Voir ci-dessus, p
6. Bellarmin, De Nolis Ecclfisiae, cap. xiii, p. 1524. — Richelieu, Méthode pour convertir ceux qui se sont séparés, 1. III, ch. x.
habituelle,— il eût tiré ce fait de ces sources douteuses, l'opinion conforme de Paolo Sarpi* eût été de nature à lever tous ses scrupules et à emporter sa créance ^
Voici maintenant' tout ce que Seckendorf a pu trouver à reprendre dans V Histoire des Variations.
Bossuet raconte , au livre premier, que Luther, lors-
1. Les AcTA Eruditohum de Leipzig (1689) reconnaissent (p. 67) que c'est par Paolo Sarpi que Bossuet a dû être trompé.
2. Le témoignage de Sarpi a également induit Hume en erreur (cf. Mo.sheim, loco d^a<o).— VoLT.MRE ne demande pas mieu.x que d'adopter la même tradition [Ann. de l'Empire, éd. Garnier, t. XIII, p. 479; Ess. sur les mœurs, ch.cxxviii.)
3. Une objection qu'il eût été plus intéressant de faire à Bossuet, et que ses critiques du dix-septième siècle ne lui font pas (sauf Le.\f.\nt, indirectement, dans le passage cité plus haut), — c'était de lui demander pourquoi il faisait commencer la Réforme luthérienne à la querelle des Indulgences (comme B.\s- N.'^GE aussi du reste, Hist. de l'Église, t. II, p. 1480), pourquoi il ne parle pas des démarches et des doctrines antérieures de Luther, des troubles de sa jeunesse, des tourments de sa vie monastique, et de son exégèse, avant 1517, des passages de saint Paul sur la .lustifîcation. De nos jours, les historiens de Luther s'accordent à considérer que bien avant la querelle des Indulgences, il était déjà «hérétique » (c'est l'opinion de Jansse.v, comme de Kôstli.x et de Kuh.n.) Telle ne paraît pas être l'opinion de Bossuet et pour deux raisons.
D'abord, la plus grande partie des écrits de Luther antérieurs à la querelle de 1517, assez peu nombreux même aujourd'hui, était encore inconnue; et Bossuet ignorait que la matière de la Justification fût déjà au premier plan dans les préoccupations du moiue saxon. C'est ce qui lui fait dire, à tort, que ce fut de la matière des Indulgences que Luther passa, « se jeta » sur celle de la Justification et de l'efficacité des sacrements (Hist. des Var., 1. I, n" vi).
De plus, le peu qu'il soupçonne des opinions de Luther à ses débuts ne semble pas fait pour lui déplaire absolument. Sur les Indulgences, Luther se contenait, même dans ses thèses contre Tetzel, dans les limites que Bossuet eût sans doute approuvées, puisque Luther n'en condamnait alors ni l'usage ni le principe, et que Bossuet les considère aussi, avec le Concile de Trente, comme des « accessoires de la piété », comme « des choses extérieures », dont l'utilité n'est pas bien défiuie (Cf. Luther, dans Kuhn, I, p. 210; dans Loescher, t. 111, p. 626; Bossuet, Ex-position, ch. viii; Méditations pour le temps du Jubilé, éd. Lachat, t. V, p. 391 sqq.; Hist. des Var., 1. I, n» vi, 1. V, nos i et xiv.)
Et quant au reste de la doctrine, « les commencements de Luther, — avoue Bossuet, — étaient spécieux »; il appuyait sur le dogme de la toute-puissance et de la clémence absolument gratuite de Jésus-Christ, dogme qui n'était sans doute pas suffisammaot expliqué alors; et « s'il a changé ensuite», même sur ce point, « de bien en mal », s'il s'est aventuré, dès 1518, « à mesure qu'il s'enfonçait dans le schisme», à des hypothèses inutiles ou téméraires, néanmoins il y avait du bon, des «pensées pieuses » dans ses doctrines de ce moment (Cf. Luther, dans KuHM, t. I, p. 146-147, p. 158 sqq.; Bossuet, Hist. des Var., 1. I, n»s xviii, XX, XXI ; 1. V, n» I.)
Voilà, ce semble, pourquoi Bossuet ne fait pas remonter plus haut que la querelle sur l'abus des Indulgences le point de départ de l'hérésie luthérienne.
