Cf. plus haut, p. 155, n
4. Pfaff reproche à Bossuet de ne s'être inspiré presque uniquement que d'Hospinien (Dissert, de Variationibus ecclesiarum Protestantium adversus Bossuetum, p. 17; Animadversiones in J. Basnayii lUstoriam religionis ecclesiarium protestanlium, 1722, p. 2-3), mais il n'en donne aucune preuve, et nous avons montré précédemment (p. 211, 220-222', par plusieurs exemples, que quand Bossuet se trouve obligé de consulter, sur Luther et les affaires du luthéranisme, l'auteur de la Querelle sacramentaire, il n'oublie pas d'en contrôler le témoignage par celui d'écrivains notoirement favorables au luthéranisme. — Pfaff fait du reste le même reproche à Basnage (Animadversiones, p. 2, 19).
Examinons maintenant les questions où les contradicteurs de Bossuet, sans contester la valeur de ses autorités ni l'exactitude matérielle des laits qu'il avance, contestent le sens qu'il donne à ces faits et l'équité de ses jugements.
Parmi les événements de la vie de Luther étudiés dans YHîstoii'e des Variations , il en est un surtout dont les Protestants s'indignèrent de voir Bossuet faire tant d'état : je veux parler de l'assentiment secret que le Réformateur allemand donna en 1539, avec plusieurs autres théologiens de son parti, à la bigamie du Landgrave de Hesse.
Qu'un Varillas, à rafîùt des anecdotes plus ou moins authentiques et jaloux de piquer coûte que coûte la curiosité des lecteurs frivoles; qu'un Maimbourg, controversiste «enragé», qui ne songe visiblement qu'à dresser un réquisitoire odieux contre tous les auteurs ou partisans de la Rétorme ; qu'un écrivain de cette sorte raniasse avec empressement le scandale donné par un prince pro-
— Il accuse également Bossuet [Op. cit., adv. Bossuetmn « de tronquer les textes « leguleiorum et rabularum adinstar »; mais il se borne à l'uffirmer.
Les AcTA Erl'imtorum, 1689, p. 69, 70, 71, 73, 74, relèvent encore dans VHistoire des Variations quelques erreurs sans conséquence : comme d'avoir dit : 1° (1. II, n" xi) que Carlostadt 'i chassé de Wittenberg fut contraint de se retirer à Orlamonde, » tandis que Carlostadt y alla « suo arbitratu »; — 2° que Carlostadt «fut le premier prêtre... qui se maria » (I. II, n" xiii) : son mariage avait été précédé par celui de Barthélémy Feldtkirch (notons du reste que Bossuet avait dit : le premier prêtre de quelque réputation) ; — 3» que Luther avait quarante-cinq ans quand il se maria (I. Il, n» xui et 1. III, n» xux) : il en avait quarante-deux; 4» d'avoir cru à tort que les Évèques allemands étaient odieux aux villes en qualité de princes (I. V, n» v) ; « principalus enirn jus nullum, sed soiummodo dioeceseos tiabuisse Episcopos in civitates amptissimas, Norimhergarn, Augustam, Argentoratum, Francofurtum, Llmam, Hamburgum, Lubecam aliasque neminera m Germania latet.» Il n'en est pas moins vrai qu'il y avait des exceptions : Alayence, par exemple; — o" d'avoir dit que l'Électeur palatin «le dernier mort» s'appelait Charles-Louis, au lieu qu'il s'appelait Charles; 6» d'avoir cru que la capitale du duché de « Wirtenberg » s'appelait Wirtenberg (I. VIII, n" xvi). Pf.\ff fait le même reproche à Bas.nage, op. citéj p. 19; il lui reproche également d'avoir mis Bergen près de Mayence et non près de Alagdebourg).
Si nous rappelons enfin que Richard Simo.v, dans une lettre de 1695 publiée dans sa Bibliotti'eque critique, t. IV, p. 281 , reproche à Bossuet d'avoir dit à tort (I. VI, n» xni) que Léon de Juda était de race juive, tandis que son père était curé en Alsace ou en Suisse, — nous aurons énuméré, sauf erreur, toutes les critiques de fait adressées à Bossuet sur son histoire de Luther.
testant, cela se comprend; — mais faat-il relever ces miettes sordides de l'histoire et les ressasser complaisamment quand on a, comme le prélat catholique, la prétention de composer un ouvrage sérieux et digne de foi? Luther, dans cette occurrence, a été assez faible, on Taccorde'; mais qu'est-ce que cela prouve? Lorsque les Protestants reprochent aux Catholiques les vices ou les crimes de quelques Papes, on sait bien leur répondre que Tinclignité des hommes n'a rien à voir avec la pureté de la doctrine, et que, grâce à Dieu, l'accomplissement sur la terre des desseins de la Providence et des promesses de Jésus-Christ n'est pas lié à ces misères. En invectivant à son tour contre Luther au sujet de cette défaillance, Bossuet a donné dans le même sophisme qu'il reproche plus d'une fois à ses adversaires ^
Les critiques de Y Histoii'e des Va7'iations oublient que la valeur morale de cet acte de Luther n'est pas ce qui attire l'attention de Bossuet ni ce qui fait l'objet de ses commentaires.
