‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 224 sur 329 · Instruction, n»» i, v, vi, xi · texte numérisé non relu

Instruction, n»» i, v, vi, xi

3. « Mit frokUchem Gemissen, » Lettre du 5 avril 1540 (dans Lenz, t. I,

certitude d'obtenir « tout ce qu'il voudra en donnant une grosse somme d'argent à quelqu'un de ses ministres. » Cette démarche le fâchera, il l'avoue, — car pour rien au monde il ne voudrait se retirer de l'Evangile ou se laisser entraîner dans quelque affaire qui fût contraire aux intérêts de la Réforme; — mais pourtant que sait-on? 11 ne peut pas s'empêcher de « craindre que les Impériaux ne l'engagent à quelque chose qui ne serait ni utile , ni agréable à ce parti*»...

D'un côté, donc, un prince très habile, qui «insinue adroitement les raisons » dont il savait que les Réformateurs seraient « le plus touchés » ; qui prévoit qu'il « fera trembler ses docteurs», en leur parlant seulement de la pensée qu'il a de s'aboucher avec l'Empereur et en « nommant » le Pape; — et, en face de lui, des théologiens intimidés, contraints, confus, qui trahissent, ou, tout au moins, forcent leur conscience, et qui, en désapprouvant cette luxure impudente de Philippe, l'autorisent « par le besoin qu'ils ont de lui » : — voilà les deux points sur lesquels Bossuet appuie. Il veut montrer, par un exemple saillant, qu'en dépit des ambitions de Luther, le succès du « nouvel Evangile » n'a pas été dû, comme celui de l'ancien, à la seule Parole; que la Ré-

1. Instr., nos xm, xiv, xv, xvi, xvii; 1. VI, n»** iii-v. Un peu plus tard, dans l'été de lôiO, quand l'affaire eut été à moitié divulguée, au grand déplaisir de Luther et de ses amis, le Landgrave lui-même, en présence du scandale, craignit les conséquences politiques et même juridiques que cette infraction aux lois sur le mariage pouvait lui susciter. 11 s'adressa de nouveau aux théologiens pour obtenir d'eux l'autorisation de divulguer son second mariage, et de le couvrir aux yeux du public, et surtout de l'Empereur, que le Landgrave redoute visiblement. Ou le voit alors, pendant plusieurs mois, jouer, avec Bucer, Luther et les autres, le même jeu qui lui avait déjà réussi. Il les meuace, s'ils ne veulent pas justifier sa conduite, d'une approbation cette fois officielle, de s'adresser à l'Empereur, als Herr des Gesetzes, et au Pape, qui auront plus de complaisance et d'autorité qu'eux (voir les nombreux mémoires et la correspondance relative à cette nouvelle négociation, dans Lenz, t. L P- 368, 370, 371, .379, 380, 382, 383,384). Ces pièces nous montrent, d'autre part, les efforts tentés par les docteurs pour l'empêcher encore une fois de recourir à ce parti. Bucer, surtout, y dépense toute sa diplomatie. Finalement, ni l'Électeur, ni les théologiens de Saxe ne voulurent consentir à la divulgation du mariage secret; et le Landgrave finit par négocier avec Granvolle un aLCommodement l'assurant qu'où ne l'inquiéterait |)as pour ses affaires privées,

forme n'a pas eu ce caractère d'efficacité surnaturelle que son premier auteur lui voulait imprimer'; que, contrairement à ses promesses ainsi qu'à ses doctrines, l'apôtre de Wittenberg a dû faire appel aux puissances du monde, acheter leur appui, le payer cher parfois. S'il s'arrête quelque temps sur cette histoire tant racontée, c'est qu'il y trouve la preuve indéniable d'une infraction grave et caractéristique de Luther à ses propres dogmes, et de l'intrusion humiliante des impuretés de la politique humaine dans une œuvre de religion ^

A-t-iltort devoir les choses sous ce jour? — Luther, qui, quelques mois à peine après avoir souscrit à la bigamie de Phihppe de Hesse, refusait d'accepter devant le monde la responsabilité de cette décision signée de lui; — qui déclarait, non seulement dans des lettres privées, mais à la conférence d'Eisenach, en présence des conseillers et des théologiens de Hesse et de Saxe, que, loin de défendre sa conduite en cette affaire, il préférait se voir accusé d'immoralité et de folie; — qui, dans le même temps, avouait sans détour à l'Électeur irrité que la crainte de jeter le Landgrave dans les bras de l'Empereur avait été la raison déterminante de son acquiescement^; — Luther, dont la

1. Déf. des Variations, n" lviii : «Une Église qui s'appuie sur l'homme et sur le bras de la chair.» — Cf. Sixième Avrtissement, part. III, n° civ : «La Réforme a fait tout le contraire de ce qu'elle s'était proposé, etc.»

2. Secke.vdorf, qui, de tous les critiques de Bossuet, a insisté le plus sur cette affaire, ne le réfute directement nulle part. Voici le fond de son argumentation, qui n'entame en rien celle de Bossuet : 1" L'Électeur de Saxe à qui le Landgrave fit faire par Luther toutes sortes de promesses s'il voulait consentir à l'affaire, refusa tout : « Quid iqitur non de Luthero praesumendum est, quem fingunt conscientiam et relirjionem respectui politico de retinendo in pariibus Landfjravio postposuisse ? Is sane inniimeris vicibus et qitavis occasione, solius Dei auxilio in causa sua et Evangelii niti se, non verbis solutn cotnprobavit;» 2° '(Constat destinatum decretumque conjugium cum Salia (.Marguerite de Sala) fuisse, antequam Lutheri approbafio impetrata fuisset; » 3" «Inquissime agitur cum Luthero, quodilla, quae suh maximi secreti fide scripsit,... tanquam publiée asserta aut indi/ferenter probata traducuntur. »

3. Voir les pièces données par Le.vz, t. I, p. 340 sqq., 363-.365, 371, 37.3, 374, 377-378; — en particulier les comptes rendus des conférences d'Eisenach; la lettre à Eberhardt de Thann (De Wette, t. VI, p. 267), souvent citée; la lettre de Luther à l'Électeur de Saxe, pour se justifier, citée par Knux, t. III, p. 195 sqq. : u II nous fit répondre (le Landgrave) qu'il ne pouvait s'en départir (de sa résolution) et que, si nous lui refusions aotre assentiment, il s'en passe-

franchise à confesser ses fautes est à la fois si courageuse et si humble, n'aurait pas eu, je pense, à contester grand'chose dans le récit de son historien catholique.

