‹ Bossuet (volume 2)Chapitre 240 sur 329 · CHAPITRE TROISIÈME. 46o · texte numérisé non relu

CHAPITRE TROISIÈME. 46o

Donc Bossuet ue prétend nullement réduire tout Luther à cet «orgueil», à cette «fureur», à cette «tyrannie», dont on l'a vu dénoncer si fortement les excès. A côté des parties mauvaises, il signale, — dût l'aveu en nuire à sa thèse et profiter à ses adversaires, — les beaux côtés de cette nature complexe ; il en note les singularités louables et précieuses, — fussent-elles propres à déconcerter le jugement d'un catholique prévenu et à désarmer sa sévérité ; — il met en relief les vertus réelles et les mérites éminents qui expliquent et justifient le succès de Luther. L'abbé Le Dieu rapporte que « les princesses de la cour du Hanovre », venues à Paris, avaient « fort goûté M. de Meaux,» et que, bien qu'Allemandes et protestantes, elles « disaient tout haut que Luther était un fripon"^ . » On peut affirmer hardiment que les princesses de la cour de Hanovre entendaient encore mal le français quand elles comprirent ainsi « M. de Meaux. »

Que maintenant cette impartialité de Bossuet soit la vraie, — l'impartialité absolue et désintéressée qui salue avec une sympathie joyeuse le bien partout où elle le trouve^ — il y aurait quelque naïveté à le prétendre, et Bossuet n'essaie pas de nous faire croire qu'il soit si magnanime. Lorsque à propos des Vaudois il a déclaré hautement qu'il admet de leurs vertus et de leur pureté « tout ce qu'on raconte, et plus encore si l'on y tient,» il marque

p. 235, 252, 336, 337, 3i0, 341 (le 3 mars 1519, Luther offre au Pape, comme à Miltilz, de se taire sur les Indulgeaces, de respecter l'Église, et témoigne regretter ses violences, à condition qu'il ait la liberté de maintenir, contre des théologiens plongés dans l'erreur, quelques doctrines qu'il croit invinciblement vraies et indispensables à publier); t. Il, p. 168-170 (démarches de Luther près de Carlosladt et d'Érasme); p. 260-262 (lettre de 1525 à sou ennemi le duc George de Saxe); p. 37 i (lettre d'excuses, très humble, à Henri VIII); p. 447; — t. III, p. 13, 14. Cf. HoFF, p. 229, etc. Il est très possible que, malgré ses emportements, Luther se soit obstiné assez longtemps, avec sincérité, dans l'espoir qu'exprimait aussi, à la même date, Ulrich de Huttkn : « Il n'est pas nécessaire d'enlever la tête de la chrétienté : est enim sanabile caput hoc. » Cité par Gebhart, Rabelais, p. 80.

1. Mémoire sur la vie de Bossuet, p. 176. — Leibniz abcuse à tort Bossuet (lettre du 8/18 janvier 1692, Œuvres, éd. Foucher de Cureil, t. I, p. 228) de n'avoir « fait voir que quelques imperfections dans ceu.\ qui se sont mêlés de la Réforme », sans « les montrer aussi de leur bon côté. » — Même critique inexacte, chez Danoler, La Polémique de Bossuet contre les Protestants, p. 24.

;ivec non moins de franchiso le point où sa foi de catholique limite et corrige son libéralisme historique'. Leur piété, — nous dit-il, — quoique réelle, était feinte en ce sens qu'elle avait un mauvais principe : car l'esprit qui les animait à être bons et dévots était l'orgueil jaloux, la haine contre le clergé, l'aigreur contre FEglise. Il y a une perfection vraie et une perfection fausse; toutes deux ont même air et même figure, et l'homme naturel peut s'y tromper; mais Dieu, — qui sonde les reins et les cœurs,

— et le chrétien, — qui regarde avec l'œil épuré de la foi surnaturelle, — savent reconnaître en de certaines vertus un nouveau et subtil « piège de Satan pour prendre les faibles ». une hypocrisie diabolique destinée à les séduire. Sur le compte de Luther, Bossuet ne va pas sans doute aussi loin, car il juge que ses mérites étaient en somme les « beaux restes d'une excellente institution », et que la grâce « avait peine » en quelque sorte « à quitter ce malheureux.» Au fond, toutefois, il est persuadé qu'il y eut dans sa grandeur morale plus de « spécieux » que de solide, et que sa «régularité», à la considérer de haut, était plus « apparente » qu'intime^. Mais qu'importe après tout de quel principe l'impartialité de Bossuet procède, si dans la pratique elle est réelle? Qu'importe que sa ferveur de catholique proteste au dedans de lui et fasse ses réserves, puisqu'elle s'abstient de gêner sa clairvoyance et de fausser son équité d'historien ?

Il est vrai, encore, qu'il y a des parties de Luther qu'il n'est pas du tout parvenu à comprendre. Par exemple, cette facilité avec laquelle le théologien allemand accepta ses propres variations. Bossuet croit.

— et il essaie de le prouver. — que Luther a changé de sentiment sur plusieurs points importants pour le

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