L. IV, n" XXV ; 1. III, n» xu
missions, les complaisances, ne voilà-t-il pas un nouveau coefficient humain qui diminue encore, à nos yeux, les effets de cette fatalité mystérieuse de Y « Hérésie », de cette influence néfaste de l'esprit de parti sur ceux qu'il envahit et qu'il domine, châtiment surnaturel dont Bossuet veut que Mélanchthon a t été la victime? Ici encore n'est-on pas amené à conclure, — d'après Bossuet même, et contre lui, — que l'indépendance d'une raison trop superbe et la révolte contre l'autorité de l'Eglise ne sont pas la seule et unique cause des doutes et des fautes de Mélanchthon; mais que l'atonie naturelle de sa volonté, — comme tout à l'heure la subtilité littéraire de son esprit, — a été pour beaucoup dans les déviations de sa conduite publique et dans les peines de sa vie cachée?
Ainsi, tout en expliquant Mélanchthon à sa manière et de son point de vue purement religieux, Bossuet nous fournit néanmoins les éléments d'une appréciation plus impartiale et plus large*. Quelque désireux qu'il soit de tirer de l'exemple de ce Réformateur une « moralité » catholique, il ne se permet pas de le déformer et de le recréer à sa guise. Son Mélanchthon n'est point un type arbitraire et abstrait, un paradigme démonstratif, un mannequin de moraliste ou de prédicateur, préoccupés d'incarner tant bien que mal leur opinion dans un personnage, et d'habiller en homme une idée. Il est aussi concret et complet que le permettait le dessein très défini et le plan régulier de l'histoire générale où il figure.
On a dit, on peut dire « le Mélanchthon de Bossuet, » en ce sens que c'est bien Bossuet, qui — le premier — a tiré du demi-jour,, où il s'enfonçait de plus en plus, ce dédaigné de l'histoire antérieure, pour le réintégrer à une place méritée et le produire au-devant de la scène.
1. Bossuet note en plusieurs endroits que Mélanchthon ne savait sans doute pas beaucoup de théologie ni d'antiquité ecclésiastique avant d'entrer dans la Héforme (Cf. 1. IV, n» xxxi; 1. V, u» i). — Il iasiste également sur la croyance de Mélanchthon à l'astrologie (1. V, n» xxxiv).
Mais s'il ressuscite Mélanchthon, il ne l'invente pas. L'originalité de Bossuet n'est pas la fantaisie du génie. Ses découvertes sont celles d'un chercheur sérieux qui, en allant demander aux textes primitils la vérité pure, trouva parfois la nouveauté par surcroit.
Du succès de VHistoire des Variations. Des réfutations qu'elle provoqua. Des résultats qu'elle produisit.
Du succès de l'Histoire des Variations.
Des réfutations qu'elle provoqua. Des résultats qu'elle produisit.
DU SUCCÈS DE l' «< HISTOIRE DES VARIATIONS »
A la date où parut Y Histoire des Variations., tout écrit venant de Bossuet était assuré par avance d'un retentissement particulier dans la société laïque comme dans l'Église, et non seulement en France, mais en Europe.
Précepteur pendant dix ans du fils de Louis XIV, Bossuet était resté, à l'expiration de ces importantes fonctions, attaché à la cour par la charge de premier aumônier de la Dauphine', et le public pouvait croire avec assez d'apparence que ces grandes places lui donnaient dans les affaires d'Etat un crédit qu'il aurait du reste mérité. On se trompait peut-être^ mais à considérer
1. Il ne fut nommé conseiller d'État qu'en 1697. Le Dieu, Mém., p. 206.
2. Selon Bayle, l'archevêque de Paris était, à cette époque, « le seul ministre du Roi dans les affaires ecclésiastiques... Il les gouverne comme il veut et dispose à son gré de l'autorité royale, dont on peut dire qu'il est le dépositaire à cet égard, etc.» Remarques sicr te concordat entre les Jésuites et les Pères de l'Oratoire, dans le Recueil de quelques pièces curieuses concernant la philosophie M. de Descartes f 168-1). — Ézéchiel Spanheim, qui n'est pourtant pas favorable à Bossuet, dit, lui aussi, que le « conseil de conscience » ne se compose que de l'archevêque de Paris et du confesseur du Roi. (Relat. de la Cour de France, éd. Schefer, p. 243.) — L'abbé Le Gendre, dans ses Mémoires, (éd. lat., 1720, p. 216 sqq. ) revendique l'initiative de la Révocation pour l'évêque de Harlay seul, avec qui Bossuet ne semble pas s'être accordé sur la conduite à tenir à l'égard des Protestants (lettre d'.\R.\AULD du 1.3 août 1688, à duVaucei, ; Journal de Le Dieu, i"' avril 170-3). — Cf. Bausset {Histoire de Bossuet, p. 577. 583, 591, 592), sur la question de savoir si Bossuet fut consulté à cette
cependant que, dans ces graves conjectures de 1682, c'était lui, parmi tant d'évêques bien en cour, que le gouvernement avait choisi pour porter publiquement la parole en son nom, il semblait permis de considérer Bossuet comme une manière d'homme politique, et d'attribuer à ce qui sortait de sa bouche ou de sa plume un caractère presque officiel.
Son influence religieuse était, du moins, incontestable', et elle grandissait sans cesse. Le succès de sa première œuvre de controverse, V Exposition, après dixneuf ans n'était pas épuisée Manuel préféré de tous les
occasion, et Réaume (Histoire de Bossuet, t. III, p. 102), ainsi que les pièces publiées duns le t. XXXI de l'édition Lâchât {Correspondance avec Pontchartrain) sur le peu de crédit de Bossuet à la cour, même à la fin de sa vie. — Floquet {Éludes sur la vie de Bossuet, t. II, p. 502) a tort de dire que « Bossuet fut un des membres les plus écoutés de ce Conseil de conscience établi pour la Réunion», de même que A. Peyrat [Bull, du Prot. fr., t. IX, p. 355) et Ch. Read (même collection, t. IV, p. 216). On n'en peut donner aucune preuve précise. Cf. plus haut, p. 72-73.
