‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 201 sur 329 · Voy. plus haut, p. 213 sqq · texte numérisé non relu

Voy. plus haut, p. 213 sqq

Mais OÙ il se trompe, c'est quand il impute à Bossuet une prédilection pour lui. Bossuet n'ignore pas ce qu'on peut dire contre cet auteur, «assez simple», — avoue-t-il luimême, — et peut-être insuffisamment informé. 11 ne le consulte que très peu sur les dogmes particuliers des Albigeois. Il le cite principalement sur le compte des Vaudois, pour lesquels en effet ce moine intolérant se montre plus doux et plus juste*. Enfin, et avec grande raison, il lui accorde beaucoup moins de crédit qu'à Renier, — ancien cathare converti^, qui se borne à exposer les dogmes de ses anciens coreligionnaires, — ou qu'au docteur Alain, dont la « Somme » de controverse contre les hérétiques de son temps est un ouvrage savant et méthodique^.

En somme, Basnage et Allix, avec toute la clairvoyance de leur sévérité, ne peuvent convaincre Bossuet ni d'une omission grave dans ses informations, ni d'un défaut de critique dans le choix de ses auteurs. Quand nous avons essayé plus haut, par une simple analyse de V Histoire des Variatio)is , de nous rendre compte des recherches que Bossuet avait dû faire, il nous avait déjà paru très complet et très scrupuleux. L'examen des objections de ses contradicteurs, sur un chapitre qu'ils ont minutieusement scruté, est une contre-épreuve qui vérifie notre impression première.

Je passe aux reproches adressés à Bossuet par ses critiques sur le sens qu'il donne aux textes et surles conclu-

1. Les critiques modernes accordent même, pour le récit de la Croisade, à Pierre de Vaucernay une « autorité prépondérante ». P. Meyer, La Chanson de la Croisade, Introduction {Sources); le P. de Smedt [Revue des Questions historiques, t. XVI, 1874).

2. Sinnma de Catharis et Leonistis (composée vers 1250). Cf. Schmidt, Hist. des Cathares, t. II, p. 147, 227. — Bossuet n"a pas connu le véritable Renier, dont le texte pur a été rétabli de nos jours seulement, mais un texte interpolé et amplifié de son ouvrage. Cf. Schmidt, ibid., t. II, p. 227. — De même, l'ouvrage que de son temps on attribuait à Pylicdorf, et qu'il cite, n'appartient pas à cet auteur. Cf. p. 214, n. 6, les renvois aux auteurs modernes.

3. Alani, Summa quadripartita contra Haereticos, Walde/ises, Judaeos et Paganos, composé vraisemblablement vers la fin du xu« siècle (cf. Hist. littér. de la France, t. XVI, p. 414, art. de Brial). Cf. Schmidt, ibid., p. 232-234, et Précis de l'Histoire de l'Église d'Occident, note 113, p. 219.

sions qu'il en tire. C'est ici surtout qu'il faut voir avec quelle âpreté minutieuse Basnage et Allix suivent Bossuet pas à pas, avec quelle ingénieuse souplesse ils reprennent une à une et fouillent toutes ses preuves. C'est une vraie argumentation de docteurs formés à la discipline de l'Ecole et même rompus à toutes ses roueries.

Admettons, disent-ils, la validité des témoignages que M. de Meaux apporte; peut-on légitimement en inférer que les Albigeois fussent plus ou moins « manichéens » ?

Que l'on pèse d'abord le témoignage d'Ebrard de Béthune, « qui parle un peu plus précisément » que les autres auteurs de M. de Meaux. Ebrard dit à la vérité que les Vaudois damnaient les Patriarches et les Prophètes, et généralement tous ceux qui avaient vécu avant l'Incarnation de Jésus-Christ, « ce qui serait effectivement le Manichéisme. » Mais ce passage est peut-être supposé, — car le titre du recueil [Adversus Waldeiises)^ où se trouve l'ouvrage d'Ebrard, est, non pas de lui, mais du jésuite Gretser, son éditeur au dix-septième siècle. Gretser peut « avoir inséré » à tort « le nom des Vaudois » dans le corps de l'ouvrage, comme il l'a inscrit faussement sur le titre. — Or, « si ce passage est supposé, il ne reste rien dans tout le livre d'Ebrard, qui regarde les Albigeois, puisqu'ils n'y sont pas nommés ailleurs ni autrement désignés; — et s'il est véritable, que nous importe, du moment où M. de Meaux, lui-même, soutient que les Vaudois faisaient une société fort différente des Albigeois'?»

