M. Wilsen, c'est qu'un ornement assez insignifiant, qu'on trouvait sur tous les quatre murs d'enceinte des différentes galeries, au-dessus de la corniche, et qui se composait de deux pièces placées l'une au-dessus de l'autre et fixées dans la corniche par une queue d'aronde, avait été brisé et avait disparu presque partout '), tandis que des centaines de ces fragments couvraient le sol à quelque distance et au pied de la colline.
De même les petites tourelles en forme de cloche qui s'élèvent sur les galeries , et les faîtes ou pommes , qu'il appelle des boutons, ont disparu à peu près tous. Que sont devenus ces milliers d'ornements? Et pour autant qu'ils n'ont pas disparu, comment sont-ils arrivés dans les endroits où ils se trouvent actuellement?
M. Wilsen pense que les Bouddhistes, repoussés par les Musulmans vainqueurs jusque dans Bôrô-Boudour, poursuivis dans ce dernier refuge de galerie en galerie, ne sachant plus comment se défendre, ont transformé en projectiles des ornements d'architecture, qu'ils pouvaient arracher ou briser sans peine: //Battus et repoussés", dit-il //les Bouddhistes se voient enfin environnés et menacés de près à Bôrô-Boudour. Le monument a été transformé en forteresse. Mais rien n'arrête les Moslems, ni la sainteté du lieu, ni le désespoir des défenseurs. Leurs sombres cris de guerre , les cris fanatiques d'Allah ! retentissent dans l'air, et les zélotes au turban montent à l'assaut de Bôrô-Boudour. Les Bouddhistes aux abois portent la main aux antéflxes des corniches , aux cloches et aux autres ornements , les arrachent, et les lancent sur les agresseurs. En vain! Ceux-ci montent de galerie en galerie. Les cadavres de Bouddhistes s'entassent les uns sur les autres; les derniers tombent
1) M. Wilsen entend probablement parler ici des antcfixes, dont nous avons parltf plus haut dans la description de rédifice; Voyez FI. XIII n^. 6. (L).
sur les terrasses circulaires, et le croissant planté sur le sommet de Bôrô-Boudour regarde en triomphe les environs et semble défier les Bouddhas par ses sarcasmes".
Il est possible que les dernières luttes de THindouisme à Java aient provoqué des silènes de ce genre; mai$ cela est loin d'être certain, et il est plus probable à noire sens que l'établissement des empires musulmans et la chute du Bouddhisme devant l'Islam auront suivi une marche plus simple et plus régulière. Le travail caché, presque imperceptible des hadjis et des prêtres avail augmenté sans doute peu à peu le nombre d'adeptes et de confesseurs de la religion de Mohammet, et avait diminué considérablement le zèle religieux des habitants , supposé que ce zèle ait jamais été très ardent. Peut*être des dissensions intérieures et d'autres événements avaient-ils déjà contribué auparavant à diminuer la vénération des fidèles pour l'antique et célèbre sanctuaire consacré à la mémoire du mattre. Le pouvoir de l'ancien empire était tombé, et avec ce pouvoir le prestige du culte. Ce qui est certain au moins, c'est que la construction de Bôrô-Boudour n'était pas encore entièrement achevée, lorsque le sanctuaire a commencé à déchoir et à être abandonné des fidèles. Nou trouvons, en effet, un assez grand nombre de gargouilles et de têtes de lion qui n'ont été qu'ébauchées et qui semblent attendre toujours encore le ciseau des sculpteurs; il faut en dire autant de plusieurs pilastres ainsi que des arabesques et des ornements qui séparaient les compartiments des grands bas-reliefs les uns des autres dans quelques endroits de la galerie inférieure; ces quelques objets inachevés prouvent abondamment que , bien avant la conquête des Musulmans, l'enthousiasme et l'intérêt des fldèles pour l'ornementation et pour l'entretien du monument magnifique avaient diminué, ou avaient peut-être entièrement disparu. Le temps n'était plus où chaque ornement passait pour une oeuvre méritoire par laquelle on croyait s'assurer le bonheur à venir.