Et, de fait, je ne sais s'il n'entre pas quelques tendances intéressées dans les théories modernes soit des protestants, soit des catholiques, qui font de Luther
qu'il se décida, en dépit de ses timidités du début, à rejeter le jugement de l'Eglise, s'écria, « après cette funeste ^^ctoire » sur lui-même et « comme affranchi d'un jougimportun : Rompons lew^s liens et rejetons leur joug de
un hérétique avant 1516; — chez les protestants, le désir de représenter le schisme de Luther comme le résultat d'un processus purement intellectuel, très logique et fatal , absolument indépendant d'influences adventices et dégagé du contre-coup de causes d'ordre inférieur; — chez les catholiques, la préoccupation inavouée de ne pus laisser peser sur les abus scandaleux des Indulgences romaines la responsabilité d'un si grand schisme. Mais pour qui considère, — de loin, à la vérité et en gros, — ces subtiles matières, il semble bien que 1' « hérésie » de Luther, ou, en d'autres termes, l'originalité vraiment révolutionnaire de son entreprise date surtout du moment où il s'attaqua premièrement à l'autorité du Pape, secondement à la Transsubstantiation catholique.
En s'insurgeant contre la papauté, comme contre une institution corrompue et corruptrice, il ébranlait la personnification la plus haute et la plus puissante du principe d'autorité, principe fondamental de l'Eglise invisible aussi bien que de l'Eglise visible, de la communion disciplinée des âmes croyantes aussi bien que de la hiérarchie extérieure, et indispensable condition de toute religion qui prétend rallier de grandes masses humaines, et non pas seulement s'adresser à une élite. — En discutant le mode de la présence divine dans l'Eucharistie, il admettait !a raison et le raisonnement à limiter et à corriger le mysticisme.
Quant à la doctrine de la Justification, par où il débuta, et d'où il crut devoir faire découler tout le reste avec une logique plus spécieuse et plus scolastique que solide, il est sûr qu'elle fut une arme commode en tant qu'instrument de réformation et de critique, en ce qu'elle permettait d'élaguer et de rejeter d'un seul coup toute la végétation parasite d œuvres sans foi et de superstitions sans piété que le relâchement des mœurs avait multipliées. Mais a-t-on raison de prétendre que la doctrine de la foi justifiante ait été le principe générateur de la Réforme et le vrai germe fécond de la doctrine luthérienne? Il ne faut pas oublier qu'en somme, le principe de la Justification par la foi n'était pas si éteint dans la Chrétienté que les Réformateurs l'ont prétendu (cf. Jaxsse.v, L'Allemagne et la Réforme, t. I, p. 34 sqq.j; que dès les premières années, les malentendus entre protestants et catholiques sur ce point se dissipèrent assez vite (cf. KuHx, Vie de Luther, t. II, p. 482) et que, bientôt après, le Concile de Trente devait définir ces questions d'une façon propre à satisfaire tous les protestants (Cf. Œuvres de Leibniz, éd. Folcher de Careil , t. I, p. 303, lettre de Bossuet du 27 juillet 1692). La querelle de la Foi et des OEuvres n'a peut-être été que l'amorce et l'instrument d'une grande révolution religieuse.
11 semble que, dans cette question préliminaire et dans la première phase de son développement, Luther n'ait fait que ressentir d'une façon très intense, et formuler d"une façon très tranchée et très intransigeante le double sentimentdes Mystiques de la fin du moyen âge (par ex., Jean Tauler, dont Bossuet connaissait peut-être les Sermones ; l'édition de Paris, 1623, se trouve au n» 699 du Catalogue de sa Bibliothèque) : la défiance de la nature humaine impuissante et de la volonté pervertie, — la confiance aux mérites du Christ et l'entier abandon à l'amour divin. Et l'on peut se demander alors si, avant la prédication des Indulgences dont les scandales révoltèrent son honnêteté, avant les entraînements d'une querelle où il se vit de bonne heure vilipendé par les uns, exalté et poussé au large par les autres, si, dis-jp, avant ces influences extérieures la pensée de Luther offre autre chose que la perfection aiguë et exaltée d'une âme de moine selon ['Imitation. — (Cf. les principaux textes dans Kch.\, Vie de Luther, t. I, p. 107 sqq. , p. 150 sqq. )
dessus nos têtes ! » Ce disant, l'imprudent hérétique ne songeait pas, — remarque Bossuet, — de quel endroit il tirait ces paroles du Psalmiste : « ce malheureux cantique est celui que David met à la houche des rebelles dont les complots s'élèvent contre le Seigneur et contre son Christ... »
Le prélat, observe Seckendorf triomphant, s'est ici grossièrement trompé. La Réponse à la Bulle de Léon X, d'où ce passage est pris, et qui est imprimée au tome second de l'édition latine d'Iéna des œuvres de Luther, a pour auteur, non pas Luther, mais Ulrich de Hutten, Et ainsi tombent à faux les tragiques invectives de l'évêque français'.