1. Cf. les textes cités par Floquet, Bossuet précepteur du Dauphin, p. 387.
2. Aux réfutations signalées p. 77, n. 3, d'après M. Floquet, ajouter celles-ci : en Allemagne, [Fr. de Gaultier] Réflexions générales sur le livre de M. de Meaux, intitulé l'Exposition, Cologne de Brandebourg, 1685; Alberti Examen Exposilionis fidei catholicae; Hagema.nm Defensio Professionis fidei catholicae et ejus Exposilionis bossueti, opposita Examini V. Alberti; Alberti Epistola apologetica ad J.-B. Bossue tum in qua osfenditur quam frivole ac inepte G. Hagemannus contra Albertum et pro Bossue to scripserit; (1694-1696.) Cf. en Angleterre : traduction anglaise de VExposition, Londres, 1685, citée par Low.ndes, Bibliographers's Manual, t. 1, p. 241 ; An Exposition of the Doctrine of Ihe Church of England (réplique anglicane), 1686; Vindication of the Bishop of Condom's Exposition (1686); Defence of the Exposition of Ihe Church of England ag ainsi the exceptions of M^ de Meaux and his Vindicator (1686). — h' Exposition fut traduite en néerlandais en 1715. — Sur le succès et les résultats positifs At\'Eo:position, voiries lettres du protestant Jacob Spon à l'abbé Nicaise dans la Corresp. de ce dernier. (B. N., Mss.fr., t. II, f. 117, 118, 125, 126, 131, 134, 135, 136, 139, 141); leslettresde Bossuet et de Leibniz, du mois de mai 1679, Œuv. de Leibniz, éd. Foucher de Careil, t. I, p. 29-31; Mathlrix, les Feuilles de Figuier ou les vaines excuses de ceux qui ont succombé dans la persécution (1687), cité dans le Bull, de la Soc. du Prot. fr., t. VI (1858), p. 285; la Bibliothèque universelle et historique, 1688, p. 451 ; les Moxatliche Uxterreduxgen de Leipzig, t. Il, p. 491 (mai 1690); les paroles de Jacques Basxage en 1707, rapportées par d'ARTio.w [Mém. de Littérature, 1. 1, p. 165;, et, du mèmt^x^^\Gz,V Histoire de l'Eglise, t. I, p. 2; enfin Burnet, Histori/ of his own lime (1725), t. III, p. 121, à l'année 1685 : << ...The pries f s wcre everywhere making conversions in France. The hopes of pensions and prefermenl wrougt on many. The plausible colours that the Bishop of Coiidom put on ail the errors of the Church of Rome furnished others ivith excuses for changing, »
convertisseurs habiles, les éditions s'en renouvelaient ; et les protestants, que les « Condomistes » harcelaient, ne se lassaient pas de la réfuter. Et ce n'était pas seulement en France que, selon le mot de Jurieu, « le monde s'était entêté de ce livre ». En Angleterre, en Allemag-ne la discussion de l'Exposition était encore à l'ordre du jour, et pour longtemps.
Les autres écrits, que, depuis 1671, Bossuet avait dirigés contre les protestants, n'avaient pas fait sans doute autant de bruit qu'elle dans le grand public ; mais ils soulevaient cependant, parmi les hommes compétents, à l'étranger comme en France, presque autant de polémiques'. Enfin les négociations iréniques avec les luthériens, — où Bossuet avait été, deux fois déjà, mêlé^, — le faisaient paraître aux Allemands tout ensemble comme l'apôtre modéré d'un catholicisme conciliateur et comme le représentant officiel du clergé gallican'.
Car à cette date il n'y avait plus guère que lui qui fût très en vue dans l'Eglise de France. L'importance de son rôle théologique bénéficiait alors d'une circonstance fortuite : des nouveaux malheurs du Jansénisme. C'est, nous l'avons vu\ à la suite de Nicole et d'Arnauld, presque sous leur conduite, que Bossuet, plus jeune et moins connu, s'était engagé dans la lutte contre le Protestantisme. Mais^ en 1688, les Jansénistes persécu-
1. Cf. plus haut, p. 78-81 et p. 135. — Cf. A Conférence with M. Claude (1687); A Treatise of Communion iinder both kinds (1687). — Le Catéchisme de Meaux fut traduit, en 1688, en néerlandais; le Discours mer l'Histoire universelle, en 1715, en italien. Lord Perth pouvait dire à Bossuet sans trop d'hyperbole : «Vous êtes, comme un autre saint Paul; vos travaux ne se bornent pas à une seule nation, et vos prosélytes publient vos triomphes en des langues que vous n'entendez pas. » Lettre du 12 nov. 1685 (Édit. Lâchât, t. XXVI, p. .361). Cf. une lettre de M. de Menize, gentilhomme écossais, k Bossuet, 10 oct. 1695 : « ... Quelque scythique que soit notre pays, votre réputation et vos écrits se trouvent en grande vénération dans les montagnes et dans les neiges de cette ultima tellus. » (Édit. de Versailles, t. XXXVIll, p. 18.)
2. Négociations entreprises par Spinola, continuées par Molanus et par Leibniz (1678-1679, 1683, 1690 sqq.). Bossuet y fut d'abord mêlé moins que Pellisson.
3. On disait en Allemagne {Acta Erudit. Lips,, 1689, p. 65) que Louis XIV destinait à Bossuet la succession du cardinal de Furslenberg à Strasbourg.