S'il était vrai que des iconoclastes ivres de fanatisme eussent porté une main sacrilège sur le sanctuaire , il est évident , comme nous avons déjà observé, que les images, les bas-roliefs, les arabesques,
les dentelures et autres ornements n'auraient pas été conservés dans Tétat où on les a retrouvés au commencement de notre siècle, et où le plupart sont encore. On ne trouve pas de vestiges d'une destruction préméditée, et lors même qu'on en trouverait, il faudrait hésiter à y voir l'oeuvre de l'intolérance religieuse et de luttes entre différentes sectes. Car nous savons que sur le continent de l'Inde des luttes de plusieurs siècles ont divisé les Brahmanes et les Bouddhistes; les derniers surtout ont été persécutés par leurs adversaires avec beaucoup d'acharnement; malgré cela les temples des Bouddhistes qui ont été taillés dans les grottes, et les images du Bouddha n'ont pas souffert Eh bien, Java, pas plus que le continent de l'Inde, n'a traversé un temps où des iconoclastes auraient songé à entreprendre une croisade contre les sanctuaires et les monuments religieux. Il est possible qu'à l'époque où la doctrine de Mohammet a repoussé l'ancien culte , par-ci par-là un temple ou un lieu sacré ait subi avec les images qu'il renfermait, l'influence désastreuse de la lutte ou des violences du fanatisme; mais rien ne nous autorise à admettre une destruction préméditée sur une grande échelle. La conversion des Javanais à l'Islam n'a pas amené les scènes violentes qu'il a fallu ailleurs pour gagner des adhérents au prophète. Â côté des empires qui avaient passé sous le sceptre de princes musulmans s'élevaient longtemps encore d'autres empires, où se maintenaient l'ancienne religion et les princes hindous. La transition n'y a pas été brusque et violente, mais lente et graduelle. Depuis le temps où, après avoir embrassé la nouvelle doctrine, on ne continuait plus d'entretenir les anciens édifices, de les nettoyer chaque jour, de restaurer les parties délabrées ou de remettre les fragments qui s'en détachaient, — depuis cette époque-là il ne fallait plus que le travail du temps et de la nature pour entraîner une destruction rapide. Aujourd'hui encore des tremblements de terre , la végétation opulente , qui acquiert une si grande puissance dans les régions du tropique , l'influence alternative de la sécheresse et des pluiea, suffisent pleinement pour entraîner la ruine des constructions les plus belles et les plus solides. Beaucoup
d'édifices, môme d'assez grands, après que leurs toits en forme de pyramide se furent écroulés , se couvraient très vite de mousse et de plantes et offraient Taspect de collines; se dérobant ainsi au regard des hommes ils se trouvaient sous leur couverture verte à Tabri de la mutilation d'hommes et d'animaux, et pou* valent se maintenir en assez bon état, jusqu'à ce que le hasard, la curiosité ou Tamour de la science remettrait ces trésors au jour.
Tel a été aussi le sort de Bôrô-Boudour ; enfoui sous les décombres et sous la terre , couvert de toute part d'une riche végétation , le monument semblait s'être confondu avec la colline autour de laquelle s'élevaient ses galeries, ses murs et ses terrasses; cette colline atteignait ainsi une hauteur considérable; la surface en était ombragée par un assez grand nombre d'arbres, dont quelques-uns passablement grands, qui avaient plongé leurs racines dans les décombres. Lorsque le lieutenant-gouverneur Sir Stamford Raffles eut été informé en 1814 de l'existence de ruines sur cette colline dans la Résidence de Kedou , on ne soupçonnait pas la présence d'une oeuvre d'art aussi magnifique, que le travail infatigable de deux cents ouvriers, organisé par Raffles et dirigé par Cornélius , allait bientôt déterrer et dont les naturels des environs n'avaient pas conservé le moindre souvenir. On ne déblaya alors les décombres que pour autant que la sécurité le permettait et qu'on en avait besoin , pour apprendre à connaître avec quelque exactitude la forme et la disposition de l'ensemble et des difi*érentes parties. Il n'était pas possible d'enlever partout les gravois et les décombres; dans quelques endroits on aurait enlevé de cette manière aux murs leur appui et Ton aurait trop exposé l'édifice au danger d'un écroulement; il fallait même dans quelques endroits combler de nouveau les parties déblayées pour soutenir ce qui était resté debout. En attendant l'attention avait été attirée sur Bôrô-Boudour , on avait commencé à s'intéresser aux ruines grandioses, à leurs nombreuses images et à leurs bas-reliefs , et Bôrô-Boudour était dévenu l'objet des visites de nombreux touristes. On essaya (et on le fait du reste encore) de prévenir de nouveaux dégâts en écartant les plantes
et la mousse qui s'y iDtiH)duisaient, et en empêchant autant que possible Teau de pluie de s'infiltrer dans les fissures des pierres. Il y a plus de 39 ans (en 1834 ou 1835) le Résident Hartmann, le même qui a lait déblayer le Tjandi Mendout situé non loin de Bôrô-Boudour et qui offre des points de rapport immédiat avec ce dernier monument, a fait poursuivre le déblaiement de Bôrd-Boudour; on déterra plusieurs bas-reliefs qui étaient restés inconnus jusqu'alors. Mais le bénéfice que nous avons retiré de ce travail , c'est-à-dire l'avantagée de posséder des oeuvres d'art aussi remarquables, a dû trouver, malheureusement, un contrepoids dans les suites fâcheuses que ce déblaiement a entraîné sous plus d'un rapport pour la conservation de l'édifice.
