‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 239 sur 329 · L. I, n»» Ti, IX et xxv; i. V, a." n; 1. X, n» liv · texte numérisé non relu

L. I, n»» Ti, IX et xxv; i. V, a." n; 1. X, n» liv

i02 LIVRE TROISIÈME.

le riche assemblage des mérites iatellectuels et moraux de Luther, n'est-ce pas ajouter indirectement au sombre tableau de ses faiblesses le correctif suffisant et nécessaire? N'est-ce pas mettre loyalement sous les yeux des lecteurs l'explication optimiste des succès du fondateur de la Réforme et le motif honorable de son empire sur le peuple et les doctes'?

Bossuet va plus loin encore dans cette justice. Il fait ressortir parmi les bonnes qualités de Luther celles-là même qui semblent les plus dil'ficiles à concilier avec les défauts qu'il a mis d'abord si crûment en lumière.

Il a montré Luther très violent, mais il le montre très simple aussi, très sincère, facile à duper, tombant aisément dans le piège des diplomates souples comme Bucer ou des hommes d'esprit complaisants comme Mélanchthon-; capable, pour s'accommoder à eux, de condescendances maladroites^ — incapable d'hypocrisie. — Tout en notant, avec la sévérité que nous avons vu, les occasions où le désir de sauvegarder les intérêts de son œuvre a engagé Luther à pactiser quelque peu avec des profanes, Bossuet lui reconnaît au fond la naïveté d'un idéaliste, courageusement inflexible aux calculs humains, la raideur

1. Bossuet reconaaît à plusieurs reprises (1. I, n» vi; 1. V, n»» i et ii, etc.) celte séduction de Luther sur les esprits cultivés, à la différence de Pall.wicin, qui prétendait que h ititer illiiis asseclas aegre recenseri possint praeslanti admoditm inteiUgentia scriptores.» L. I, c. xviii. — Cf. Kuh.v, t. I, p. 23'-5- 284, et DoLLiNGER, 1. 1, passim, sur Wizel, Egranus, Crotus Rubeanus, Billikau, Pirckeimer, humanistes catholiques d'abord très séduits par Luther. — Cf. cidessus, p. 196 sqq., 288.

2. L. iV, nos XX, XXI, xxii, xxiii, xxiv, xxvi, xxxiv, xxxv; I. VI, nos xxix xxxii. « A la faveur de cette expression, Tarticle |^de la Présence réelle de J.-C. sous les espèces eucharistiques] passa ea des termes dont un Luthérien peut s'accommoder... Luther et Zwingle, ardents et extrêmes, mirent les Luthériens et ceux de Zurich dans de semblables dispositions et ils éloignèrent les tempéraments... Après toutes ces explications, il ne faut pas s'étonner s'il i^Bucer] sut adoucir Luther jusqu'alors implacable. Luther crut qu'en effet les Sacramentaires revenaieut à la doclrine de la confession d'Augsbourg... Après cet aveu des Sacramentaires, Luther se persuada aisément qu'il n'avait plus rien à en exiger, mais il n'avait pas encore assez compris que ces docteurs ont des secrets particuliers pour tout expliquer. » «Il faut pourtant avouer que Luther y allait de meilleure foi... » « Mélanchthon biaisait avec lui sur ce sujet.» — Sur la spontanéité «emportée » de Luther comparée et préférée à la froideur réfléchie de Calvin, cf. 1. IX, nos Lxxix, Lxxx, Lxxxn, et Sixième Avertissement, part. III, n" lxxxi.

3. L. IV, n" xxvi. Cf. plus haut, p. 436, note 1 et p. 441, note 3.

entêtée d'im mystique, hostile — le pins souvent — aux compromis utilitaires qui entament les principes'.

Ainsi encore Bossuet avoue que ce chef de parti, emporté parfois jusqu'à la fureur et le plus souvent jusqu'à la grossièreté, était pieux avec cela. Même il avait «goûté» la dévotion^, ce supplément délicat et tendre de la piété proprement dite, et Bossuet nous fixe dans l'esprit cette impression en rappelant une vignette de l'édition des Œuvres du Réformateur, où l'on voit Luther, avec son maître l'Électeur de Saxe, prosterné en extase aux pieds du Crucifix ^

Enfin, dans ce grand orgueil dont l'auteur des Variations fait le procès impitoyable, Luther a mêlé parfois une humilité surprenante.

Il a commencé par s'adresser à Erasme, — que bientôt il devait insulter grossièrement, — avec une extrême modestie, presque de la bassesse. 11 parlait d'abord au Pape, «voix de Jésus-Christ'*», avec une déférence soumise; il protestait avec chaleur de son obéissance filiale au siège apostolique, à la veille, et même au lendemain, de ses plus décisives hardiesses. Etait-ce « dissimulation ou artifice? »