Il insinue, il est vrai, — et ce rapprochement, les Protestants l'ont fait eux-mêmes et le font encore', sinon pour excuser, du moins pour expliquer la décision du Réformateur, — qu'en se montrant si facile aux concupiscences du Landgrave , « Luther ne faisait que suivre les principes qu'il avait posés » auparavant, et, en particulier, dans un sermon scandaleux» de 1522". ïou-
1. Les Calvinistes l'accordaient quoique à regret; les Luthériens, Seckendorf au moins, discutent.
2. JuRiEU, Lettres pastorales, 1688, 1. vu, p. 166; — Histoire des Ouvrages DES SAVA.NTS, aoùt 1688, p. 467; — Acta Erlditorum Lipsiexsium (1689), p. 72- 73 ; — Bassage, Hist. de la Bel. des Églises réf., t. I, p. 443 sqq. ; Hist. de l'Église, t. II, p. 1481 sqq., 1556; — Seckexdorf, Hist. Luth., III, sect. 21, Lxxix. Add. 111 (il va jusqu'à parler des « sputa Bosstieii " sur cette affaire); — Leib.mz, lettres du 13 et du 27 nov. 1691 au Landgrave Ernest, éd. Rom.mël, t. II, p. 310 et 346; — Bealsobre, article daus la Bibliothèque germanique, t. m a722).
3. Par exemple Hoff, Vie de Luther; Schwalb, Luther, ses opinions religieuses et morales jusqu'en 1525, p. 146-148.
4. L. VI, n» XI. — Cf. De Captivilate babylonica (1520), Op. lat., éd. Schmidt, t. V, p. 98-100 ; Lettres de Luther : au chancelier Briick, 10 janvier 1524, citée par Hoff, Vie de Luther, p. 427; à Carlostadt (non datée), dans
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tefois Bossuet ne signale quà la fin de son récit et sans y insister, que fort peu, cette circonstance, qui du reste, à ses yeux, serait aggravante. Les observations qu'il fait sur cette histoire prouvent qu'il n'attribue point, en fin de compte, à une doctrine foncièrement malsaine, à des opinions réfléchies et franchement immorales touchant « les libertés et les liens du mariage », l'imprudente conduite de Luther en cette occasionV II n'a ici pour but, ni, — comme Maimbourg ou Varillas, — de flétrir la personne de Luther, ni, — à l'exemple d'Arnauld, — de dénoncer dans la Réforme un « renversement » monstrueux « de la morale de Jésns-
Le.nz, Briefwechsel Landgraf Philipps des Grossmûlhigen von Hessen mit Bucer, t. I, p. 3i2, n. 1; au Landgrave de Hesse, du 28 novembre 1526, citée par Lenz, Kostu.v, Kuhn, etc., d'après de Wette, t. VI, p. 79; — enfin les te.xles cités par Kchx, t. III, p. 15, à propos de la demande en autorisation spirituelle de divorce, faite aux théologiens allemands par Henri Vlil en 1531. La théorie de Luther à cette époque se formule ainsi : «... Ich bekenne es, dass ichs nich vorbiete dass einer mehr Weiber daim eins nelime, darui es isf der heiliqen Geschrifl nicht entkeger; doch wollt ich nicht gerne, dass dies Beispill bei den Christen ersllich sollt eingefiihrt werden, bel denen sich ziemet, auck die Ding &u imderlassen, die sich soiist ziemen, allein zu Vormeidung Aergernuss iind umh ehrlichs Wesen vnllen.» (Lettre à Carlostadt). Cf. les textes de 1521 à 1524 cités par Schwalb, op. citalo. — Cf. Méi.an- CHTHO.N, cité par Beacsobre, Bibl. german., t. 111, p. 93-94 : « Polygamia non est contra jus divinum. » — Blcer était certainement dans les mêmes sentiments (lettre du D' Sailer au Landgrave de Hesse. 6déc. 1539, Lenz, t. 1, p. 348; lettres de Bucer au Landgrave du 19 avril et du 15 juillet 1540, ibid.). De l'avant-dernière lettre, il appert qu'un autre luthérien, Mélander, prêchait que la bigamie n'était pas illicite. — Sur les résultats de ces doctrines dans certaines parties de l'Allemagoe du seizième siècle, voir les faits cités par Dôlmnger, La Réforme, tr. fr., t. H, p. '429 (cf. p. 415-416,424, n. 3). — Leibmz, enfin, partage les mêmes théories (lettres au Landgrave Ernest, éd. Hommel. t. II, p. 297 et 340), qui du reste, d'après Kostlix {Luther und Janssen, p. 53), étaient également celles du cardinal Caiéta.v.