L'auteur des Variations n'est pas plus heureux, d'après Seckendorf, quand^ à un autre endroit, dans le cinquième livre, il morigène avec hauteur la négligence des premiers Réformateurs allemands en ce qui « touche l'essentiel de la religion.» Seize ans s'écoulèrent, — s'il en fallait croire Bossuet, — depuis l'établissement de la Réforme de Luther en Saxe, sans qu'on pensât seulement à examiner « si les pasteurs qu'on avait établis faisaient leur devoir et si les peuples du moins savaient leur catéchisme ». Ce ne fut, dit-il, qu'en 1538 qu'on s'avisa de cette pratique, « si connue dans les Canons », de la visite des Églises. Et il cite à l'appui de cette affirmation le livre de la Visitation saxonique. — Mais Bossuet ne prend pas garde que c'est la seconde édition de ce livre qu'il cite. La première est de 1528, comme il est dit dans la préface^.
Sur ces deux points encore, Seckendorf a raison ^ Il est
1. tiist. des Var., l. I, n»» xxv-xxvi. — Seckendorf, Historia Luther anis7ni, p. I, section XXIX, n» lxxiv, 5, p. 115; sect. XX, n« lxxvi, 19, p. 249 sqq.
2. Ilist. des Var., I. V, n» ix. — Seckendorf, Historia Lutheranismi, p. III, sectio XVII, n» lxvui, 21-22, p. 195-196; — erreur déjà signalée par les Acta Eruditorum LiPSENSiA, 1689, p. 71-72.
3. Ces deux critiques sont les seules qui, chez Seckendorf, portent sur des erreurs de fait commises par Bossuet; les seuUs aussi que les journalistes protestants signalent en rendant compte de l'ouvrage de l'auteur allemand (cf. Bibl. UNIV. ET HiST., 1692, t. XXII, p. 27). Nous parlerons plus loin des observations
vrai que Tinspection des Eglises de Saxe eut lieu de lo27 à 1530'; il est vrai que les Notes sur la Bulle de Léon X sont de Hiitten. Il y a eu, dans ces deux cas, deux inadvertances de Bossuet; mais convient-il d'en conclure, comme le théologien luthérien qui les relève, que Bossuet n'avait pas lu les ouvrages dont il parle? Ceux-là seuls, je pense, seraient aussi sévères^ qui ne savent pas que des erreurs de ce genre, dans un ouvrage de longue haleine, sont presque inévitables. Parmi des lectures longues et variées, il est facile d'omettre l'indication de l'origine, de la date, de la valeur exacte d'une citation. Plus tard — (quand surtout le travail de rédaction ne suit pas de près la recherche) — l'esprit, dans la chaleur de la démonstration et dans l'espèce de hâte qui le presse d'exprimer la vérité entrevue, est entraîné à rapprocher les idées et les faits, sans faire attention de nouveau à la matière même et aux circonstances des textes. Et lors même enfin qu'on a le soin de vérifier encore, au moment d'écrire, les renseignements recueillis autrefois, on est toujours exposé, dans une édition souvent difi'érente de celle qu'on eut jadis entre les mains, — et pour les œuvres de Luther^ cet inconvénient devait être fréquent — à laisser échapper le détail important qui détermine le sens du texte et qui, aperçu, changerait l'appréciation de l'historien*.
de ces mêmes critiques relatives à l'interprétation proposée par Bossuet de certains faits de la vie de Luther.
1. Klh.n, Vie de Luther, t. II, p. 278, 279,289. — L'idée de cette inspection générale n'appartient peut-être pas, il est vrai, à Luther, mais à Nicolas Haussmann, de Zwickau [\d., ibid., p. 276-277) et Luther s'y mêla peu (p. 289). Les inspecteurs furent trois conseillers de l'Électeur, plus trois théologiens, dont Mélanchthon.
2. Les ÂCTA Eruditorum (p. 73) excusent eux-mêmes Bossuet sur ce point.