Voici encore un fait au sujet duquel les critiques de Bossuet Taccusent d'une insistance maligne et odieuse sur des vétilles indignes de l'histoire : c'est l'entretien que-

rait et l'obtiendrait de l'Empereur et du Pape. Alors nous le priâmes humblement de tenir la chose secrète. Cela nous était singulièrement dur, etc.»

A défaut de ces déclarations précises, la promptitude même avec laquelle l'affaire fut menée prouverait que Luther et ses amis craignaient surtout d'être devancés. Les négociatious du Landgrave avec Bucer commencent le 5 novembre 1539; le 11, Bucer est déjà décidé; il n'est préoccupé que du secret, et aussi de n'avoir pas à prendre tout sous sa seule responsabilité; — l'instruction qu'il se charge de porter à Wittenberg est datée du 29 de ce mois, et dès ce moment, il croit pouvoir assurer le Landgrave de l'assentiment de Luther; — le 10 décembre, l'autorisation fut signée par les théologiens. (Cf. les documents de Le.nz, t. I, p. .345, 346, 354, 356, etc.) Il faut dire de plus : 1» que Luther avait été déjà pressenti sur cette question par le Landgrave quatorze ans auparavant (cf. plus haut, p. 431, u. 1;; il savait donc qu'il se trouvait en présence d'une idée déjà vieille et très arrêtée; 2° que Philipppe de Hesse était un allié à la fois précieux et peu sûr. A la fia de 1539, il était en train de nouer des relations avec différents États, particulièrement avec Strasbourg, en vue d'une action effective contre lEmpereur (Le.>z, I, p. 345 sqq.); et cependant, cinq ans plus tôt, il allait abandonner l'Union évangélique, dont il avait «la capitainerie générale », pour se mettre bien avec l'Empereur et « vivre en paix » avec lui. Son attachement à « l'Évangile » n'était donc pas aussi robuste qu'il le prétendait. Du reste, le parti pris par lui, en 1540, prouve que les théologiens n'avaient pas tort de craindre au moins une demi-défection. Cf. sur les sentiments de Bucer, Lexz, p. 329, 344. Le.nz dit, très justement, de Bucer (p. 329) : «... So ueberwoff die Gefahre den Fiirsten abzustossen in einem moment der die Entscheidung der deutschen Reformation bringen zu mussen seien, bei ihm aile Geivissensbedenken.» On en peut dire autant de ses confrères.

Le Landgrave, au surplus, se rendait bien compte du motif qui avait décidé Luther et ses amis à le « secourir » dans son « trouble de conscience ». Quand Luther refusa de prêter les mains à la reconnaissance publique, Philippe lui écrivit avec assez de raison : «Si vous jugiez que la chose n'était pas chrétienne, vous n'auriez jamais dû me la permettre, ni y assister (à la célébration du mariage), mais m'adresser à l'Empereur, comme à mon vrai juge; j'en avais l'intention, mais vous m'en avez détourné violemment et horriblement, en me représentant quel homme sans honneur et non chrétien c'était. » (Lettre du 18 juillet 1540, Lemz, t. I, p. 383.)

La question de la « bigamie du Landgrave», qui préoccupait toujours les controversistes allemands (cf. lettres de Leibniz au landgrave Ernest, 1684-1685, dans Rommel, t. II, p. 28, 38, Œ, souleva, après 1688, parmi les calvinistes français, de nouvelles discussions sur lesquelles l'influence de l'Histoire des yariutioni) est sensible (cf. les écrits indiqués par Bossuet, Défense de l'Hi.st. des Var., a° lvi, et l'article Luther du Dictionnaire de B.\yle.)

Luther raconte, clans son Traité sur la messe de 1533, qu'il a eu avec le Démon*.

Ce récit étrange avait déjà, on le devine, largement défrayé la controverse. Luther élève de Satan, le père de la Réforme s'inspirant de leçons de l'Esprit des Ténèbres, c'était en France, — et probablement aussi ailleurs, — un des lieux communs favoris, un des morceaux de bravoure de l'éloquence des missionnaires. Tout récemment encore, un controversiste catholique, l'abbé de Cordemoy, avait jugé bon de publier à part la traduction du passage des œuvres de Luther où est relatée ce qu'on appelait sa « Conférence avec le Diable ^ »

Mais pourquoi Bossuet, à son tour, l'a-t-il accueillie dans son ouvrage? A l'envi ses adversaires lui en font une honte. De tels reproches « traînés partout, sont bons pour le coup d'essai d'un jeune homme qui aspire aux bénéfices, » ou pour la péroraison des convertisseurs ambulants « qui prêchent la controverse dans les carrefours^. »

Remarquons tout d'abord, — il faut en prendre la peine, car ce sont, en somme, des griefs de ce genre qui

1. Von der Winkelmesse und Pfaffenweihe (1533). — Hist. des Var., 1. lY,

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