CHAPITRE PREMIER. lo
d'alors, le fécond et peu original Drelincourt' reste à peu près constamment un pur théologien, fidèle à la tactique ancienne, à cette méthode éristique et scolastique chère aux jouteurs des premiers jours. Mais, de 1640 à 1660, il n'y a guère que lui qui se résig^ne encore à retraiter infatigablement toutes et chacune des questions rebattues de la théolog"ie polémique, et à composer, sur un nombre incalculable de matières, des dialogues ou des manuels de controverse dogmatique, destinés soit à « édifier les fidèles, » soit à « confondre les missionnaires. »
Mais c'est surtout du côté des catholiques que le relâchement est sensible ^
La Milletière mort, on se borna, ce semble, à faire le nécessaire pour ne pas avoir l'air d'abdiquer et pour empêcher la prescription. Les docteurs sérieux se désintéressaient visiblement de la controverse. Ni à l'Oratoire^, ni dans la coug-régation des prêtres de Saint-Sulpice, la dispute théologique contre les protestants ne parait être, à cette époque, en honneur. Tombée dans le discrédit des honnêtes gens", la besogne de «convertisseur» était
1. Principaux ouvrages de Drelincourt : Le combat romain, 1629. — L'Abrégé des Controverses ou sommaire des erreurs de l'Église romaine avec leur réfutation par des textes exprès de la Bible de Louvain, 16-30. — Avertissement sur les disputes et les procédés des Missionnaires, 165i. — Neuf dialogues contre les Missionnaires, 1655, etc. — L' Avertissement contient daas sa seconde partie l'énuraération de quatre cent cinquante questions à faire aux missionnaires. — Cf. Élie Be.noît, L. Il, p. 557; t. lil, p. 49 : « Les enfants et les femmes étaient armés de tous les passages de l'Écriture qui peuvent servir à expliquer la véritable doctrine. » Cf. ibid., p. 53, 54.
2. Lettre de Lem.\istre à Singlin, dans le supplément au Nécrologe de Port- Royal, p. 253 sqq. : » Ils (les docteurs et les religieux) haranguent dans les assemblées; ils crient dans les écoles, ils tonnent dans les chaires, et en celte occasion si importante et si sainte (c'est-à-dire quand il s'agit de combattre les hérétiques), ils gardent tous le silence. Ces grands oracles de la théologie sont tous muets; ils témoignent, dans leur conduite, la même faiblesse et la même lâcheté que ces ministres que nous avons vus autrefois dans les affaires... qui savaient envoyer des troupes contre trois ou quatre mutins qui ne faisaient point de résistance, mais qui ne savaient point soutenir des guerres, entretenir des armées, donner des batailles, et former des sièges (contre les princes étrangers.) » C'est un « témoignage public » d' « impuissance » et de » timidité. »
3. L'Oratoire semble se restreindre à celte époque à la réforme intérieure du sacerdoce.
4. Voir l'affaire scandaleuse du P. Yéron contre le ministre Bochart, et l'ordre donné aux évèques de Normandie de ne plus laisser prêcher ce religieux
abandonnée aux moines, ou même à des aventuriers laïques', à des artisans improvisés apôtres, qui parcouraient Paris et la province, prêchant sur des tréteaux, entrant dans les maisons, défiant les ministres. Et la controverse se réduisait dans leur bouche aux artifices grossiers d'une érudition toute de mémoire, toujours la même, ou d'une sophistique rabaissée au niveau des auditoires de carrefours^. «Depuis la mort du cardinal Duperron et du cardinal de Richelieu, » écrit plus tard un janséniste, « on considérait que la vérité catholique était restée en quelque sorte sans défense^. »
A quoi tenait, des deux parts, ce relâchement de la controverse? Sans doute, en premier lieu, à la diversion que causaient, dans l'un et l'autre camp, les interminables et très ardentes querelles sur la Prédestination, la Grâce et le Libre arbitre \ Arminius, Gomar et Piscator
« propre seulement pour les controverses et non pour apporter aucune édification. » yte D'AvENEr-, Richelieu, t. HT, p. 419, n. 2.
1. « La plupart des prêtres demeurent les bras croisés, et il faut que Dieu suscite des laïques, des couteliers et des merciers pour faire l'ouvrage des prêtres fainéants. » Bourdoise, cité dans la Vie de M. Olier, 1, p. 462. — Cf. Picor, Essai sur l'infl. de la relig. en France au XVII" siècle, I, p. 395 sq.
2. Voy. Dreli.ncolrt , Avertissement sur le procédé des missionnaires, 1654, p. 3, 6, 7, 8, 129; E. Be\oît, Hist. de l'Êdit de Najites, II, p. 556-557 : «Une des plus malignes questions que les nouveaux missionnaires faisaient aux simples pour les embarrasser, était s'ils croyaient que Charlemagne ou que saint Louis ou que le roi régnant fût damné. C'était un crime de lèse-majesté que de répondre que oui, et il était dangereux de répondre que non; parce qu'aussitôt le missionnaire en concluait qu'on pouvait donc se sauver dans la religion romaine. » Cf. ibid., t. III, p. 21 sq.; 4i sq. ; 49. — Cf. Vie de M. Olier, t. I, p. 462- i66.
