‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 203 sur 329 · Ihid., l. 1, p. 182 sqq · texte numérisé non relu

Ihid., l. 1, p. 182 sqq

3. Ibid., t. I, p. 184 sqq.; Hist. de l'Église, t. II, p. 1418 sq.

peut se formuler ainsi : « H est insoutenable que les hérétiques dont parlent les chroniqueurs et les théologiens allégués par Bossuet aient professé une religion, sinon tont à fait identique au Manichéisme ancien^, mais même seulement d'essence manichéenne , c'est-à-dire fondée sur la croyance au Dualisme divin, puisque les plus nombreux d! entre les historiens catholiques ne leur attribuent jamais formellement les dogmes caractéristiques et fondamentaux de la croyance dualiste. »

A cette première objection, Y Histoire des Variations fournissait, nous l'avons déjà vu, une réponse anticipée. Bossuet avait établi, comme une base de son argumentation, que, dès l'antiquité, l'un des traits distinctils des Manichéens était une adresse extrême à dissimuler le fond de leurs sentiments'. Je sais bien que Basnage se moque de cette prétendue «hypocrisie», propre, selon le prélat, aux Manichéens, et des prodiges inconcevables de « dissimulation » dont Bossuet leur faisait honneur^. Pourquoi ces hérétiques auraient-ils été plus soucieux de se cacher que ceux des autres sectes ? « IS 'est-ce pas partout et toujours le faible de l'homme de craindre la mort et les supplices, et n'est-ce pas une lâcheté trop commune que de recevoir parfois extérieurement une communion pour laquelle on est rempli d'horreur?...»

11 n'en est pas moins vrai qu'en cela Bossuet a vu plus clair que son contradicteur.

1. Car ce n'est pas là ce que Bossuet soutient. Voy, plus loin, p. 410, n. I,

2. Hist. des Var., 1. XI, n"» jx. xi, xii, xiv, xxix, xxxi, xxxif, d'après saint Augustin-, Contra Faustum lib. XXX, c. m-w (sur l'abstinence des viandes et la chasteté chez Its Manichéens); De moribus Ecclesiae calholicae, c. xxxiv; De moribus Manichaeorum, c. xviii; Contra Epistolum Manichaei quam vacant Fundamenti, c. v, vi; De haeresibiis, n° lxx, in Priscillianistas (cf. le De mor. b'ccl., c. i, n» 2, les Acta contra Fortunafum Manichaeum, n" III, etc.); — d'après saint Léo.n", Sermo xli 'iv de Quadragesima), c. iv et v; — saint Gélase, cité dans le Decretum Grxtï.ksi, pars m, de Consecratione, distinctio it, cap. Coraperimus ; — Microlor/us de Ecclesiasticis observa tionibus, attribué quelquefois à Yves de Chartres; — Pierre de Sicile, Hist. de Manich., in Praef., sqq.; — Cedrencs, t. II, p. 434; — Eckbert, Sermones, i, n, VI adv. Cathares; — saint Bernard, sermo lxv in Cantica, n. i.

3. Hist. de la Bel. des Êgl. Réf., t. I, p. 137, 139, 151-152, 19i; Hist. de l'Église, p. 1409, 1421, etc.

Le Manichéisme, en effet, — Basnage Toublie trop, — ne fut pas une de ces hérésies anodines, restées chrétiennes dans leur esprit et dans leur fond, alors même qu'elles s'écartaient, sur de certains points, de l'orthodoxie professée par l'Eglise officielle. Le dithéisme auquel Manès a donné son nom est une construction mystique tout à fait indépendante et autonome. Mélange d'un anthropomorphisme grossier avec une métaphysique subtile et compliquée, de raffinements helléniques très précis et de rêveries orientales très fantaisistes, le Manichéisme composait de ces éléments divers un système religieux complet. Il avait à lui sa théologie, sa morale, son culte qui se tenaient assez logiquement. Il se suffisait à luimême, à la différence de la plupart des autres hérésies. Un Nestorien, un Donatiste, un Pélagien n'étaient que des hérétiques partiels, si je puis dire, qui, — leurs erreurs mises ù part, quelque considérables qu'elles fussent, — demeuraient chrétiens en tout le reste. Un Manichéen, au contraire, était, — en tout et pour tout, — un hérétique. Ou plutôt, il était autre chose et plus qu'un hérétique : il était, au regard du Christianisme, un païen'.

Mais cette religion, entièrement séparée du tronc chrétien, avait cependant ceci, d'abord, de particulier que, vue de l'extérieur, elle paraissait emprunter au Christianisme, dans la théologie, certains dogmes essentiels; — dans la morale, certaines prescriptions caractéristiques; — dans le culte, plusieurs pratiques éminenmient chrétiennes. De ces dogmes, de ces disciplines, de ces cérémonies, le Manichéisme modifiait, sans doute, profondément le sens et le contenu: mais il en prenait lécorce, pour ainsi dire, et l'enveloppe. C'est ainsi que les Manichéens avaient aussi leur Christ et leur Trinité; — comme les Chrétiens ils recommandaient la mortification de la chair, l'abstinence, le célibat; — ils communiaient comme eux. Ce

1. Voir sur le Manichéisme ancien, Beausobre, Essai critique de l'Histoire de Manichée et du Manichéisme, 1732-34; et sur le néo-dualisme, Schmidt, tlist. (^ea Cathares, en général lout le tome deuxième, et en particulier, p. 1G9-170.

CËAPITRE TROISIÈME. 401

« mystère », — dont parle Bossuet et dont Basnage se moque, — leur était donc en effet très facile; dans les temps de persécution, les adhérents de la secte pouvaient ne se révéler aux catholiques presque par aucun signe extérieur'.

Et il le fallait, car le principe générateur de tout leur système et l'esprit intérieur qui l'animait étaient si fort opposés à la conception fondamentale du Christianisme, que la « dissimulation » leur devenait en vérité plus nécessaire qu'à toute autre secte. — Sans doute, ce « secret impénétrable » a été, pour presque tous les hétérodoxes, un moyen d'attrait sur les foules, dont la curiosité trouve là^ comme dit Bossuet, «je ne sais quelle douceur séduisante ». De tout temps, suivant le mot du Sage qu'il cite, « les eaux qu'on boit furtivement » ont paru « plus agréables » à la frivolité humaine : et les Manichéens v( gagnaient d'autant plus de monde » qu'ils s'appliquaient avec plus de soin «à se cacher^». Mais en outre, ils n'auraient pas même pu subsister longtemps au milieu d'une société très profondément pénétrée et très étroitement surveillée par l'Eglise, s'ils s'étaient risqués à divulguer sans restrictions leurs dogmes essentiels. C'eût été engager avec la religion de l'univers romain une lutte à mort et dont l'issue était douteuse, que d'afficher au grand jour le fond du système, et de proposer, — du premier coup et d'une seule fois, — aux hommes du Moyen âge la négation absolue de tous les sentiments et de toutes les idées que le catéchisme cathohque leur implantait en l'âme. Le « mystère » était pour les adeptes du Dithéisme une condition indispensable , non seulement de succès , mais d'existence.

Et la nécessité s'en imposa plus encore, ce semble, aux a nouveaux Manichéens » du douzième siècle qu'à leurs

1. Glull. de Poylaurens, Chron., Prol. p. 49 : « Latenter hostis antiquus in terras istas miseras homines perditionis filios introduxit, habentes quidem speciem pielalis, virtutem autem ej'us abnegantes. » — Cf. plus loin, p. 403, n» 1, les renvois à l'ouvrage de Schmidt.

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