Saint Bernard nous apprend aussi qu'il y a^ait dans le pays de Toulouse plusieurs sortes d'hérétiques « dont les opinions étaient différentes. » Second témoignage que

^ 1. Basnage, Hist. de la Rel. des Égl. Réformées, t. I, p. 169-170; Hist. de l'Église, t. II, p. 1415-1416. — « On voit, en tout cas, ajoute Basnage, d'abord que M. de Meaux a lu ce livre avec une extrême négligence, puisqu'il soutient que les Vaudois n'ont jamais été accusés de manichéisme, et que cependant Ébrard le fait ouvertement;» — ensuite que «c'était une chose assez ordinaire de confondre avec les Manichéens toutes sortes de gens, puisque les Vaudois qui, (le l'aveu de M. de Meaux, étaient parfaitement éloignés des impiétés de cette secte, n'ont pas évité ce malheur. »

Basnage interprète encore en sa faveur. « Nous demeurons d'accord qu'il y avait alors des Manichéens près de Tolose, mais nous soutenons en même temps qu'il y avait d'autres personnes qui rejetaient les erreurs de l'Eglise romaine sans participer à l'impiété des Manichéens. »

« M. de Meaux » soutient que ce sont bien des hérétiques imbus d'erreurs manichéennes que saint Bernard vise dans ses Sermons sur le Cantique des Cantiques. Mais « voici les principaux dog'mes que saint Bernard attribue à ceux qu'il réfute : ils rejetaient l'invocation des Saints, la prière pour les morts, les différents ordres de prêtrise, le Purgatoire, et ils consacraient le corps de Jésus-Christ d'une manière différente de l'Eglise romaine. » Et saint Bernard est précis sur ce point : « Les Nestoriens, dit-il, ont eu Nestorius pour père, les Ariens Arius, les Manichéens Manès; mais cette secte ne peut nous indiquer son auteur. » « Il est vrai cependant qu'il attribue à ces mêmes gens la coutume de ne conférer le Baptême qu'aux adultes. Et en effet quelques-uns des Albigeois croyaient que la foi était nécessaire pour que les sacrements opérassent; mais, — déclare Basnage, — cela n'est pas important. Les hérétiques dont saint Bernard s'occupe condamnaient aussi, d'après lui, les secondes noces. Quant à leur opinion sur l'usage des viandes, il la laisse dans le doute. » — Il n'y a rien dans tout cela, selon Basnage, d'où il suive que saint Bernard ait eu affaire à des dualistes véritables*.

Et enfin, — quand cela serait, — M. de Meaux auraitil cause gagnée? Non, car il lui faudrait encore prouver que ce sont « nos Albigeois » que saint Bernard se propose de réfuter dans ses Serinons sur le Cantique des Cantiques. Or, il ne les nomme jamais. Donc, « de quelque côté que M. de Meaux se tourne, saint Bernard ne décide rien pour lui»^

1. Bas.vage, Hist. de la Rel. des Égl. réf., t. I, p. 172-174; Hist. de l'Éf/Use, p. 1416. — Cf. Allix, Ancient Churches of Albif/enses, p. 127, sur la lettre de saint Bernard au comte de Saint-Gilles au sujet de l'hérétique Henri.

2. B.vsN.vGE, Hist. de la Rel. des Ëgl. réformées, t. I, p. 171 sqq.

Il en est de même, et mieux encore, pour ce qui regarde Évervin. «J'admire la confiance de M. de Meaux, » dit Basnage, «car il cite un homme qui le réfute de la manière du monde la plus précise. » Le moine allemand distingue « deux religions différentes ennemies l'une de l'autre, » dont il fait la description. Or, parmi ces dissidents de l'Église romaine, les uns « ont effectivement tous les principes des Manichéens, » mais les autres soutiennent seulement « que le corps de Jésus-Christ ne se faisait point sur l'autel, » ainsi que les autres dogmes que les Réformés ont embrassés depuis. Il ajoute bien qu'ils avaient la même erreur que nous avons déjà remarquée plusieurs fois; c'est-à-dire qu'ils croyaient « qu'il fallait attendre l'âge de connaissance pour conférer le Baptême.» Mais c'est là, — Basnage le répète, — un détail insignifiant. Et « il faut » vraiment « que M. de Meaux, content des extraits qu'on lui a fournis, n'ait jamais lu cette lettre» d'Evervin « qu'il a citée. » S'il y avait jeté les yeux, il y aurait reconnu « deux religions, dont l'une, » — il est vrai, — « approche du Manichéisme, mais dont l'autre est conforme à la nôtre'. »

Enfin Pierre le Vénérable, dont Bossuet se prévaut aussi, se retourne pareillement contre sa thèse. « Son ouvrage est une réfutation de la doctrine des Albigeois; » or, « les Albigeois que l'abbé de Cluny combat recevaient le Baptême, au lieu que les Manichéens le rejetaient absolument». — Les hérétiques du douzième siècle enseignaient que Jésus-Christ n'avait pas souffert; «les Manichéens, au contraire, ne voulaient pas qu'on adorât la Croix, par cette raison que Jésus-Christ y avait souffert de cruels tourments à la mort. » — « Les Manichéens

1. « Il y aurait même vu dans les notes que dom Mabillon, ce savant bénédictin qui fait aujourd'hui l'honneur de son ordre, y a ajoutées, qu'il fallait effectivement distinguer les disciples de Pierre de Bruys d'avec les Manichéens.» Basnage, Hisl. de la Rel. des Égl. réformées, t. I, p. 175-176; Hist. de l'Église, t. II, p. 1416; Alux, Ancient churclies of Piedmont, p. 139. — Sur les doctrines de Pierre de Bruys, Basnage paraît avoir raison. Cf. plus loin, ch. iv, n" n.