3. Préf. hist. et crit. des écrits de controverse d'Arnauld {Œuvres, t. XII), p. I.
4. Notons seulement ici les dates principales. A. Querelles catholiques sur la GRACE. Condamnation par Pie V de soixante-seize propositions extraites des oeuvres de Michel Baius (1567); — Renouvellement, malgré sa soumission, de la controverse soulevée par lui (1579-1588); — Dispute du dominicain Bannez et du jésuite Montemayor en Espagne (1581); — Liberi arôitrii cum gratiae donis, divina praescientia, pr.ovidentia, praedestinationc et reprobatione concordia, par le jésuite Molina (1588); — Congrégations de Auxiliis divinae gratiae tenues par le pape à ce sujet (1601-1605); — Paul V termine la dispute sans la conclure (1607) ; — VAugustinus, ouvrage posthume de Cornélius Jansenius (1640), condamné en 1642 par Urbain VIII; — Le docteur Cornet et les Cinq propositions {iQ'b'i), que condamne Innocent X ; — Distinction par les jansénistes du fait et du droit; — Polémique d'Arnauld (1649-1655); — Les Provinciales (1656); — Le Formulaire (1661); — Les quatre prélats réfractaires
troublaient autant les protestants' que Baius, Bannez, Molina, Jansénins inquiétaient les catholiques^. Peut-être aussi l'accalmie de la dispute venait-elle en partie de cette tolérance inconsciente, qui, à la longue, s'insinue dans los mœnrs et dans les esprits, par Tinfluence latente de la cohabitation sociale ^ Mais le motif principal d'où provenait cette sorte d'accord tacite à suspendre les hostilités, c'était, à ce qu'il semble, une défiance universelle sur l'efficacité de la controverse. On avait dit, de part et d'autre, tout ce qu'on croyait pouvoir dire : on désespérait de se convaincre*. Cette espèce d'indifférence découragée se sent principalement chez les catholiques de ce temps. La plupart des gens cultivés parmi les laïques ne témoignaient plus pour ces disputes^ qui avaient tant passionné leurs pères , qu'un dédain ennuyé. « L'Église
(1665); — La Paix de l'Église (1669). — B. Querelles protestaxtps. Moit, d'Arminius (1609) (cf. plus loin, p. 25) ; — Les Cinq arlicles des Remontrants aux États de Hollande (1610): — Synode de Dordreclit (16)8); — La Confessio Bemonstvantiiim d'Episcopius (1622); — Ouvrages polémiques d"Épiscopius (mort en 16i3), de Uytenbogaert (mort en 1644j, contre Goraar (mort en 1641) et ses partisans; — l'iscalor. mort en 1625, a pour disciples, en France, Caraeron, Blondel, Cappel, La PJacette; — la Theolof/ia christiana de Limborch (1686). — Sur le Cutneronisme, le système d'Amyraut, de Testard et celui de PajoD, voy. plus loin, p. 'l'a.
i. "Dans la cinquante-septième séance du synode de Dordrecht, les Remontrants furent expulsés comme trompeurs et menteurs.» A. Héville, Encycl. Lichlenberyer. , — On sait les excès prodigieux de la Terreur gomariste, les empoisonnements ou expulsions de ministres, la condamnation de Grotius à une captivité perpétuelle, la mort de Barneveldt, etc. — Les synodes calvinistes français, après avoir combattu Piscator (synodes de Gap, 1603, et de la Rochelle, 1613), prirent parti pour les Gomaristes (voy. en particulier le synode d'Aluis). — « On n'a jamais vu rien de plus échauffé que les esprits le parurent sur cette nouvelle controverse.» E. Benoît, Hist. de VEdit de Xantes, il, p. 588. — Voir, pour l'ardeur et la grossièreté des disputes qui se livrèrent sur les systèmes de Cameron, d'Amyraut et de Pajon, leurs arlicles et les arlicles Dau-lé, Desmarets, etc., dans la France protestante d'Haag et Bordier, et dans V Encyclopédie Lichtenberger.
2. Sur les passions que soulevaient ces disputes parmi les catholiques, voir les faits cités par Béralw-Bercastel, Hist. de l'Église, t. VIII, p. 192, 196 sq. ; et les histoires du jansénisme.
3. Sur l'effacement des haines anciennes, voir Amyralt, Apologie pour ceux de la religion (1647j, Épître dédie, et p. 13-15; — E. Be.voîI, Hist. de l'Èdit de Nantes, III, Préf. : « Ils ont pris un temps où on ne pouvait plus alléguer l'irapétuosité du zèle excité par des nouveautés choquantes, etc.»
4. Par exemple Amvravt, Apologie pour ceux de la religion, p. 19, déclare ne vouloir plus entrer dans ces controverses dont « la subtilité des raisonnements dépasse bien souvent la portée des esprits du peuple. »
est trop bonne,» écrivait Balzac lui-même^, le grand prédicateur laïque de cette époque, « pour m'oblig-er à lire tout ce que ses docteurs écrivent. Ces montagnes d'écritures accablent les têtes et n'édifient point les esprits. » Et si le baut clergé conservait toujours et continuait à exprimer, dans ses assemblées, le désir de revoir l'unité de foi régner dans l'Etat, ce n'était plus, notons-le, de la persuasion qu'il paraissait attendre la réalisation de son rêve : c'était du pouvoir séculier. Depuis longtemps déjà le cardinal de Bérulle, ce mystique d'esprit très positif, avait déclaré que le gouvernement devait mettre ses moyens d'action au service de l'Eglise, et que la réunion des protestants n'était possible qu'à ce prix^ A son exemple, le clergé, vers 1650, plaçait sa confiance surtout dans les chicanes juridiques que les Parlements commençaient à susciter aux calvinistes, et dans les amoindrissements graduels que le roi avait légalement le droit de faire subir aux libertés de l'Edit de Nantes^.