1. En quoi il a raison, car s'il est vrai que ce sont ces premières idées, imprudemment avancées par Luther soit dans son commentaire sur la Genèse, soit même dans des sermons, qui engagèrent le Landgrave à s'adresser à lui, en 1526 d'abord (cf. lettre citée par Le.nz, 1. 1, p. 183), puis en 1589, — Luther déclare que pour sa part il ne fut pas induit par un motif dogmatique à concéder au Landgrave la permission qu'il demandait. Voir la lettre à l'Electeur de Saxe pour lui expliquer sa conduite en cette affaire (traduite dans Kuhn, t. III, p. 195 sqq.) : » Quant à ce qu'ajoutent ceux de Dresde, à savoir qu'il y a treize ans, j'auiais enseigné des doctrines (sur la Polygamie), ils nous donnent à entendre par là ce qu'il faut penser de leurs sentiments à notre égard et de leur désir de paix et d'union... Si je devais approuver aujourd'hui tout ce que j'ai dit ou fait il y a plusieurs années, surtout au commencement, il me faudrait encore adorer le Pape.»
La conférence d'Eisenach (juillet 1540), où le Landgrave bigame soumit aux Ihéologiens \f vif désir qu'il avait de donner à son second mariage une publicité
Christ'.» «Plus fin controversiste, » — le mot est de Bayle', — Bossuet présente à ce sujet «des réflexions plus subtiles : » il se propose d'en faire ressortir une nouvelle et considérable variation de Luther sur les égards dus par la religion aux puissances du siècle.
Il est sûr, en effet, que, dans le commencement de sa carrière, Luther avait sincèrement l'intention de s'en remettre à Dieu seul du succès. Dès 1518, il le crie haut et le répète souvent : « Je ne veux pas que notre prince fasse quoi que ce soit pour me défendre : la Parole seule
accomplira toutes choses Isaïe l'a dit : le Christ doit
triompher par sa bouche et par le souffle de ses lèvres
Daniel Ta dit : l'Antéchrist doit tomber sans le secours des bras.» Avec la même confiance sereine il refuse, en 1522, la garde que l'Electeur de Saxe lui veut donner : « Il faut que Dieu agisse , sans que les hommes s'en
officielle, fournit du reste à Luther l'occasioa de formuler précisément sa doctrine. Il estime que dans l'Ecriture sainte il n'y a pas un seul texte, pas ane seule <( parole divine », pas une seule déclaration de principe qui autorise en propres termes la pluralité des femmes; il n'y a que des « exemples », des « faits », dont quelques-uns sont des exemples de païens. Il en résulte qu'à la rigueur, un confesseur, à ses risques et périls, pour sauver une âme du désespoir (m casibus conscientiae), peut accorder l'autorisation, toute personnelle et absolument secrète, d'un mariage secret [in foro conscientiae) , en se fondant sur ce principe que '( Dieu est au-dessus de sa loi.» Mais il n'y a, dans de telles dispenses, non seulement rien de général, cela va sans dire, mais même rien de doclriiial; c'est une sort d'illégalité hardie, une façon extraordinaire d'en appeler de la loi écrite et traditionnelle à la Justice éternelle, supérieure à la loi révélée; et si lai, Luther, a pu dire ou écrire quelque chose, dans son Comment aii'e sur la Genèse ou ailleurs, qui puisse faire penser le contraire, il n'hésiste pas un seul instant à le rétracter : « qui .sait ce que j'aurai encore à rétracter? » Le désaveu par Luther de ses opinions sur la polygamie en tant que doctrine, est donc notoire; et il déclare nettement, ici encore, en public comme en particulier, que ce n'est pas un préjugé théorique qui l'a fait condescendre aux désirs du Landgrave (voy. le sommaire des discours de Luther à Eisenach, dans le procèsverbal de la conférence publié par Lenz, t. I, p. 374-378). Il le témoigna de nouveau en 1541 en se mettant avec colère à réfuter un ouvrage d'HuIdrich Neobulus (pseudonyme de Bucer) qui juslifiait la Polygamie, et de nouveau plus tard, en proclamant également, contre un certain Hans Wurst, le caractère illicite de la Polygamie. (Cf. Kuhn, ouvrage et passages cités.)
1. Au contraire, dans le Sixième Avertissement aux Prolestants, où Bossuet revient sur Cf'tte affaire, il la prend plutôt par le côté moral pour montrer alors le relâchement que le libre examen doit introduire, selon lui, aussi bien dans la doctrine des mœurs que dans le dogme religieux.