Ce qui était arrivé dans les premiers temps depuis que le sanctuaire avait perdu sa valeur religieuse pour les habitants de celte contrée, et avant que la terre et les plantes l'eussent dérobé aux regards, arriva pour la seconde fois lorsque les ruines étaient devenues accessibles au grand public.
Les naturels du pays enlevaient les pierres qui s'étaient détachées , et s'en servaient pour construire leurs maisons , pour se faire des foyers, ou pour tel autre usage domestique. De petits garçons qui viennent là pour paître leurs carbaus, s'asseyent à l'ombre des murs, et tandis que leurs bêtes cherchent leur pâture, ils s'amusent à ébrécher les sculptures et les ornements avec leur couteau. Il est même impossible de nettoyer ces sculptures sans les endommager, puisqu'on se sert pour ce travail de petites brosses faites des tiges pointues de feuilles de palmier; or ces brosses frottent continuellement la surface, qui n'est déjà plus polie, et détachent ainsi facilement des fragments de la pierre, qui a déjà beaucoup souffert de la pluie et de la moisissure. Eh bien , ce qui arrive actuellement encore tous les jours , malgré la sollicitude sérieuse avec laquelle on essaie d'écarter toutes les causes de destruction , a dû arriver naturellement aussi autrefois; et cela a suffi pour mettre l'édifice dans l'état où il se trouvait, lorsque la poussière, les ordures, les décombres, peut-être les cendres de volcans voisins, l'avaient enfoui et que la nature le couvrait toujours plus d'un vêtement de verdure.
Brumund ne veut pas nier absolument que les événements politiques qui doivent avoir accompagné un changement de gouvernement, ou plutôt le renversement d'un empire par un empire voisin dont le pouvoir s'étendait toujours, — puissent avoir amené la décadence de Tempire dont BôrA-Boudour Faisait partie et en même temps la ruine du sanctuaire; mais il signale d'autres causes qui peuvent avoir entraîné l'état délabré de Tédifice. Il est possible, pense-t-il, que des tremblements de terre et des éruptions volcaniques l'aient ébranlé et mutilé plus d'une fois, que ces désastres aient fait crouler dans quelques endroits les murs et les tours et fait tomber les statues de leurs piédestaux; un tel désastre devait profaner ces lieux, que les malédictions d'une puissance supérieure semblaient avoir frappés; le ciel avait rejeté ce temple; ni les prêtres ni le peuple ne le jugeaient dorénavant digne de rester le palladium de l'empire et l'objet du culte. Brumund en conclut que la décadence a déjà commencé dans la période hindoue.
Une telle supposition, sans nous paraître entièrement impossible, nous paraît cependant fort improbable; il nous faudrait dans tous les cas des preuves évidentes, il faudrait qu'on nous citât des exemples positifs d'une telle dépréciation de lieux sacrés par suite de désastres de ce genre, avant de nous faire admettre qu'un sanctuaire aussi connu et aussi hautement vénéré que Bôrô-Boudour , ait pu perdre entièrement son prestige aux yeux de la population, et que celle-ci ait pu devenir complètement indifférente à un monument consacré à la mémoire du grand maître , à un monument qui renfermait peut-être les restes sacrés de son corps, jusqu'à abandonner ce bel édifice à une ruine précipitée. Il faudrait, pour nous faire admettre que la chute de Bôrô-Boudour aurait déjà commencé dans la période hindoue , des récits positifs de luttes violentes entre différentes sectes religieuses, de victoires éclatantes remportées par le Brahmanisme sur la doctrine du Bouddha , qui auraient enflammé le fanatisme des Brahmanes et qui les auraient poussés à démolisser des sanctuaires du Bouddhisme.