1. L. IV, n» I. '( Le Landgrave, après le rigoureux décret de la diète d'Augsbourg contre les protestants, fait traité avec ceux de Bàle, de Zurich et de Strasbourg. Mais Luther n'en voulut point entendre parler, et l'électeur Jean Frédéric, » sur son conseil, « demeura ferme à ne faire avec eux aucune ligue.» N" in : «La tolérance mutuelle, en demeurant chacun dans ses sentiments, [fut] rfjetée avec mépris par Luther [à J\l;irbourg]. » N» xv : « Les gens de Zurich se plaignaient hautement de Luther qui ne voulait pas les traiter de frères. » Cf. n»» xxi et xxii. — De même au livre VI, n» xu, Bossuet dit bien que, par sa condescendance pour le Landgrave dans Taffaire de la bigamie, Luther lui donna barre sur lui. (Cf. plus haut, p. 435 et 436, n. 1.) Mais il n'en reconnaît pas moins (n» xin) qu'il y avait de certains «emportements» de Lu-^ Iher que le Landgrave, malgré son ascendant, ne pouvait réussir à « retenir» longtemps : ceux, précisément, qu'inspirait au réformateur son antipathie contre Zwingle et ses amis. Cf. n» xv. (Sur cette haine persistante contre les idées zwingiiennes, voy. Kuhn, 1. 111, p. 338 sqq., Ucchat, t. Il, p. 254, et ci-dessus, p. 457, n. 2, les renvois.) — Bossuet rappelle de même que les docteurs de \Viltenberg, consultés par Henri VllI sur son projet de divorce avec Catherine d'Aragon, osèrent y refuser leur assentiment.

2. L. m, n» Lx; 1. V, n» i. Cf. Kuhn, t. I, p. 15; t. II, p. 311.

3. Mai.mbourg avait, du reste, relevé lui aussi ce détail {Ilist. du Luthéranisme, p. 165).

4. Epistola M. Lutheri ad Leonem X (-30 mai 1518, Op. lai., éd. Schmidt, t. II, p. 132.)

Etait ce une manœuvre traîtresse de l'orgueil, se cachant « sous son contraire » jusqu'à ce que l'occasion s'offre à lui «de se déclarer avec avantage?» Bossuet ne sait qu'en penser, et sa psychologie hésite : « Quand je considère tant d'emportement après tant de soumission, je suis en peine d'où pouvait venir cette humilité apparente... » C'est, en fin de compte, pour l'interprétation la moins sévère qu'il se décide. 11 incline à croire que cette humilité «n'était pas feinte'». Luther était si plein encore de l'esprit de l'Église contre laquelle il s'insurgeait, que Bossuet, avec grande raison, ne juge pas impossihle la coexistence, en cette àme partagée, des « sentiments les plus divers ». Les contrariétés bizarres, qui ont alors «paru dans ses écrits », sont les indécisions sincères d'une conscience jusqu'ici orthodoxe qui, au bord du schisme, s'arrête effravée-.

1. L. I, nos XX, XXI, XXII, xxiii, xxiv; 1. 11, n» i; 1. IV, n» xxxix, et sur l'orgueil de Luther, moindre que celui de Calvin, I. JX, n" lxxix. — Luther, cité par HoFF, p. 116-117 : « Nul ne sait ce que j"ai soufifert durant cette année-là (1518) et celle qui l"a suivie; nul ne sait l'humilité sérieuse et véritable et non point feinte ni aflectée, le désespoir, dirai-je, où se trouvait mon àme. » Cf. KuH.v, t. 1, p. 244-248. — Pallavici.n, au contraire {Hist. Conc. Trid. 1. I, c. v) n'hésite pas à affirmer que la modestie de Luther était simulée. Et, de nos jours, des historiens protestants croient eux-mêmes que ces déclaratioos d'obéissance n'étaient que des paroles de politesse creuse et de vaines formules de convention. Cf. Schwalb, Luther, ses opinions religieuses et morales, p. 164- 166; HoFF, Vie de Luther, p. 116-118, 126, 144-145, 150; Kuh.\, t. I, p. 259, 311, 3.36, 345, 435. — Je crois l'explication de Bossuet plus vraie, précisément parce que les protestations publiques d'humilité et les hardiesses de la correspondance privée sont simultanées chez Luther. Ces deux tendances contraires se trouvent bien exprimées dans cette lettre de 1518 à Staupitz (citée dans KcH.\, t. I, p. 273) : « Ni les condamnatioQs, ni les menaces ne m'effraient... Je voudrais pourtant honorer de tout mon cœur la puissance ecclésiastique. »

2. Sur cette répugnance au schisme chez les Réformateurs les plus sages, et sur leur désir, sans rien sacrifier de leurs préférences dogmatiques, de conserver l'unité, voy. plus haut. p. 3.3-34, 36-.38, etc. En 1532, Luther ne veut pas encore admettre qu'il soit séparé complètement de l'Église : « Je n'attends plus rien [du Concile], il n'eu sortira qu'un schisme.» Klh.^, t. 111, p. 136; cf. t. I, p. 341, sur son regret, exprimé jusqu'à la fin de sa vie, que le Pape ne fût pas entré résolument dans les voies de Miltitz.

D'autre part, cette humilité s'explique aussi par le désir sincère qu'avait Luther de faire triompher plus sûrement, plus proraptement et dans tout l'univers, avec l'appui des autorités ecclésiastiques converties à ses vues, cette doctrine de la loi justifiante, où il voyait le salut de l'humanité. Voir, sur cet attachement à sa foi intime, sur ce désir de prosélytisme efficace et sur les actes d'abnégation qu'il impose à l'amour-propre de Luther, les faits et les textes cités par Kuh.n, t. I,

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