CHAPITRE DEUXIÈME. 2o
dications, ce fut malgré eux que la giieiTe cessa. Et quand la paix fut consentie, — en dépit de leurs protestations, — par Condé, les clauses mêmes en attestent qu' « il ne s'était agi que de la religion dans cette guerre.»
Ainsi donc à la question de savoir quels furent au juste la cause et le caractère des troubles intérieurs de la France au seizième siècle, Bossuet fait la réponse la plus décisive, la plus catégorique qui se puisse : il déclare sans restriction que ces troubles ont été purement religieux, et il prétend le démontrer sur les deux événements même par où ils s'annoncèrent : la conjuration d'Amboise et la prise d'armes de Condé en 1562.
Je n'ai à examiner, — pour le moment', — ni, d'une façon générale, si cette affirmation peut s'admettre dans la forme absolue que Bossuet lui donne; ni, dans le détail, si les preuves qu'il en apporte sont toutes inattaquables. Je veux seulement montrer ici qu'avant 1688 telle n'était point du tout l'opinion ordinaire et courante des historiens.
Dès le seizième siècle, en effet, au lendemain même des événements que Bossuet étudie, deux appréciations s'étaient produites, deux traditions s'étaient fondées entre lesquelles les plus nombreux et les plus sérieux des historiens du temps se partagèrent d'abord.
La première consistait à présenter les désordres intérieurs, dont la mort d'Henri H parut donner le signal par toute la France, comme des agitations exclusivement politiques. Cette thèse est celle que soutiennent, dès la première heure, les publicistes autorisés ou bénévoles du parti protestant. A tout prix ils voudraient éviter que l'on accusât la religion nouvelle de provoquer à l'insurrection et de se pousser par les armes; et cette arrièrepensée les retient, presque toujours, de reconnaître que la cause première et principale, la cause déjà vieille de cette fermentation perpétuelle et de ces explosions intermittentes, c'est la persécution, acharnée, continue, dont
1. V. plus loin, 1. III, ch. v, n'S m à vi, et V Appendice, p. 588-590,
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les adhérents de la Réforme, dans plusieurs provinces aussi l)ien qu'à Paris, se voient, depuis trente ans, les victimes impuissantes.
De là, — dans presque tous les écrits lancés, à partir de 1560, de Genève, de Strasbourg- ou d'ailleurs, par un parti jaloux de montrer, comme dit un écrivain d'alors, qu'il n'avait « non plus que le bras, la langue paralysée, » — une contradiction qui ne réussit pas à se dissimuler. Certes, ce sont des pages singulièrement ardentes que tous ces pamphlets, requêtes, réquisitoires ou manifestes. Ce que l'on y sent frémir et bouillonner, c'est l'enthousiasme religieux le plus authentique et le plus pur ; c'est une passion enflammée et un dévouement absolu à, cette sainte doctrine dont parait bien s'être éprise à ce moment, même en France, l'âme des peuples, — comme enivrée, en sa misère, d'une révélation nouvelle et d'un Christ ressuscité. — Et il est visible que ces adeptes de la Réforme ne se jugent pas seulement obligés de revendiquer la liberté de leur croyance et de leur culte. Ils croient devoir travailler aussi, et ils prétendent travailler librement, à la propagation, parmi leurs frères déshérités, de cette lumière divine enfin rendue au monde et qui ne souffre point d'être étouffée.
Mais la plupart n'osent avouer ces desseins. Ils nient, au contraire, que la persécution religieuse soit la raison, l'affranchissement religieux, le but de leur révolte. Sans doute ils reconnaissent désirer qu'on les laisse « vivre en paix selon la réforme de l'Evangile », mais ils maintiennent à toute force que « cette seule cause ne leur eût jamais fait prendre les armes ». Ils attaquent les Lorrains, « non pour la cause de la religion principalement, » mais pour la délivrance et l'honneur du Roi et pour le soulagement indistinct de tous ses sujets pressurés. S'il s'est trouvé, parmi les gens d'Amboise, « plusieurs tenant la doctrine de lEvangile », c'est que l'entreprise était « une cause civile et politique, qui concernait les lois et statuts du Royaume». Maudits soient les «mensonges» des
Guises qui veulent « rejeter le tout » sur les « LuthéricDS », et les accusent de « mettre en avant leur religion à coups d'épée '. »
Et dans ces dénégations des Réformés français du seizième siècle, peut-être y avait-il quelque chose d'autre qu'un ressouvenir pieux de l'Evangile et que ce point d'honneur mystique dont nous aurons à montrer plus loin^, — chez Iss controversistes du dix-septième siècle , — le développement doctrinal et le curieux progrès. Il leur fallait chercher à l'étranger des alliés ou des protecteurs, et les hasards de la diplomatie les forçaient quelquefois de frapper à des portes où leurs doléances et leurs ambitions religieuses, avouées, leur eussent été d'une recommandation médiocre. Quand le prince de Condé s'adresse aux princes protestants de l'Allemagne, il peut, sans doute, proclamer sans ambages qu'il va combattre « pour la gloire de Dieu» et «le saint Evangile». Ecrivant à l'Empereur, il faut un autre style. On ne parle plus alors que de la conspiration des Guises et de l'obligation patriotique où l'on est d'arracher de leurs mains le roi et le royaume^
Calcul politique ou scrupule religieux, en tout cas ce mot d'ordre du parti se retrouve, il saute aux yeux dans l'his-
1. Cf. Mémoires de Condé, édit. Secousse, t. I, p. 324, 405, 555, 601, etc.; t. II, p. 480; t. III, p. .331.