Jusqu'ici nous ignorons complètement les circonstances et les causes de la décadence de Bôrô-Boudour ; la seule chose que nous puis-
sions affirmer en toute sécurité, c'est qUe la fm de la domination de l'Hindouisme a dû entraîner la ruine du sanctuaire, à moins que d'autres événements» qui nous sont restés inconnus, eussent déjà entraîné cette déaaolitioDi
Depuis que les débris de l'édifice ont été déterrés après tant de siècles I ce ne sont pas seulement les habitants du pays qui ont mutilé les murs et endommagé les ornements dans plusieurs endroits, en se servant des pierres détachées pour leur usage particulier; malheureusement il faut mettre ces dégâts en grande partie sur le compte des Européens civilisés, de leur manie d'antiquaire et, ce qui est pire, de leur mauvaise volonté. On emportait des images, on enlevait la tête aux Bouddhas des murs d'enceinte et des niches, trop lourds pour être emportés en entier, dand le but de les déposer dans des collections ou dans des musées à titre de souvenirs d'un voyage fort intéressant. Un ancien capitaine de hussards raconta à Brumund que ses cavaliers, ayant dû camper dans ces contrées pendant la guerre javanaise, avaient essayé quelquefois leurs sabres sur les Bouddhas et avait fendu la tête à plus d'une de ces statues.
Ce qui est remarquable, c^est que les statues de Bôrô-Boudour sont aujourd'hui encore des objets de culte pour les Javanais. Ce n'est pas là d'ailleur» un fait isolé; on peut dire la même chose des ruines d'autres anciens temples hindous et d'anciens restes de cultes antiques. Mais la chose se présente peut-être ici dans de plus grandes proportions. Wilsen ') nous raconte que journellement des personnes venues de très loin apportent des offrandes de fleurs et d'encens à l'une des statues du Bouddha qui s'élèvent sur les terrasses supérieures. Ces pieux pèlerins déposent leurs fleurs sur une feuille de pisang devant l'un des deux Bouddhas de la première terrasse circulaire, à droite de l'entrée de l'est, ou bien à côté de la grande statue du grand Dagob du milieu, et brûlent l'encens devant les statues. Souvent ils apportent avec eux de la poudre jaune (bore-bore) pour
l) Bârâ'Buudour , Tijdêchri/t v, Ind. TnaU^ Land- en Volkenhmde. Batavia Vol. I p. 2S5 suiv.
en couvrir la statue du Bouddha, tout comme de nouveaux mariés ont la coutume d'en couvrir leur corps. Ils apportent ces hommages à Toccasion de maladies, après un mariage, après des couches faciles et heureuses, et dans beaucoup de circonstances de la vie journalière; on prétend aussi que les femmes qui aspirent au bonheur de la maternité, essaient de faire passer les doigts par les i)uvertures des bâtiments à cloche qui ont été percés à jour, pour toucher le Bouddha qui s'y cache, ou qu'elles passent quelquefois une nuit sur une des galeries ou des terrasses supérieures. Les Chinois imitent les Javanais dans quelques-uns de' ces hommages , et se réunissent même une fois par an , le premier jour de l'année , sur les ruines de Bdrô-Boudour ; l'antique sanctuaire devient alors le but d'un pèlerinage universel, le théâtre de fêtes joyeuses, illustrées par de nombreux sacrifices, par des feux d'artifice et par des amusements publics de tout genre. Nous n'osons affirmer que l'ancienne destination de Bôrô- Boudeur soit pour les étrangers du céleste empire (pour autant que ceux-ci professent la doctrine de Fo, ou du Bouddha) une raison de lui attribuer aujourd'hui encore un caractère de sainteté. Quoi qu'il en soit, la chose n'est pas invraisemblable; la nature même de ces hommages aurait pu ainsi nous mettre sur la voie pour arriver à comprendre le but que se sont proposé les fondateurs du sanctuaire, dans le cas où nous n'aurions pas l'avantage d'être beaucoup mieux renseignés par le caractère même de l'édifice et par les bas-reliefs qu'il nous présente. Nous aurions là devant nous le témoignage du sentiment religieux. Après tant de siècles, après qu'on eut perdu tout souvenir de l'origine de cet édifice remarquable, et tandis que la tradition gardait le silence, le sentiment du Chinois bouddhiste aurait suffi pour lui dire: //cette contrée, cette montagne couverte d'édifices vénérables, d'images, de statues et de sculptures, était consacrée au grand maître; c'est là qu'ont reposé les cendres, c'est là qu'ont été conservés les restes du Bouddha!"