condamnaient l'usage des viandes; les Albigeois, contre lesquels dispute Pierre le Vénérable, mangeaient de la chair et se mariaient. » — Enfin et surtout « les Manichéens reconnaissaient deux principes, l'un bon et l'autre mauvais, l'un créateur des esprits, et l'autre qui avait produit les corps, » tandis que l'abbé de Cluny, « qui fait un dénombrement de tous les dogmes que les Albigeois enseignaient, ne les accuse jamais ni de cette erreur, ni de toutes les autres impiétés du Manichéisme. » Il se borne à leur reprocher, sur le chapitre de l'Eucharistie, des doctrines analogues à celle de Bérenger et des protestants d'aujourd'hui. . . « Voilà donc un quatrième auteur que M. de Meaux a produit contre nous et qui pourtant détruit son système \ »

Ainsi « les preuves de M. de Meaux s'évanouissent l'une après l'autre ^ »

Mais il y a plus. L'étude que fait Bossuet de l'hérésie albigeoise renferme, — au dire de ses contradicteurs, — des interprétations de textes qui ne sauraient passer pour des erreurs involontaires, et, par conséquent, innocentes.

Ainsi Bossuet affirme que les hérétiques découverts et brûlés à Orléans, en 1022, par le roi Robert étaient de ces « nouveaux manichéens. » Or, d'une part, les Actes du Concile où ils furent condamnés, d'autre part Raoul Glaber, chroniqueur du temps, nous donnent à penser tout le contraire. Dans les Actes du concile, en effet, nous les voyons accusés de « nier que Jésus-Christ soit né de la Vierge, qu'il soit mort et ressuscité, » et «nous savons, — M. de Meaux sait, — que les Manichéens soutenaient que Jésus-Christ était ressuscité. »

1. Basnage, Hist. de la Rel. des Egl. réformées, t. I, p. 17G sq. ; Hisl. de l'Église, t. Il, p. 1417-i418. — Cf. Ar.ux, Ancient Cherches of Albigenses,

2. Basnage, Hist. de l'Église, t. Il, p. 1419. — Par le même procédé de critique, dont nous apprécierons tantôt la valeur, Allix essaie de son côté d'arracher à Bossuet : 1» le récit de la conférence de Narbonne racontée par Bernard DE FoNTCAUD, SOUS prétexte que les circonstances en indiquent qu'elle s'appliquait non pas aux Vaudois, mais aux Albigeois {Ane. Churches of Albigenses, p. 141 sqq.) ; 2» le témoignage d'ÂLAiN le Grand [ibid., p. 1 43-149). Cf. supra, p. 3ii3, n. 3.

Il est vrai qu'on les charge aussi, dans les Actes du même Concile, d'enseigner l'éternité du monde, mais Raoul Glaber nous assure que, loin de là, « ils parlaient souvent du Dieu créateur de toutes choses. Ils ne niaient point la Trinité, — car souvent ils soutenaient que c'était le Saint- Esprit qui agissait au dedans d'eux; — ils ne niaient pas l'Incarnation ni la mort de Jésus-Christ, dès lors qu'ils ne rejetaient pas le sacrement de l'Eucharistie, » — Comment donc M. de Meaux ose-t-il soutenir qu'on les convainquit de quoi que ce soit qui ressemblât au « Manichéisme «i?

Que dire encore de la désinvolture avec laquelle Bossuet supplée au silence des auteurs? Voici Pierre le Vénérable qui « n'attribue aux Albigeois aucune hérésie manichéenne.» M. de Meaux n'est pas empêché pour si peu. « C'est, » dit-il, « ou bien qu'il les a mal connus, ou bien qu'il n'a pas osé dire tout ce qu'il en savait-. »

Plusieurs Conciles (ceux de Lavaur, de Tours, de Toulouse), composés cependant «des ennemis les plus cruels des Albigeois», ne leur reprochent « ni les abominations, ni les doctrines impies dont on dit aujourd'hui que ces Albigeois furent coupables. » D'où vient un silence si profond de tant d'assemblées ecclésiastiques sur un article dont il était absolument nécessaire de parler? « D'où vient que tant d'évêques se taisent sur cette hérésie, lorsqu'il s'agissait de rendre les Albigeois odieux à toute la terre et d'exciter contre eux une persécution violente? D'où viennent tant de reproches et tant d'accusations inutiles, quand une seule suffirait pour exciter tous les mouvements qu'on souhaite ? » — Apparemment, c'est qu'il n'y avait rien qui la justifiât. — Mais alors il fallait, aux termes de « l'équité naturelle » comme de « la charité chrétienne», tenir compte de cette réserve notable des plus hautes autorités sacerdotales du temps. Bossuet, qui

1. Basnage, Hist. de la Relig. des Églises Réformées, t. I, p. 107 sqq. — Alux, Ancient Churches of Albigenses, p. 95, est, au contraire, bien tenté d'adhérer ici au sentiment de Bossuet. Cf. ci-dessus, p. 383, n. 3.

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